Sur les champs de bataille contre la polarisation, il faut sauver le soldat Réel

La polarisation s’est imposée : plus une actualité n’échappe aux effets d’une société fragmentée en une multitude de sous-groupes qui ne dialoguent pas, mais s’affrontent. Avec la seconde élection de Donald Trump, la radicalisation des esprits atteint un nouveau paroxysme et la France est celui des pays européens qui est le plus polarisé. Fabrice Février, codirecteur de l’Observatoire des médias de la Fondation Jean-Jaurès, analyse les mécanismes de cette polarisation et ses conséquences, notamment la fragilisation de deux acteurs clés de notre vie démocratique : le politique et le journaliste.

Quand les réalités alternatives imposent leur vérité

Dans la nuit du 18 au 19 novembre 2023, un fait d’actualité dramatique, le meurtre d’un adolescent de 16 ans, poignardé lors d’un bal dans la salle des fêtes de Crépol, un village au cœur de la Drôme, va faire l’objet d’un emballement politique et médiatique1Robin Serradeil, « Rixe dans le village de Crépol dans la Drôme : jeune homme de 16 ans tué, deux blessés graves… ce que l’on sait du drame », La Dépêche du Midi, 21 novembre 2023.. Au-delà de l’effroi et de l’émotion qui saisiront le pays devant le déchaînement de violence qui a coûté la vie au jeune Thomas, alors que l’enquête judiciaire s’avèrera complexe et exigera du temps long, d’aucuns s’empresseront d’installer dans le débat public leur grille de lecture. Peu importent les faits, leurs croyances doivent l’emporter sur toute recherche de vérité. Pour eux, l’information ne consiste plus à rapporter ce qu’il s’est réellement passé, mais à commenter la façon dont ils estiment que le drame doit s’être déroulé, quand bien même des éléments vérifiés et avérés seraient apportés à la connaissance du public. Pire, ils ont pris l’habitude de disqualifier l’émetteur et de le désigner à la vindicte populaire. Le travail journalistique est attaqué. Pour les médias d’information, il devient d’autant plus difficile quand il est question d’actualités qui engendrent légitimement une émotion considérable, voire de la colère, dans l’opinion publique.

Deux semaines après la mort de Thomas, le 5 décembre 2023, Jérémie Pham-Lé et Vincent Gautronneau, deux journalistes chevronnés du service police-justice du Parisien, apportent de premiers éclairages sur l’origine du drame et les responsabilités2Jérémie Pham-Lé et Vincent Gautronneau, « « Allez, tu viens, on va dehors ! » : nos révélations sur l’engrenage mortel du bal de Crépol », Le Parisien, 4 décembre 2023.. Leur travail journalistique ne minimise en rien la violence et la portée du drame. Mais il vient nuancer l’hypothèse d’une attaque délibérée. L’article commence ainsi : « des anonymes sur les réseaux sociaux jusqu’aux responsables politiques, chacun s’est déjà fabriqué une idée arrêtée du drame du bal de Crépol. Commentaires hâtifs, interprétations hasardeuses, voire allégations erronées : depuis quinze jours, la mort de Thomas Perotto, 16 ans, est soumise à la récupération politique et à l’emballement médiatique (…). Or la réalité des faits est plus complexe et, comme souvent, la vérité judiciaire échappe aux grilles de lecture idéologiques. C’est ce qui ressort de l’enquête des gendarmes de la section de recherches de Grenoble. »

Très vite après la publication de l’article, Le Parisien et ses journalistes ont fait l’objet d’attaques particulièrement vindicatives, provenant d’anonymes sur les réseaux sociaux et de certains présentateurs sur des plateaux télévisés. Ce n’était pas la première fois que cela arrivait à la rédaction, contrainte de plus en plus souvent à mettre en place des mesures de sécurité pour protéger ses journalistes. Dans l’affaire de Crépol, elle pressentait la virulence de réactions qui cibleraient le journal, dès la mise en ligne de ses informations. Ce qui n’a pas manqué.

Dans un éditorial accompagnant l’article, Olivier Auguste, directeur adjoint de la rédaction, écrivait : « Nier que certains individus, français ou vivant en France, se laissant à injurier, menacer ou agresser d’autres Français, parce qu’ils sont blancs seraient au mieux naïf, au pire malhonnête. De même qu’il serait naïf ou malhonnête de nier que le niveau intolérable de violence et de délinquance dans certains quartiers a un rapport avec leur ghettoïsation, la démission d’une partie des parents, le communautarisme qui prospère sur les échecs de l’intégration et de l’école, le trafic de drogue qui assure des fortunes faciles, l’incapacité de la justice à sanctionner vite et bien dès les premières entorses à la loi… Naïf, malhonnête et dans tous les cas contre-productif lorsque l’on prétend contenir la montée de la droite radicale. Mais pour autant, quelle responsabilité portent ceux qui, après le drame de Crépol, ont condamné sans preuves et malgré les mises en garde du procureur de la République ! Ces accusateurs évoquent la perspective d’une guerre civile, mais leur précipitation cynique et calculée à désigner une catégorie de la population ne fait qu’en augmenter le risque ».

