Comment analyser la progression du Rassemblement national chez les électeurs de plus de 60 ans constatée lors des élections de 2024 ? À partir de données Cluster17 et d’entretiens qualitatifs, Stéphane Fournier, doctorant en science politique et analyste politique à l’institut Cluster17, montre que cette dynamique s’inscrit dans une recomposition des droites, sur fond de rejet du macronisme. Les seniors apparaissent comme un électorat plus conservateur que la moyenne, notamment sur les questions liées à l’islam. Leur ralliement au RN s’explique en grande partie par des motivations identitaires.
La séquence électorale de 2024 a été marquée par la nouvelle progression électorale du Rassemblement national (RN). Recueillant plus de 30% des suffrages aux élections européennes et législatives, le parti de Marine Le Pen a sensiblement gagné du terrain chez les seniors. S’appuyant sur des données récoltées par Cluster17 et une quinzaine d’entretiens individuels menés sur des électeurs de plus de 60 ans, cette note s’intéresse aux valeurs des seniors, relativement plus conservatrices que la moyenne des Français, notamment sur les questions relatives à l’islam. Les données récoltées permettent en outre de voir que la progression du RN chez les seniors se fait dans l’espace des « droites » sur fond de décomposition du vote de droite « traditionnelle » et de rejet du bilan d’Emmanuel Macron. La croissance du vote RN chez les seniors s’inscrit dans une logique continue d’agrégation d’un électorat clairement conservateur dont les ressorts du vote sont principalement identitaires.
La séquence électorale de 2024 a été marquée par une accélération de la progression du Rassemblement national. À l’issue des élections européennes et des élections législatives anticipées, le RN apparaît très nettement comme le premier parti de France. La croissance – spectaculaire – de quinze points en à peine deux ans entre les législatives 2022 et 2024, et ce dans un contexte de mobilisation électorale élevée, marque un nouveau tournant dans la conquête électorale du Rassemblement national.
Cette progression du Rassemblement national suggère nécessairement que celui-ci a conquis de nouveaux publics électoraux. Et parmi les nouvelles conquêtes électorales du Rassemblement national, celle des seniors est particulièrement importante. Leur vote en faveur du RN a considérablement progressé passant, pour ce qui concerne les élections législatives, de 12% en 2022 à 26% en 2024 (graphique 1). Cependant, la progression du RN s’opérant dans les mêmes ordres de grandeur dans toutes les catégories de la population, la part représentée par les seniors dans son électorat demeure stable, aux alentours de 20% (graphique 2). La principale conséquence de ce poids relativement « faible » des seniors dans son électorat est que le RN en est moins dépendant que d’autres forces politiques, telles que Les Républicains ou Renaissance, dont les seniors représentent plus du tiers de leur électorat.
Graphique 1. Score de la candidature FN/RN chez les plus de 65 ans depuis 2007

Graphique 2. Part représentée par les plus de 65 ans dans le vote FN/RN depuis 2007

Si cette progression du Rassemblement national chez les seniors est donc à relativiser par le fait qu’elle « suit » la courbe de progression du RN dans les autres cohortes d’âges, elle mérite d’être analysée, car ce segment de la population était perçu par certains comme le symbole d’un « plafond de verre » électoral1Clément Guillou, « Le RN à la conquête du vote des seniors, son « plafond en béton armé » », Le Monde, 20 avril 2024..
Jusqu’alors, le « vote gris » demeurait en effet, avec une certaine constance, très arrimé aux sortants, et ce, particulièrement lorsqu’il est au centre droit ou à la droite de gouvernement2Bernard Denni, « Le conservatisme des seniors. Une affaire d’âge ? », dans Anne Muxel (dir.), La politique au fil de l’âge, Paris, Presses de Sciences Po, 2011, pp. 113-160.. Un certain nombre d’hypothèses expliquent ce « sur-vote » à droite et au centre droit des seniors et, par là même, leur défiance à voter pour des candidatures plus « rupturistes ». D’une part, il y a des effets de vieillissement. Avec l’âge, le patrimoine progresse, le sentiment de dépendance vis-à-vis du reste de la société également du fait du système de retraites par répartition, et cette situation matérielle a plutôt tendance à favoriser le conservatisme plutôt que la prise de « risques »3Bernard Denni, « Comportement politique et préférences électorales des seniors en 2012 », Gérontologie et société, 35 (143), 2012, pp. 39-50.. D’autre part, il y a des effets de génération : le niveau de catholicisme, par exemple, régresse à mesure que les générations se renouvellent. De même, les attitudes et les valeurs à l’égard de l’immigration, du système familial ou de la sécurité suivent une logique générationnelle forte, les générations anciennes étant davantage conservatrices que les nouvelles sur ces différents aspects4Vincent Tiberj, Les citoyens qui viennent. Comment le renouvellement générationnel transforme la politique en France, Paris, Presses universitaires de France, 2017..
