Ce sont l’un des derniers rendez-vous de masse dans le paysage audiovisuel : les journaux télévisés (JT) de TF1, France 2 et M6 diffusés en soirée cumulent une audience de dix millions de personnes. Résistant à la multitude de services de streaming et à la fragmentation de l’offre, ils restent un enjeu que l’Observatoire des médias de la Fondation décrypte à travers une série de notes proposées par Matthieu Deprieck, journaliste à L’Opinion, à un rythme mensuel. La première d’entre elles revient sur la manière dont les JT ont traité la chute de François Bayrou et la nomination de Sébastien Lecornu.
| La série « Dans l’œil des JT » Nous sommes en 2025. Toute la France est archipélisée… Toute ? Non ! Les JT résistent à la multitude de services de streaming et à la fragmentation de l’offre. Les éditions de TF1, France 2 et M6 diffusées en soirée cumulent une audience de dix millions de personnes selon Médiamétrie. Elles sont l’un des derniers rendez-vous de masse dans le paysage audiovisuel, le seul récurrent tout au long de l’année, l’ultime espace commun. Au dîner, tous les jours de l’année, les Français regardent leur pays par la même fenêtre. Que voient-ils ? Un tel enjeu mérite bien étude des JT, de leur mécanique à leurs obsessions. L’Observatoire des médias de la Fondation lance une série « Dans l’œil des JT » proposée par Matthieu Deprieck, journaliste à L’Opinion, dont voici la première note. |
Est-il encore utile d’empiler les sondages pour objectiver la défiance des Français à l’égard de la classe politique ? Convaincus de cette distance solidement installée dans l’opinion publique, les élus eux-mêmes craignent désormais non pas d’être détestés, mais d’être ignorés. Le débat s’est déplacé de la critique à l’indifférence, voire de la défiance à la défense avec cette idée que le politique fait pire que mieux et qu’il faut donc s’en prémunir au maximum. Le directeur général de l’Ifop, Frédéric Dabi, parle d’une « éclipse du politique », d’une habitude prise par les Français de son absence. Ce sentiment s’est développé à la faveur de l’été 2024, tant occupé par les vacances et les Jeux olympiques que l’absence de gouvernement en capacité d’agir est passée inaperçue.
Les médias généralistes, s’ils veulent défendre leur raison d’être – parler au plus grand nombre – ne peuvent ignorer cette tentation d’effacer les politiques. Comment la digèrent-ils ?
La matinale de France Inter, première radio de France, n’a invité dans sa case de 7h50 aucun responsable politique la première semaine de septembre 2025. Le premier élu invité, Olivier Faure, le fut le mardi 9, lendemain de la chute de François Bayrou. S’étaient succédé, au micro de Benjamin Duhamel, le réalisateur Alex Lutz ; les parents d’une jeune fille morte poignardée dans son lycée ; le président du groupe Les Mousquetaires, Thierry Cotillard ; la chanteuse Vanessa Paradis et l’actrice Pamela Anderson (le jour du vote de confiance convoqué par François Bayrou).
Depuis le 1er septembre 2025 et jusqu’au 17, l’émission Quotidien, sur TMC, leader de la tranche 19h-21h, n’a invité en plateau que deux responsables politiques : les députés Arthur Delaporte et Laure Miller, pour la publication de leur rapport sur TikTok1Arthur Delaporte et Laure Miller, « Effets psychologiques de TikTok sur les mineurs : présentation du rapport d’enquête », Assemblée nationale, 11 septembre 2025.. L’analyse de la crise politique n’a été livrée que par des intellectuels et via des reportages (« Quand l’Assemblée nationale se transforme en théâtre politique », « Les moments embarrassants de François Bayrou ») et des billets, souvent d’humoristes.
Dans ce contexte, la France a changé pour la troisième fois en un an de Premier ministre. Comment les JT de 20 heures, carrefour d’audience le plus puissant du paysage médiatique, ont-ils traité cet événement ? Pendant deux semaines, du 1er au 15 septembre 2025, nous avons examiné les journaux du soir de TF1, de France 2 et de M6. Quarante-deux numéros et, au bout de l’étude, un paradoxe : la dépendance des JT à une matière de plus en plus étrangère à ses téléspectateurs.
