L’avant Panthéon de Marc Bloch. Déjà le Panthéon !

Le 23 novembre 2024, présidant à la commémoration des 80 ans de la libération de Strasbourg, Emmanuel Macron prononce un unique discours dans l’Aula Marc-Bloch du Palais universitaire. Il y annonce que l’historien résistant, mort pour la France, serait porté au Panthéon. Fixée au 23 juin 2026, la panthéonisation a commencé en réalité dès cette annonce strasbourgeoise. Elle a suscité un enthousiasme communicatif, décidant d’un nombre impressionnant d’initiatives dédoublant l’événement d’un « avant Panthéon ».

Marc Bloch est déjà au Panthéon, depuis le 23 novembre 2024, avec les mots du chef de l’État parlant au nom de la France : « en cette université et en ce jour, pour son œuvre, son enseignement et son courage, nous décidons que Marc Bloch entrera au Panthéon1Discours d’Emmanuel Macron à l’occasion des 80 ans de la Libération de Strasbourg, 23 novembre 2024, vie-publique.fr. ». Il est déjà au Panthéon parce qu’à cette annonce succéda aussitôt une impressionnante mobilisation de professeurs, de chercheurs, d’éditeurs, d’institutions universitaires et de recherche, de bibliothèques, d’archives. Avant le Panthéon, c’est déjà le Panthéon pour Marc Bloch !

Cet événement avant l’heure témoigne de la modernité inattendue d’un hommage national des plus classiques parce que décisif et suprême. Ce fut déjà le cas dans le passé, en particulier avec la panthéonisation de Missak Manouchian avec Mélinée et ses camarades du FTP-MOI qui porte son nom, mais tout de même à une échelle moindre. Là c’est unique, inattendu, bien qu’il y a longtemps que le nom de Marc Bloch, son œuvre, sa Résistance, son courage inspirent et bien au-delà des cercles savants et universitaires. Cette trace présente de Marc Bloch a certainement inspiré Emmanuel Macron lorsqu’il a décidé de sa panthéonisation ; celle-ci suit les deux autres – Joséphine Baker et Missak et Mélinée Manouchian – qu’il a choisies probablement pour ces mêmes raisons. Il s’agit d’héritages vivants qui parlent aux contemporains. L’hommage suprême à Marc Bloch et à sa femme Simonne crée du bonheur chez beaucoup de Françaises et de Français, chez beaucoup de citoyennes et de citoyens du monde. Ils sont heureux de cet événement, heureux d’une reconnaissance si élevée dont ils recueillent pour eux-mêmes une parcelle de l’hommage, comme si, avec Marc Bloch, leurs rêves, leurs idéaux entraient à sa suite au Panthéon. Ce à quoi ils croyaient avec lui – je pense notamment aux professeurs – était donc digne des plus hauts hommages. Ils ne s’étaient pas trompés sur lui, sur les savoirs et les valeurs qu’il représentait. Pour avoir étudié Albert Camus, je retrouve là la joie ressentie par tant de personnes en France et dans le monde entier à l’annonce de son prix Nobel le 16 octobre 1957.

Désormais, pour celles et ceux qui savent ce qu’ils doivent à Marc Bloch, tout ce corpus d’actes et d’écrits, d’exemples et de références entrent avec lui au Panthéon, soudain sanctuarisé, protégé par un monument inexpugnable, enveloppé par la cérémonie qui se prépare dans le soir de Paris. La France de Marc Bloch, la liberté de Marc Bloch, son courage de la vérité ne peuvent plus être contestés, ou du moins plus difficilement. Le Panthéon sert à cela aussi. C’est une force alors que l’extrême droite qui menace la République cherche tout à la fois à le récupérer à des fins idéologiques et à pervertir les valeurs qu’il incarne.   