Nous fûmes nombreux, à l’intérieur ou à l’extérieur du journal, à saluer le travail de la rédaction dirigée par Nicolas Charbonneau. Nous en venions même à parler de courage, alors que les journalistes du Parisien ne faisaient qu’exercer leur métier : la sacralisation du fait et du réel, au cœur de son ADN, depuis sa création en 1944 par trois compagnons de la Résistance.

Un célèbre présentateur télé se mua en procureur pour dénoncer le travail de ses confrères3CNews, « L’Heure des Pros », 5 décembre 2023. : « Le système commence à réécrire Crépol. Il met en place les nouveaux éléments pour expliquer que la mort de Thomas n’est pas celle qu’on a racontée […]. La machine à broyer la réalité est en marche […]. J’ai lu Le Parisien ce matin, c’est parti. La réécriture est en marche. Vous n’avez pas vu ce que vous avez vu. Le système va vous expliquer ».

Le soir même, Damien Delseny, chef du service police-justice du Parisien, venait à la télévision défendre le travail du journal4« Quotidien », TMC, 5 décembre 2023. : « On essaie de se rapprocher au plus près d’une situation. Ça demande du travail, plusieurs jours d’enquête. Ce qu’on présente dans le journal, c’est la photographie du dossier tel qu’il est aujourd’hui. Je ne sais pas ce qu’il sera dans trois semaines, dans six mois ». Damien Delseny s’en tenait résolument aux faits, rien qu’aux faits : « L’hypothèse présentée au départ ne correspond pas à la réalité des témoignages et des constatations parfaitement objectives. Ce ne sont pas les journalistes du Parisien qui décident que c’est comme ça […]. À chaque fois qu’on traite d’un fait divers, on essaie de s’extraire du bruit ambiant, qui ne doit pas nous atteindre. On n’a pas une théorie sur ce qui s’est passé à Crépol. On n’essaie pas de faire rentrer des ronds dans des carrés ». Il conclut par un retour aux fondamentaux de son métier : « Nous, on fait un travail de journalistes, avec toutes les limites que ça peut avoir, toutes les critiques qu’on peut nous faire. On n’est pas des commentateurs, on n’est pas des polémistes, ni des éditorialistes. On essaie d’avoir de l’info, de la vérifier pour pouvoir publier des choses au maximum proches de la vérité. Notre métier est un tout petit plus compliqué que le commentaire ».

Un an après le drame de Crépol, rien n’est venu infirmer le contenu de l’article des journalistes du Parisien. Quant à l’enquête judiciaire, elle se poursuivait. L’auteur responsable du coup de couteau mortel n’était toujours pas identifié avec certitude. Le 18 novembre 2024, après avoir été reçu par les deux juges d’instruction, maître Denis Dreyfus, l’avocat de la famille de Thomas, déclarait : « Si on veut que la justice soit rendue de façon qualitative, il faut lui laisser le temps. Le prix de cette patience, c’est la rigueur5« Un an après le bal tragique de Crépol, pas de certitude sur l’auteur du coup mortel », Le Télégramme via AFP, 19 novembre 2024. ». Malheureusement, dans une société gouvernée par les émotions et les peurs, ces moteurs de la facilité, du raccourci et de la manipulation, la raison et la prudence sont battues en brèche. Le réel est devenu l’ennemi à abattre pour les nouveaux fossoyeurs de la vérité, qu’ils soient populistes, polémistes ou éditorialistes.

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Aux racines de la destitution du réel : la polarisation

Dans son essai La crise de la réalité6Christian Godin, La crise de la réalité, Ceyzérieu, Champ Vallon, 2020., Christian Godin pointait déjà ce qui était à l’œuvre dans notre système informationnel : « Les débats autour de la désinformation, des fake news et de la post-vérité risquent d’occulter une crise peut-être plus radicale que la crise de la vérité : la destitution de la réalité elle-même ».

Tous les ennemis du réel ont trouvé l’arme fatale pour mener à bien leur funeste dessein : la polarisation. Pour en comprendre les rouages et tenter d’identifier les parades pour lutter contre, il faut se plonger dans les travaux de Bart Brandsma, philosophe néerlandais, qui a inventé le concept. En 2017, il signait un livre dans lequel il décryptait les mécanismes de la polarisation7Bart Brandsma, Polarisation. Understanding the dynamics of us versus them, Amsterdam, BB in Media, 2017..

