Le premier du nom : reconstruisons la statue du général Dumas !

Thomas-Alexandre Dumas, premier général noir de l’armée française, père de l’écrivain Alexandre Dumas, est une figure républicaine majeure mais dont la mémoire est aujourd’hui oubliée. Détruite en 1942, sa statue pourrait bientôt être réédifiée grâce à une initiative portée par la Société des amis d’Alexandre Dumas, soutenue par la mairie de Paris et la Fondation du patrimoine. Une souscription nationale est lancée pour permettre à chacun de contribuer à cette restauration symbolique. Simon Clavière-Schiele, artiste, et Jocelyn Fiorina, professeur à La Sapienza et Centrale Supelec et président de la Société des amis d’Alexandre Dumas, présentent ce geste de mémoire qui prolonge l’appel lancé dès 1838 par l’écrivain.

L’édification de monuments mémoriels est souvent une entreprise sensible, longue et parfois très coûteuse. De la conception à la matérialisation, de longues années peuvent passer. Tout le monde marche sur des œufs, des idéateurs aux chercheurs en passant par les promoteurs et les éventuels parrains, et cela pour éviter que ne s’ajoutent des controverses historiques ou politiques là où déjà les contraintes matérielles sont légion. Dans le cas d’une statue rendant hommage à un personnage historique, tout laisse croire que plus le parcours de ce dernier fait écho à des sujets politiques clivants, plus le processus est long. Car transformer l’espace public en y imposant des symboles, c’est une manière d’écrire l’histoire d’un pays.

Il y a quelques années, nous avions écrit sur le site de la Fondation une note1Simon Clavière-Schiele et Jocelyn Fiorina, De Rome à Paris, des statues en débat, Fondation Jean-Jaurès, 18 octobre 2021. sur un autre projet d’édification de statue, celle d’Andréa Aguyar, esclave noir uruguayen promu lieutenant par Garibaldi. Depuis, celle-ci a été érigée sur le Janicule à Rome, sans que la mairie, de gauche, ne semble particulièrement attachée au projet ni que le gouvernement de Giorgia Meloni ne semble vouloir le freiner. La discrétion des médias et des politiques fut une surprise, tant le sujet de la participation des étrangers à la vie publique italienne est aujourd’hui au cœur des débats de l’autre côté des Alpes. Le gouvernement aurait pu s’en emparer, contredisant ainsi les accusations de racisme mémoriel que la gauche lui adresse régulièrement. La mairie, elle aussi, aurait pu s’accaparer le mérite d’avoir offert un lieu au premier héros républicain noir italien. Mais la couverture médiatique et politique fut en dessous de ce que méritait cet événement. Ne boudons toutefois pas notre bonheur : l’important est que la statue d’Andréa Aguyar soit là et que des écoles viennent découvrir, parmi les autres bustes des pairs et pères de la nation, un homme noir, né esclave de l’autre côté de l’océan, et tombé libre, pour la république et l’Italie naissantes. 

Dans le cas de la statue du général Dumas, nulle opposition politique apparente : de la gauche à la droite en passant par le centre et même les extrêmes, pas une voix ne s’est élevée contre sa réédification à Paris. On est loin de l’actuelle polémique sur la statue de Jeanne d’Arc à Nice, menacée d’être déboulonnée sur décision de justice2« Nice : la ville contrainte de démonter une statue de Jeanne d’Arc toute neuve, pesant 9 tonnes », 20 minutes avec AFP, 16 janvier 2025.. Pour autant, ce que Christian Estrosi et sa majorité ont réussi à faire en terme de délais est tout à fait singulier. Alors qu’à Paris, depuis de nombreuses années, la réintroduction du monument représentant le général Dumas détruit par le régime de Vichy est demandée. Alain Decaux, président de la Société des amis d’Alexandre Dumas, en son temps, avait écrit une lettre au maire de Paris, Jacques Chirac, pour que quelque chose soit fait pour la statue du général Dumas. Finalement, un peu de bad buzz nous aurait peut-être aidés à faire bouger les choses plus vite…

Mais réjouissons-nous, car, aujourd’hui, les autorisations sont là et, après les efforts de la Société des amis d’Alexandre Dumas, de la Fondation du patrimoine, de la mairie du 17e et des services de la mairie de Paris, c’est maintenant aux citoyens d’apporter leurs pierres à l’édifice et de clôturer en beauté un parcours digne d’un roman.