La cérémonie de panthéonisation est précédée la veille et le jour même du 23 juin d’une veillée pour Simonne et Marc Bloch à l’École normale supérieure où il a été élève (promotion 1904), dont son père avait été lui aussi élève puis professeur d’histoire romaine, où il rencontre son maître en histoire médiévale Christian Pfister et où il envisage même de se porter à la succession de Célestin Bouglé en 1938. À l’École se tient également une exposition à la Bibliothèque des lettres qu’il a beaucoup fréquentée, « Genèse d’un historien », du 1er avril au 5 juillet 2026, tandis que le département d’histoire a organisé une journée d’étude, « L’historien dans la cité », le 14 novembre 2025, après celle du 3 juillet 2025 consacrée à « Marc Bloch, historien et médiéviste », à l’université Paris 1-Panthéon Sorbonne où Marc Bloch a enseigné à partir de 1936, et avant celle de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), le 26 mars dernier, qui est revenue sur la dimension mondiale de Marc Bloch et de son œuvre en partie conçue grâce à son enseignement de recherche aux « Hautes études ». L’EHESS organise d’ailleurs chaque année la prestigieuse « conférence Marc Bloch » instituée en 1979 par l’historien François Furet, qui déclara en ouverture dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne :
« Une institution académique comme la nôtre n’a pas seulement pour fonction de faire avancer le savoir. Elle existe aussi pour défendre des valeurs. Or, la vie de Marc Bloch offre ce double exemple. C’est un des plus grands historiens français contemporains, et nous lui devons notamment une part essentielle de l’inspiration intellectuelle qui a été à l’origine de la création de la VIᵉ Section de l’École pratique des hautes études […]. Médiéviste de premier ordre, créateur d’une œuvre qui a transformé la discipline, Marc Bloch a été, inséparablement, un grand citoyen et un grand patriote, unissant dans le même sentiment de ce qui est dû le service de la connaissance, celui de la liberté et celui du pays2Conférences Marc Bloch, EHESS. ».

Dans cet avant Panthéon qui est déjà le Panthéon, l’EHESS a organisé une série de rencontres centrées sur les livres, ceux de Marc Bloch, ceux sur Marc Bloch, pour le cycle des « Voix aux chapitres », le 7 mai 2026 sur le mythique Étrange défaite, son « témoignage écrit en 1940 » aujourd’hui réédité, le 17 juin autour d’une bande dessinée sur L’historien combattant dont nous reparlerons. « Une vie républicaine » est le site internet créé également par l’EHESS « pour découvrir l’historien, le résistant et son héritage ». La Sorbonne a ouvert elle aussi un site internet dédié à Marc Bloch et donné son nom à une salle d’histoire, tandis que le 25 mars dernier, la Bibliothèque interuniversitaire (BIS) a organisé dans le cadre de ses « Nocturnes de l’Histoire » une table ronde intitulée « Marc Bloch et ses livres » dans l’amphithéâtre Bachelard. Rappelons que, de son vivant, il a légué à la Sorbonne l’Institut d’histoire économique et sociale, fondé en 1938, tandis que le Laboratoire de médiévistique occidentale (LaMOP) est le dépositaire de sa bibliothèque qui fut, à la fin de l’année 1940, pillée par l’occupant nazi et expédiée en Allemagne. Toujours autour des livres, la Bibliothèque nationale de France n’a pas été reste en honorant la mémoire et l’œuvre du premier historien panthéonisé, en accueillant le 10 juin, en partenariat avec l’EHESS, l’ENS-PSL et l’université Paris 1-Panthéon Sorbonne, une demi-journée d’études « Marc Bloch à livre ouvert », consacrée au rapport entre Marc Bloch et les livres, avec les auteurs, notamment, des deux grandes biographies publiées à la faveur de la panthéonisation, Peter Schöttler (Marc Bloch, une biographie intellectuelle, chez Gallimard) et Florian Mazel et Yann Potin (Marc Bloch, l’Histoire en résistance, au Seuil).

Strasbourg où Marc Bloch vécut de 1919 à 1936, date à laquelle il est recruté à la Sorbonne, lui a réservé d’autres hommages et rencontres prestigieuses après l’événement présidentiel du 23 novembre 2024. Répondant à l’appel de l’historien Christian Pfister pour rejoindre la nouvelle université renaissante dans l’Alsace libérée, il y enseigne presque deux décennies, d’abord en qualité de simple chargé de cours, puis de maître de conférences et enfin de professeur en 1921. Il y achève et publie une recherche magistrale, Les rois thaumaturges, en 1924, fonde en 1929 avec Lucien Febvre la revue si décisive pour l’histoire et les sciences sociales, les Annales, poursuit en 1931 avec une œuvre de premier plan, Caractères originaux de l’histoire rurale française. Un colloque sobrement intitulé « Marc Bloch au Panthéon » s’est tenu le 15 juin 2026 dans la grande salle Pasteur du premier étage du Palais universitaire, réunissant de Patrick Boucheron, professeur au Collège de France, à des étudiants de l’université et de nombreux chercheurs. Au rez-de-chaussée de l’immense Aula qui a pris aussi le nom de Marc Bloch, était présentée l’exposition co-conçue par l’Association des professeurs d’histoire et de géographie (APHG), très impliquée elle aussi dans cet avant Panthéon.

