Le sport dans les JT, le profit plutôt que l’info

C’est l’un des derniers rendez-vous de masse dans le paysage audiovisuel : dix millions de personnes regardent chaque soir les journaux télévisés (JT) de TF1, France 2 et M6. Résistant à la multitude de services de streaming et à la fragmentation de l’offre, ils restent un enjeu que Matthieu Deprieck décrypte chaque mois. Pour la quatrième note de cette série, il analyse la manière dont les différents JT traitent l’actualité sportive, en fonction, notamment des droits télévisés que chaque chaîne détient, et estime qu’ils se privent ainsi d’informations positives.

Nous sommes en 2025. Toute la France est archipélisée… Toute ? Non ! Les JT résistent à la multitude de services de streaming et à la fragmentation de l’offre. Les éditions de TF1, France 2 et M6 diffusées en soirée cumulent une audience de dix millions de personnes selon Médiamétrie. Elles sont l’un des derniers rendez-vous de masse dans le paysage audiovisuel, le seul récurrent tout au long de l’année, l’ultime espace commun. Au dîner, tous les jours de l’année, les Français regardent leur pays par la même fenêtre. Que voient-ils ? Un tel enjeu mérite bien étude des JT, de leur mécanique à leurs obsessions. L’Observatoire des médias de la Fondation lance une série « Dans l’œil des JT » proposée par Matthieu Deprieck, journaliste à L’Opinion. Après une première note Dans l’œil des JT : septembre 2025, l’actualité politique malgré tout, la deuxième est revenue sur le traitement médiatique du procès Jubillar et la troisième sur les différences de traitement entre les maires et les députés.

Introduction

Ce vendredi 5 décembre 2025, l’équipe de France masculine de football connaîtra ses adversaires à la Coupe du monde 2026 lors du tirage au sort organisé à Washington D.C. L’événement marque le coup d’envoi d’une compétition qui aimantera l’attention de toute la planète l’été prochain. En 2022, la Fédération internationale de foot (Fifa) avait revendiqué 1,5 milliard de téléspectateurs pour la finale France-Argentine1« One month on : 5 billion engaged with the FIFA World Cup Qatar 2022 », Inside Fifa, 18 janvier 2023.. Seuls les Jeux olympiques (JO) d’été rassemblent plus2International Olympic Committee, Paris 2024 audience & insights report, olympics.com, 5 décembre 2024..

Les JO, comme le Mondial de football et le tour de France cycliste masculin, rappellent à quel point le sport dépasse les frontières. Les sociétés organisatrices le savent, elles qui vendent de plus en plus cher les droits de retransmission. Les annonceurs, aussi. Et les chaînes de télévision n’ignorent pas que les sommets du sport professionnel sont de redoutables moteurs d’audience. En 2024, le top 10 des meilleures audiences de l’année en France était composé des JO de Paris pour une moitié et des matchs de l’équipe de France lors de l’Euro de foot pour l’autre3« Le top 100 des audiences TV en 2024 », Écran total, 9 janvier 2025..

Les compétitions sportives plaisent au grand nombre, rassemblent et rapportent. Elles parlent à un public large dans une société qui a perdu ses moments culturels et médiatiques communs. Les journaux télévisés, rendez-vous de plus de dix millions de Français tous les soirs, devraient en toute logique s’appuyer sur ce puissant levier de communion et d’audience. Nous allons voir dans cette note que c’est loin d’être le cas et que cette indifférence n’est pas sans conséquence pour la société française.

Le sport, lanterne rouge des JT de TF1 et France 2

Une exposition faible, voire famélique

Trois mois d’observation des JT de 20 heures livrent une conclusion incontestable : l’actualité sportive est ignorée des journaux télévisés. Aucun autre domaine d’actualité n’est aussi peu traité sur TF1 et France 2. Du 1er septembre au 1er décembre 2025, nous avons compté 12 minutes 30 de temps d’antenne sur TF1 et 22 minutes 30 sur France 2. Cela représente respectivement 0,3% et 0,5% du temps d’antenne de leurs 20 heures. M6 fait beaucoup mieux avec 66 minutes sur des JT plus courts que la concurrence (2,3% du temps d’antenne).