En 2022, nous avons observé un premier retournement dans la logique qui écartait les seniors du vote du Rassemblement national. Le score de Marine Le Pen progressait chez les seniors, et ce, particulièrement chez les « jeunes » retraités – l’attachement « aux valeurs traditionnelles » étant alors central dans le choix de voter pour Marine Le Pen, à l’exception notable de la cohorte des « aînés », c’est-à-dire chez les plus de 75 ans5Bernard Denni, « La fin du vote légitimiste des seniors ? », dans Vincent Tiberj, Kevin Brookes, Amaïa Courty, Anja Durovic, Tristan Haute, Romain Mespoulet, Simon Persico et Max-Valentin Robert (dir.), Citoyens et partis après 2022. Éloignement, fragmentation, Paris, Presses universitaires de France, 2024, pp. 17-38..
En 2024, nous aurions pu penser que, dans un contexte de forte instabilité politique, le vote en faveur de la coalition présidentielle serait particulièrement élevé chez les seniors d’autant plus que le positionnement politique au centre droit du président Macron était le mieux à même d’attirer le vote des seniors, notamment ceux disposant d’un patrimoine élevé – ce qui demeure en partie le cas, nous le verrons. Toutefois, c’est bien le Rassemblement national qui est arrivé en tête chez les retraités aux élections législatives (31% des voix contre 29% pour Ensemble6Éloi Passot, « Résultats des législatives 2024 : âge, revenus, profession… Qui a voté quoi au premier tour ? », Le Figaro, 1er juillet 2024.).
À l’aune des résultats et des recherches présentés dans cet article, trois raisons majeures semblent expliquer cette progression du « vote gris » en faveur du Rassemblement national en 2024. Trois raisons qui s’entremêlent et doivent s’analyser en dynamique. Tout d’abord, le déclin des deux grands partis traditionnels qu’étaient le Parti socialiste (PS) et l’UMP (Les Républicains actuel) est un changement majeur, car il a pour conséquence directe que le vote par identification partisane, c’est-à-dire par habitude de voter pour le même parti, a fortement diminué, y compris dans ces générations pour lesquelles cette identification était importante. Dès lors, le Rassemblement national a réussi à capter le vote des seniors, mais pas n’importe lesquels. Comme nous le verrons, il s’agit très majoritairement de seniors disposant d’un système de valeurs et d’attitudes penchant clairement du côté conservateur et ayant voté à droite pendant très longtemps. Dès lors, cette progression du RN chez les plus de 65 ans semble être le produit d’une situation – l’inexorable chute des LR –, d’une offre politique – un conservatisme identitaire dépouillé de toute autre proposition clivante sur l’économie et le social – et d’une demande électorale – le vote des seniors de droite, comme celui du « peuple de droite » dans sa globalité, semble de plus en plus motivé par l’enjeu identitaire.
Pour comprendre ce phénomène, nous nous intéresserons tout d’abord à ce dernier point : les attitudes et les valeurs des seniors.