Le Centre des monuments nationaux dont dépend le Panthéon a permis qu’une autre exposition, « Marc Bloch, l’esprit de l’histoire », soit présentée sur le « parcours intellectuel, militaire et humain d’un historien majeur du XXe siècle », le commissariat étant confié à Yann Potin déjà cité. Le 3 juillet 2026 sera aussi proposée dans la nef du monument une lecture spectacle de L’étrange défaite, adaptée par Jean Quercy, dans une mise en scène de Gilbert Desvaux, avec la voix du comédien Xavier Gallais. Se succèderont également des visites commentées du Panthéon comme « lieu incontournable de la mémoire de la Résistance3De 1948 à 2026, y sont entrés successivement Paul Langevin, Félix Éboué, Jean Moulin, René Cassin, André Malraux, Germaine Tillion, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Jean Zay, Pierre Brossolette, Joséphine Baker, Missak Manouchian et ses camarades de Résistance. ». 

À Amiens où Marc Bloch enseigna en 1913-1914 au lycée de garçons, ancêtre de l’actuel lycée Dewailly, une exposition en plein air lui rend hommage, installée sur les grilles de l’hôtel préfectoral, réalisée par des élèves en art du design du lycée Édouard-Branly, sous l’impulsion d’une étudiante, Valentine Sarda. Le jeune professeur y prononça le discours de fin d’année le 13 juillet 1914, quelques semaines avant la mobilisation générale. Marc Bloch a rejoint le 72e régiment d’infanterie basé à Amiens, d’abord comme adjudant avant de progresser rapidement dans les grades de sous-officier, puis d’officier. Le ministère des Armées revient, dans une publication numérique, sur Marc Bloch combattant dans les deux guerres mondiales4« Mémoire du renseignement militaire, épisode 15 : Marc Bloch, officier de renseignement dans les tranchées, l’histoire méconnue »,Ministère des Armées et des Anciens combattants, 16 juin 2026.. Profondément civil, il était autant militaire, se préoccupant de la modernisation intellectuelle et technique, stratégique et tactique des armées françaises. Il rapporte à son propos, dans son « Témoignage » de 1940, L’étrange défaite, une observation d’un jeune officier : « alors que nous devisions sur le pas d’une porte, dans Malo-les-Bains bombardé : “Cette guerre m’a appris beaucoup de choses. Celle-ci entre autres : qu’il y a des militaires de profession qui ne seront jamais des guerriers ; des civils, au contraire, qui, par nature, sont des guerriers.” Et il ajoutait : “Je ne m’en serais, je vous l’avoue, jamais douté avant le 10 mai : vous, vous êtes un guerrier.” »

Affecté au 72e régiment d’infanterie durant la Grande Guerre, il est promu capitaine à la fin du conflit. Il se révèle un remarquable officier de renseignement. Sa formation d’historien est « un atout », relève le lieutenant-colonel Ivan Cadeau, chef de la section « opérations et renseignements » au Service historique de la Défense (SHD) : « il sait distinguer, classer, comparer, synthétiser. Au SRR, il exploite les signalements transmis par les postes d’observation avancés, ces « sonnettes » disséminées sur le front ». Pour autant, Marc Bloch n’est pas un officier de bureau. « Il parcourt les tranchées, assure des liaisons physiques entre les unités, circule dans les boyaux et les abris. Comme tout fantassin, il est exposé ».

En 1939, à 53 ans et père de six enfants, il demande à être rappelé sous les drapeaux. Mais il échoue à rejoindre le 2e Bureau, là où il servirait le plus efficacement. Intégré au 4e Bureau en charge des transports et de la logistique au parc des essences n°1 de la 1re armée, il prend conscience de L’étrange défaite qui vient, titre posthume du « Témoignage » qu’il écrit durant l’été 1940, replié avec sa famille dans sa maison de Fougères en Creuse. Parmi les raisons les plus tragiques de cet effondrement, il témoigne de la plus grave : « Au retour de la campagne, il n’était guère, dans mon entourage, d’officier qui en doutât ; quoi que l’on pense des causes profondes du désastre, la cause directe – qui demandera elle-même à être expliquée – fut l’incapacité du commandement. »

