Le Front populaire : joie et fête dans l’imaginaire socialiste de 1936

La victoire du Front populaire début mai 1936 permet l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement dirigé par Léon Blum. Une période d’espoirs et d’attentes s’ouvre dans tout le pays. Les premiers mois de l’embellie du Front populaire sont portés par l’euphorie et la fête socialiste. Selon l’historien Benoît Kermoal, ces manifestations joyeuses sont aussi l’occasion d’une nouvelle conception de la politique créant les conditions d’une véritable révolution émotionnelle. Mais au-delà des images d’Épinal, ces moments récréatifs suffisent-ils à résumer les fortes aspirations d’une majorité de Français au printemps et à l’été 1936 ?

Le 14 juin 1936, ont lieu partout en France des fêtes célébrant la victoire du Front populaire lors des élections législatives quelques semaines auparavant1Pour une synthèse sur l’histoire du Front populaire, voir Jean Vigreux, Histoire du Front populaire. 1936, l’échappée belle, Paris, Tallandier 2022. Dans une perspective globalisée et avec les derniers acquis de la recherche, Jean Vigreux et Serge Wolikow (dir.), Les Fronts populaires. Une perspective mondiale 1934-1938, Paris, Libertalia, 2026.. Les trois principaux partis politiques soutenant le nouveau gouvernement y participent activement avec les syndicats et les associations qui se sont associés au programme du Rassemblement populaire : le Parti socialiste SFIO, majoritaire au sein de la coalition, est très présent aux côtés du parti communiste qui connaît alors une croissance imposante de ses effectifs. Les soutiens du Parti radical, moins visibles mais essentiels au sein de la nouvelle coalition au pouvoir, sont eux aussi aux premiers rangs des manifestations de la victoire. À Saint-Nazaire, où les socialistes sont très actifs depuis la fin de la Grande Guerre, la foule félicite François Blancho, réélu député socialiste et nommé ensuite sous-secrétaire d’État à la Marine2Voir la notice biographique de François Blancho (1893-1972) dans le Maitron en ligne. Saint-Nazaire est un bastion du socialisme depuis 1925 et le Parti socialiste dirige encore actuellement la ville. : « De la joie sur tous les visages, on est heureux, on respire enfin ! On a confiance dans l’avenir », peut-on lire dans la presse militante3Le travailleur de l’Ouest, journal de la fédération SFIO de Loire inférieure, 20 juin 1936.. Cette joie et cette ambiance festive sont parmi les caractéristiques les plus visibles de l’embellie du Front populaire que l’on retient encore aujourd’hui. Mais il ne faudrait pas réduire cette période à quelques images montrant les sourires et les danses : en effet, dans ce même article décrivant la fête populaire à Saint-Nazaire qui se déroule avec plus de 10 000 participants, on peut lire l’avertissement suivant : « On fête la victoire, mais on n’oublie pas les difficultés. » Chaque évocation de la grande joie créatrice suivant l’arrivée au pouvoir du Front populaire est associée au sens des responsabilités des dirigeants et des militants socialistes : avant tout, on aspire aux actes et aux réalisations le plus rapidement possible. La joie et la fête ne sont donc en aucun cas un temps frivole ou un appel à la désinvolture. Il s’agit, bien au contraire, d’un temps de pause collectif permettant de récupérer des forces après la bataille électorale avant de reprendre l’action. Pour autant, une telle révolution « émotionnelle » est un des traits constitutifs du militantisme socialiste de 1936 qu’il faut étudier à nouveaux frais.

La joie est une émotion qui rassemble durant ces mois de mai et juin, aussi bien pour fêter la victoire que pour se réjouir des premières lois votées par la nouvelle majorité. À peine la victoire déclarée, plusieurs grèves spontanées essaiment dans tout le pays pour soutenir la coalition de gauche mais aussi pour revendiquer des avancées concrètes dans les conditions de travail encore trop marquées par les inégalités et des rapports hiérarchiques d’un ancien temps. On retient de ce vaste mouvement de grèves les photographies d’occupation d’usines montrant les danses et les sourires4Voir l’ouvrage richement illustré de Michel Margairaz et Danielle Tartakosky, « L’avenir nous appartient ». Une histoire du Front populaire, Paris, Larousse, 2006., tout comme la description de la philosophe Simone Weil qui a immortalisé dans ses écrits ces grèves enthousiastes : « Indépendamment des revendications, cette grève est en elle-même une joie. Une joie pure. Une joie sans mélange5Simone Weil, La vie et la grève des ouvrières métallos, Paris, Folio, 2026, p. 26.. »