Celles-ci semblent prendre de plus en plus de place dans l’explication des choix de vote, notamment en ce qui concerne le vote en faveur de la droite identitaire. Aux États-Unis, le fait de partager des opinions et des valeurs conservatrices (le rejet des immigrés, la défense d’un modèle familial « traditionnel », le soutien à la peine de mort, etc.) est apparu comme l’aspect le plus explicatif du vote en faveur de Donald Trump7Marc Hooghe et Ruth Dassonneville, « Explaining the Trump Vote: The Effect of Racist Resentment and Anti-Immigrant Sentiments », PS: Political Science & Politics, 51 (3), 2018, pp. 528-534 ; Ronald F. Inglehart, Cultural Evolution: People’s Motivations are Changing, and Reshaping the World, Cambridge, Cambridge University Press, 2018.. Ce rejet des immigrés (et bien souvent de l’islam) est une permanence dans les pays « occidentaux » frappés par la montée des partis d’extrême droite8Piero Ignazi, « The silent counter-revolution: Hypotheses on the emergence of extreme right-wing parties in Europe », European Journal of Political Research, 22 (1), 1992, pp. 3-34.. En France, les valeurs sont également centrales dans l’explication du vote en faveur du Front national puis du Rassemblement national, ses électeurs restant très largement porteurs d’attitudes conservatrices, anti-immigrés et anti-musulmans9Nonna Mayer, Ces Français qui votent FN, Paris, Flammarion, 1999 ; Nonna Mayer, « Les constantes du vote FN », Projet, 354 (5), 2016, pp. 11-14.. Concernant les attitudes et les valeurs des seniors, les indices longitudinaux ont montré que les citoyens sont de plus en plus tolérants en vieillissant, même si, comparativement, les cohortes d’âges plus anciennes demeurent plus conservatrices que les nouvelles cohortes10Vincent Tiberj, La droitisation française : mythe et réalités, Paris, Presses universitaires de France, 2024.. En outre, il ne faut pas confondre moindre conservatisme et absence de conservatisme : les seniors restent majoritairement conservateurs sur des sujets saillants, tels que l’islam ou l’immigration (tableau 3), des sujets devenus d’autant plus centraux qu’ils sont omniprésents dans le débat politique. La force du Rassemblement national est d’être perçu comme le plus « compétent » par une grande partie de l’électorat sur ces sujets. Être « propriétaire d’un problème public », celui de l’immigration, qui est à la fois saillant dans l’espace public et dans l’opinion, est un élément décisif de la réussite électorale du RN11Éric Bélanger et Bonnie M. Meguid, « Issue salience, issue ownership, and issue-based vote choice », Electoral Studies, vol. 27, n°3, septembre 2008, pp. 477-491..
En mobilisant un certain nombre de données quantitatives récoltées au sein de l’institut Cluster 17, nous verrons que les seniors sont plus conservateurs que les jeunes et sont porteurs d’attitudes particulièrement conservatrices sur la question de l’islam. Cette analyse par les valeurs et les attitudes permettra de comprendre que les électeurs âgés qui ont choisi la liste RN aux dernières élections européennes et législatives sont avant tout des seniors qui s’inscrivent dans « un continuum socio-politique de droite », ce qui ne modifie pas structurellement l’électorat du Rassemblement national mais qui témoigne simplement d’une captation par le RN du vote de droite.
Pour compléter cette analyse quantitative, il était utile de mener des entretiens approfondis avec certains seniors. Ils ont été sélectionnés en fonction principalement de leur appartenance aux « clusters » de l’espace des droites, mais également en fonction de leurs votes antérieurs et de leurs intentions de vote déclarées aux européennes. L’objectif était d’interroger des électeurs n’appartenant pas au « noyau dur » de l’électorat RN mais à ses « périphéries » et ainsi de tenter de comprendre les enjeux du basculement vers un vote RN. Ces entretiens individuels ont été réalisés entre mai et septembre 2024, c’est-à-dire dans le contexte immédiat des élections européennes et législatives.
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Abonnez-vousLa place prégnante des enjeux culturels et identitaires dans les clivages socio-politiques
Alors que Sylvain Crépon et Alexandre Dézé pointaient en 2016 le risque pour le RN de perdre sa composante populaire s’il reniait une partie de son programme12Sylvain Crépon et Alexandre Dézé, « La progression électorale du FN et ses limites », Hommes & Libertés, n°176, 2016, pp. 2-4., la séquence 2024 semble montrer qu’il n’y a pas eu d’effet pour l’instant malgré des reniements certains (sur l’Union européenne ou sur la retraite à 60 ans). Parmi les deux axes majeurs de clivage structurant les comportements électoraux13Vincent Tiberj, « La politique des deux axes : Variables sociologiques, valeurs et votes en France (1988-2007) », Revue française de science politique, vol. 62, 2012, pp. 71-106. – l’identitaire et le socio-économique –, le RN a concentré son offre politique sur le premier et les électeurs ont suivi. Autrement dit, l’axe identitaire semble avoir été prééminent lors de la séquence 2024, révélant une sorte de « droitisation de la droite ».