Les JT laissent la parole aux « vrais gens »
La télévision diffuse des images. C’est bête à dire, mais il faut commencer par là. Les journaux télévisés possèdent un avantage sur la radio et la presse écrite lorsqu’il s’agit d’évoquer des événements hors normes – des catastrophes naturelles, des guerres, des attentats. La nature spectaculaire de ces moments pousse naturellement chacun à allumer sa télé plutôt que son poste de radio. Pour voir.
Sorti de ces moments d’actualité spécifiques, l’avantage se transforme en inconvénient. La fabrication d’images devient un sévère handicap lorsque la matière abordée est principalement textuelle. L’actualité politique en est un exemple parfait. Rien ici n’est télégénique. La politique se déroule entre quatre murs : dans une salle de meeting ou de conférence de presse, dans la cour de Matignon, dans la salle des Fêtes de l’Élysée. Elle aime le huis clos et le secret. Elle déroule discours et communiqués. Bref, filmer la politique pose aux journalistes une question à leur filer des maux de tête : comment mettre en image un univers de mots qui s’épanouit dans l’ombre ?
Au moment de s’interroger sur le traitement médiatique de l’énième crise que nous venons de traverser (la chute de François Bayrou le 8 septembre 2025 et la nomination de Sébastien Lecornu le lendemain), cette question de la mise en images de la politique est centrale. Car, pour une fois, cette montée en tension politique a été : un, prévisible ; deux, limitée dans le temps. Deux qualités qui plaisent aux médias. Prévisible parce que François Bayrou avait annoncé dès le 25 août dernier qu’il sollicitait un vote de confiance. Limitée dans le temps parce que son successeur a été nommé dès le lendemain, préservant les rédactions de la corvée de « meubler » dans l’attente de la décision.
L’appétit des JT pour l’actualité politique à ce moment-là s’est toutefois heurté au désintérêt déclaré des Français et à la répétition des crises qui en vient à banaliser l’inouï. Il a donc fallu pour les rédactions des journaux télé réussir à rendre proche des téléspectateurs une actualité au potentiel repoussant.
Un des chemins de traverse pour contourner ces difficultés a consisté à sortir des lieux de la politique et à se rendre sur « le terrain », selon la formule consacrée. Quitter Paris, c’est ouvrir le champ des possibles. On ne se retrouve plus à filmer le seul décorum de la République, mais la « vraie » vie, d’une église à une usine, en passant par un bistrot. Cet exercice se complète de l’une des figures récurrentes des JT, le « micro-trottoir », indispensable pour donner une coloration provinciale à l’actualité et inclure les téléspectateurs à la grande marche du monde. Le « micro-trottoir » invite chacun à donner son avis sur des sujets aussi complexes que la lutte contre les déserts médicaux ou le conflit israélo-palestinien. Il ramène au ras du bitume la complexité de l’époque. Il coince des Français sur le parking d’un hypermarché ou devant une école, braque leur caméra et, d’une question que personne ne s’était posé en sortant du lit, transforme un individu, un témoin de l’actualité, en acteur. On reviendra dans une prochaine note sur ce format.
Dans les JT, le « micro-trottoir », mot de jargon jugé péjoratif, est régulièrement rebaptisé. Cela donne « Paroles de Français » sur France 2 ou « Dans les yeux des Français » sur TF1. Dans la période politique qui nous intéresse, du 1er au 15 septembre 2025, ce canevas a été beaucoup utilisé. Il y en eut pour tous les goûts : métropoles (Nantes, Bordeaux et Grenoble, M6), petites villes (Le Neubourg, France 2), lieu spécifique (un café du nord de la France, TF1), catégorie professionnelle particulière (les chefs d’entreprise, TF1 et France 2). Du 1er au 4 septembre, le 20 heures de France 2 s’est même offert une série de quatre reportages dans le nord de la France, mis en scène comme un feuilleton, pour confronter l’actualité politique au regard des Français. Ce fut une « itinérance », mot employé par la journaliste chargée de la série, qui rappelle « l’itinérance mémorielle » entreprise par Emmanuel Macron juste avant le déclenchement du mouvement des « gilets jaunes » en novembre 2018. Ce vocabulaire commun rappelle à quel point politiques et journalistes louent les valeurs du « terrain », gage d’authenticité et de paroles vraies.