Bart Brandsma explique que la polarisation est un clivage fondé sur l’opposition entre le « nous » et le « eux ». Ce n’est pas une réalité observable, mais une abstraction construite sur des identités. Pour fonctionner, la polarisation a un besoin permanent de carburant : les dynamiques émotionnelles. Ce qui explique que l’argumentation factuelle ou rationnelle a peu d’effet sur eux.

Comment désamorcer cette spirale infernale, alors que les pratiques informationnelles sont dominées par l’usage des réseaux sociaux, fournisseurs officiels du carburant de la polarisation ? Dans son dernier ouvrage8Bart Brandsma, La société polarisée, Arles, Payot, 2025., Bart Brandsma esquisse des pistes. Selon lui, cela passe d’abord par la prise de conscience de cette pensée du « nous contre eux », qui existe à tous les niveaux de la société. C’est pourquoi il parle d’abord de cohésion sociale pour lutter contre la polarisation.

Bart Brandsma a notamment défini plusieurs personnages de la société polarisée, dont trois acteurs déterminants. The Good Wave, un réseau belge créé à l’initiative de la Fondation Roi Baudouin, dédié à la lutte contre le dérèglement climatique – un défi majeur particulièrement exposé à la polarisation –, en a fait un décryptage passionnant9« Que dit la science sur la polarisation ? », The Good Wave..

Dans le rôle de l’initiateur d’un débat polarisé, il y a l’incitateur de la polarisation (le pusher). Il est celui qui cherche à imposer son point de vue. Habité par la conviction morale qu’il a raison et que l’autre a tort, il se moque de trouver un terrain d’entente. Il cherche à installer et à faire trancher la majorité en sa faveur, en la faisant se positionner pour (« nous ») ou contre (« eux »). Il ne cherche pas à réunir les conditions d’un consensus, car, pour lui, il n’y a qu’une option possible : adopter son point de vue. En cas de résistance ou de frontière pas assez étanche avec l’avis contraire, il n’hésitera pas à adopter une position encore plus extrême afin de se démarquer plus nettement du camp adverse.

À proximité, vous trouvez le joiner, celui qui est prêt à adhérer au pusher. Il ne partage pas forcément toute sa vision, mais suffisamment pour rejoindre le groupe du joiner. Difficile de le faire changer d’avis. Il représente notamment cette frange de la population qui est sensible à la « parole performative » : pour transformer la réalité, pour que la politique produise des résultats, il faut à la fois parler fort et agir fort. Il accepte une forme de brutalité comme prix d’une promesse d’efficacité. C’est par exemple le rituel de la communication de Donald Trump.

Enfin, il y a le groupe silent, la fameuse majorité silencieuse, qui rassemble ceux qui se trouvent dans une position intermédiaire, soit le plus souvent par nuance, soit parfois par indifférence. Cet ensemble constitue le terrain actuel de la bataille idéologique et politique, car il est celui qui, de tous temps, a constitué un pôle de stabilité dans le fonctionnement démocratique. Éviter qu’il ne bascule vers des positions « radicalisées », ne serait-ce que partiellement, est un défi que Bart Brandsma considère de plus en plus périlleux : « Dans la polarisation, une extrême est opposée à l’autre et chargée de sens. Il s’agit d’une construction mentale. Les affirmations simplistes qui l’alimentent peuvent facilement s’emparer de nous et persister en nous. Sa rhétorique résiste à ce qui est rationnel, sensé ou avéré ».

Un seul chemin pour lui : faire appel à la nuance et à la modération. Le philosophe Martin Legros voit dans l’essai de Bart Brandsma une boîte à outils en vue de recréer du commun10« “La Société polarisée”, de Bart Brandsma : comment réconcilier une société qui se déchire ? », Philosophie Magazine, 26 février 2025.. À mes yeux, cela requiert un préalable : reconnecter autant que faire se peut le débat public au réel. C’est là que médias et journalistes doivent regagner une légitimité qu’ils ont perdue pour une très large majorité de l’opinion. En espérant qu’il en restera toujours suffisamment face aux simples commentateurs poil à gratter en quête d’audience, ou aux prêcheurs télévisés en quête de convertis. Pour les premiers comme pour les seconds, l’information importe peu. Quant au réel, il y a longtemps qu’ils ne le regardent plus de près.