Ses états de service, conservés au SHD au château de Vincennes, sont particulièrement précieux, comme un témoignage de patriotisme mais aussi comme le témoin de son excellence militaire. Durant la Grande Guerre, il obtient quatre citations, cinq au total sur les deux guerres. Rédigé en 1941, son testament indique, pour l’ordonnance de ses obsèques : « Il sera ensuite – s’il a été possible de s’en procurer le texte – donné lecture de mes cinq citations ». Ce 23 juin 2026 devant le Panthéon, elles seront lues par le général d’armée Thierry Burkhard, délégué national de l’ordre de la Libération, plus haute distinction dans l’histoire de la France démocratique. Cette lecture convient à l’historien qui a libéré la discipline historique de ses carcans universitaires et académiques, devenu un résistant intrépide que la répression nazie, secondée par des Français, entraînera dans la mort. Son passage à la Résistance active, au péril de sa vie si nécessaire, est acquis dès la conclusion de L’étrange défaite :
« Je ne sais quand l’heure sonnera où, grâce à nos alliés, nous pourrons reprendre en main nos propres destinées. Verrons-nous alors des fractions du territoire se libérer les unes après les autres ? Se former, vague après vague, des armées de volontaires, empressés à suivre le nouvel appel de la Patrie en danger ? Un gouvernement autonome poindre quelque part, puis faire tache d’huile ? Ou bien un élan total nous soulèvera-t-il soudain ? Un vieil historien roule ces images dans sa tête. Entre elles, sa pauvre science ne lui permet pas de choisir. Je le dis franchement : je souhaite, en tout cas, que nous ayons encore du sang à verser : même si cela doit être celui d’êtres qui me sont chers (je ne parle pas du mien, auquel je n’attache pas tant de prix). Car il n’est pas de salut sans une part de sacrifice ; ni de liberté nationale qui puisse être pleine, si on n’a pas travaillé à la conquérir soi-même5Marc Bloch, L’étrange défaite, Paris, Gallimard, coll. « Folio Histoire », 1990, pp. 206-207, et pour les citations suivantes.. »  

Marc Bloch croit dès ce moment dans la victoire de la France et imagine la « France de demain », celle de la liberté retrouvée et d’un nouveau printemps. « Qu’importe si la tâche est ainsi rendue plus difficile ! Un peuple libre et dont les buts sont nobles court un double risque. Mais, est-ce à des soldats qu’il faut, sur un champ de bataille, conseiller la peur de l’aventure ? ». La jeunesse lui est particulièrement chère :
« Je pense à ceux qui me liront : à mes fils, certainement, à d’autres, peut-être, un jour, parmi les jeunes. Je leur demande de réfléchir aux fautes de leurs aînés. Peu importe qu’ils les jugent avec l’implacable sévérité des âmes encore fraîches, ou leur réservent un peu de cette indulgence amusée, dont les générations montantes accordent volontiers au vieil âge le dédaigneux bénéfice. L’essentiel est qu’ils les connaissent, pour les éviter. »

Dans l’immédiat, Marc Bloch, finalement réintégré à l’université après en avoir été exclu par les lois antisémites de Vichy, rejoint comme simple chargé de cours, une nouvelle fois, l’université de Strasbourg repliée à Clermont-Ferrand6Voir à ce sujet, dans la très active collection « Cette année-là » des Éditions midi-pyrénéennes, 1943. La rafle de l’université de Strasbourg repliée à Clermont-Ferrand par l’historien Mathias Bernard qui préside actuellement l’université de Clermont-Ferrand.. Il gagne ensuite l’université de Montpellier. La Résistance commence. Son existence se dédouble, clandestine et périlleuse au sein des réseaux de Franc-Tireur et dans les Mouvements unis de la Résistance (MUR), et au grand jour comme historien médiéviste mais aussi du temps présent et de la France de demain. Son activité intellectuelle est intense dans l’une et l’autre de ses vies, ses articles historiens dans les Annales puis Mélanges d’histoire sociale sous le pseudonyme de « Fougères », la création avec Georges Altman, de Franc-Tireur, de La Revue libre, ses publications également clandestines dans les Cahiers politiques du comité général d’études. L’unité de l’historien, du combattant est évidente même si elle exige du courage et beaucoup d’organisation. La traque des résistants s’accélère. Marc Bloch est arrêté le 8 mars 1944 à Lyon par la « Gestapo française », torturé, enfin fusillé par des unités nazies le 16 juin 1944 à Saint-Didier-de-Formans. Georges Altman, dans sa préface à la deuxième édition de L’étrange défaite, a témoigné des derniers instants de sa mort, tenant affectueusement le bras d’un gosse de seize ans qui allait mourir comme lui. Dans 1944. L’assassinat de Marc Bloch, un historien dans la Résistance7Stéphane Nivet, 1944. L’assassinat de Marc Bloch, un historien dans la Résistance, Portet-sur-Garonne, Éditions midi-pyrénéennes, 2026. un ouvrage d’à peine 48 pages, mais particulièrement dense, Stéphane Nivet raconte « l’anatomie d’un crime ». L’historien dessine aussi le portrait d’« un historien engagé dans la tragédie de son temps » et arpente pour finir les « lieux de mémoire(s) » de Marc Bloch.