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Abonnez-vousLa politique devient un jeu de société
Soyons justes : les journalistes des JT ne font pas que tendre leur micro aux passants. Ils sont aussi très inventifs lorsqu’il s’agit d’illustrer des hypothèses politiques et des bruits de couloir. Pour contourner l’aridité de la matière politique, ils se muent en metteurs en scène de l’information.
La crise déclenchée par la chute de François Bayrou a ouvert les portes du royaume des analogies. Pour évoquer les manœuvres précédant le vote de confiance, puis les rumeurs de successeur à François Bayrou, les journalistes de TF1 et de France 2 ont pioché dans le même univers, celui du jeu. La première chaîne a utilisé les cartes à jouer, le « Qui est-ce ? » et le « Puissance 4 ». La seconde, les cartes à jouer et le puzzle. Pendant une semaine, les JT se sont transformés en ludothèque avec des caméras filmant des jetons décorés des logos des partis ou des cartes sur lesquelles avaient été collées les photos des leaders politiques. Dans ce domaine, inutile de préciser les règles du jeu – la politique en a-t-elle encore ? –, ce qui intéresse ici, c’est le mouvement lui-même : un jeton glissé dans une grille, une carte abattue, un lancer de dé.




Analysons les jeux retenus.
Le « Qui est-ce ? » est le jeu idéal pour décrire les différentes options prêtées à Emmanuel Macron et celles abandonnées en fonction du contexte politique. Il singe ce que l’on pense être un processus de nomination : on part d’une grande sélection de prétendants pour n’en retenir qu’un.
Les cartes à jouer ne sont pas que des bouts de carton. Dans le cas de France 2, elles se doublent d’un décor type table de poker. Cela résonne avec l’image de joueur associée au chef de l’État. La dissolution ratée de juin 2024 avait été perçue comme un « coup de poker » tenté par un président joueur.
Le puzzle est, quant à lui, un jeu qui, s’il est bien exécuté, permet de composer une image invisible au début de la partie.
Le « Puissance 4 » semble au contraire en décalage complet avec la situation politique actuelle. Le jeu commande de former des lignes de jetons de deux couleurs, jaunes et rouges, dans une clarté absolue. À l’antenne de TF1, le principe a été détourné. Aux deux sortes de jetons s’est substituée une multitude de pièces de plastique, chacune décorée d’un logo de parti politique. Comme si, aujourd’hui, une partie de « Puissance 4 » ne se jouait pas à deux, mais à dix joueurs.
À cela, il faut ajouter l’apparition furtive le lundi 8 septembre 2025, sur France 2, d’un Rubik’s Cube dont les faces étaient composées de photos des protagonistes de ce nouveau feuilleton. La présence de ce jeu faisait écho à la voix du journaliste qui citait alors le « casse-tête » qui attendait Emmanuel Macron.
Cette galerie d’analogies transforme la politique en jeu. La recherche d’une majorité et d’un Premier ministre deviennent des processus ludiques. Le « Qui est-ce ? » suggère que le choix du chef du gouvernement dépend de critères binaires. Max est hors-jeu parce qu’il porte une moustache. Olivier parce qu’il est trop socialiste.
On prête à l’ancien Premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, la phrase suivante : « En temps de remaniement, la République n’est pas très sérieuse ». Elle est aussi visiblement joueuse. Dans le jargon journalistique, la « course de petits chevaux » n’est d’ailleurs pas qu’un jeu de société, elle est aussi une expression pour désigner la conquête du pouvoir. Le dilemme suivant s’impose : cette « gamification » de la politique empêche de la prendre au sérieux, mais permet de vulgariser une situation complexe pour tout le monde, y compris pour les observateurs les plus inattentifs.
Il faut par ailleurs noter que cette analogie ludique entre en résonance avec l’explosion des jeux de société en France. En quinze ans, les éditeurs de jeux de société sont passés d’une quinzaine à 1502Lamia Barbot, « Jeux de société : la France joue et gagne », Les Échos, 3 avril 2025.. En une décennie, le chiffre d’affaires du secteur a doublé, atteignant près de 600 millions d’euros l’année dernière3Ibid.. Il écrase ainsi une autre pratique, le théâtre, métaphore commune pour décrire la joute politique. La scène, les acteurs, la coulisse, l’acte ont été remplacés par la carte et le jeton.
