Les propos antisémites prêtés à Jordan Bardella le rappellent : à l’extrême droite, la haine des juifs prospère. Pourtant, en 2026, la gauche est-elle toujours le rempart contre l’antisémitisme qu’elle fut auparavant ? La question mérite d’être posée, au vu des résultats d’une enquête1Enquête Ifop pour la Fondation Jean-Jaurès menée en ligne du 9 au 15 juillet 2026 auprès de 3000 personnes représentatives de la population française de 18 ans et plus, dont 1242 se positionnant à gauche. La représentativité a été assurée par la méthode des quotas (sexe, âge, profession) après stratification par région et catégorie d’agglomération. de l’Ifop pour la Fondation Jean-Jaurès qui éclaire le rapport des Français de gauche à l’antisémitisme et à l’antisionisme – et interroge ainsi la capacité de ce camp à être le fer de lance de la lutte contre la haine anti-juifs.
TABLE DES MATIÈRES
Introduction
L’essentiel : les chiffres clés de l’enquête
L’« affaire Bardella » n’efface pas le discrédit de Jean-Luc Mélenchon dans la lutte contre l’antisémitisme
L’examen des faits : ce que la gauche approuve réellement
Les ressorts de l’aveuglement : de la minoration des actes à la tolérance électorale
Le sionisme à l’épreuve de l’opinion : un référent instable, des positions en porte à faux
La gauche face à elle-même : lucidité, divisions et autocensure
Discussion
Les chiffres clés
L’affaire « Bardella » n’efface pas le discrédit de Jean-Luc Mélenchon dans la lutte contre l’antisémitisme
RN-LFI : les deux épicentres du soupçon antisémite
1. Malgré l’« affaire Bardella », les Français sont aussi nombreux à voir aujourd’hui de l’antisémitisme chez les représentants de LFI (47 %) qu’à en déceler chez ceux du RN (48 %). Il est vrai que la publication des propos de jeunesse du président du RN n’a eu qu’un impact limité sur le sentiment que le parti à la flamme est un foyer d’antisémites : + 3 points entre mi-juillet et début octobre 2026.
Jean-Luc Mélenchon, bien plus discrédité que Jordan Bardella et Marine Le Pen
2. L’impact marginal de l’affaire sur l’image du RN se vérifie dans la défiance qu’inspirent les candidats à l’élection présidentielle pour « lutter efficacement contre la haine envers les juifs ». Plus de deux tiers des Français ne font pas confiance à Marine Le Pen (62 %, stable depuis la polémique Bardella) ni à Jordan Bardella lui-même (63 %, +1) sur ce terrain : l’affaire n’a quasiment pas entamé leur crédit. Mais Jean-Luc Mélenchon suscite une bien plus forte défiance : 75 % des Français ne lui font pas confiance pour combattre efficacement la haine antijuive – et jusqu’à 58 % chez les Français de gauche.
À gauche, l’antisémitisme s’impose comme un enjeu de la présidentielle de 2027
3. 81 % des Français de gauche souhaitent que la lutte contre l’antisémitisme soit présente dans les débats de la prochaine campagne de l’élection présidentielle en 2027, en particulier les sympathisants socialistes (88 %) et écologistes (88 %).
Les ressorts de l’aveuglement : de la minoration des actes à la tolérance électorale
À gauche, la hiérarchie des haines minore le fait antijuif
4. Invités à situer de 0 à 10 l’intensité de la haine antijuive, à peine plus d’un Français de gauche sur trois la tient pour forte (36 %, notes 7-10), contre 41 % à droite – là où la haine antimusulmane est jugée bien plus présente (58 %à gauche, et 69 % chez les insoumis).
Israël et les réseaux sociaux, premières causes invoquées pour expliquer l’antisémitisme en France
5. La politique du gouvernement israélien apparaît comme la première cause de l’antisémitisme présent en France (à 63 %), à jeu égal avec le manque de contrôle des réseaux sociaux (63 %).