Pour mettre en perspective cette place prégnante du clivage identitaire, nous mobiliserons ici essentiellement le travail de Jean-Yves Dormagen et de l’institut Cluster1714Les clusters français, Cluster17.. Il conviendra de détailler la méthode de clusterisation qui sera ensuite mobilisée pour analyser les valeurs des seniors. La clusterisation de Cluster17 consiste à regrouper les individus qui se positionnent de façon proche ou équivalente sur trente questions, elles-mêmes issues de quinze thématiques dont les auteurs ont estimé qu’elles couvraient une grande partie des sujets les plus clivants et les plus saillants (islam, RSA, privatisations, peine de mort, taxation des plus riches, etc.). L’objectif est de faire émerger des systèmes de valeurs partant de l’hypothèse que ceux-ci sont particulièrement explicatifs des comportements électoraux. Dans sa phase de test, ce questionnaire a été administré à plusieurs milliers de répondants, et les réponses ont été soumises à une analyse en composante principale pour déterminer les « axes » de clivage les plus déterminants.
Les items de réponses vont de « très défavorable » à « très favorable » et sont traités comme des valeurs numériques (-3 : très défavorable, -1 : plutôt défavorable, +1 : plutôt favorable, +3 : très favorable). L’analyse factorielle vise à identifier et regrouper les questions les plus représentatives, en déterminant les corrélations intrinsèques entre elles. Cette étape permet ainsi de dégager des axes factoriels qui structurent la variabilité des réponses et illustrent les dimensions principales de l’opinion. À l’issue de cette analyse, il est apparu assez clairement que l’axe qui structurait le plus l’opinion rassemblait les questions relatives à l’immigration, à l’islam, au revenu de solidarité active (RSA) et à la peine de mort. Le deuxième axe le plus structurant rassemble les questions relatives à l’Union européenne, à la révocation des élus, au salaire des députés et à la redistribution des richesses. Les trois autres axes sont moins structurants et mêlent des thématiques plus diversifiées.
C’est donc l’axe identitaire-autoritaire qui semble le plus structurer l’opinion. C’est pourquoi les clusters sont classés de 1 à 16 sur cet axe. Le premier cluster qui porte le nom de « multiculturalistes » regroupe les personnes qui donnent les réponses les plus favorables au progressisme culturel ; le dernier cluster, celui qui regroupe les personnes donnant les réponses les plus favorables au conservatisme culturel, porte le nom d’« identitaires ».
Une représentation de ces clusters dans un espace structuré par les deux dimensions principales (l’axe culturel-identitaire en abscisse et l’axe du rapport au « système » en ordonnée) permet de comprendre comment se répartissent les opinions et de percevoir la distance entre les différents clusters (graphique 3).
Graphique 3. Positionnement des clusters dans les deux principaux axes de la clusterisation (en abscisse la dimension ouverture/fermeture culturelle et en ordonnée la dimension continuité/rupture)

Notons que, dans tous les pays « clusterisés » par l’institut (Allemagne, Italie, Espagne, Belgique), l’axe le plus structurant, modulo quelques particularités propres à chaque pays, est celui regroupant les thématiques culturelles et identitaires. En Allemagne, par exemple, les positionnements des citoyens sur les questions liées à l’écologie sont très corrélés avec les questions sécuritaires et identitaires. Cela fait en outre écho à l’étude des chercheurs du laboratoire MIDEM de l’université de Dresde sur la polarisation affective à l’issue de laquelle les auteurs ont pu conclure que l’immigration et le réchauffement climatique étaient deux des sujets qui généraient le plus de « polarisation affective » dans la grande majorité des pays européens testés dans leur étude15Maik Herold, Janine Joachim, Cyrill Otteni et Hans Vorländer, Polarization in Europe: A Comparative Analysis of Ten European Countries, Mercator Forum Migration and Democracy (MIDEM), TU Dresden, 2023..