Les journalistes aussi veulent prendre part au jeu. La mise en scène autour de cartes imaginée par TF1 le 8 septembre 2025 fut l’occasion de touiller au moins huit noms de possibles Premiers ministres. Étaient cités Sébastien Lecornu, Gérald Darmanin, Catherine Vautrin, Éric Lombard, Olivier Faure. Étaient uniquement montrés à l’écran les visages de Charles de Courson, Pierre Moscovici et François Villeroy de Galhau. L’énumération s’achevait par l’évocation d’une surprise et d’une carte décorée d’un point d’interrogation, sous-entendant que n’importe qui pourrait accéder à Matignon.
Le journal de M6 ne s’est prêté à aucune de ces mises en scène. Il s’est en revanche appuyé sur une autre technique d’illustration, utilisée dans une moindre proportion par TF1 et France 2. Celle-ci est désignée par le terme de off. Elle permet au présentateur du JT de livrer lui-même une information sur des images muettes qui défilent en illustration de sa voix. Ces séquences sont plus courtes qu’un reportage, moins de 30 secondes contre un minimum de 90 secondes pour un reportage. Les off ne nécessitent qu’une image brute, sans construction et parfois sans montage.
Les jours précédant le vote de confiance, cette technique, beaucoup moins exigeante qu’un reportage dûment monté, a permis à M6 de solder le suivi de l’actualité politique à peu de frais, week-end compris, quand le traitement de TF1 et France 2 était, lui, quasi inexistant. Sur M6, le mardi 2 septembre 2025, un off était consacré à un déjeuner convoqué à l’Élysée, puis aux déclarations de Nicolas Sarkozy dans Le Figaro4Arthur Berdah, Claire Conruyt et Vincent Trémolet de Villers, « Nicolas Sarkozy au Figaro : « Il n’y aura pas d’autre solution que la dissolution « », Le Figaro, 2 septembre 2025. sur la nécessité de dissoudre l’Assemblée nationale et enfin aux consultations menées par François Bayrou à Matignon. Le 3 septembre, M6 a traité sur ce mode le dernier conseil des ministres du gouvernement Bayrou. Le 4 septembre, la suite des consultations s’est vue réserver 30 secondes d’antenne. Le 6 septembre – un samedi soir, en théorie préservé d’actualité politique –, c’est sous cette forme que les téléspectateurs ont pris connaissance d’un discours de Jean-Luc Mélenchon.
À ce sujet, il faut remarquer que les JT suivent avec un soin étonnant les consultations menées par le Premier ministre, qu’il se nomme François Bayrou ou Sébastien Lecornu, et ce, alors qu’un tel exercice est devenu banal depuis la réélection d’Emmanuel Macron en 2024. Par de courtes pastilles dans leur JT, M6, France 2 et TF1 informent ainsi leurs téléspectateurs de l’identité des visiteurs de Matignon. Le décor s’est imposé dans la valse des Premiers ministres. Des hommes (parfois des femmes) traversent la cour, entrent dans l’hôtel particulier, en sortent. Parfois, à l’issue, le spectateur les entend dire tout le mal qu’ils pensent du Premier ministre. Dans toutes ces séquences, la puissance invitante, le chef du gouvernement, reste invisible et muet des téléspectateurs.
Ce constat remet d’ailleurs en question la stratégie choisie par François Bayrou dans la dernière ligne droite avant le vote de confiance. Le leader centriste s’est retrouvé invisibilisé dans les JT quand les figures de l’opposition étaient très présentes (Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, Olivier Faure). Dans la dernière semaine avant sa chute, la voix de François Bayrou s’est fait entendre pendant un cumul de 39 secondes sur M6, de 18 secondes sur France 2 et de 17 secondes sur TF1. Dans les cas de TF1 et de France 2, ces sonores n’ont été extraits que de son discours à l’Assemblée nationale juste avant sa chute.