Quatre-vingt-dix ans plus tard, s’intéresser aux expressions de la joie et au sens de la fête au début du Front populaire offre des résonances frappantes avec notre actualité politique et sociale du moment, souvent anxiogène. On est ainsi frappé de la multiplication des appels actuels du côté de la gauche politique et de nombreux intellectuels à reconsidérer l’importance des moments festifs dans l’aspiration au socialisme. La revue Esprit a publié récemment un dossier intitulé « Barbarie ou socialisme » où on peut lire un long entretien croisé entre Clémentine Autain et Paul Magnette : ce dernier y affirme que « le plaisir qu’on éprouve dans la lutte collective est à la fois une célébration des cultures collaboratives aux racines anciennes et la préfiguration du monde à venir. Le socialisme est une fête et doit le rester6« Le socialisme est une fête. Des besoins de protection aux désirs d’émancipation. Entretien avec Clémentine Autain et Paul Magnette », Esprit, septembre 2025, p. 74. ! » Deux années plus tôt, deux jeunes dirigeants du Parti socialiste, Sarah Kerrich et Arthur Delaporte ont écrit un ouvrage intitulé Pour un socialisme joyeux copublié par les éditions de l’Aube et la Fondation Jean-Jaurès. Les auteurs y affirment la possibilité d’un engagement à gauche ancré dans le sérieux et la responsabilité, sans pour autant oublier la joie et l’art de la fête. Retraçant l’historique des usages festifs comme mobilisation populaire et émancipatrice, ils espèrent le retour prochain de la joie militante afin d’aboutir au progrès et à de nouvelles transformations sociales. Une telle préoccupation se retrouve également dans l’essai du philosophe Michaël Foessel Quartier rouge. Le plaisir et la gauche où il étudie la nécessité, en dépit des difficultés, de faire appel à la joie et au plaisir au sein de la gauche pour aider à faire face aux enjeux de notre époque angoissante7Michaël Foessel, Quartier rouge. Le plaisir et la gauche, Paris, Champs essais, 2023.. De telles réflexions ancrées dans l’actualité ont toutes pour arrière-décor l’imaginaire de la joie exprimée en 1936. C’est pourquoi un regard rétrospectif sur les premiers mois de l’embellie du Front populaire est nécessaire pour mieux appréhender le rôle de la joie et de la fête dans l’imaginaire socialiste, d’hier à aujourd’hui.

Recevez chaque semaine toutes nos analyses dans votre boîte mail

Abonnez-vous

La joie et la fête forment-elles un programme politique ?

Depuis plusieurs années, les historiens ont comblé le vide dénoncé par Lucien Febvre lorsqu’il affirmait : « nous n’avons pas d’histoire de la joie8Lucien Febvre, Combats pour l’histoire, Paris, Ekho, 2022, p. 349. ». L’histoire des sensibilités et des émotions a en effet pris sa place dans l’analyse des événements politiques et sociaux : « l’émotion, dans ses variétés historiques, ses nuances, ses déclinaisons, reflète d’abord une culture et un temps. Elle répond à un contexte, épouse un profil de sensibilité, traduit une manière de vivre et d’exister, elle-même dépendante d’un milieu précis, singulier, orientant l’affect et ses intensités », nous précisent les auteurs de L’histoire des émotions de l’Antiquité à nos jours9Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine, Georges Vigarello, Introduction générale, dans L’histoire des émotions, tome 1, Paris, Seuil, 2016, p. 9.. Liés à l’étude de la joie, les moments festifs ont aussi leurs historiens, de la Révolution française au XXe siècle10Mona Ozouf, La fête révolutionnaire 1789-1799, Paris, Folio Histoire, 1989 ; Olivier Ihl, La fête républicaine, Paris, Gallimard, 1996 et surtout Alain Corbin, Noëlle Gérôme et Danielle Tartakowsky, Les usages politiques des fêtes aux XIXe-XXe siècles, Paris, Publications de la Sorbonne, 1994.. Par ailleurs, Danielle Tartakowky11Danielle Tartakowky, Les manifestations de rue en France 1918-1968, Paris, Publications de la Sorbonne, 1997. et Pascal Ory12Pascal Ory, La belle illusion. Culture et politique sous le signe du Front populaire, Paris, CNRS éditions, 2016. ont étudié l’ensemble des fêtes du Front populaire et leurs travaux sont d’une grande richesse. Toutefois, on peut s’interroger davantage sur les contours d’une « communauté émotionnelle13Le concept de « communauté émotionnelle » a été forgée par la médiéviste Barbara H. Rosenwein et permet d’analyser les émotions d’un groupe social et/ou politique spécifique. Voir L’histoire des émotions, op. cit. » socialiste portée par l’élan de 1936. En effet, quelle est la place de la joie dans le programme socialiste au moment du Front populaire ?

