L’école de la République à l’épreuve de la montée de l’antisémitisme

Depuis les attentats terroristes du 7 octobre 2023 en Israël, le nombre des actes antisémites en milieu scolaire en France augmente de manière préoccupante. C’est ce dont fait état une étude inédite de la Fondation Jean-Jaurès, du Crif et de l’Ifop, qui révèle l’importance d’un antisémitisme du quotidien. En s’installant dans le langage courant et/ou dans les mentalités d’une partie de la population scolaire dès le plus jeune âge, celui-ci crée lentement mais sûrement les conditions d’une légitimation de discours et de comportements plus violents.

Table des matières

Introduction

Les chiffres clés de l’antisémitisme à l’école

L’installation de l’antisémitisme à l’école publique : un phénomène ancien, ancré et insuffisamment traité 

L’expérience scolaire d’élèves juifs après le 7-Octobre : une hostilité antijuive envahissante sur fond de diabolisation des juifs 
Résumé
Depuis le 7-Octobre : une expérience d’hostilité antijuive envahissante
Variations autour de l’hostilité antijuive
Face à l’hostilité, s’effacer
Faire reconnaître cette hostilité antijuive

Radioscopie de l’antisémitisme à l’école. Entre judéophobie du quotidien et militantisme anti-Israël
Y a-t-il un juif dans la classe ?
De la banalisation des préjugés antijuifs à la « judéophobie du quotidien »
Des agressions verbales à la violence physique, une large exposition aux multiples formes d’antisémitisme en milieu scolaire

Conclusion

Les chiffres clés de l’antisémitisme à l’école

• 96% des jeunes juifs considèrent que « depuis l’attaque terroriste du Hamas en Israël le 7 octobre 2023, les actes antisémites en France sont en hausse ». 42% affirment avoir déjà été victimes d’antisémitisme. Dans22 % des cas, ils ont vécu leur premier acte/propos antisémite après le 7-Octobre(« Baromètre de la jeunesse juive de France », FSJU).
• Les atteintes aux personnes à caractère antisémite représentent près de 60% de l’ensemble des atteintes aux personnes à caractère raciste ou religieux, alors que les juifs représentent aujourd’hui moins de 1% de la population française.
• À l’école publique, pour l’année scolaire 2023-2024, 1 670 actes à caractère antisémite recensés, contre 400 en 2022-2023 (ministère de l’Éducation nationale).
• Les actes antisémites sont principalement recensés au collège qui représente à lui seul 53% des signalements pour racisme et antisémitisme. Le lycée est également concerné puisque 55% des signalements en provenance des lycées portent sur des actes antisémites (ministère de l’Éducation nationale). 
En 2024, 62% des victimes d’actes antisémites indiquent que les violences qu’ils ont vécues l’ont été au sein d’un établissement scolaire. 42% affirment même que cela s’est produit à plusieurs reprises (Fondapol, AJC, 2024). 
• En milieu scolaire, la majorité des faits (propos et gestes menaçants, inscriptions, violences, dégradations) sont commis au collège (ministère de l’Intérieur, SPCJ).
• Augmentation de 10% du nombre d’enfants accueillis dans les écoles juives ces dix dernières années, et de plus de 48% depuis l’année 2000 (FSJU). 
• La scolarisation dans le privé répond avant tout à une problématique de sécurité : 69% des parents estiment que leur enfant y sera plus en sécurité (AJC, Fondapol).

Synthèse

Un antisémitisme en forte recrudescence

L’étude met en évidence une augmentation préoccupante des actes et propos antisémites dans les établissements scolaires. Entre septembre et novembre 2024, 477 actes antisémites ont été signalés, soit 43 par semaine ouvrée, un chiffre sans précédent qui illustre une montée de la haine anti-juive dans les écoles.

Les résultats montrent que cet antisémitisme se manifeste sous diverses formes : violences verbales, harcèlement, mises à l’écart, menaces et agressions physiques. De plus, une large part des élèves juifs adoptent des stratégies d’invisibilité pour éviter d’être ciblés (21% des élèves témoignent avoir vu « des élèves juifs qui dissimulaient leur origine ou religion juive dans l’établissement »), tandis que d’autres quittent leur établissement par crainte pour leur sécurité (14% des élèves témoignent avoir vu « des élèves juifs qui quittaient ou évitaient un établissement parce qu’ils ne s’y sentaient pas en sécurité »).