| François Bayrou a manqué sa tournée d’adieu médiatique Dans les huit jours précédant sa chute, François Bayrou s’est invité au micro des principales chaînes de France : TF1, France 2, RTL, BFMTV, LCI, France 5, Brut. L’intention du Premier ministre était alors de diffuser son message au plus grand nombre. Peut-être pensait-il qu’en multipliant ainsi les canaux, chaque Français finirait par entendre ce qu’il avait à dire sur la dette et sur son avenir à Matignon. Il aurait fallu pour cela pouvoir compter sur le plus puissant des vecteurs audiovisuels : le JT de 20 heures. Or, le leader centriste était sur le plateau de celui de TF1 le 25 août 2025, deux semaines avant sa chute. Et sur celui de France 2 le 4 septembre après avoir démonétisé sa parole lors d’une ribambelle d’interviews. La sortie de France 2 a été suivie par 3,36 millions de téléspectateurs5Ludovic Galtier Lloret, « Audiences : François Bayrou a-t-il boosté le « 20 Heures » de France 2 de Léa Salamé ? », Ozap, 5 septembre 2025.. Cette large audience, dans l’absolu, représente le pire score de la semaine pour la partie du JT dans laquelle était interrogé le Premier ministre. Surtout, aucun JT n’a repris un extrait de l’interview. La faute à une banalisation de l’exercice et à un émiettement de la parole. Le contre-exemple s’appelle Sébastien Lecornu. En prononçant un seul discours très court – 2 minutes 21 –, il a guidé tous les JT vers le message qu’il voulait faire passer. Le mot « rupture » a raisonné sur toutes les antennes. |
La complexité de la vie politique pousse les JT à « jargonner »
Les micro-trottoirs et les analogies constituent des moyens détournés de traiter la vie politique. Pourtant, on l’a vu avec le récit quotidien des entrevues à Matignon, les JT n’ont pas abandonné l’idée de traiter l’actualité politique sans artifice. C’est même étonnant de constater que les chaînes de télévision généralistes, a fortiori M6, s’efforcent en temps de crise à suivre le moindre développement et à lui appliquer un traitement traditionnel.
Une explication à cela. Un journal d’informations mainstream ne peut se permettre de faire l’impasse sur les matières nobles – l’international et la politique. Il acquiert sa légitimité par ce biais. En invitant sur son plateau les grands dirigeants du pays, il montre le rôle joué dans les crises majeures du pays.
Le cas de la sixième chaîne est éclairant. Depuis le rachat de RTL en 2017, M6 cherche à bâtir des ponts entre la télévision et la radio. Le 19-45 renvoie les téléspectateurs vers RTL, particulièrement vers les interviews de ses tranches d’info. Et lorsque Le 19-45 souhaite inclure dans un sujet politique la réaction d’un responsable politique, il choisit un extrait de RTL.
Dans la séquence étudiée ici, les traitements de la crise politique ont peu varié entre M6, TF1 et France 2. Pour paraphraser le slogan d’une publicité des années 1990 consacrée à la Clio, l’édition d’informations de M6 a « tout d’une grande ». Le 9 septembre 2025, c’est d’ailleurs en plein 19-45 que la nomination de Sébastien Lecornu a été annoncée, sans que cela suscite de difficultés visibles à l’antenne.
La veille, pour la chute de François Bayrou intervenu moins d’une heure avant la prise d’antenne, le conducteur6Le terme de conducteur désigne l’enchaînement des éléments qui composent une émission. du JT de M6 n’avait rien à envier à ceux de TF1 et France 2. Douze minutes de sujets, soit 40% de l’édition ce soir-là (37,5% pour France 2, 44% pour TF1). Des duplex depuis l’Assemblée nationale et l’Élysée et des interventions en plateau de la cheffe du service « politique ». Des signes que le JT de M6 fait partie du game.
Ce constat surprend si l’on garde à l’esprit que M6 reste la chaîne la plus jeune du paysage « hertzien », comme on disait jadis. Les sujets consacrés au cinéma, à la musique, au football ou aux réseaux sociaux sont là pour le rappeler. Le 19-45 est le dernier JT à suivre d’aussi près les sorties d’albums (l’artiste électro MYD le 1er septembre, celui de Sabrina Carpenter le 9) et le secteur du jeu vidéo (le retour de Shinobi le 4 septembre, le lancement du ZEvent le 5 septembre et son bilan le 8). Par ailleurs, chaque édition, sept jours sur sept, s’achève par « L’actu des réseaux », une pastille composée de vidéos uniquement diffusées sur Internet.