Le sport de haut niveau – on ne compte pas ici les sujets consacrés à l’activité physique – est régulièrement relégué en fin de JT. Le mois de septembre 2025 est le seul à avoir offert à cette thématique des ouvertures4On désigne par « ouverture » le sujet qui ouvre un JT. Il s’agit de la place la plus exposée et la plus prisée. Les rédactions peuvent aussi faire le choix d’une « fausse ouverture ». Dans ce cas, le premier sujet du sommaire n’est pas celui qui ouvre la succession de sujets qui suit. de 20 heures. Le 14 septembre, TF1, France 2 et M6 ont fait ce choix. TF1 a mis en lumière la qualification des joueuses de l’équipe de rugby de France en demi-finales de la Coupe du monde. France 2 et M6 ont salué le titre de champion du monde du 10 000 mètres de l’athlète français, Jimmy Gressier. TF1 a également consacré l’ouverture de son 20 heures le 23 septembre au Ballon d’or d’Ousmane Dembélé, une exposition qui s’explique certainement par le fait que la première chaîne a obtenu la réaction du footballeur en exclusivité. 

Enfin, sans surprise, le sport le plus représenté est le football, à travers les équipes de France, masculine et, dans une moindre mesure, féminine. Le rôle de M6 dans la diffusion d’images sportives est à distinguer. D’abord parce qu’elle est la seule chaîne à diffuser les buts de quelques matchs de Ligue 1. Le championnat national est totalement invisible sur les deux premières chaînes du pays. Ensuite parce qu’elle ouvre une fenêtre sur des sports jugés mineurs, comme le hockey sur glace (15 novembre) et le tir sportif (11 octobre). L’occasion de prendre des nouvelles de la vice-championne olympique française, Camille Jedrzejewski, applaudie à Paris l’année dernière par France Télévisions.

Ô grands exploits, la télé pas du tout reconnaissante

La conséquence d’une attention si faible accordée au sport se retrouve dans la quantité d’événements ignorés par les JT. Tout le monde ne peut pas être servi. En voici plusieurs retenus ces trois derniers mois. Nous les avons sélectionnés en croisant deux facteurs. Un, ils mettent en valeur les athlètes français. Deux, ces performances sont réalisées sur la scène européenne ou mondiale. La liste est subjective et non exhaustive : l’accession inédite des volleyeuses françaises en quarts de finale du Mondial ; le 9e titre de champion du monde de rallye de Sébastien Ogier ; la victoire surprise du skieur Paco Rassat en Coupe du monde de slalom.

D’autres événements majeurs auraient pu appartenir à la catégorie des grands oubliés si le « 19-45 » de M6 avait choisi l’esquive comme ses concurrents : les premiers championnats du monde de cyclisme organisés en Afrique ; la qualification des Bleus pour le prochain Mondial de football ; la victoire française en Coupe du monde de biathlon dès la première course de la saison. Même les grands champions sont snobés. La sixième médaille d’or récupérée par le biathlète Martin Fourcade après la disqualification d’un sportif russe en 2010 n’a été traitée ni par TF1 ni par France 2. Les deux chaînes de diffusion de rugby n’ont pas plus évoqué le retour d’Antoine Dupont sur les terrains neuf mois après sa blessure, contrairement à M6.

M6 se distingue dans ce désert

Nous venons de le voir, M6 couvre largement le champ sportif. Une des raisons tient au statut du « 19-45 ». M6 ne possède une véritable édition du soir que depuis 2009. Nous avions pointé cette particularité lors de la première note de la série « Dans l’œil des JT » pour expliquer la place surprenante accordée à l’actualité politique par la sixième chaîne.

M6, « la petite chaîne qui monte », est devenue grande. Elle a abandonné le récit de la dernière arrivée sur le marché pour se placer dans la catégorie des chaînes historiques. Elle se doit de traiter la politique comme le sport. Et ainsi souligner la nature généraliste de son 20 heures.