L’historien combattant est le titre de l’album graphique paru aux éditions Tallandier dans ce si riche avant Panthéon, avec le soutien du ministère des Armées, co-écrit par Suzette Bloch, l’une de ses petites-filles, et le scénariste renommé, Jean-David Morvan, avec le dessin de Laurent Bidot et l’apport de l’historien Olivier Lévy-Dumoulin pour le dossier de fin de volume : « Marc Bloch. À quoi sert l’histoire8La biographie qu’Olivier Dumoulin consacra à Marc Bloch en 2000, dans une collection aujourd’hui disparue des Presses de Sciences Po (« Facettes »), est pour l’occasion rééditée (avec une préface de Nicolas Offenstadt qui dirigeait à l’époque cette collection). ? ». La mort du résistant sous les balles allemandes a succédé à la mort civique et professionnelle voulue par le régime de Vichy, puisqu’il était exclu de l’université par application du décret portant statut des juifs du 3 octobre 1940 – la « double mort de Marc Bloch » pour l’historienne Alya Aglan qui signe, sous ce titre, un petit livre aux éditions Flammarion. En couverture apparaît une élégante inscription : « Marc Bloch au Panthéon – juin 2026 » en une belle soirée du début de l’été. Juin 2026 sera désormais le mois de Bloch, effaçant si cela est possible juin 1944 et son exécution, de la même manière que son entrée au Panthéon referme la première mort. Il revient dans sa patrie, y entrant même par la plus belle des portes. 

Comme Tal Bruttmann dans le collectif Mazel-Potin, Alya Aglan explore les circonstances de l’arrestation de Marc Bloch par des ultra-collaborateurs français s’étant mis au service de la répression nazie, formant une « Gestapo française » au sein de la SIPO-SD allemande. Pour la plupart, ces tueurs – qui soumirent Marc Bloch à la torture – venaient du Parti populaire français (PPF) de Jacques Doriot, l’un des creusets par la suite de la nouvelle extrême droite française avec le Front national (FN). Il est certain que le Rassemblement national, qui n’est jamais revenu sur sa filiation avec le FN, ne sera pas à la fête le 23 juin prochain. Et c’est justice.

L’historienne Cécile Vast, quant à elle, très présente pour transmettre la connaissance de la Résistance dont elle est spécialiste, a répondu au ministère de la Culture pour un entretien sur « Marc Bloch au Panthéon : le savoir et l’action au service de la Résistance9« Marc Bloch au Panthéon : le savoir et l’action au service de la Résistance », Ministère de la Culture, 15 juin 2026. ». Elle revient sur son action clandestine, soulignant son impatience et son exigence : « Il ne supporte pas que ses compétences d’organisateur ne soient pas suffisamment bien employées pour agir. Dans la Résistance, il allie les deux. Il est à la fois un penseur et un acteur. C’est indissociable. C’est cette relation étroite, cet accord entre la pensée et l’action, qui va guider son engagement. Il ne se contente pas de penser une situation, mais il agit en conformité avec l’analyse et la critique qu’il fait de la situation. C’est assez fascinant. »