Alors qu’Alexandre Dumas et ses œuvres sont revenus sur le devant de la scène, par l’intermédiaire de films à succès, d’émissions radiophoniques estivales, de numéros spéciaux de magazines ou d’hommages rendus par des personnalités de tous horizons, une mobilisation pleine de sens est enfin en cours pour reconstruire la statue du général Dumas, détruite sous l’Occupation.

Alexandre Dumas figure parmi les auteurs français les plus aimés dans le monde. Umberto Eco disait de lui : « Il m’a nourri en tant qu’enfant, et on ne se soustrait pas à cet héritage, tout comme on ne se soustrait pas aux Rois mages3« Umberto Eco : « J’écris peut-être un nouveau roman » », Le Temps, 20 mars 2014. ». Nous devons à Dumas nos rêves partagés. Qui ne connaît pas les Mousquetaires ? Qui ne s’est pas imaginé galopant à leurs côtés ? Qui n’a pas ressenti l’injustice dans les cachots du Château d’If ou rêvé à la fortune inouïe que promettait le trésor de Monte-Cristo ? Même ceux qui ne l’ont jamais lu connaissent ses récits et ses héros : ils appartiennent à un patrimoine commun, transmis et réinventé sous toutes les formes, de la bande dessinée au cinéma, raconté dans les cours de récréation ou utilisé dans des campagnes de communication.

Les dernières adaptations cinématographiques ont suscité une ruée telle en librairie que ses romans se sont retrouvés en rupture de stock4« Succès du film Le comte de Monte-Cristo : les librairies en rupture de stock dans le Soissonnais », L’Union, 31 août 2024.… Les récits de cet auteur dit « populaire », adaptés sur tous les supports, deviennent des invitations à la lecture. Et la lecture de ses romans devient, à son tour, une invitation à découvrir l’histoire, l’art, le monde. Les écrits de Dumas transmettent des valeurs universelles : l’amitié, le courage, la liberté, la fidélité. Victor Hugo avait raison : Dumas est un « semeur de civilisation5Victor Hugo, « Lettre du 15 avril 1872 à Alexandre Dumas fils à l’occasion des funérailles de son père ». ».

Mais qui a semé ces rêves et ces valeurs dans l’esprit d’Alexandre Dumas, pour qu’il nous les transmette à son tour ? Son père, né esclave, devenu général de la République.

Fils de Marie-Cessette Dumas, esclave dans la colonie française de Saint-Domingue (aujourd’hui Haïti), et d’un marquis normand, Alexandre Antoine Davy de La Pailleterie, propriétaire de plantations, Thomas-Alexandre Davy de La Pailleterie choisit, en s’engageant dans l’armée, de prendre le nom de sa mère : Dumas, plutôt que celui de son père aristocrate. Admiratif, l’auteur des Trois Mousquetaires fit plus tard le même choix : son nom serait celui de son père général, et donc celui de Marie-Cessette.

Premier général noir de l’armée française, le général Dumas s’est battu pour la République naissante, assaillie par les monarchies européennes. Il fut commandant en chef de l’armée des Alpes, puis de l’armée de l’Ouest, avant de participer à la campagne d’Italie.

Lors de l’expédition d’Égypte, il s’opposa aux dérives autoritaires du général Bonaparte et décida de le quitter. Sur le chemin du retour, son navire endommagé dut faire escale en Italie, mais la République de Naples venait de tomber et le général Dumas fut fait prisonnier par le roi Ferdinand, fervent ennemi des idées républicaines. Empoisonné dans les geôles de Tarente et de Brindisi, il rentra en France dans un état de grande faiblesse. Quatre ans plus tard, il mourut des suites de sa captivité, déchu par l’Empereur.