Dans l’entre-deux-guerres, on assiste à de nombreuses tentatives de renouvellement de la pensée socialiste, au sein de la SFIO mais aussi dans ses marges. Ces évolutions doctrinales rencontrent dans certains cas des mises en pratique et les événements de 1936 sont un temps propice pour étudier le nouveau répertoire d’action collective de la SFIO qui peut enfin exercer le pouvoir. Mais on doit tout d’abord constater que fêtes et activités joyeuses ne sont pas alors au cœur du projet socialiste : on préfère insister sur le sens des responsabilités voire l’austérité des pratiques militantes qui ne doivent en rien être suspectées de frivolité14Voir à ce sujet l’étude novatrice de Thomas Bouchet, Les fruits défendus. Socialismes et sensualité du XIXe siècle à nos jours, Paris, Stock, 2014, qu’il faut compléter par l’étude pionnière de Christophe Prochasson, La gauche est-elle morale ?, Paris, Flammarion, 2010.. Les jeunes intellectuels de Révolution constructive dans leur essai éponyme évoquent bien ce sentiment joyeux : « Tous nos rêves, toutes nos aspirations vers plus de beauté, plus de joie, plus de vérité, ce monde idéal et nébuleux qui vivait au plus profond de nous, nous lui avons donné comme une réalité en l’appelant « Socialisme »15Pierre Boivin, Georges Lefranc et Maxime Deixonne, Révolution constructive, Librairie Valois, 1932, p. 12. ». Mais le ton de ce manifeste est avant tout consciencieux et appliqué, voire austère. Henri de Man, dont l’influence intellectuelle fut cruciale dans l’entre-deux-guerres à gauche, a davantage mis en valeur le rôle de la joie dans la modernisation de l’idée socialiste16Henri de Man, Au-delà du marxisme, Paris, Seuil, 1974 [première édition : 1926]. ou dans les pratiques professionnelles des ouvriers17Henri de Man, La joie au travail, Félix Alcan, 1930.. Mais c’est le militant et scientifique Serge Tchakhotine qui le premier a associé les aspects théoriques et la mise en pratique d’éléments constitutifs de la joie et de la fête pour créer ce qu’il nomme le « socialisme actif ». Réfugié en France après avoir fui le nazisme en Allemagne, on lui doit la nouvelle symbolique portée par les organisations socialistes, que ce soit le point levé ou les « trois flèches ». Revenant sur son rôle dans son livre qui devait connaître un grand succès après la Seconde Guerre mondiale, Le viol des foules par la propagande politique, paru initialement en 1939, Tchakhotine fait de l’émotion joyeuse et de l’organisation des fêtes les outils les plus utiles pour combattre le nazisme et le fascisme. L’usage de la musique ou de l’humour, mais aussi la profusion de symboles et l’organisation pratique des marches militantes, tout est prévu afin de montrer les avantages du socialisme contre les porteurs de haine. Selon lui, « c’est cet optimisme actif qui donne l’élan, la joie, l’enthousiasme, qui mène l’homme à la lutte, à la conquête, qui décuple ses forces18Serge Tchakhotine, Le viol des foules par la propagande politique, Paris, Gallimard, 1939, p. 246. Ce livre est republié après-guerre dans une version grandement remanié, c’est pourquoi nous utilisons l’édition de 1939 qui est plus précise sur le contexte du Front populaire. ». Plus largement, il souhaite renouveler les pratiques militantes socialistes : « C’est pourquoi il faut, à tout prix, chercher à faire naître avant tout dans un mouvement politique populaire comme le socialisme, une soif d’action et un optimisme agissant19Ibid., p. 247. ». Les idées développées par Tchakhotine vont rencontrer un écho très favorable au sein de la SFIO, en particulier parmi les soutiens de Marceau Pivert20Jacques Kergoat, Marceau Pivert, socialiste de gauche, Paris, Éditions de l’Atelier, 1994. Pour une vision d’ensemble, voir le dossier de la revue Le mouvement social « Cultures politiques et Front populaire », n°153, octobre-décembre 1990., membre du secrétariat de la présidence du Conseil avec Léon Blum, qui peut mettre en pratique ces nouvelles recettes pour aboutir au socialisme actif et joyeux.