Un phénomène ancré et aggravé par les tensions internationales

Notre étude met en lumière un phénomène préoccupant : l’importation du conflit israélo-palestinien dans les écoles françaises. De nombreux élèves juifs font l’objet d’attaques et de discriminations en raison de leur supposé lien avec Israël, renforçant une « judéophobie d’atmosphère » qui alimente leur exclusion et leur isolement. En effet, 44% des élèves interrogés pensent que « les Juifs sont plus attachés à Israël qu’à la France » et 25% d’entre eux considérant que « les Juifs sont responsables de la guerre dans la bande de Gaza » (38% pour les proches de l’extrême gauche, 36% à l’extrême droite).

Cette tendance est particulièrement marquée dans les zones urbaines sensibles et les établissements en éducation prioritaire (REP/REP+), où les élèves juifs sont davantage exposés à l’hostilité et aux violences. Dans ces zones d’éducation prioritaire, 66% des élèves adhèrent à au moins un préjugé antisémite (contre 52% hors REP/REP+), et 65% ont déjà entendu dire du mal des juifs dans leur entourage (contre 49% hors REP/REP+). Cette surconcentration s’observe pour tous les préjugés testés, avec des écarts marqués pour les stéréotypes les plus explicites comme l’idée selon laquelle « les Juifs s’estiment souvent supérieurs aux autres » (36%, contre 20% hors REP/REP+) ou qu’ils « ont trop de pouvoir » (32%, contre 17%).

L’étude révèle également une adhésion inquiétante à des préjugés antisémites. Ainsi, plus d’un tiers des élèves estiment que « les juifs disposent de lobbies très puissants » (39%) et environ un quart croient que « les Juifs contrôlent les médias » (24%). Symptomatique de l’antisémitisme politique classique à dimension complotiste, qui attribue aux juifs une influence occulte sur les affaires du monde et que l’on retrouve aussi bien à l’extrême droite qu’à l’extrême gauche. De fait, ce type de préjugés est particulièrement élevé chez les élèves situés aux extrêmes politiquement.

Des recommandations pour endiguer la montée de l’antisémitisme

Face à cette hausse de l’antisémitisme en milieu scolaire, les auteurs de l’étude rappellent que l’antisémitisme représente un baromètre de l’état de la société française, et que son augmentation inédite doit être comprise comme un signal d’alerte non pas seulement pour les juifs, mais pour l’ensemble de la population française. Ils appellent à une mobilisation des pouvoirs publics et des acteurs de l’éducation pour renforcer la lutte contre l’antisémitisme à l’école, avec des actions concrètes. Parmi les recommandations proposées :

  • un renforcement des dispositifs de prévention et de sensibilisation à l’antisémitisme dans le cadre scolaire. En complément des actions menées sur la Shoah et sur la lutte contre les discriminations, il s’agit d’adresser la spécificité de l’antisémitisme moderne.
    Un collectif d’associations et institutions lance, à cette fin, une cartographie des acteurs existants, et une « fresque contre l’antisémitisme » pour organiser des ateliers auprès des collégiens et lycéens, et redonner du sens aux mots. Inspirée de la fresque du climat, cette ressource pédagogique clé en main, levier de sensibilisation et de formation, sera mise à disposition des réseaux éducatifs pour les enseignants, référents et éducateurs spécialisés des associations mobilisées ;
  • une vigilance accrue face aux discours de haine circulant sur les réseaux sociaux et dans les espaces éducatifs, avec des formations à la détection et sensibilisation, une clarification et amplification des processus d’alerte, d’escalade et de prise en charge pour l’ensemble des publics, avec un accompagnement spécifique des élèves victimes, afin de garantir leur sécurité et leur épanouissement au sein des établissements, un appui aux enseignants et chefs d’établissements.

L’urgence est de garantir un cadre scolaire où tous les élèves, quelle que soit leur origine ou leur religion, puissent apprendre dans un environnement serein et sécurisé.

Les auteurs

Coordination :
Deborah Elalouf, entrepeneure de l’Edtech, est présidente de la Commission éducation du Crif.
Avec :
Valérie Boussard est professeure de sociologie, université Paris-Nanterre (IDHE.S UMR 8533).
François Kraus est directeur du pôle Politique/Actualités à l’Ifop.
Iannis Roder, professeur d’histoire-géographie à Saint-Denis (93), est directeur de l’Observatoire de l’éducation de la Fondation Jean-Jaurès.
Merci à Stéphane Bou, Juliette Duplanil-Weill, Jérémie Haddad, Sarah Kleinmann, Philippe Levy, Johana Mechaly, Marylou Rodella Hattab pour le Crif et à Roman Bornstein, Laurent Cohen, Milo Lévy-Bruhl, Jérémie Peltier et Milan Sen pour la Fondation Jean-Jaurès.


Retour sur le colloque « L’école de la République à l’épreuve de la montée de l’antisémitisme » (Sénat, 6 mars 2025)

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