Du point de vue des valeurs, les seniors sont (presque) des Français comme les autres
Pour mesurer le conservatisme des seniors ont été mobilisées les données recueillies sur 11 000 répondants par Cluster17. Le conservatisme des seniors est certain, mais, comme les résultats le démontrent, il n’est pas tellement supérieur à la moyenne des Français. Il est surtout très supérieur à la moyenne des jeunes (les moins de 35 ans). Si bien qu’on ne peut parler de conservatisme généralisé des seniors au sens où ni leur auto-positionnement politique (tableau 1) ni leur clusterisation (tableau 2) ne se distingue considérablement de la moyenne nationale. Parmi les plus de 65 ans, 38% s’auto-positionnent à droite contre 32% en moyenne, mais seuls 7% se positionnent « très à droite » contre 9% de la population moyenne. De même, 31% des seniors s’auto-positionnent à gauche pour 32% de la population moyenne. Ici, en revanche, l’écart se fait surtout vis-à-vis des 18-35 ans qui sont 44% à s’auto-positionner à gauche.
Tableau 1. Auto-positionnement politique selon l’âge16Cluster17.
| Tranche d’âge | Très à gauche | À gauche | Plutôt à gauche | Au centre | Plutôt à droite | À droite | Très à droite | Ni à gauche, ni à droite, ni au centre | TOTAL GAUCHE | TOTAL DROITE |
| 18-35 | 12% | 21% | 11% | 10% | 10% | 13% | 9% | 14% | 44% | 32% |
| 35-49 | 5% | 9% | 12% | 14% | 10% | 15% | 9% | 26% | 26% | 35% |
| 50-64 | 4% | 13% | 12% | 13% | 11% | 15% | 11% | 21% | 29% | 37% |
| 65 et plus | 4% | 13% | 14% | 15% | 14% | 17% | 7% | 16% | 31% | 38% |
| Total général | 6% | 14% | 12% | 13% | 12% | 15% | 9% | 19% | 32% | 36% |
Tableau 2. Répartition par catégorie d’âge au sein des 16 clusters de Cluster17
| Clusters | 18-35 | 35-64 | 65 et + | Moyenne nationale | Écart seniors / jeunes | Écart seniors / moyenne |
| Les multiculturalistes | 15% | 4% | 2% | 6% | -13 | -4 |
| Les sociaux-démocrates | 8% | 5% | 3% | 5% | -5 | -2 |
| Les progressistes | 7% | 5% | 2% | 5% | -5 | -3 |
| Les solidaires | 8% | 6% | 6% | 6% | -2 | 0 |
| Les centristes | 7% | 7% | 11% | 8% | +4 | 3 |
| Les révoltés | 1% | 2% | 2% | 2% | +1 | 0 |
| Les apolitiques | 7% | 8% | 5% | 7% | -2 | -2 |
| Les sociaux-républicains | 5% | 6% | 7% | 6% | +1 | +1 |
| Les écléctiques | 2% | 4% | 6% | 4% | +4 | +2 |
| Les conservateurs | 5% | 7% | 8% | 7% | +3 | +1 |
| les libéraux | 6% | 5% | 7% | 6% | = | +1 |
| Les réfractaires | 6% | 8% | 6% | 7% | = | -1 |
| Les eurosceptiques | 1% | 3% | 3% | 2% | +2 | +1 |
| Les sociaux-patriotes | 9% | 12% | 10% | 11% | +1 | -1 |
| Les anti-assistanat | 2% | 7% | 8% | 6% | +6 | +2 |
| Les identitaires | 10% | 12% | 13% | 12% | +3 | +1 |
De même, si le positionnement subjectif n’est pas explicatif d’un décalage très important au profit de la droite, l’écart reste faible lorsqu’on regarde la répartition des seniors au sein des différents clusters. Rappelons que, pour cette clusterisation, aucune donnée « subjective » n’est mobilisée. Seules les réponses aux 30 questions du test de Cluster17 sont utilisées – test à l’issue duquel le répondant est « classé » dans un des clusters, automatiquement en fonction de ses réponses. C’est donc une catégorisation « objective ».
