La victoire LFI aux élections municipales : la grande illusion ?

La France insoumise serait-elle la grande gagnante du premier tour des municipales du 15 mars 2026 ? Si le récit d’un parti en pleine reconquête s’est imposé, cette victoire politique n’est pas réellement adossée à une victoire électorale. C’est l’analyse de Noé Fridman, chargé d’études pôle Politique / Actualités de l’Ifop, et François Kraus, directeur du pôle Politique / Actualités de l’Ifop, qui partent des données du ministère de l’Intérieur pour démontrer que la poussée électorale insoumise se doit d’être relativisée tant par son ampleur que par rapport aux scores déjà réalisés par la formation mélenchoniste lors des scrutins précédents.

« Magnifique percée1Propos de Jean-Luc Mélenchon sur X rapportés dans Raphaël Marchal, « Municipales : LFI réalise une percée dans les grandes villes », La Chaîne parlementaire, 16 mars 2026. » aux yeux de Jean-Luc Mélenchon, « pari stratégique réussi2Sarah Benhaïda et Ilyes Ramdani, « Premier tour des municipales : le pari stratégique réussi des insoumis », Mediapart, 17 mars 2026. » pour Mediapart, « victoire indéniable3Isabelle Saporta, LCI, 15 mars 2026. » pour les commentateurs de plateaux. Le soir du 15 mars 2026, l’annonce des bons scores insoumis dans les grandes métropoles a fait l’effet d’un coup de tonnerre dans le paysage politique français. En quelques heures à peine, un récit s’est imposé dans les rédactions : celui d’une gauche radicale en pleine reconquête, remise en selle quelques mois tout juste après le drame de Lyon et les sorties nauséabondes de son leader, qui auraient dû pour beaucoup la reléguer aux marges du jeu électoral.

Il faut le reconnaître : cette lecture n’est pas dénuée de fondement. Les fusions des listes insoumises avec les listes socialistes, observées notamment à Toulouse, à Nantes ou à Brest, ont complètement dynamité le discours autour d’une possible ostracisation de La France insoumise (LFI) et l’ont remise au cœur des débats stratégiques à gauche. Pour une formation que l’on croyait condamnée à mordre la poussière, c’est indéniablement une victoire politique.

Mais cette victoire politique est-elle réellement adossée à une victoire électorale ? Rarement dans l’histoire récente, un récit aura reposé sur un socle aussi étroit, car toute personne qui se donne la peine de lire le fichier des résultats du ministère de l’Intérieur peut se demander si cette interprétation du scrutin n’est pas, une fois encore, le fruit d’une lecture trop « métropolitaine » des résultats – ces mêmes commentaires à chaud qui ne portent généralement que sur quarante métropoles. Le précédent devrait pourtant inciter à la prudence : en 2020, un récit médiatique erroné autour d’une présumée « vague verte » s’était déjà imposé le soir du scrutin alors qu’il ne reposait que sur la bascule d’une dizaine de communes.

Quelle est l’ampleur réelle de cette poussée insoumise dans les urnes ? Peut-on vraiment donner une envergure nationale aux tendances observées dans une poignée de communes ? Ces municipales signent-elles un rééquilibrage au sein de la gauche en faveur de La France insoumise ? Réalisée à partir des résultats fournis par le ministère de l’Intérieur, cette analyse montre que la reine des batailles – l’élection présidentielle – n’a pas encore changé de camp : la poussée électorale insoumise se doit d’être relativisée tant par son ampleur que par rapport aux scores déjà réalisés par la formation mélenchoniste lors des scrutins précédents.

Une « percée » à relativiser au regard d’un investissement électoral très limité

Les bons scores de la poignée de listes insoumises ayant dépassé le seuil des 20% – une trentaine seulement sur environ 250 listes – ont fait quelque peu oublier que le parti de Jean-Luc Mélenchon a fait l’impasse sur plus des trois quarts du corps électoral (77,7%) pour concentrer sa campagne sur les métropoles et les banlieues populaires.

LFI ne s’est engagée dans ces élections que dans une fraction très limitée et très urbaine du corps électoral…

L’analyse du type de villes investies par LFI met bien en évidence le poids des banlieues populaires et des villes-centres des agglomérations dans sa bataille des municipales – ces villes constituant 60% de leur « cible » alors qu’elles ne représentent qu’un quart du tissu urbain métropolitain (26%).