Les fêtes quotidiennes du Front populaire vues du côté socialiste

Si la ferveur et la joie socialistes se libèrent à partir de juin 1936, les actions volontaristes pour placer les affects et les fêtes au cœur des pratiques militantes se mettent en place progressivement. Bien sûr, la victoire du Rassemblement populaire est fêtée au moment de la proclamation des résultats : ainsi Le Populaire signale partout en France des manifestations spontanées de joie : à Nancy le 6 mai aux lendemains de la victoire, on assiste à un « délire de joie21Le Populaire, 7 mai 1936. ». À Brest, l’élection du socialiste Jean-Louis Rolland22Voir sa notice biographique dans le Maitron en ligne. s’accompagne d’un long périple dans toute la circonscription où le nouvel élu est salué par des cris de jubilation et une ambiance de fête23La Voix du peuple, hebdomadaire socialiste, syndicaliste, laïque, 9 mai 1936.. Léon Blum lui-même au conseil national de la SFIO le 10 mai débute son discours en laissant éclater sa bonne humeur : « Le premier sentiment que je veux exprimer, c’est naturellement la joie, la joie de notre succès24Discours de Léon Blum au conseil national de la SFIO, 10 mai 1936.. » Et pourtant, cette satisfaction première légitime, renforcée par l’avance du Parti socialiste sur les autres partis de la coalition, se double d’un appel à la responsabilité et d’une volonté absolue de calme : Bracke-Desrousseaux, autre leader de la SFIO, s’exclame au même conseil national du parti : « enfin les difficultés commencent pour nous ! ». La mandature en cours s’achevant début juin, Léon Blum utilise le mois de mai pour constituer son gouvernement et se mettre avec toute son équipe au travail. Pour autant, la flambée des grèves spontanées, l’aspiration rapide aux changements, mais aussi les divisions des Français, puisque dorénavant deux camps s’affrontent même si la gauche unie a la majorité pour la première fois dans le pays, tout cela modifie rapidement la sensibilité des partisans du Rassemblement populaire. Comme le souligne encore Serge Tchakhotine surnommé Docteur flamme dans les rangs de la SFIO : « Pour édifier rapidement le socialisme, la vraie démocratie, il faudra employer la même méthode d’obsession provoquée, agissant ici non plus sur la peur, mais sur l’enthousiasme, la joie, l’amour. Une propagande violente de non-violence25Serge Tchakhotine, op. cit, p. 251.  ! » Rapidement, sur tous les territoires, des fêtes sont organisées, portées par la joie créatrice et une révolution émotionnelle qui emportent les foules.