Cela fait écho à la politique de conquête des droits sportifs entreprise par M6. L’année 1998 est loin. À l’époque, M6 communique sur l’absence totale d’images de la Coupe du monde de football organisée en France. Elle se choisit comme slogan « 0% foot, 100% M6 ». D’une faiblesse (elle est alors incapable d’acheter les droits de diffusion), elle fait un élément différenciant. Virage total en mars 2024 lorsque M6 annonce avoir acquis l’exclusivité et l’intégralité des matchs en clair de la Coupe du monde 2026. Pour le moment, M6 n’a pas annoncé vouloir revendre une partie de ces rencontres à TF1. En l’état, ce serait la première fois dans l’histoire de TF1 que la première chaîne ne diffuserait aucun match du Mondial. Déjà en 2018, M6 avait obtenu la codiffusion des matchs des Bleus avec TF1.

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Argent partout, journalisme nulle part

Le droit protège l’information

L’actualité sportive fait figure de cas particulier dans le domaine de l’information. Par les revenus qu’elles génèrent, les compétitions professionnelles sont soumises à un régime de monopole. Une chaîne, à de rares occasions deux, obtient le droit de diffuser les images des tournois en échange d’une somme d’argent versée à l’organisateur. C’est le système des droits de diffusion. Celui-ci entre en opposition frontale avec l’accès du grand public aux compétitions sportives et donc à une information complète et entière.

Pour résoudre cette tension entre profit et information, une réflexion est née dès le début des années 1990. En 1992, les chaînes de télévision et le Conseil supérieur de l’audiovisuel, ancêtre de l’actuel Arcom, se sont entendus sur des règles de bonne conduite. Les émissions reconnues d’information ont obtenu la garantie de pouvoir exploiter de courts extraits des compétitions sans en détenir les droits à condition de se limiter à une durée maximale d’une minute et trente secondes par heure d’antenne et de créditer le propriétaire des dites images5En 2014, une délibération de l’Arcom est venue préciser ce qu’est un « bref extrait »..

Ce droit à l’information lève un argument qu’il aurait été tentant d’utiliser pour justifier la disparition du sport. L’inflation des contrats de diffusion n’est pas un obstacle à la première mission des JT : informer le grand public. TF1, France 2 et M6 ont toute latitude pour couvrir l’actualité sportive, jusqu’à la plus prestigieuse des compétitions, à condition d’identifier distinctement son diffuseur. C’est là que cela coince.

N’allez pas voir chez le voisin

Pourquoi certains tournois à l’intérêt incontestable disparaissent-ils de certains JT ? Pourquoi France 2 consacre des sujets au cyclisme et TF1 aucun ? Pourquoi TF1 ne parle de rugby qu’en période de Coupe du monde et jamais durant le Tournoi des six nations ?

L’explication ne tient en rien à une ligne éditoriale. Elle répond à un principe commercial : éviter toute forme de publicité d’une antenne concurrente. Propriétaire des droits du Tour de France, France 2 « survend » l’épreuve cycliste pendant que TF1 l’ignore. Samedi 29 novembre 2025, M6 a fait le choix de consacrer une brève à la première épreuve de biathlon de l’hiver remportée par l’équipe de France, en créditant la chaîne L’Équipe et en laissant en fond sonore les commentaires de cette dernière. L’information a primé.

Le cas le plus exceptionnel de ce tri par les droits de diffusion s’est joué le dimanche 14 septembre 2025. Ce soir-là, les trois JT consacrent leur ouverture à un événement sportif, mais pas le même. France 2 et M6 optent pour le titre mondial de Jimmy Gressier sur 10 000 mètres. Logique. L’exploit est objectivement retentissant. Jamais un Français ne s’était hissé sur le podium d’une discipline dominée par les Kényans et les Éthiopiens, alors imaginez une victoire internationale… France 2, diffuseur des Mondiaux d’athlétisme, lui offre le maximum de visibilité. M6 fait de même en créditant le service public. Et TF1 ? La première chaîne snobe ce qui est pourtant un fait d’actualité et choisit la qualification des Bleues en demi-finales de la Coupe du monde de rugby pour entamer son 20 heures. D’un côté, une première pour un athlète français. De l’autre, une qualification en demi-finales, comme lors de neuf des dix coupes du monde organisées dans l’histoire du rugby féminin. Précisons que TF1 était le diffuseur de cette compétition.