Les « villes investies par des listes LFI » : 238 communes où une liste bénéficie de la nuance LFI + 9 autres communes où des listes – codées EXG, DVG ou UDG – sont présentées dans la presse comme soutenues par ce parti : Limoges, Évry-Courcouronnes, La Courneuve, Étampes, Belfort, Ermont, Thiais, Villenave-d’Ornon, Grabels.

Et si les performances de LFI dans les métropoles sont celles qui font le plus parler, c’est dans les banlieues populaires qu’elle a obtenu le plus de voix : six des dix meilleures performances électorales du mouvement ont eu lieu dans des banlieues comme Saint-Denis (51%), Roubaix (47%), Vaulx-en-Velin (42%), La Courneuve (38%) ou Saint-Fons (38%). Parmi les exceptions figurent les deux seuls exemples de municipalisme insoumis, Faches‐Thumesnil (40%) au sud de Lille et Grabels (35%) dans l’Hérault, villes où la reconduction des maires sortants ne risque d’ailleurs pas d’être une formalité.

L’analyse de la carte des trente villes où La France Insoumise a réalisé ses meilleurs scores confirme à quel point son implantation est massivement dominée par un fait urbain périphérique étroitement associé à une hyper-concentration dans les agglomérations francilienne (16 communes sur 30 sont en Île-de-France), lyonnaise et lilloise.

In fine, seules trois grandes villes ont voté à plus de 20% pour une liste insoumise : Toulouse (28%), Limoges (25%) et Lille (23%). La formation de gauche radicale a aussi obtenu des scores significatifs dans des villes importantes, comme Avignon (19%), Rennes (19%), Clermont-Ferrand (17%), Brest (15%) ou Montpellier (15%), mais pas suffisamment pour y rêver d’une quelconque victoire sur son nom propre.

Carte des 30 villes où La France insoumise a réalisé ses meilleurs scores au premier tour des élections municipales de mars 2026

Champ : France métropolitaine.
Source : fichier des résultats du ministère de l’Intérieur.

… et a laissé de côté la France des villes moyennes

Si son absence des communes rurales est logique au regard de leur faible politisation (pas de nuance), sa couverture des villes moyennes (10 à 100 000 habitants) est, en revanche, nettement moins importante que celle du Rassemblement national (RN) ou des autres forces politiques de gauche (Parti socialiste-Parti communiste français-Les Écologistes) qui étaient, par exemple, deux fois plus engagées dans les villes de 20 à 30 000 habitants (55%) que LFI (26%). De même, LFI était aussi nettement moins présente (9%) que le RN et ses alliés (31%) dans la strate des villes de 10 à 20 000 habitants.

Aussi bonnes soient-elles, les performances électorales de La France insoumise lors de ce premier tour ne peuvent donc pas être lues comme des tendances nationales : elles sont au contraire le fruit de mouvements de mobilisation localisés dans les fiefs mélenchonistes déjà bien identifiés par les observateurs depuis des années.

Mais ce n’est pas parce que l’on se doit d’éviter de lire ces résultats à l’aune de l’élection présidentielle que sa perspective n’est pas un moteur de cet investissement électoral. Car cet investissement militant ne vise pas qu’à renforcer les ressources du parti dans la perspective des prochaines sénatoriales. Comme l’a bien souligné Jérôme Fourquet, ces réseaux d’élus locaux insoumis sont aussi tissés avec l’idée d’« être activés comme autant de leviers susceptibles d’accroître la mobilisation électorale de la « nouvelle France » dans les zones où elle compte ses plus gros bataillons de voix4LCI, 17 mars 2026. ». Ces futurs élus municipaux devront aussi servir à encadrer au plus près l’« armée de réserve » électorale du mélenchonisme dans la perspective de la mère de toutes les batailles : la présidentielle de 2027.

Un poids électoral en progression mais qui reste à relativiser

Peut-on parler de « victoire » pour un parti qui n’est arrivé en tête que dans 5 communes ce 15 mars 2026 – Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), Roubaix (Nord), Étampes (Essonne), La Courneuve (Seine-Saint-Denis), Saint-Fons (Rhône) – alors que le RN en a, quant à lui, lui placé dix fois plus (53) ? Peut-on parler de bouleversement du rapport de force au sein de la gauche alors que plus des trois quarts des électeurs n’avait pas de bulletin insoumis à mettre dans l’urne ? Peut-on parler de « percée » électorale pour une formation dont le nombre de voix reste très en deçà des scores obtenus dans le passé (élection présidentielle de 2022, élections européennes de 2024) ? Pour répondre à ces questions, nous nous sommes penchés sur les résultats obtenus par LFI, notamment dans les grandes métropoles qui sont toujours les plus suivies.