Ce mariage entre tradition et modernité, pour parler comme une plaquette d’office de tourisme, illustre le paradoxe des JT, tenus à rester proches de leur audience, lassée de l’actualité politique, tout en conservant cette thématique pour défendre leur image de sérieux. À l’antenne, le résultat est tout aussi paradoxal. Le cas des mises en scène analysées plus haut pourrait laisser croire que la situation politique est systématiquement vulgarisée. C’est inexact. Ils sont à la fois dans la vulgarisation et dans la technicité.
Depuis 2022, le parti présidentiel et ses partenaires ont perdu la majorité absolue. Cette défaite aux élections législatives, aggravée par l’échec de la dissolution de juin 2024, a rendu le monde politique complexe à lire. Il s’est technicisé, forçant les journalistes à citer des articles de la Constitution, dont le 49.3 est la partie la plus facile à comprendre. La motion de rejet, le 49.2 ne sont plus que des sujets de constitutionnaliste, mais deviennent des figures récurrentes des papiers de presse écrite.
Face à cette technicisation de la politique, les JT ont étonnamment suivi le rythme. Pendant la première quinzaine de septembre 2025, certaines interventions de journalistes en plateau se sont montrées complexes. Le 10 septembre, France 2 a consacré un plateau aux délais constitutionnels d’examen du budget. La chute de François Bayrou a été précédée de calculs de voix et d’infographies rassemblant les onze groupes parlementaires de l’Hémicycle. Dans un reportage, M6 a donné la parole à Laurent Mazaury, député du groupe Liot, petite entité centrale à l’Assemblée nationale mais inconnue du grand public.


Une autre évolution spectaculaire des JT vient nourrir l’idée d’une information télévisée si technique qu’elle se rapproche de la presse écrite. Celle-ci se manifeste dans les mots employés et dans les pratiques adoptées.
Les mots d’abord. Qu’ont compris les téléspectateurs lorsqu’ils ont lu ou entendu les termes « bloc central » et « socle commun » ? Savent-ils que le « bloc central » regroupe Renaissance, le MoDem, Horizons et l’Union des démocrates indépendants (UDI) ? Et que le « socle commun » est une version du bloc central augmenté des Républicains ? Les termes de « négo », de « cadre » ou de « poids lourd » sont-ils clairs pour ceux qui ne vivent pas dans le microcosme politique ?
Les pratiques ensuite. N’ayons pas peur d’énoncer à nouveau l’évidence : la télévision diffuse des images. C’est un handicap majeur par rapport à la presse écrite, voire à la radio. Il est a priori impossible pour les journalistes télé de reprendre des propos tenus anonymement par des responsables politiques. Ou alors il faudrait flouter le visage des politiques qui témoignent. Impensable sauf à vouloir les faire passer pour des criminels.
Les JT ont résolu cette difficulté en reproduisant exactement la pratique du off, populaire en presse écrite. Par souci de clarté, il faut ici distinguer le off qui consiste pour un présentateur de JT à parler sur des images d’illustration (nous en avons parlé plus haut) du off qui revient à anonymiser les propos d’un interlocuteur. Par confort, on parlera dans ce second cas de hors-micro, traduction littérale de off the record.
Le hors-micro est un élément indispensable du travail des journalistes de presse écrite. C’est grâce à lui qu’ils parviennent à obtenir des citations conformes à ce que leur source pense. Dans ce cadre-là, Gabriel Attal devient « un responsable macroniste », Bruno Retailleau « un ministre de poids », et tout député Les Républicains (LR) non identifié du grand public un « élu de droite ». Des termes comme ceux-là inondent la presse jusqu’à provoquer des débats réguliers sur l’honnêteté d’une telle pratique. Mais ce n’est pas le sujet.