L’information n’est plus traitée à sa juste valeur, mais au prisme des contrats de diffusion achetés à prix d’or par les directions des chaînes. TF1, dont le JT célèbre le patrimoine national tous les soirs, occulte la révélation du prochain parcours du Tour de France cycliste malgré la popularité de l’événement dans le pays qu’elle célèbre continuellement. France 2, chaîne historique du rugby, ignore les joueuses de l’équipe de France qu’elle retrouvera avec enthousiasme au printemps pendant le Tournoi des six nations. M6 consacre un reportage entier au Prix de l’Arc de Triomphe alors que les courses hippiques ne sont jamais traitées dans son « 19-45 » parce qu’elle en détient les droits.

M6 amortit le coût d’achat du Mondial de foot dans son JT

Les immenses enjeux financiers guident les lignes éditoriales. Ce qui choquerait dans d’autres pans de l’actualité ne fait pas lever un sourcil quand il s’agit de sport professionnel. Le cas de M6 est éloquent.

Depuis que l’ex-« petite chaîne qui monte » a acquis les droits du prochain Mondial de foot, son « 19-45 » suit la compétition comme un feuilleton. Chaque micro-événement est relaté : annonce du ballon, puis des mascottes. À chaque fois, le rendez-vous du tirage au sort, ce 5 décembre 2025, est rappelé, avec la précision qu’il faudra se brancher sur M6 pour le suivre.

L’équipe de France, jadis marquée à la culotte par TF1, est désormais couverte par M6, qui a consacré un off6Le off permet au présentateur du JT de livrer lui-même une information sur des images muettes qui défilent en illustration de sa voix. de trente secondes à chaque annonce de la liste des joueurs retenus par Didier Deschamps (1er septembre, 2 octobre, 6 novembre), un événement pourtant mineur pour des matchs de qualification. Les rencontres des Bleus elles-mêmes sont couvertes en amont et en aval par des brèves ou des duplex.

Le sport fait office de bande-annonce, comme le journal de M6 le pratique tous les soirs, un jour pour l’émission de Julien Courbet, Arnaques !, un autre pour une interview dans la matinale de RTL, propriété du groupe M6. Pour être complet et honnête sur le sujet, il faut signaler que TF1 et France 2 ont la même pratique. Si France 2 n’était pas le diffuseur officiel des JO d’hiver 2026, jamais le 20 heures n’aurait diffusé les images de l’embrasement de la flamme olympique le 26 novembre dernier. Voilà en tout cas comment le sport est devenu un support de publicité et un enjeu de concurrence.

Les JT négligent des infos positives et rassembleuses

Pourquoi se faire du bien quand on peut se faire du mal ?

Les bienfaits du sport ne sont plus à démontrer, autant pour le corps humain que pour le corps social. En février 2025, l’institut Bona fidé a mené une étude pour France Télévisions auprès d’un panel représentatif de 1500 personnes7Noé Girardot-Champsaur et Samuel Jéquier, Quels espaces et acteurs de réconciliation dans une société polarisée et fracturée ?, Fondation Jean-Jaurès, 8 juillet 2025.. Quels événements ont rassemblé les Français ? Noël, les fêtes de village et le jour de l’An forment le tiercé de tête. Ensuite, aux 5e, 6e et 9e places, on retrouve les JO de Paris 2024, la cérémonie d’ouverture de ces mêmes Jeux et la finale de la Coupe du monde 2022 entre la France et l’Argentine.

Le sport de haut niveau est un accélérateur d’unité nationale. Sans remonter au mythe « black-blanc-beur » de 1998, les Coupes du monde 2018 en Russie et 2022 au Qatar démontrent qu’un enchaînement de victoires des Bleus suffit à faire descendre les gens dans la rue.

Il n’est pas rare non plus d’entendre que « la politique », dans son sens le plus générique, n’a rien à faire dans le sport. Des organisateurs de compétitions incluent désormais dans le cahier des charges à destination des diffuseurs des obligations de ne pas filmer ni diffuser des images de manifestations qui viendraient interrompre les tournois ou les courses. Les streakers, ces personnes qui se mettent à courir, souvent nues, au milieu d’une partie, n’apparaissent plus à la télé. Pendant l’Euro 2021 de football, la réalisation internationale avait soigneusement évité de filmer un intrus entré sur le terrain alors que, quelques jours plus tôt, les caméras s’étaient attardées sur un joueur danois, victime d’un malaise en plein match.