En moyenne, le poids électoral de LFI dépasse le seuil des 10% dans les communes où elle avait des listes présentes…

Avec une présence aussi limitée (247 listes en métropole), il est assez logique que La France insoumise recueille à peine 2,6% des voix à l’échelle de toutes les communes du territoire métropolitain. Si l’on restreint l’analyse aux seules communes où LFI s’est présentée devant des électeurs, les listes insoumises affichent une moyenne installée à un niveau significatif (12,4% des voix), mais au fond pas plus important que le potentiel électoral habituellement observé pour Jean-Luc Mélenchon à l’élection présidentielle de 20275Les intentions de vote dans la perspective de la prochaine élection présidentielle, enquête Ifop-Fiducial pour Sud Radio et Le Figaro, mars 2026..

Poids électoral de la France insoumise au premier tour des élections municipales de mars 2026
Nombre de voix en faveur des listes LFI (684 993 voix)… l’ensemble des communes de France métropolitaine … l’ensemble des communes investies par des listes LFI
Nombre de communes concernées34 672247
Nombre de suffrages exprimés25 247 8735 526 152
Poids électoral de LFI au premier tour des élections municipales (2026)2,7%12,4%

Champ : France métropolitaine.
Source : fichier des résultats du ministère de l’Intérieur.

Peut-on parler pour autant d’une « percée » électorale ?

Cela dépend à quoi on compare les résultats, sachant que, en sociologie électorale, on se doit logiquement de comparer les résultats d’une élection à ceux du même type d’élection. Or, en 2020, cette force politique pensée avant tout pour la présidentielle avait négligé le scrutin municipal, aligné moins d’une centaine de listes (75 selon le Cevipof6Pierre-Henri Bono, « Panorama statistique des élections municipales », Cevipof, CNRS, note de recherche du Cevipof – collection Municipales 2026, mars 2026.) et s’était engagée surtout dans des listes citoyennes. Cela pose donc des problèmes de comparaison, notamment en raison des différences d’offre électorale qui rendent difficile l’interprétation d’une évolution.

Avec toutes ces précautions, on n’en observe pas moins une hausse significative par rapport à 2020. Dans les 35 communes où l’on peut comparer les résultats d’un scrutin à l’autre, le score LFI a plus que doublé, passant de 6,2% en 2020 à 13,7% en 2026.

Dans la quinzaine de grandes villes où l’offre est similaire à 2020, la progression des listes LFI est d’ailleurs du même ordre. Cette progression s’explique par un effet mécanique que le politologue Rémi Lefebvre a bien identifié dans ses travaux : en 2020, LFI « n’avait qu’une plate-forme de propositions très modeste » et ses candidats « se cachaient derrière des listes citoyennes »7Rémi Lefebvre, « Municipales 2026 : la conversion communale de La France insoumise », Métropolitiques, 15 janvier 2026.. En 2026, le mouvement revendique pleinement sa marque, déploie un programme municipal national élaboré et investit des figures à forte notoriété – ses propres députés. Tout cela ne peut avoir eu que des effets structurels sur leur potentiel électoral, qui ont eu un impact indépendamment du contexte lié à la mort d’un militant nationaliste à Lyon.

À première vue, les gains engendrés dans ces métropoles renvoient à des contextes où l’électorat populaire, « racisé », étudiant ou jeune diplômé – cœur de cible du projet de « nouvelle France » théorisé par le mouvement – est le plus présent. C’est notamment le cas de Lille, Rennes ou Montpellier, qui ont à la fois un pôle universitaire – notamment en lettres ou sciences sociales – et des quartiers populaires comme Lille-Sud, Le Blosne ou La Mosson–Paillade.