La France, le pays européen le plus polarisé

On pourrait en sourire si la situation n’était pas aussi grave, si le futur que l’on craignait, malgré tous les signaux d’alerte, ne commençait pas à s’immiscer aussi rapidement et brutalement dans notre présent. L’université Carlos III de Madrid a justement conduit une recherche qui a mesuré la polarisation politique en Europe sur les pages/profils Facebook de plus de 200 partis politiques. Les chercheurs ont analysé l’idéologie et la polarisation dans les 27 États membres de l’Union européenne et au Royaume-Uni. C’est ainsi qu’ils ont créé un baromètre qui évalue le degré de polarisation politique, à partir des travaux de l’universitaire américain Russel J. Dalton. Selon les dernières données disponibles, à la fin de l’année 202311EU Political Barometer, Political position of European Countries, 15 octobre 2023., la France ressortait comme le pays le plus polarisé. Il faut dire qu’elle sortait d’une période de grandes tensions autour de la réforme des retraites, passée avec l’utilisation de l’article 49.3, le 16 mars 2023.

À ce moment là, comment ne pas repenser à l’exceptionnel film de Steven Spielberg, Il faut sauver le soldat Ryan12Steven Spielberg, Il faut sauver le soldat Ryan, United International Pictures, 1998, 168 minutes. ? Il raconte la mission d’un groupe de soldats américains chargés de retrouver et d’extraire du champ de bataille le dernier fils d’une mère qui en avait déjà perdu trois. Pour lui épargner une peine indicible, des soldats iront jusqu’à faire don de leur vie. Spielberg s’était inspiré d’une histoire vraie, celle des cinq frères Sullivan, qui se trouvaient dans le même croiseur qui fut torpillé par un sous-marin japonais en novembre 1942. Après la disparition tragique de cette fratrie, les autorités américaines avaient décidé qu’un tel drame ne devait jamais se reproduire. C’est là qu’est née la Sole Survivor Policy (directive « Special Separation Policies for Survivorship »), cette politique du seul survivant mise en place pour protéger un militaire, dont les membres de la famille ont péri, en le retirant des zones de combat.

À l’occasion du 80e anniversaire du débarquement de Normandie, Antoine Menusier écrivait : « Rien n’est acquis, rien n’est stable. Steven Spielberg fait partie de ces personnes qui ont compris l’importance de graver les heures tragiques de l’Histoire dans le disque dur de la mémoire. Afin que les récits des témoins restent après leur mort. Comme autant de preuves (…). Spielberg entend donner son sens, le seul possible, au débarquement allié du 6 juin 1944, dont on commémore cette année les 80 ans. Ce sens, c’est celui de l’humanité triomphant de la barbarie (…). Le seul sens possible ? Les événements tragiques comme les guerres ne peuvent pas avoir plusieurs sens. La Russie de Poutine peut invoquer l’humiliation née de la chute de l’URSS, elle ne peut pas faire passer sa guerre d’agression en Ukraine pour une guerre de libération. L’un des maux de l’époque est le relativisme, qui veut que tout se vaut, du moins, que tout peut être abordé à plat, sans a priori. On le voit dans le journalisme aussi, où le fact-checking, pourtant nécessaire contre les fake news et autres vérités alternatives, a tendance à mettre les faits à égalité, alors que ce qui importe, c’est leur sens, leur hiérarchie13Antoine Menusier, « D-Day : pourquoi il faut, tous les jours, sauver le soldat Ryan », Watson, 6 juin 2024.. »

Dans le film, lors de la bataille de Normandie, le soldat Ryan Niland fut sauvé. Sur nos champs de bataille actuels, dont la polarisation constitue l’un des fronts les plus sérieux, nous aussi, combattants attachés à la démocratie et à la quête d’un destin commun, défenseurs infatigables d’un système informationnel qui préserve l’accès du plus grand nombre à une information de qualité, avons un personnage à sauver : le soldat Réel ! Il est encerclé et attaqué de toutes parts, en particulier par ceux qui veulent imposer une nouvelle idéologie : un réel alternatif, celui de leur réalité et de leurs croyances.

Pas de corps social sans réalité commune

Oui, il y a urgence à sauver le soldat Réel sur nos plages de la démocratie. Car trois de ses plus proches alliés sont déjà portés disparus : la Raison, vaincue par les dynamiques émotionnelles et les peurs ; le Dialogue, relégué au second plan par la conflictualité qui ne propose aucun débouché concret ; le Consensus, abandonné au profit de celui qui parle le plus fort pour imposer sa vision.

Le drame de notre époque, c’est bel et bien la crise du réel. On a trop tendance à perdre le sens des réalités, celles dont il conviendrait de prendre conscience, celles dont on devrait débattre pour construire des majorités de solutions, celles sur lesquelles on chercherait à agir pour améliorer et rendre la vie plus facile à nos concitoyens, notamment aux plus fragiles d’entre eux.