Ces décisions de censure ne sont pas remises en cause. Le sport de haut niveau s’est installé dans l’imaginaire comme une bulle préservée des fracas du monde. Il offre de belles histoires.  

M6 en raconte souvent dans son « 19-45 », particulièrement dans sa rubrique de fin. « L’actu des réseaux » offre en 90 secondes deux ou trois faits d’actualité surprenants qui ont connu un fort retentissement en ligne. Pour faire naître le sourire chez le téléspectateur, les journalistes de cette rubrique quotidienne piochent régulièrement dans le réservoir sportif. Quelques exemples. Un supporter de l’équipe de foot de Manchester United ne se coupera les cheveux que lorsque son équipe aura remporté cinq victoires de suite (il va attendre longtemps !). Les footballeurs pros du Stade rennais ont prêté leur bus aux amateurs du club des Bleuets Le Pertre Brielles Gennes Saint-Cyr, en 8e division, pour qu’ils puissent disputer leur match de Coupe de France.

En renonçant à traiter le sport à sa juste place, les JT tirent un trait sur ces moments de détente. Quand TF1 relate la progression de l’obscurantisme religieux – à raison –, elle pourrait également, à l’image de M6, raconter le combat de Marzieh Hamidi, athlète afghane, championne de taekwondo, réfugiée en France. Notons, à ce titre, que, sur TF1, le seul sujet consacré au sport professionnel en novembre 2025 concernait un match de l’équipe de France de foot. C’était le 13 novembre et il ne s’agissait pas de parler de jeu, mais du souvenir de l’attentat du stade de France.

France 2 a, elle, compris le bénéfice à tirer du sport. Lorsqu’elle en parle, la deuxième chaîne le fait sous l’angle de l’évasion et des images spectaculaires. Le 17 novembre 2025, un reportage est consacré au recordman français d’apnée, Arnaud Jerald, à 126 mètres sous le niveau de la mer. Cinq jours plus tard, elle suit des adeptes de parkour en train de sauter d’immeuble en immeuble, à plusieurs dizaines de mètres de haut.

Qui connaît Pascal Cygan ?

Le sport est une source de bonne humeur et de personnalités enthousiasmantes. Que dit la présentatrice du 20 heures de France 2, Léa Salamé, au moment de recevoir les frères Lebrun, champions de tennis de table, sur son plateau ? « Maintenant on va sourire. Avec eux tout est plus simple. Quand ils jouent, ils gagnent. » Juste avant, le JT venait de diffuser un reportage sur l’enfer administratif vécu par des Indiens déclarés morts alors qu’ils sont bien vivants. Changement d’ambiance.

Les frères Lebrun font partie des figures révélées au pays par leurs succès sportifs, particulièrement lors des JO de Paris 2024. Eux ont atteint un haut niveau de notoriété et n’ont plus besoin d’un passage au JT pour être reconnus de tous les Français.

Mais qui connaît Pascal Cygan ? Solide défenseur à la fin des années 1990, jamais sélectionné en équipe de France, il est devenu en 2004 champion d’Angleterre avec le club d’Arsenal. Seuls les fans de foot, et encore, le connaissent. Il a pourtant été cité par le nouveau maire de New York, Zohran Mamdani, fan absolu d’Arsenal et de ses Français. « Tous les matins, quand je me lève, je pense à Sébastien Squillaci… Pascal Cygan… Marouane Chamakh ! », a-t-il déclaré dans un podcast.

Le maire de New York, nouvelle star de la gauche américaine qui cite des joueurs de foot français. Voilà un motif de fierté… que seuls les téléspectateurs de M6 auront découvert. Ceux de France 2 ont fait la connaissance de l’un des pilotes de Formule 1 les plus prometteurs du circuit grâce à un portrait qui lui a été consacré le 18 septembre 2025. Isack Hadjar, Franco-Algérien, était devenu trois semaines plus tôt le plus jeune pilote français à monter sur un podium. Le navigateur Charlie Dalin a aussi réalisé un exploit majuscule : remporter le Vendée Globe malgré un cancer de l’intestin. Le 8 octobre 2025, France 2 et M6 ont relaté une histoire qui a de quoi inspirer les personnes atteintes par les maladies les plus lourdes.