Une part importante de la gauche renvoie aussi l’antisémitisme aux comportements des juifs eux-mêmes
6. L’idée selon laquelle cet antisémitisme s’explique avant tout par « les comportements communautaires des juifs eux-mêmes » est partagée par quatre Français de gauche sur dix (41 %), avec un pic chez les sympathisants communistes (65 %) et insoumis (49 %).
La minoration des actes antisémites va de pair avec une certaine tolérance électorale à l’égard d’acteurs politiques exprimant des propos antisémites
7. Globalement limitée chez l’ensemble des Français (18 %), la disposition à voter pour un candidat antisémite est surtout présente aux deux extrêmes de l’échiquier politique : un sympathisant insoumis sur quatre (25 %), un sympathisant trotskiste sur trois (35 %) et 28 % des sympathisants du RN pourraient voter pour un candidat qui aurait tenu des propos qu’ils jugent eux-mêmes antisémites.
L’examen des faits : ce que la gauche approuve réellement
Des sorties des leaders insoumis désavouées, même par leurs propres troupes…
8. 22 % seulement des sympathisants insoumis approuvent la déformation du nom de Raphaël Glucksmann (16 % en moyenne nationale). 49 % approuvent en revanche la défense des autocollants « Free Palestine » apposés sur des repas casher.
À gauche, se mêlent de vieilles représentations antisémites à caractère économique…
9. 41 % des personnes de gauche – et 50 % des sympathisants LFI – voient dans « l’influence des juifs dans le monde économique, médiatique et politique » une cause déterminante de l’antisémitisme.
Un tiers des Français approuve au moins un propos qu’il considère lui-même commeantisémite
10. Au total, un tiers des personnes de gauche approuvent un propos qu’elles considèrent elles-mêmes comme antisémite : 34 %des Français – et jusqu’à 37 % des sympathisants insoumis – approuvent au moins un propos qu’ils reconnaissent eux-mêmes comme antisémite.
Une disqualification du mot « sionisme », moins de son contenu
Un concept mal maîtrisé
11. Près d’un Français de gauche sur deux voit dans le « sionisme » une idéologie visant à « justifier la politique du gouvernement israélien actuel » (56 %) ou à « encourager la colonisation des territoires palestiniens » (55 %).
L’instabilité du référent se double d’une position de principe très incertaine
12. Seulement 13 %des Français de gauche se considèrent sionistes, contre 52 % pas sionistes et 35 % qui ne savent pas. Pourtant, 55 % soutiennent une solution à deux États, Israël et Palestine, entre la mer Méditerranée et le Jourdain.
Le paradoxe du slogan « De la rivière à la mer », adopté sans être perçu comme antisémite
13. Le slogan « De la rivière à la mer, la Palestine sera libre » est soutenu par plus d’un Français sur trois (36 %) et jusqu’à près d’une personne de gauche sur deux (48 %), les plus nombreux à le soutenir se situant dans les rangs des sympathisants trotskistes (57 %) et insoumis (62 %).
Les slogans les plus radicaux minoritaires à gauche, mais élevé chez LFI et LO-NPA
14. Les slogans « Sionistes hors de nos facs » ou « Sionistes hors de nos villes » recueillent, eux, un soutien plus limité des Français de gauche (25 %), mais bénéficient quand même du soutien de près de la moitié des sympathisants LFI (44 %) et LO-NPA (45 %).
Les auteurs :
Noé Fridman est chargé d’études au pôle Politique/actualités de l’Ifop.
François Kraus est directeur du pôle Politique/actualités de l’Ifop.
- 1Enquête Ifop pour la Fondation Jean-Jaurès menée en ligne du 9 au 15 juillet 2026 auprès de 3000 personnes représentatives de la population française de 18 ans et plus, dont 1242 se positionnant à gauche. La représentativité a été assurée par la méthode des quotas (sexe, âge, profession) après stratification par région et catégorie d’agglomération.