Villes de plus de 100 000 habitants où LFI a été candidate à la fois en 2020 et 2026 (villes avec une offre très similaire à celle de 2020)
VilleTête de liste 
2026 LFI
Résultat premier tour 2020 (en %)Résultat premier tour 2026 (en %)Évolution
LILLELahouaria Addouche8,823,4+14,6
RENNESMarie Mesmeur7,518,6+11,1
CLERMONT-FERRANDMarianne Maximi12,317+4,7
MONTPELLIERNathalie Oziol9,215,4+6,2
BRESTCécile Beaudouin7,115,4+8,3
ROUENMaxime Da Silva3,514+10,5
CAENAurélien Guidi312,5+9,5
STRASBOURGFlorian Kobryn312+9
NANCYSarah Farghaly411,8+7,8
PARISSophia Chikirou4,611,7+7,1
BESANÇONSéverine VeziÈs8,311+2,7
LYONAnaïs Belouassa-Cherifi +DVG1010,4+0,4
METZCharlotte Leduc2,310,4+8,1
BORDEAUXNordine Raymond +NPA11,89,4-2,4
NICEMireille Damiano8,99,0+0,1
DIJONDominique Guidoni-Stoltz5,27,7+2,5
REIMSPatricia Coradel2,36,9+4,6

… mais son poids reste nettement inférieur à celui du passé

Dans les 247 communes que LFI a investies cette année, leur score moyen est significatif (12,4%) mais nettement en deçà de celui mesuré dans ces mêmes communes, par exemple lors du dernier scrutin européen (18,4% en 2024) et de la dernière élection présidentielle (31,6% en 2022). Ce dernier chiffre est d’ailleurs important à relever, car il indique que les communes investies par LFI aux municipales sont clairement des zones de force du mouvement (+10 points au-dessus de la moyenne nationale), ce qui aurait pu amener à un vote plus important que celui observé pour Jean-Luc Mélenchon dans les sondages d’intentions de vote présidentielles. Cela amènerait donc à relativiser quelque peu ce taux de 12%…

Poids électoral de La France insoumise au premier tour des élections municipales dans les villes de 100 000 habitants et plus

Son poids reste nettement inférieur à celui du reste de la gauche dans l’ensemble des communes comme dans la quarantaine de grandes villes

En dehors de grandes villes et des banlieues très typées sociologiquement, les résultats de LFI n’ont rien d’exceptionnel. La France insoumise est quasi absente des petites villes et ses scores sont très loin des taux obtenus par Jean-Luc Mélenchon qui avait dépassé les 30% dans 23 villes de plus de 100 000 habitants lors de la dernière présidentielle.

Poids électoral de La France insoumise au premier tour des élections municipales dans les villes de 100 000 habitants et plus

Au regard du score obtenu par les autres listes de gauche (Union de la gauche, Parti socialiste, Parti communiste français, Les Écologistes…) qui y cumulent en moyenne 35% des voix, les listes insoumises sont loin de remettre en cause le leadership des forces traditionnelles de la gauche.

Dans ses affrontements directs avec les forces de la gauche traditionnelle, les listes de La France Insoumise arrivent globalement loin derrière, sauf quand elles affrontent des Écologistes

Là où la gauche (PS-Les Écologistes-PCF) est unie, comme à Paris, Lyon et Marseille, le score des listes LFI oscillent autour de 12%, ce qui est mieux qu’en 2020, mais moins qu’aux élections européennes de 2024. Et quand l’union est incarnée par le PCF comme à Nîmes ou Le Havre, ses scores oscillent autour de 5%. Pour les forces de gauche non insoumises, la leçon à en tirer est que l’union est la meilleure arme anti-LFI et, dans les villes populaires, c’est encore mieux si elle est incarnée par un acteur politique de la gauche radicale (par exemple PCF, Debout !, L’Après…).

Poids électoral de La France insoumise au premier tour des élections municipales selon les configurations à gauche
 Score au premier tour
Configurations Duel LFI/UDG (161) 
% des voix listes UDG29,8%
% des voix listes LFI12,1%
Configuration Duel PS/UDG (11) 
% des voix listes PS29,5%
% des voix listes LFI16,7%
Configuration Duel Les Écologistes/UDG (9) 
% des voix listes Les Écologistes12%
% des voix listes LFI13,8%

Bref, en dehors de ses zones de force – principalement dans les banlieues à forte diversité ethnique et culturelle et dans certaines grandes villes universitaires –, les scores de la LFI sont loin d’être en mesure de remettre en cause le leadership des forces classiques de la gauche. Globalement, la bonne performance de LFI au premier tour de ces élections municipales est donc loin de remettre en cause les autres forces de gauche dans les grandes villes.