L’organisation de ces temps festifs incombe principalement à trois personnes : le socialiste Léo Lagrange, le jeune sous-secrétaire d’État en charge des sports, des loisirs et de l’éducation physique26Jean-Louis Chappat, Les chemins de l’espoir ou Combats de Léo Lagrange, éditions Fédération Léo Lagrange, 1983., mais aussi Jean Zay, ministre radical-socialiste de l’Éducation et des Beaux-Arts27Olivier Loubes, Jean Zay. La République au Panthéon, Paris, Ekho, 2021., sont les plus actifs pour organiser ces moments. Les fêtes de la victoire du Rassemblement populaire sont prévues dans tout le pays le 14 juin 1936, mais ces deux membres du gouvernement se préoccupent dès leur nomination des fêtes du 14 juillet prochain. Il faut surtout se garder du désordre, quand bien même les critiques à droite sont nombreuses et les tensions sociales très présentes avec le développement du mouvement de grèves dès le mois de mai. Léo Lagrange s’occupe de l’organisation pratique de nombreuses fêtes, tout comme Jean Zay qui souhaite moderniser par ailleurs les nombreuses kermesses des écoles qui se déroulent traditionnellement aux mois de juin et juillet. Un autre ministre est aussi très actif : il s’agit de Roger Salengro, ministre de l’Intérieur, membre de la SFIO et très proche de Blum. Il veille au bon déroulement de ces temps récréatifs qui se multiplient de semaine en semaine. Les colonnes du Populaire tout comme l’ensemble de la presse militante socialiste fourmillent durant cette période de signalements de fêtes, de manifestations culturelles et politiques, souvent prévues en fin de journée après le temps de travail ou le temps d’occupation des usines. Tous les âges sont concernés et il faut donc de nombreuses activités ludiques et récréatives pour convenir au plus grand nombre. Les chorales sont nombreuses, tout comme les représentations théâtrales. L’art et la culture sont en effet également mobilisés. Et on remarque à de très nombreuses reprises la présence des membres du gouvernement ou des nouveaux élus du Front populaire. Ces temps de pause divertissants se déroulent aussi bien dans les espaces urbains que dans les territoires ruraux. Ainsi dans l’Ariège, les députés socialistes François Camel28Voir sa notice biographique du Maitron, en ligne. et Daniel Soula29Voir sa notice biographique du Maitron en ligne. sont présents dans de multiples réunions qui se terminent en bals ou rassemblements au son de la musique30Archives départementales de l’Ariège, 5M119.. Dans la petite commune de Bonnac, le 16 mai 1936, se déroule une manifestation socialiste avec la chorale des jeunes faucons rouges, des danses et un bal populaire. Mais avant, les élus socialistes prennent la parole pour exprimer leur joie devant cette victoire inédite. De telles scènes se déroulent sur tout le territoire, que ce soit dans le cadre de manifestations organisées par l’ensemble des structures membres du Front populaire, mais aussi dans des rassemblements plus spécifiques aux partisans de la SFIO. L’union des partis de gauche n’exclut pas en effet des fêtes partisanes plus spécifiques. Une grande fête socialiste se déroule à Creil le 5 juillet : le rassemblement en plein air réunit plusieurs dizaines de milliers de personnes et un des moments phares de l’après-midi est le lancement de la montgolfière aux couleurs du Populaire31Le Populaire, 6 juillet 1936, où l’on peut voir plusieurs photographies de ce grand rassemblement.. Ces moments sont aussi l’occasion de se réapproprier des fêtes traditionnelles ou des rituels populaires revisités aux couleurs du Front populaire.

L’été 1936 et l’espérance d’un temps nouveau

Même la presse hostile au Front populaire souligne le respect de l’ordre dans ces centaines de rassemblements qui célèbrent la victoire tout en ritualisant de nouvelles pratiques militantes : oriflammes, drapeaux rouges, chœurs enfantins ou féminins, musiques de fanfares et d’harmonies, pancartes dessinées ou bannières aux couleurs de la SFIO sont très nombreux. L’été 1936 forme l’acmé de cette mobilisation militante et populaire. Communistes et socialistes rivalisent pour attirer de plus en plus de monde. Il n’y a guère que la presse d’extrême droite pour jeter l’opprobre sur ces temps festifs qui sont constitutifs d’une nouvelle politisation à gauche. Le journaliste Lucien Rebatet dans Gringoire s’évertue à critiquer ces rassemblements en multipliant les insultes contre le peuple de gauche qui sort régulièrement dans la rue pour exprimer ses revendications et sa joie de vivre des temps nouveaux. Souvent, le temps ensoleillé encourage la participation.