L’étrange défaite, publiée dans une nouvelle édition dans la collection « Témoins » de Gallimard, bénéficie de l’introduction du spécialiste du nazisme Johann Chapoutot reconnaissant la « transcendance » qui anime l’historien résistant, tandis que des compléments rappellent notamment les témoignages de son compagnon de Franc-Tireur, premier éditeur du livre, Georges Altman, et d’un autre grand combattant de l’ombre, François de Menthon. Cette réédition augmentée et corrigée – ainsi « Pourquoi je suis républicain ? » est-il restitué – n’est cependant pas définitive. Son passage en « Folio Histoire » n’est qu’une question de temps, collection appelée à remplacer le format de poche de 1990 avec la préface de Stanley Hofmann. Dès 1979, Pierre Nora avait en projet cette édition « Témoins » qui ne put aboutir, conduisant Éric Vigne à réaliser celle de 1990. Son succès ne s’est jamais démenti, comme le montre Yann Potin dans ses « Vies posthumes de Marc Bloch : mémoire littéraire et postérité éditoriale », chapitre de l’ouvrage collectif qu’il dirige avec Florian Mazel10Florian Mazel et Yann Potin (dir.), op. cit., 2026..

L’étrange défaite dans la collection « Témoins » republie aussi un texte peu connu de Lucien Febvre de 1945. On le sait, et cela a fait couler beaucoup d’encre11Voir Philippe Burrin, La France à l’heure allemande (1940-1944), Paris, Seuil, 1995 (rééd. coll. « Points Histoire », 1997)., Lucien Febvre n’a pas été résistant, il a survécu à la guerre, contrairement à son ami, collègue et parfois rival. Cependant, on ne peut nier que Lucien Febvre s’est appliqué à donner toute la signification morale, politique et historienne de la résistance et du martyre de Marc Bloch.  

Comprendre – aimer aussi. Et ce qu’aimait Marc Bloch, on peut le dire en deux mots. Il aimait la dignité, et donc la liberté de la personne humaine. Il aimait la justice au sens le plus large du mot, la justice dans les rapports sociaux et économiques des hommes entre eux ; la justice fondement de la dignité. Et il aimait la France – soldat et victime trop souvent – du droit, de l’équité, de la liberté. Telles sont les croyances qui supportent toute son œuvre d’historien, qui l’expliquent, la supportent et la vivifient. Telles sont les croyances dont Marc Bloch a vécu et pour lequel il est mort12Marc Bloch, L’étrange défaite, op. cit., 2026, p. 294..

La dimension de la transcendance relevée par Johann Chapoutot dans sa préface de L’étrange défaite est une autre manière d’évoquer ces croyances, celles-ci révélant la conscience de l’historien, une notion qu’il privilégie pour sa part. Incontestablement, Marc Bloch est un historien philosophe, comme son aîné Élie Halévy se définissant par ces deux qualités dans L’ère des tyrannies, ouvrage posthume de 1938. Le dernier chapitre de la « biographie intellectuelle » de Marc Bloch par Peter Schöttler13Peter Schöttler, op. cit., 2026. aborde très justement cette philosophie de l’historien, et sa conclusion s’autorise une fin d’autant plus véridique qu’elle s’entoure d’une belle ironie : « Après la guerre, Marc Bloch a été comparé à juste titre au philosophe Jean Cavaillès, qui était son collègue à Clermont-Ferrand, et qui a lui aussi été fusillé par les Allemands en 1944. » Pourtant Cavaillès travaillait moins le sujet que le concept, il était réputé « anti-humaniste ». Georges Canguilhem a résolu l’apparent paradoxe en écrivant qu’il a été « Résistant par logique », parce que le nazisme était « la négation, sauvage plutôt que savante, de l’universalité, dans la mesure où il annonçait et où il recherchait la fin de la philosophie rationnelle. La lutte contre l’inacceptable était donc inéluctable ». Et Georges Canguilhem d’ajouter, note Peter Schöttler : « Jean Cavaillès, c’est la logique de la Résistance vécue jusqu’à la mort. Que les philosophes de l’existence et de la personne fassent aussi bien la prochaine fois s’ils le peuvent ». « Je pense que Marc Bloch aurait aimé ces mots et qu’il aurait probablement souri », ajoute son immense biographe.