Mais, sans toujours le savoir, les Français le connaissent tous. Car c’est lui qui inspira les plus grands héros de son fils : Porthos en a la force herculéenne, D’Artagnan l’adresse équestre et la virtuosité à l’épée – car comme lui il fut capable, à l’époque des dragons de la Reine, de livrer trois duels dans une même journée. La forteresse maritime de Tarente où il fut enfermé ressemble comme deux gouttes d’eau au Château d’If. Son compagnon de cellule, le savant Dolomieu, rédigea un traité scientifique en utilisant ce qu’il trouvait dans sa prison – suie de bougie, échardes de bois – et en relata l’expérience dans l’avant-propos de son ouvrage. Alexandre Dumas s’en inspira pour créer l’abbé Faria, mentor d’Edmond Dantès dans Le Comte de Monte-Cristo. Si vous allez à Tarente aujourd’hui, vous pourrez visiter l’exposition sur le général Dumas à la forteresse maritime et ce qui y est présenté comme « la véritable cellule du Comte de Monte-Cristo ».

Le général Dumas a nourri l’œuvre de son fils, ainsi que ses combats. Républicain convaincu, Alexandre Dumas fut de toutes les barricades, mena des missions à l’étranger pour des sociétés révolutionnaires et avoua à la fin de sa vie que ses derniers engagements aux côtés de Garibaldi, pour extirper, à la force du fusil et de la plume, « l’herbe mauvaise des Bourbons de Naples », prenaient le goût d’une revanche personnelle menée en mémoire de son père.

Dès 1838, Alexandre Dumas souhaita ériger une statue à son père et lança un appel à souscription « parmi les hommes de couleur, quelle que soit la partie du monde qu’ils habitent6« Une lettre d’Alexandre Dumas père adressée à ses compatriotes haïtiens en 1838 », La tribune des Antilles, 28 novembre 2014. ». Alexandre Dumas fils porta ensuite le projet, qui ne vit le jour qu’après sa mort, en 1913. Le ministère des Armées y contribua en fournissant les canons nécessaires pour fondre le bronze de la statue.

Une fois érigée place Malesherbes (aujourd’hui place du Général-Catroux, dans le 17ᵉ arrondissement de Paris), à proximité des statues d’Alexandre Dumas et d’Alexandre Dumas fils, l’inauguration de la statue du général Dumas tarda. Elle resta longtemps voilée d’un drap, jusqu’à ce que l’équipe du journal satirique Comœdia organise une inauguration clandestine mémorable.

En 1942, le régime de Vichy, en collaboration avec l’occupant nazi, ne supportant pas ce que cette statue représentait, la fit fondre et en récupéra le métal pour en faire des munitions pour l’armée allemande et un aigle nazi géant pour Berlin.

À la fin des années 1970, Alain Decaux écrivit au maire de Paris, Jacques Chirac, au nom de la Société des amis d’Alexandre Dumas, pour qu’une action soit engagée en faveur de la statue perdue.

En 2013, l’historien Tom Reiss remporta le prix Pulitzer pour sa biographie du général Dumas, The Black Count7Tom Reiss, The Black Count: Glory, Revolution, Betrayal, and the Real Count of Monte Cristo, Crown Publishing Group, 18 septembre 2012.. Le dernier chapitre de l’ouvrage rappelle la nécessité de reconstruire cette statue détruite.

En 2021, le Conseil de Paris a voté à l’unanimité un vœu pour sa reconstruction à l’emplacement d’origine, place du Général-Catroux. Afin de concrétiser ce projet, la Société des amis d’Alexandre Dumas porte aujourd’hui un appel à souscription nationale, en étroite collaboration avec la mairie du 17ᵉ arrondissement et avec le soutien de la Fondation du patrimoine.

Il est temps que les trois Dumas se retrouvent enfin et que la statue du général Dumas puisse de nouveau incarner au cœur de Paris les valeurs humaines qu’il a défendues et transmises avec panache.

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    Tom Reiss, The Black Count: Glory, Revolution, Betrayal, and the Real Count of Monte Cristo, Crown Publishing Group, 18 septembre 2012.

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