C’est le 14 juillet 1936 qui illustre le mieux cette nouvelle ère de mobilisation joyeuse. Partout en France, les organisations du Front populaire se rassemblent : ce jour n’est plus seulement l’occasion d’un défilé militaire, mais c’est surtout un temps de manifestation enthousiaste. On y voit de nombreux chars, à l’image des carnavals populaires, décorés aux couleurs des partis politiques de gauche, avec très souvent des Mariannes incarnant la République et le progrès32Voir à ce sujet Maurice Agulhon, Les métamorphoses de Marianne. L’imagerie et la symbolique républicaines de 1914 à nos jours, Paris, Flammarion, 2001.. La Révolution française devient une référence partagée, unifiant les drapeaux rouges et les drapeaux tricolores, les bonnets phrygiens et les trois flèches. Les chars préparés pendant plusieurs jours font sensation à Paris ou à Nantes. Dans la capitale, le char construit par les ouvriers de l’usine Renault de Boulogne-Billancourt est acclamé par la foule immense qui dépasse plusieurs centaines de milliers.

Après ces grands rassemblements festifs, les vacances se profilent pour la première fois pour de nombreux Français grâce à l’adoption de la loi sur les congés payés. Beaucoup découvrent la campagne ou la mer, souvent lors de temps collectifs33Voir à ce sujet Benoît Kermoal et Jérémie Peltier, Vers la vie pleine. Réenchanter les vacances au XXIe siècle, Fondation Jean-Jaurès, 2023.. C’est le plein développement également des colonies de vacances ou des auberges de jeunesse dont un des slogans est « pour l’air, la joie, la liberté ».

Il serait bien sûr trop simpliste de réduire la portée des cent premiers jours du gouvernement de Léon Blum aux manifestations festives et à la joie créatrice. Les nombreuses conquêtes sociales, les réussites dans de nombreux autres domaines, mais aussi les échecs et les déceptions sont à prendre en compte. L’été 1936 hésite entre l’espoir et la peur : le déclenchement de la Guerre d’Espagne à la mi-juillet et les difficultés économiques mettent à l’épreuve le gouvernement et ses soutiens. Pour autant, on assiste bien à une révolution émotionnelle qui produit une ère nouvelle, en particulier du côté du Parti socialiste, permettant la lutte contre les inégalités sociales et l’émancipation du plus grand nombre. Cela s’accompagne d’un nouvel accès à la culture, aux loisirs et à l’éducation populaire. Comme l’écrivent Émilie et Georges Lefranc dans l’hebdomadaire Vendredi s’adressant à un ouvrier partisan du Front populaire : « On t’a répété que tu étais condamné à ne rien connaître des joies de la pensée et de l’art. Ce n’est plus vrai34Émilie et Georges Lefranc, « La portée psychologique de la culture ouvrière », Vendredi, 3 juillet 1936. ».