Le sujet est ailleurs : dans la propension des JT à se servir du hors-micro exactement comme la presse écrite. C’est un changement majeur. Les téléspectateurs se trouvent plongés dans un univers qui leur est étranger, sauf à supposer qu’ils lisent tous la presse écrite – ce qui sauverait quelques titres. Entre le dimanche 7 et le mercredi 10 septembre 2025, au cœur de la crise, TF1 et France 2 ont largement utilisé ce procédé pour raconter les coulisses du changement de Premier ministre : TF1 par le biais de six citations recueillies hors-micro, France 2, huit. M6 n’a jamais eu recours à cette pratique. Dans les faits, le public se retrouve face à un texte lu par la voix du journaliste et sourcé « député du bloc central » ou « entourage du président de la République ». Ces citations sont toujours agrémentées d’une ambiance évoquant le secret et le mystère. France 2 en a même fait une rubrique de son JT, intitulée « Entre les lignes ».
Les chaînes de télévision sont myopes et presbytes. Elles regardent la politique de loin – de Paris aux territoires – et de près – en répétant les termes compréhensibles d’un seul cercle d’initiés. Elles cherchent la bonne distance pour rendre accessible une politique de plus en plus complexe et de plus en plus rejetée.


Conclusion : un grand tour et puis s’en va ?
Au vu de l’indifférence exprimée par les Français à l’égard de l’actualité politique, on aurait pu croire que les JT, derniers survivants d’une information de masse, épouseraient ce mouvement et appliqueraient le traitement minimal à cette énième crise politique.
En réalité, la chute de François Bayrou et la nomination de Sébastien Lecornu ont été couvertes à leur juste place, décrochant à plusieurs reprises les ouvertures des JT de TF1, France 2 et M6. Le cas de l’ex-« petite chaîne qui monte » montre à quel point l’actualité politique est statutaire pour un JT de 20 heures. Au point d’entraîner les chaînes généralistes dans un décalque des méthodes de la presse écrite, pourtant depuis longtemps dépossédée de son titre de média mainstream.
Voilà, il est temps de retirer nos lunettes à verres grossissants et d’observer au-delà de l’horizon politique. L’image est alors différente. Entre les 5 et 9 septembre 2025, jour de la nomination de Sébastien Lecornu, les trois JT que nous étudions ont consacré 95 minutes à l’actualité politique. Entre le 10 et 14 septembre, le total a subi une réduction de moitié (49 minutes parmi lesquelles 14 et 5 minutes d’entretien avec Marine Le Pen et Éric Lombard).
Ainsi, dès le 10 septembre, lendemain de la nomination de Sébastien Lecornu, épilogue en quelque sorte de la crise, l’actualité politique s’est trouvée reléguée en deuxième ligne, TF1, France 2 et M6 consacrant les dix premières minutes de leur JT au mouvement « Bloquons tout ».
Le jeudi 11 septembre 2025, M6 n’a diffusé aucun sujet politique ; TF1 a invité Marine Le Pen pour un entretien de 14 minutes consacré pour moitié à son procès et à des questions d’actualité, hors nomination de Sébastien Lecornu ; France 2 s’est contenté d’un off pour suivre les consultations à Matignon avant de basculer sur l’histoire d’une papeterie dont la survie dépend d’investissements de l’État qui se font attendre. Cette soudaine « éclipse du politique », pour reprendre l’expression de Frédéric Dabi, laisse imaginer qu’après avoir tant donné, les JT ont voulu revenir à une situation « normale ». À un monde de vraies entreprises et de vrais problèmes causés par le monde politique.
- 1Arthur Delaporte et Laure Miller, « Effets psychologiques de TikTok sur les mineurs : présentation du rapport d’enquête », Assemblée nationale, 11 septembre 2025.
- 2Lamia Barbot, « Jeux de société : la France joue et gagne », Les Échos, 3 avril 2025.
- 3Ibid.
- 4Arthur Berdah, Claire Conruyt et Vincent Trémolet de Villers, « Nicolas Sarkozy au Figaro : « Il n’y aura pas d’autre solution que la dissolution « », Le Figaro, 2 septembre 2025.
- 5Ludovic Galtier Lloret, « Audiences : François Bayrou a-t-il boosté le « 20 Heures » de France 2 de Léa Salamé ? », Ozap, 5 septembre 2025.
- 6Le terme de conducteur désigne l’enchaînement des éléments qui composent une émission.