La place du travail dans la vie des Français et des Françaises à leur travail s’est considérablement transformée au cours des dernières décennies. Comment appréhender les multiples dimensions du « sens » dans l’activité professionnelle ? Une analyse de Romain Bendavid, expert associé à la Fondation, interroge les conditions de son délitement ou de sa reconstruction dans une société en mutation rapide.
Table des matières
Introduction
L’essence du sens
Cinquante nuances de sens
Mesurer le sens : la quadrature du cercle ?
Le recours au concept d’utilité
Le constat d’un résultat produit par le travail que l’on exerce en légitime le sens
Le sens, un enjeu dans l’air du temps
Entre repli individuel et logique consumériste, une quête de sens révélatrice de notre époque
Les raisons de l’importance récemment prise par le sens au travail
Crise du sens et… sens de la crise
La reconnaissance du travail : quand les signes ne font pas sens
Organisation et contrôle : le poids de la « superstructure »
L’intelligence artificielle : vers un grand remplacement numérique ?
Des limites à la crise du sens
Les nouveaux horizons du sens
Retrouver du sens à court terme dans le cadre de l’activité principale : temps de travail aménagé et rôle sociétal des entreprises
Retrouver du sens dans un futur proche, dans le cadre de l’activité principale : perspectives d’évolution et périodes de respiration
Retrouver du sens à court terme ou dans un futur proche hors de l’activité principale : travail associatif et reconversions
Les obstacles à ces initiatives
Conclusion
Introduction
Dans la patrie de Descartes, penser, douter ou encore rechercher la vérité sur le sens du travail relève presque d’une démarche naturelle. Ce qui surprend, en revanche, c’est l’ampleur actuelle de ce questionnement. Il faut en effet probablement remonter à la période allant de l’après-guerre aux années 1960 pour retrouver une interrogation existentielle d’une intensité comparable. Mais, à l’époque, l’idéal collectif de changer la vie prévalait sur l’état d’esprit présent, davantage tourné vers le souhait de changer sa vie.
Si le travail occupe une place moins centrale dans la vie des Français, celle-ci n’en demeure pas moins importante1Voir Flora Baumlin et Romain Bendavid, « Je t’aime, moi non plus » : les ambivalences du nouveau rapport au travail, Fondation Jean-Jaurès, janvier 2023.. Et ce rapport au travail est encore souvent passionnel. Ce lien affectif confère d’autant plus de légitimité à un processus de recherche de sens, qui s’imprègne lui aussi de cette logique affective. Comme l’écrit Salima Benhamou, économiste du travail à France Stratégie : « L’aspiration à l’autonomie et la reconnaissance du travail sont consubstantielles à la “logique de l’honneur”. Elle repose aussi sur la fierté du travail bien fait et sur une compétence qui doit être reconnue. Il en résulte une relation très affective au travail, empreinte de fierté et d’amour-propre2Salima Benhamou, « La transformation des organisations du travail en France, un défi à relever pour concilier qualité du travail et économie performante »,Le Monde, 22 janvier 2024.. »
Les réflexions autour du sens dans le travail empruntent des trajectoires très différentes, voire contraires. Elles peuvent naître d’une ambition consistant à élaborer un récit, une raison d’être de son travail. Mais elles peuvent aussi découler d’une déception, comme un manque de reconnaissance, qui viendra alors altérer le sens initial associé à l’activité que l’on exerce.
S’interroger sur le sens de son travail constitue par ailleurs un exercice courageux. Cela suppose d’accepter le doute, la remise en question, voire une certaine solitude, sans être pour autant certain de parvenir à un résultat probant. De surcroît, les attentes personnelles envers son travail compliquent la confrontation de sa réflexion avec celle d’autrui.
Une fois ces constats posés, analyser en profondeur le sens du travail requiert au préalable de définir ce que l’on entend par ce concept, ce qui est particulièrement difficile étant donné ses significations plurielles. Ensuite, nous essayerons d’expliquer les raisons de l’importance croissante de cette notion.Pour ce faire, il conviendra de sortir du seul champ du travail, pour replacer cet enjeu sur un plan sociétal plus large. Nous reviendrons également sur les déceptions, voire sur la potentielle crise autour du sens. Enfin, sans prétendre détenir la clé permettant de réenchanter le travail, tant cette recherche est éminemment personnelle et dépendante de nombreux paramètres, nous exposerons les conditions nécessaires au succès d’une quête de sens.
- 1Voir Flora Baumlin et Romain Bendavid, « Je t’aime, moi non plus » : les ambivalences du nouveau rapport au travail, Fondation Jean-Jaurès, janvier 2023.
- 2Salima Benhamou, « La transformation des organisations du travail en France, un défi à relever pour concilier qualité du travail et économie performante »,Le Monde, 22 janvier 2024.