  • 1
    Pour une synthèse sur l’histoire du Front populaire, voir Jean Vigreux, Histoire du Front populaire. 1936, l’échappée belle, Paris, Tallandier 2022. Dans une perspective globalisée et avec les derniers acquis de la recherche, Jean Vigreux et Serge Wolikow (dir.), Les Fronts populaires. Une perspective mondiale 1934-1938, Paris, Libertalia, 2026.
  • 2
    Voir la notice biographique de François Blancho (1893-1972) dans le Maitron en ligne. Saint-Nazaire est un bastion du socialisme depuis 1925 et le Parti socialiste dirige encore actuellement la ville.
  • 3
    Le travailleur de l’Ouest, journal de la fédération SFIO de Loire inférieure, 20 juin 1936.
  • 4
    Voir l’ouvrage richement illustré de Michel Margairaz et Danielle Tartakosky, « L’avenir nous appartient ». Une histoire du Front populaire, Paris, Larousse, 2006.
  • 5
    Simone Weil, La vie et la grève des ouvrières métallos, Paris, Folio, 2026, p. 26.
  • 6
    « Le socialisme est une fête. Des besoins de protection aux désirs d’émancipation. Entretien avec Clémentine Autain et Paul Magnette », Esprit, septembre 2025, p. 74.
  • 7
    Michaël Foessel, Quartier rouge. Le plaisir et la gauche, Paris, Champs essais, 2023.
  • 8
    Lucien Febvre, Combats pour l’histoire, Paris, Ekho, 2022, p. 349.
  • 9
    Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine, Georges Vigarello, Introduction générale, dans L’histoire des émotions, tome 1, Paris, Seuil, 2016, p. 9.
  • 10
    Mona Ozouf, La fête révolutionnaire 1789-1799, Paris, Folio Histoire, 1989 ; Olivier Ihl, La fête républicaine, Paris, Gallimard, 1996 et surtout Alain Corbin, Noëlle Gérôme et Danielle Tartakowsky, Les usages politiques des fêtes aux XIXe-XXe siècles, Paris, Publications de la Sorbonne, 1994.
  • 11
    Danielle Tartakowky, Les manifestations de rue en France 1918-1968, Paris, Publications de la Sorbonne, 1997.
  • 12
    Pascal Ory, La belle illusion. Culture et politique sous le signe du Front populaire, Paris, CNRS éditions, 2016.
  • 13
    Le concept de « communauté émotionnelle » a été forgée par la médiéviste Barbara H. Rosenwein et permet d’analyser les émotions d’un groupe social et/ou politique spécifique. Voir L’histoire des émotions, op. cit.
  • 14
    Voir à ce sujet l’étude novatrice de Thomas Bouchet, Les fruits défendus. Socialismes et sensualité du XIXe siècle à nos jours, Paris, Stock, 2014, qu’il faut compléter par l’étude pionnière de Christophe Prochasson, La gauche est-elle morale ?, Paris, Flammarion, 2010.
  • 15
    Pierre Boivin, Georges Lefranc et Maxime Deixonne, Révolution constructive, Librairie Valois, 1932, p. 12.
  • 16
    Henri de Man, Au-delà du marxisme, Paris, Seuil, 1974 [première édition : 1926].
  • 17
    Henri de Man, La joie au travail, Félix Alcan, 1930.
  • 18
    Serge Tchakhotine, Le viol des foules par la propagande politique, Paris, Gallimard, 1939, p. 246. Ce livre est republié après-guerre dans une version grandement remanié, c’est pourquoi nous utilisons l’édition de 1939 qui est plus précise sur le contexte du Front populaire.
  • 19
    Ibid., p. 247.
  • 20
    Jacques Kergoat, Marceau Pivert, socialiste de gauche, Paris, Éditions de l’Atelier, 1994. Pour une vision d’ensemble, voir le dossier de la revue Le mouvement social « Cultures politiques et Front populaire », n°153, octobre-décembre 1990.
  • 21
    Le Populaire, 7 mai 1936.
  • 22
    Voir sa notice biographique dans le Maitron en ligne.
  • 23
    La Voix du peuple, hebdomadaire socialiste, syndicaliste, laïque, 9 mai 1936.
  • 24
    Discours de Léon Blum au conseil national de la SFIO, 10 mai 1936.
  • 25
    Serge Tchakhotine, op. cit, p. 251.
  • 26
    Jean-Louis Chappat, Les chemins de l’espoir ou Combats de Léo Lagrange, éditions Fédération Léo Lagrange, 1983.
  • 27
    Olivier Loubes, Jean Zay. La République au Panthéon, Paris, Ekho, 2021.
  • 28
    Voir sa notice biographique du Maitron, en ligne.
  • 29
    Voir sa notice biographique du Maitron en ligne.
  • 30
    Archives départementales de l’Ariège, 5M119.
  • 31
    Le Populaire, 6 juillet 1936, où l’on peut voir plusieurs photographies de ce grand rassemblement.
  • 32
    Voir à ce sujet Maurice Agulhon, Les métamorphoses de Marianne. L’imagerie et la symbolique républicaines de 1914 à nos jours, Paris, Flammarion, 2001.
  • 33
    Voir à ce sujet Benoît Kermoal et Jérémie Peltier, Vers la vie pleine. Réenchanter les vacances au XXIe siècle, Fondation Jean-Jaurès, 2023.
  • 34
    Émilie et Georges Lefranc, « La portée psychologique de la culture ouvrière », Vendredi, 3 juillet 1936.

Du même auteur

Sur le même thème