Dans Françaises, Français, etc., une étude sociologique conduite depuis 2012 par 366, la régie publicitaire de la presse quotidienne régionale, Dominique Lévy-Saragossi et Édouard Lecerf écrivent : « Ce qui est nouveau, ce n’est pas que nous soyons divisés, fragmentés, c’est ce sur quoi nous divergeons désormais : le réel lui-même et la façon dont, tout à la fois, nous l’appréhendons et nous nous le représentons. Nous sommes parvenus au point où le corps social peine à construire une “réalité commune”, une représentation partagée. Cette dernière est pourtant indispensable, puisqu’elle permet au groupe social de comprendre et d’expliquer le réel (“rendre l’étranger familier”), de se définir une identité commune […]. Faute d’accord sur ce qui est réel, nos combats sont voués à tourner au combat et nous, à nous sentir incompris, isolés, exclus ».

Corollaire de la réhabilitation du Réel, il y a aussi celle du Politique et du Journaliste à envisager, mais le défi s’avère de taille. D’ailleurs, ce n’est sans doute pas une coïncidence si la « destitution » du réel va de pair avec celle des politiques et des journalistes.

Les conséquences concrètes de cette situation sont extrêmement préoccupantes. Elles se mesurent dans le dernier Baromètre de la confiance politique. L’enquête dresse « un constat alarmant sur la perception de la politique en France ». Rejet, méfiance, découragement : voilà les traits actuels de la société française.

Il me semble essentiel de ressortir quelques chiffres édifiants de cette enquête, qui devrait réveiller les consciences, tant elle est un véritable signal d’alarme : les effets néfastes de la polarisation sont tangibles. Le journal Le Monde analysait ainsi les enseignements du baromètre : « Lassés d’une démocratie qui ne fonctionne plus, les citoyens français placent les responsables politiques “au banc des accusés”. Le regard que portent les Français sur la vie politique s’est singulièrement durci depuis 2024. Sans doute l’attachement au principe démocratique est-il toujours très fort, mais sa mise en œuvre actuelle en France crée beaucoup de déception, et même de désarroi. En fait, les Français ont tout simplement honte de leurs responsables politiques. »

C’est ainsi que 79% des Français éprouvent des sentiments négatifs pour les politiques, 37% de la méfiance (contre 25% en Allemagne et 31% en Italie). L’expression « dégoût » ressort pour 26% des Français (seulement 8% des Allemands et 20% des Italiens). En définitive, 83% considèrent que « les politiques ne se préoccupent pas des gens » et 74% qu’ils sont « corrompus » (49% en Allemagne et 68% en Italie) !

Plus inquiétant : on constate l’affaissement du consentement à la démocratie représentative. 78% des Français estiment que « ce n’est pas parce que les hommes politiques sont élus qu’ils ont le droit de décider de ma vie ». Ils sont presqu’une moitié (45%) à affirmer que « ce n’est plus avec les élections qu’on peut changer le cours des choses en France ».

Sans surprise, la crise du réel revient dans l’état des lieux de l’opinion : 57% des Français jugent que « les gouvernements ne peuvent plus faire grand-chose, que le pouvoir réel est ailleurs ». Du coup, la tentation autoritaire n’est désormais plus jamais très loin : 73% des Français expriment « le besoin d’un vrai chef pour remettre de l’ordre ». Encore plus préoccupant : 48% concluent « qu’en démocratie, rien n’avance, qu’il vaudrait mieux moins de démocratie, mais plus d’efficacité ».

Il faut recouper ce constat avec ce chiffre issu de la dernière enquête, réalisée par la Fondation Jean-Jaurès, sur la fatigue informationnelle des Français14Sébastien Boulonne, Guénaëlle Gault et David Medioni, L’exode informationnel, Fondation Jean-Jaurès, L’ObSoCo, Arte, 11 décembre 2024. : pour 68% d’entre eux, « qu’ils soient de droite ou de gauche, ceux qui nous gouvernent ne comprennent rien aux problèmes des gens comme nous ».

Enfin, la dilution de l’idée d’un « commun » est patente : 42% des Français n’éprouvent aucun sentiment d’appartenance, ni à la communauté nationale ni à une communauté géographique ou religieuse.

Quant aux journalistes, ils ne sont pas mieux notés que les politiques. Les médias ne suscitent de la confiance que pour 31% de nos concitoyens. Dans le baromètre annuel de La Croix sur la confiance dans les médias, 62% des Français considèrent qu’« il faut se méfier de ce que disent les médias sur les grands sujets d’actualité15Maud Guilbeault, « Baromètre des médias 2025 : désinformation, fatigue, confiance… Notre sondage en 8 chiffres clés », La Croix, 14 janvier 2025. ».