Patrick Boucheron, dans sa postface à la somme collective du Seuil14Florian Mazel et Yann Potin (dir.), op. cit., 2026. intitulée « Son héritage est précédé d’un testament », constate qu’« en mettant en perspective ce que l’on sait de la biographie de Marc Bloch par les renouvellements historiographiques de l’histoire de la Grande Guerre et de la lutte clandestine, on saisit mieux combien son expérience est irréductible aux facilités et aux complaisances de notre temps ». Aussi la leçon de Marc Bloch aujourd’hui est-elle d’une limpidité éclatante. Pour le professeur au Collège de France, être historien implique une double responsabilité « à l’égard du passé comme à l’égard du présent15Patrick Boucheron dans Florian Mazel et Yann Potin (dir.), op. cit., 2026, p. 451. ». Il conclut sur le testament de Marc Bloch, L’étrange défaite, et « l’ensemble de son œuvre », qu’il faut remettre maintenant dans les mains de la jeunesse. À ce legs, Marc Bloch y travaillait déjà. « Savoir se rendre redevable à la jeunesse était une exigence du combat dans la Résistance », insiste Patrick Boucheron, et d’ajouter à son tour : « elle inspirera pareillement tous les combats pour l’histoire ». À la fois testament et héritage, ce legs est « le plus vivace », le plus vivant assurément ; « indissociablement historique et civique, il engage ce que l’on a appelé ici le courage de la vérité16Patrick Boucheron dans Florian Mazel et Yann Potin (dir.), op. cit., 2026, p. 462-463. ».

La venue de Marc Bloch et de Simonne Vidal Bloch au Panthéon, si elle inspire tant aujourd’hui, montre que l’idée du Panthéon pour l’historien résistant et pour sa femme qui l’a toujours soutenu dans ses combats est une idée juste, une célébration pour aujourd’hui. Mais la demande en faveur du Panthéon est ancienne. Elle s’est exprimée en 2006, voilà donc vingt ans, alors qu’un autre appel au Panthéon avait précédé, adressé au président de la République en faveur du capitaine Dreyfus, en vertu des renouvellements historiographiques révélant l’héroïsme de son combat, son patriotisme indéfectible, sa résistance à la raison d’État, aux conditions inhumaines de sa déportation sur l’Île du Diable, son courage de la vérité, sa volonté de justice, sa soif de liberté, ces valeurs qui étaient la France pour lui et ses défenseurs dans le monde entier17Voir Vincent Duclert, Alfred Dreyfus. L’honneur d’un patriote, Paris, Fayard, 2006, coll. « Pluriel », 2016..

À cette demande juste et légitime portant sur le capitaine Dreyfus accompagné de sa femme Lucie, jamais plus séparés, le président de la République se montra très intéressé18Voir Vincent Duclert, Dreyfus au Panthéon. Voyage au cœur de la République, Paris, Galaade Éditions, 2007.. Devant la perspective d’une entrée au Panthéon, Dreyfus fut soudain renvoyé publiquement à sa figure dépassée de victime, à laquelle devait s’opposer la figure du héros Marc Bloch. Cette simplification et, dans le cas de Dreyfus, cette répétition des stéréotypes ne furent pas du meilleur goût. Au final, la décision présidentielle ne se porta ni sur le capitaine Dreyfus ni sur Marc Bloch. Aujourd’hui, nous vivons un moment de concorde et d’unité particulièrement heureux, avec le Panthéon pour Marc Bloch que définit si singulièrement l’« avant Panthéon » et pour le capitaine Dreyfus, un « Panthéon permanent », également décidé par le président Emmanuel Macron, le 12 juillet 2025, faisant de chaque 12 juillet désormais une « Journée nationale pour Dreyfus, pour la victoire de la justice et de la vérité, contre la haine et l’antisémitisme ». Elle renvoie au 12 juillet 1906, quand la Cour de cassation, par un arrêt historique, réhabilite pleinement le capitaine Dreyfus, affirme qu’il est et qu’il a été toujours innocent, et qu’il a été condamné à tort. On ne peut que se féliciter alors de ce Panthéon avant le Panthéon pour Marc Bloch, de ce « Panthéon permanent » pour le capitaine Dreyfus, unis dans la reconnaissance de leur même amour de la patrie, de la volonté de vivre face à l’irréparable et de leur courage de la vérité. Juin et juillet 2026 seront pour la France un temps que nous n’oublierons pas, que nous sommes heureux de vivre, qui entre déjà dans la conscience publique et dont il faudra, un jour, faire l’histoire. Et comme y songeait Marc Bloch, ce sera le temps des jeunes, et de l’aventure !