Jeunes, HLM, immigrés… les ressorts du mélenchonisme municipal

Reste une question que les commentaires de soirée électorale ont souvent esquivée : d’où viennent, concrètement, les voix insoumises ? Quelle sociologie électorale permet aux listes LFI de passer la barre des 20% ?

Si les parties précédentes ont montré que cette poussée est géographiquement circonscrite à un archipel de banlieues populaires et de grandes métropoles universitaires, l’examen du profil sociodémographique des communes où LFI a réalisé ses meilleurs scores permet d’aller plus loin et de mettre au jour le « mix magique » du mélenchonisme municipal – un cocktail de variables dont la régularité a quelque chose de mécanique.

Le « mix magique » du mélenchonisme municipal
TOP 20 des villes où LFI a réalisé ses meilleurs scores au premier tour
Libellé communeScore LFI au premier tour (en %)Pop. 18-24 ans en 2018 (princ.)% des 18 ans et plusPop. 18 ans ou plus Ouvriers en 2018
% 18+
Pers. rés. princ. HLM louées vides en 2018 (princ.)%Population immigrée en 2018 (princ.)%Population étrangère en 2018 (princ.)%
Saint-Denis50,814%15%43%38%31%
Roubaix46,617%17%34%22%20%
Vaulx-en-Velin41,515%19%46%29%22%
Étampes41,0313%16%24%19%17%
Faches-Thumesnil39,911%10%15%9%5%
La Courneuve39,7813%20%45%45%39%
Saint-Fons37,612%22%45%32%24%
Grabels34,6513%9%12%8%5%
Villiers-le-Bel33,214%18%44%36%26%
Creil31,714%19%56%31%26%
Évry-Courcouronnes29,816%14%36%27%20%
Toulouse27,622%8%16%16%11%
Cergy27,119%11%35%27%20%
Argenteuil26,512%14%31%29%23%
Mons-en-Barœul26,415%13%35%15%10%
Ermont26,2410%8%33%18%13%
Vénissieux26,013%19%49%27%20%
Villiers-sur-Marne25,812%10%23%20%16%
Thiais25,1910%10%24%21%15%
Limoges24,8618%11%25%12%11%

Le logement social, variable reine du vote insoumis

L’analyse du top 20 des villes où La France insoumise a réalisé ses meilleurs scores au premier tour fait apparaître une constante saisissante : la part des résidences principales en HLM. Rarement dans l’histoire électorale récente, un indicateur socio-urbain aura aussi nettement séparé les zones de force d’un mouvement politique du reste du territoire.

À Saint-Denis (43%), à La Courneuve (45%), à Vaulx-en-Velin (46%), à Creil (56%) ou à Vénissieux (49%), les taux de logement social atteignent des niveaux trois à quatre fois supérieurs à la moyenne nationale (16%). Et la corrélation n’est pas qu’anecdotique : sur les dix premières villes du classement, huit affichent un taux de HLM supérieur à 30% et, dans la quasi-totalité des cas, les scores LFI dépassent les 30% dès que le parc social représente plus de 40% du parc de résidences principales.

Ce constat n’a rien de surprenant pour qui connaît la sociologie électorale du mélenchonisme. Comme l’avaient montré les analyses de Jérôme Fourquet dans L’Archipel français8Jérôme Fourquet, L’Archipel français, Paris, Seuil, 2019., le vote Mélenchon s’est structurellement enraciné dans la France des grands ensembles, là où la concentration de populations modestes, souvent issues de l’immigration, crée un terreau particulièrement favorable à un discours de redistribution et de justice sociale. Ces élections municipales confirment que ce ressort n’a rien perdu de sa puissance : le logement social fonctionne comme un marqueur territorial du vote insoumis, dessinant une carte qui épouse presque trait pour trait celle des quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV).

La part de la population immigrée, second pilier du « mix magique »

Le deuxième facteur qui ressort avec force de l’analyse est la proportion de population immigrée. Dans le top 10 des villes LFI, la part de la population immigrée oscille entre 22% (Roubaix) et 45% (La Courneuve), là où la moyenne métropolitaine se situe autour de 10%. À Saint-Denis, premier bastion insoumis du pays avec 51% des voix, la population immigrée atteint 38% et la population étrangère 31% – des ratios qui, combinés au parc HLM, expliquent à eux seuls une large part de la surperformance électorale du mouvement.