L’urgence climatique, première victime de la polarisation

Si l’information et le débat public sont les victimes les plus directes de la polarisation et de la crise du réel, certains enjeux cruciaux de notre époque le sont aussi de manière collatérale. C’est en particulier le cas du défi climatique. Comment ne pas s’alarmer quand, à peine élu, Donald Trump a fait effacer certaines données clés des principaux sites gouvernementaux16Justine Calma, « Donald Trump’s data purge has begun », The Verge, 6 février 2025., au moment même où des incendies dramatiques dévastaient Los Angeles et sa région ? L’historien David Colon rappelait, en 2023, combien les démocraties sont vulnérables à la désinformation17David Colon, La guerre de l’information. Les États à la conquête de nos esprits, Paris, Tallandier, 2023.. Dans un entretien avec David Medioni, codirecteur de l’Observatoire des médias de la Fondation Jean-Jaurès, ne parlait-il pas déjà d’une « conspi-cratie » en train de s’installer aux États-Unis ?

Tout cela aboutit à un renversement total de valeurs, quand, par exemple, la question de la croyance est érigée au même rang que la compétence scientifique.

Mais les velléités populistes de minorer les risques environnementaux se constatent ailleurs qu’aux États-Unis. Dans le Baromètre de la confiance en politique, il n’y a plus que 57% des Français à considérer que « le changement climatique est une certitude pour les scientifiques ». Pour 32% d’entre eux, il s’agit d’une « hypothèse sur laquelle les scientifiques ne sont pas tous d’accord ». 9% parlent même d’une « exagération des scientifiques » ! Le climato-scepticisme trouve un écho de plus en large : 24% de nos concitoyens considèrent que « le changement climatique est un phénomène naturel » et 20% que « l’on ne peut pas prendre avec certitude les vraies raisons du changement climatique ». Seuls 54% des Français reconnaissent que « les activités humaines sont à l’origine du changement climatique ». Ils ne sont que 53% à s’alarmer de « l’urgence sinon on va courir à la catastrophe ».

Déni du réel, vérités alternatives, antagonismes exacerbés : sur de tels enjeux qui devraient créer du consensus et reposer sur un socle de connaissances partagées, la polarisation annihile toute recherche de cohésion et de démarche collective.

La GenZ, la génération symbole du modern gender gap

Nous pourrions espérer trouver refuge dans l’espoir de nouvelles générations prenant la relève dans le but de se saisir d’enjeux cruciaux et d’agir. Malheureusement, là aussi, il y a un doute qui se distille. En effet, les dernières études sur la fameuse GenZ, la classe d’âge qui regroupe les jeunes nés entre 1997 et 2012, révèlent qu’elle serait en train de devenir… la génération la plus polarisée !

Dernier exemple en date : le 23 février 2025, les élections législatives en Allemagne sont venues confirmer une tendance progressant dans de nombreuses démocraties. La polarisation politique frappe au premier chef la GenZ. En l’occurrence, le fossé se creuse entre les jeunes femmes et les jeunes hommes, dans des proportions que l’on ne constate dans aucune autre tranche d’âge.

Les jeunes Allemandes de 18-24 ans ont massivement voté pour la gauche dite radicale, le parti Die Linke (34% contre 9% dans l’ensemble de la population). Les jeunes hommes, eux, ont placé largement en tête l’extrême droite de l’AfD (25% contre 21%)18WDR, 24 février 2025.. Selon le décryptage de la chaîne de télévision WDR, « les partis y sont parvenus principalement grâce à leur présence sur TikTok et d’autres médias sociaux ». Heidi Reichinnek, la tête de liste de Die Linke, compte 575 000 partisans sur TikTok. Alice Weidel, la candidate à la chancellerie de l’AfD, monte à 932 000. Les autres partis se situent très loin derrière : 103 000 d’abonnés pour le compte TikTok de Robert Habek, le leader des Verts ; 91 000 pour Friedrich Merz, le chef de file de la CDU.

Cette divergence idéologique entre les jeunes femmes et les jeunes hommes avait aussi marqué la dernière élection américaine : 56% des hommes de moins de 30 ans ont voté Donald Trump, 58% des jeunes femmes se sont portées sur Kamala Harris19Alice Galopin, « Résultats de la présidentielle américaine 2024 : pour qui les femmes, les jeunes ou les minorités ethniques ont-ils voté ? », France Info, 6 novembre 2024..

En mars 2024, The Economist publiait une enquête passionnante sur l’état de l’opinion des jeunes dans une vingtaine de pays développés. Alors qu’il y a vingt ans, il y avait peu de différences entre la proportion d’hommes et de femmes âgés de 18 à 29 ans qui se décrivaient comme libéraux plutôt que conservateurs, l’écart s’est creusé de nos jours jusqu’à 25 points. Les jeunes hommes semblent également plus anti-féministes que les hommes plus âgés, à contre-courant de la tendance de chaque génération à être plus libérale (dans son acceptation anglo-saxonne) que la précédente.