À Strasbourg, concluant la journée d’étude du 15 juin, Patrick Boucheron partage avec le public une juste observation : « Marc Bloch nous dit ce qu’il reste à faire ». Il reste beaucoup à faire. C’est le sens de cette panthéonisation qui est surtout de ne pas refermer une œuvre, une vie et un combat. Il faut agir avec Marc Bloch, penser avec lui, marcher sur pas, comme ce matin-là à Strasbourg, traversant la ville pour rejoindre l’Aula Marc-Bloch, ses étudiants, ses professeurs. Au long des rues alsaciennes qu’avaient longtemps arpentées Marc Bloch, nous nous sommes dit avec Patrick Boucheron que l’État pourrait décider du lancement d’une édition scientifique des œuvres de Marc Bloch, un « corpus Marc Bloch », rendant vraiment hommage au premier historien entré au Panthéon. C’est ainsi que la France se grandit.

La force particulière de la panthéonisation de Marc Bloch est donc d’imaginer l’avenir et de le construire, de restituer le temps et l‘espoir. Mais elle a, et elle a eu dès l’annonce du 23 novembre 2024, la vertu de faire protéger dans le marbre du monument des acquis majeurs de liberté et de vérité, les valeurs qui fondent notamment l’école publique et la France libérale. Les professeurs pourront alors toujours se référer à ces valeurs, et les opposer à la haine des étrangers et des juifs, à l’anti-humanisme et au nationalisme intégral. Parler des valeurs de Marc Bloch, parler de sa résistance, avec l’autorité que confère la panthéonisation, voilà qui ancre bien le geste enseignant ! Et déjà, tant a été dit et partagé durant cet « avant Panthéon » qui a réservé bien des surprises, heureuses et belles !

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    Discours d’Emmanuel Macron à l’occasion des 80 ans de la Libération de Strasbourg, 23 novembre 2024, vie-publique.fr.
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    De 1948 à 2026, y sont entrés successivement Paul Langevin, Félix Éboué, Jean Moulin, René Cassin, André Malraux, Germaine Tillion, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Jean Zay, Pierre Brossolette, Joséphine Baker, Missak Manouchian et ses camarades de Résistance.
  • 4
    « Mémoire du renseignement militaire, épisode 15 : Marc Bloch, officier de renseignement dans les tranchées, l’histoire méconnue »,Ministère des Armées et des Anciens combattants, 16 juin 2026.
  • 5
    Marc Bloch, L’étrange défaite, Paris, Gallimard, coll. « Folio Histoire », 1990, pp. 206-207, et pour les citations suivantes.
  • 6
    Voir à ce sujet, dans la très active collection « Cette année-là » des Éditions midi-pyrénéennes, 1943. La rafle de l’université de Strasbourg repliée à Clermont-Ferrand par l’historien Mathias Bernard qui préside actuellement l’université de Clermont-Ferrand.
  • 7
    Stéphane Nivet, 1944. L’assassinat de Marc Bloch, un historien dans la Résistance, Portet-sur-Garonne, Éditions midi-pyrénéennes, 2026.
  • 8
    La biographie qu’Olivier Dumoulin consacra à Marc Bloch en 2000, dans une collection aujourd’hui disparue des Presses de Sciences Po (« Facettes »), est pour l’occasion rééditée (avec une préface de Nicolas Offenstadt qui dirigeait à l’époque cette collection).
  • 9
    « Marc Bloch au Panthéon : le savoir et l’action au service de la Résistance », Ministère de la Culture, 15 juin 2026.
  • 10
    Florian Mazel et Yann Potin (dir.), op. cit., 2026.
  • 11
    Voir Philippe Burrin, La France à l’heure allemande (1940-1944), Paris, Seuil, 1995 (rééd. coll. « Points Histoire », 1997).
  • 12
    Marc Bloch, L’étrange défaite, op. cit., 2026, p. 294.
  • 13
    Peter Schöttler, op. cit., 2026.
  • 14
    Florian Mazel et Yann Potin (dir.), op. cit., 2026.
  • 15
    Patrick Boucheron dans Florian Mazel et Yann Potin (dir.), op. cit., 2026, p. 451.
  • 16
    Patrick Boucheron dans Florian Mazel et Yann Potin (dir.), op. cit., 2026, p. 462-463.
  • 17
    Voir Vincent Duclert, Alfred Dreyfus. L’honneur d’un patriote, Paris, Fayard, 2006, coll. « Pluriel », 2016.
  • 18
    Voir Vincent Duclert, Dreyfus au Panthéon. Voyage au cœur de la République, Paris, Galaade Éditions, 2007.

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