Cette corrélation invite évidemment à la nuance. Elle ne signifie pas que « les immigrés votent LFI » – l’équation est bien plus complexe, et une fraction importante de la population étrangère n’a de toute façon pas le droit de vote. Mais elle indique que les communes à forte composante immigrée sont aussi celles où se concentrent les catégories populaires les plus sensibles au discours insoumis sur les discriminations, le racisme systémique et la défense de Gaza – ce que la stratégie mélenchoniste a théorisé sous le nom de « nouvelle France ».

Le cas de La Courneuve est emblématique : la combinaison d’un taux de HLM de 45%, d’une population immigrée de 45% et d’une proportion d’ouvriers de 20% y produit un score LFI de près de 40%, soit un niveau comparable à celui d’un vote RN dans une commune périurbaine du Nord-Est de la France – mais avec une sociologie et une géographie rigoureusement inverses.

Jeunesse et monde étudiant, le troisième ressort

Le troisième ingrédient du cocktail mélenchoniste, bien identifié depuis l’élection présidentielle de 2022, est le poids de la jeunesse. Dans les villes où LFI dépasse les 25%, la part des 18-24 ans dans la population adulte est systématiquement supérieure à la moyenne nationale (8%) : 17% à Roubaix, 16% à Évry-Courcouronnes, 19% à Cergy. Mais c’est surtout dans les grandes villes universitaires que cet effet joue à plein : à Toulouse, la proportion de 18-24 ans culmine à 22%, ce qui en fait de loin la ville-centre la plus « jeune » du top 20 et explique en partie pourquoi elle y figure malgré des taux de HLM et d’immigration nettement plus modérés que les banlieues franciliennes.

Le même mécanisme opère à Rennes (19%), Montpellier (15%) ou Lille (23%) – trois métropoles qui ne figurent pas dans le top 20, mais où LFI a enregistré des progressions spectaculaires par rapport à 2020. Dans ces villes, ce n’est pas tant le logement social ou l’immigration qui portent le vote insoumis que la présence massive d’étudiants et de jeunes diplômés, notamment en lettres et sciences sociales – un segment que les enquêtes d’opinion identifient depuis plusieurs années comme le plus réceptif aux thématiques de justice climatique, de féminisme et d’antiracisme portées par le mouvement. La conjonction, dans ces métropoles, de pôles universitaires d’envergure et de quartiers prioritaires – Lille-Sud, Le Blosne à Rennes, La Mosson–Paillade à Montpellier – crée un effet de cumul qui démultiplie le potentiel électoral insoumis.

Les exceptions qui confirment la règle

Deux cas atypiques méritent d’être signalés dans ce panorama, précisément parce qu’ils en révèlent les limites. À Faches-Thumesnil (40%), au sud de Lille, les indicateurs sociologiques ne collent pas avec le profil type : 15% de HLM seulement, 9% d’immigrés, 10% d’ouvriers. La performance insoumise y est avant tout le fruit d’un municipalisme local porté par un maire sortant LFI, dont l’enracinement personnel transcende les déterminants sociologiques habituels. Même constat à Grabels (35%), petite commune de l’agglomération montpelliéraine où le taux de HLM (12%) et la part d’immigrés (8%) n’ont rien de comparable aux banlieues populaires : là encore, c’est la dynamique d’un élu local insoumis – et non le substrat sociologique – qui produit le score élevé.

Ces deux exceptions éclairent en creux la fragilité du modèle mélenchoniste : hors de ses fiefs sociologiques – les grands ensembles HLM des banlieues à forte diversité et les quartiers étudiants des métropoles universitaires –, La France insoumise ne parvient à percer que lorsqu’elle s’appuie sur un élu local implanté de longue date. En d’autres termes, la « machine » du mélenchonisme municipal ne tourne à plein régime que là où le carburant sociologique est abondant ; partout ailleurs, elle a besoin d’un pilote.

Pour résumer, Saint-Denis n’est pas la France !