En France, l’Observatoire Égalité femmes-hommes de la Fondation Jean-Jaurès et l’Assemblée des Femmes avaient produit une analyse similaire lors des dernières élections européennes et législatives : « à l’opposé du progressisme des jeunes femmes de moins de 35 ans, le positionnement des jeunes hommes de cette tranche d’âge ne peut qu’interroger en raison de leur appréhension dichotomique de l’égalité femmes-hommes (…). Toutefois, les jeunes hommes montrent une appropriation de façade des enjeux féministes, pour ne pas dire une résistance voire un rejet pur et simple20Amandine Clavaud et Laurence Rossignol, Dans la tête des femmes : préoccupations, attentes et rapport à la politique et au féminisme, Fondation Jean-Jaurès, Assemblée des femmes, 11 octobre 2024. ». Le rapport concluait ainsi : « Ces données vont dans le sens du Baromètre annuel sur le sexisme du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes qui alertait en janvier 2024 sur la prégnance du sexisme et l’ancrage des stéréotypes genrés chez les jeunes hommes, mais aussi sur les conséquences de l’influence des discours masculinistes sur les réseaux sociaux21Ibid. ».

C’est ainsi que l’on commence à documenter et à mieux comprendre ce qu’on appelle le modern gender gap : une sorte de divorce idéologique dont les conséquences risquent de ne pas se limiter au seul vote politique. Ce qui est en jeu, c’est finalement la capacité des nouvelles générations, femmes et hommes réunis, à construire un avenir commun, à vivre ensemble. Ce que les populismes cherchent à détruire, en s’évertuant à cultiver et à propager tous les germes d’une société polarisée.

Melkom Boghossian, agrégé en philosophie et directeur conseil chez Vectors, explique « qu’être homme ou femme semble être une part de plus en plus importante de l’identité des nouvelles générations en Occident. C’est là une inversion assez spectaculaire d’une tendance de long terme visant au rapprochement de la condition et des attitudes des deux sexes. Cette “nouveauté” semble connectée aux algorithmes des grandes plateformes en ligne, qui s’arriment à une identité basique pour déterminer les contenus pertinents à proposer et façonner ainsi des univers virtuels22Melkom Boghossian, Comment le fossé entre les sexes se creuse-t-il chez la « gen algo » ?, Fondation Jean-Jaurès, 10 décembre 2024. ». Selon lui, « la resexualisation de l’opinion pourrait ainsi dépendre d’un mécanisme extérieur aux médias traditionnels et, plus largement encore, extérieur aux vecteurs habituels de formation de l’opinion publique que sont la télévision, les journaux, les livres ou la vulgarisation scientifique. C’est un signe de l’atomisation des sources d’information et du vacillement des médias classique23Ibid. ».

Comment tenter de réduire les fractures de la polarisation ?

En 2021, à l’approche de la Journée mondiale de la liberté de la presse, le quotidien canadien Le Devoir publiait une série d’articles intitulés « Tous polarisés ». Il reprenait l’un des préceptes défendus par Bart Brandsma : malgré leurs efforts, qui sont pratiquement voués à l’échec, les « bâtisseurs de pont » peinent à faire dialoguer les extrêmes. Selon lui, « croire qu’il est possible de construire un pont au milieu d’un ravin est une grave erreur. Dans une telle situation, vous n’aurez rien à quoi vous raccrocher. Aucune issue n’est possible24Bart Brandsma, Polarisation. Understanding the dynamics of us versus them, op. cit., 2017. ». Dépolariser de façon efficace n’est possible qu’en détournant l’attention des deux camps et en renforçant une position neutre. De ce point de vue, remettre le réel au centre du jeu médiatique sans porter de jugement de valeur ni paraître donneur de leçon serait le meilleur chemin.

Beaucoup de journalistes se reconnaîtront dans le constat de la rédaction du Devoir : « Nous nous trouvons en effet sur la ligne de front en matière de polarisation : tous les jours, en choisissant des contenus qui font la richesse de notre couverture et qui permettent l’expression d’une diversité de voix, nous nous exposons à la critique. Ces critiques sont les bienvenues, car elles entretiennent notre lien à la communauté et enrichissent notre vision des choses. Un courant associé à l’impulsivité et à l’anonymat des réseaux sociaux a traversé les échanges et teinté certaines des communications qui meublent notre quotidien. On nous reproche d’avoir choisi un sujet, donné la parole à un auteur, publié une opinion, fait la sélection d’une photo. Trop souvent, hélas, les échanges n’invitent pas au débat, mais sombrent immédiatement dans l’attaque25Marie-Andrée Chouinard, « Sommes-nous plus divisés que jamais ? », Le Devoir, 29 avril 2021. ».