La grande bouffe plutôt que les Dieux du stade

Dans le même temps, alors que le sport de haut niveau est expulsé des conducteurs des JT, d’autres compétitions sont prisées de ces mêmes rendez-vous. Le 12 octobre 2025, TF1 couvre un championnat du monde organisé en Italie… celui du tiramisu. Le 5 novembre, M6 mobilise du temps d’antenne pour la deuxième édition du trophée mondial de la meilleure pizza. D’ailleurs, cocorico le 26 novembre sur TF1 : nous sommes les détenteurs du record du monde du nombre de pizzas mangées sur une année. France 2 n’est pas en reste : direction Toulouse pour assister au plus grand aligot du monde. Enfin, qui a dit que les JT ne pouvaient se permettre de traiter les mêmes informations ? Le 27 septembre, TF1, France 2 et M6 ont fait le déplacement à Arras, dans le Pas-de-Calais, pour assister aux championnats du monde de la frite.

Conclusion

Reprenons le « baromètre de la réconciliation » réalisé par l’institut Bona fidé pour France Télévisions en février 20258Noé Girardot-Champsaur et Samuel Jéquier, op. cit.. Nous avions noté la présence d’événements sportifs dans les occasions de s’unir. À la page suivante, l’enquête révèle les émissions de télévision jugées les plus rassembleuses. Le concert des Enfoirés arrive en première position (38% de citations) devant le journal de 20 heures (26%).

Croiser les deux, le sport et les JT, composerait un redoutable cocktail d’optimisme s’il n’avait pas fallu inclure un autre ingrédient : l’argent. L’inflation des droits sportifs et la concurrence féroce que se livrent les chaînes de télévision sur ce terrain ont tordu les lignes éditoriales des journaux télévisés et porté un coup au seul devoir d’informer.

En ignorant l’actualité sportive, les 20 heures ne font pas que se priver de belles histoires et de modèles pour la société, ils rompent avec leur engagement de raconter le monde tel qu’il est. Ils pensent des événements en termes commerciaux, avec, au centre de leur vision, la préoccupation de promouvoir les programmes que les chaînes possèdent plutôt que ceux des leurs concurrents.

Dans un ouvrage collectif consacré aux JO de Paris 2024, l’organisateur de la cérémonie d’ouverture, Thomas Jolly, s’interroge sur la meilleure façon de prolonger l’été olympique9Thomas Jolly, « Préface », dans collectif, Nos jours heureux, La Tour-d’Aigues, L’Aube, 2025.. « Refuser la parenthèse », écrit-il. Les JT ont leur rôle à jouer dans cette mission.

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    « One month on : 5 billion engaged with the FIFA World Cup Qatar 2022 », Inside Fifa, 18 janvier 2023.
  • 2
    International Olympic Committee, Paris 2024 audience & insights report, olympics.com, 5 décembre 2024.
  • 3
    « Le top 100 des audiences TV en 2024 », Écran total, 9 janvier 2025.
  • 4
    On désigne par « ouverture » le sujet qui ouvre un JT. Il s’agit de la place la plus exposée et la plus prisée. Les rédactions peuvent aussi faire le choix d’une « fausse ouverture ». Dans ce cas, le premier sujet du sommaire n’est pas celui qui ouvre la succession de sujets qui suit.
  • 5
    En 2014, une délibération de l’Arcom est venue préciser ce qu’est un « bref extrait ».
  • 6
    Le off permet au présentateur du JT de livrer lui-même une information sur des images muettes qui défilent en illustration de sa voix.
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    Noé Girardot-Champsaur et Samuel Jéquier, Quels espaces et acteurs de réconciliation dans une société polarisée et fracturée ?, Fondation Jean-Jaurès, 8 juillet 2025.
  • 8
    Noé Girardot-Champsaur et Samuel Jéquier, op. cit.
  • 9
    Thomas Jolly, « Préface », dans collectif, Nos jours heureux, La Tour-d’Aigues, L’Aube, 2025.

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