Tout comme Roubaix, Vaulx-en-Velin ou La Courneuve, ces banlieues qui concentrent à la fois une grande pauvreté et une forte population immigrée sont depuis longtemps identifiées comme les zones de force du mélenchonisme, le cœur de cette nouvelle France qu’il souhaite mobiliser en masse à la prochaine élection présidentielle. Le fait que quelques banlieues populaires tombent dans l’escarcelle de La France insoumise n’est pas une surprise, c’est plutôt même leur destin au regard de leurs caractéristiques sociologiques et culturelles. La France insoumise était d’ailleurs largement annoncée gagnante à Roubaix dans un sondage préélectoral (Ifop, mars 2026) qui s’est avéré juste à quelques points près (44%, contre 46%), le seul qui permettait d’avoir une idée de comment voterait ce type de communes.

De même, les performances insoumises autour de 10% dans les grandes métropoles ne sont pas une grande surprise pour les observateurs qui s’étaient donné la peine de lire les sondages préélectoraux. Les sondages créditaient LFI de 13% à Paris (contre 11,7% en réalité), 12% à Marseille (contre 11,9%), 10% à Lyon (contre 10,4%), 11% à Nice (contre 9%), 13% à Nantes (contre 11,2%), 15% à Montpellier (contre 15,4%), 11,5% à Bordeaux (contre 9,4%), 13% à Strasbourg (contre 12%), 18% à Rennes (contre 18,6%), 6% à Toulon (contre 3,8%) et 6% au Havre (contre 4%). À l’exception de Toulouse – où la liste LFI était donnée à 23% (contre 27,6%) – et de Lille où elle était estimée à 19% (contre 23,4%), aucune enquête d’opinion menée au mois de mars 2026 n’a sous-estimé de plus de 3 points le score de LFI à ce scrutin municipal. Et encore, cela peut s’expliquer par le fait que ces terrains d’enquête avaient eu lieu plus de dix jours avant le premier tour. Compte tenu de la difficulté à estimer le vote insoumis, cette élection est d’ailleurs un des meilleurs crus sur ce point pour les instituts.

Enfin, les scores obtenus par les listes insoumises doivent être replacés aussi bien par rapport au passé que dans leur univers concurrentiel. À peine un élu au premier tour, contre 24 au RN et ses alliés et environ 350 au PS et ses alliés. Seulement 5 listes LFI en tête (contre 76 au RN et ses alliés) et 2 maires sortants menacés (contre 7 réélus pour le RN) : les données montrent bien la faiblesse quantitative de cette percée qui, il faut le dire, ne se traduira pas par la conquête de plus d’une poignée de villes. La mise en perspective du score des listes insoumises par rapport à leur score aux européennes dans les communes où elles étaient présentes amène aussi à relativiser leur performance : 12,4% cette année contre 18,4% dans ces communes aux européennes de 2024. Certes, ce n’était pas le même scrutin, mais dans la mesure où c’est la marque LFI qui est au cœur du vote en faveur de ses candidats – et non leurs ancrage/personnalité/notoriété qui restent très limités –, cela a un sens de les comparer avec le dernier scrutin. Et au regard du niveau d’intentions de vote présidentielles mesurées pour Jean-Luc Mélenchon (11 à 12% en moyenne) – selon l’étude Ifop-Le Figaro du 26 au 27 février 2026 –, on aurait même pu s’attendre à un score plus élevé que 12,4% dans ces villes très favorables au mélenchonisme…

  • 1
    Propos de Jean-Luc Mélenchon sur X rapportés dans Raphaël Marchal, « Municipales : LFI réalise une percée dans les grandes villes », La Chaîne parlementaire, 16 mars 2026.
  • 2
    Sarah Benhaïda et Ilyes Ramdani, « Premier tour des municipales : le pari stratégique réussi des insoumis », Mediapart, 17 mars 2026.
  • 3
    Isabelle Saporta, LCI, 15 mars 2026.
  • 4
    LCI, 17 mars 2026.
  • 5
    Les intentions de vote dans la perspective de la prochaine élection présidentielle, enquête Ifop-Fiducial pour Sud Radio et Le Figaro, mars 2026.
  • 6
    Pierre-Henri Bono, « Panorama statistique des élections municipales », Cevipof, CNRS, note de recherche du Cevipof – collection Municipales 2026, mars 2026.
  • 7
    Rémi Lefebvre, « Municipales 2026 : la conversion communale de La France insoumise », Métropolitiques, 15 janvier 2026.
  • 8
    Jérôme Fourquet, L’Archipel français, Paris, Seuil, 2019.

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