Dans les pistes de dépolarisation, il était surtout question d’une posture d’écoute, de replacer le journaliste à hauteur de femme/d’homme. Le site québécois L’Éveilleur en a extrait des recommandations très instructives26Jean-Sébastien Dubé, « Quelles solutions à la polarisation des opinions ? », L’Éveilleur, 1er mai 2021. :

  • exiger et faire preuve soi-même de respect. Dans ce sens, « l’hystérisation » de certains programmes, à la télévision ou à la radio, ne remplissent plus une mission d’information, mais simplement de confrontation. Malheureusement, les audiences leur donnent trop souvent raison ;
  • chercher des alliés : la question des sources et de leur recoupement est fondamentale. Il faut les affirmer plus nettement. Le parallèle est fait entre le documentaliste dans une bibliothèque et le journaliste dans une salle de rédaction ;
  • chercher à mieux comprendre le phénomène : dans les débats du Devoir, un intervenant admet que « la polarisation se reconnaît souvent par son refus de prendre au sérieux la position adverse, par sa tendance à la caricaturer, à la décréter d’emblée absurde, fausse, dangereuse, se drapant ce faisant dans une chape de vertu faite par soi-même et sur mesure… La pensée dogmatique refuse typiquement tout compromis et ne se corrige ni ne se réajuste au vu de faits ou d’arguments qui demanderaient pourtant de le faire. Elle qui pense si peu et si mal déploie alors des trésors d’ingéniosité » ;
  • éduquer à la discussion et à l’esprit critique : cela paraît moins utopique que ce que beaucoup évoquent avec le vœu pieux de « l’éducation aux médias ». Dans le cas présent, il s’agirait « d’enseigner à l’école à discuter et à y cultiver ces indispensables vertus épistémiques nécessaires à toute discussion sérieuse sur des sujets délicats, et a fortiori à la conversation démocratique. La pratique de la philosophie pour enfants est pour cela très utile. Il faut aussi apprendre aux jeunes et aux moins jeunes une stratégie éprouvée : l’apprentissage socio-émotionnel ou l’art de connaître, de comprendre et de maîtriser ses émotions27Ibid. » ; 
  • faire preuve d’humilité intellectuelle et s’ouvrir aux idées adverses : « il faut sérieusement lire des gens qui ne pensent pas comme nous, présumer qu’on pourra en apprendre quelque chose et/ou fortifier sa propre position, s’efforcer de connaître leurs idées, sans postuler d’emblée qu’ils ont tout faux. Même une pendule arrêtée donne l’heure exacte deux fois par jour28Ibid. ». Le souvenir de Simone Veil est évoqué, elle qui affirmait que « dès qu’on a pensé à quelque chose, chercher en quel sens le contraire est vrai29Ibid. ». Des intervenants réunis par Le Devoir recommandent de « se demander souvent à soi-même et demander aux autres, au moment propice : quel est le meilleur argument de la position adverse et comment y réponds-tu ?30Ibid. ».
  • démontrer toujours davantage d’empathie : « le rétablissement d’une humanité commune et du dialogue n’est possible qu’en réapprenant à imaginer l’Autre : imaginer la saveur de son expérience, la lueur qui apparaît dans ses yeux quand il sourit, la teneur de ses blessures lorsque je le contredis ou le tressaillement de ses mains quand je le heurte pour, à tout prix, avoir raison31Ibid. ».

En définitive, réhabiliter le réel et ses médiateurs n’est jamais que l’ambition de remettre de l’humain dans nos grilles de lecture du monde. Cela semble le meilleur remède à la polarisation, dont l’ambition mortifère n’est rien d’autre que la culture de groupes antagonistes qui refusent tous ceux jugés « autres ».

Néanmoins, sans doute sera-t-il nécessaire d’envisager une nouvelle approche du réel : ne plus le penser de loin, mais l’expérimenter de près, pour en faire un socle commun auquel la majorité consentira. La revanche au XXIe siècle des Girondins sur les Jacobins ? Force est de constater qu’il reste deux poches de confiance dans l’esprit de nos concitoyens : tout ce qui concourt aux valeurs de la proximité (mairie, école, artisanat, PME, associations…) et de la sécurité (gendarmerie, hôpital, police, Sécurité sociale…)32En quoi les Français ont-ils confiance aujourd’hui ?, Baromètre de la confiance en politique, vague 16, Sciences Po Cevipof, OpinionWay, février 2025.. En résumé, le local et le régalien.

Réhabiliter le réel est bien le prérequis pour renouer avec l’impératif de cohésion sociale et retrouver nos capacités de représentations communes. Car, comme le disait justement Steven Spielberg, en guise de morale de son film Il faut sauver le soldat Ryan : « La guerre éduque les sens, mobilise la volonté, perfectionne la constitution physique et provoque des collisions si étroites et si fulgurantes dans les moments critiques que l’homme peut alors prendre toute la mesure de l’homme ».

Alors, sauvons le soldat Réel, tant qu’il est encore vivant !

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