À nouveau, ce qui marque, ce sont les deux éléments suivants.
- Les seniors se distinguent davantage par leur tendance à être moins progressistes que par celle à être plus conservateurs. En effet, si l’on regarde les trois premiers clusters de la segmentation (donc les trois clusters les plus libéraux culturellement), on ne trouve que 7% de seniors contre 16% de la population moyenne, donc un écart de 9 points. Toutefois, sur les trois groupes les plus conservateurs culturellement, cette fois-ci, on trouve 31% de seniors contre 29% de la population moyenne, soit une légère sur-représentation de 2 points.
- Les seniors se distinguent surtout des plus jeunes. Il y a peu d’écart entre les seniors et les 35-64 ans qui représentent de loin le groupe le plus conséquent en nombre. En revanche, les clivages sont beaucoup plus importants avec les 18-35 ans. Ces derniers sont 30% à appartenir aux trois clusters les plus progressistes culturellement (+23 par rapport aux seniors) et 21% à appartenir aux trois clusters les plus conservateurs (-10 par rapport aux seniors).
Ces chiffres mettent en lumière un gap générationnel. À la lumière des comparaisons, il apparaît que ce sont davantage les jeunes qui sont plus progressistes que la moyenne plutôt que des seniors qui seraient plus conservateurs que la moyenne. Toutefois, sur certaines questions du test de Cluster17, ce sont bel et bien les seniors qui sont « en décalage » avec la moyenne des Français.
L’islam, point de crispation chez les seniors
Les données présentées ci-dessous (tableau 3) s’appuient sur les réponses au test d’un échantillon de 25 000 personnes représentatives de la population française.
Parmi les 30 affirmations du test sur lesquels les sondés doivent se positionner sur une échelle allant de « très défavorable » à « très favorable », 14 concernent les thématiques d’autorité, d’identité, d’immigration, de religion ou de culture. Sur ces 14 questions, il y a peu d’écart entre les réponses des plus de 65 ans et les réponses de la population moyenne, sauf sur 2 questions qui concernent le rapport à l’islam. L’écart avec la moyenne est d’autant plus important avec les jeunes générations. Nous observons un véritable « grey gap » à propos de la perception des individus à l’égard de la religion musulmane. En effet, 84% des plus de 65 ans se disent favorables à l’interdiction du voile à l’université contre 72% en moyenne et contre 49% des 18-24 ans. De même, sur la deuxième affirmation qui concerne directement l’islam (« Permettre aux élèves qui le souhaitent d’avoir accès à un menu hallal dans les cantines »), seuls 26 à 29% des seniors y sont favorables selon la tranche d’âge retenue quand 39% de la population y est favorable et quand 48 à 58% des plus jeunes y sont favorables.
Tableau 3. Réponses aux questions du test Cluster17 selon l’âge
| Questionnaire : % favorables / âge | 18-24 | 25-34 | 35-49 | 50-64 | 65-74 | 75+ | Global |
| Autoriser l’adoption pour les couples homosexuels | 73% | 70% | 70% | 66% | 60% | 49% | 66% |
| Réautoriser la fessée | 51% | 52% | 51% | 54% | 52% | 58% | 52% |
| Rétablir la peine de mort pour les auteurs d’attentats terroristes | 55% | 56% | 58% | 60% | 58% | 58% | 58% |
| Remplacer les peines de prison par des travaux d’intérêt général pour les délinquants mineurs | 79% | 80% | 81% | 79% | 80% | 82% | 80% |
| Interdire le voile à l’université | 49% | 57% | 69% | 80% | 84% | 83% | 72% |
| Permettre aux élèves qui le souhaitent d’avoir accès à un menu hallal dans les cantines | 58% | 48% | 41% | 35% | 29% | 26% | 39% |
| Remplacer une fête chrétienne comme l’Ascension ou la Pentecôte par un jour férié le 9 décembre pour célébrer la séparation de l’Église et de l’État | 30% | 27% | 24% | 24% | 23% | 22% | 24% |
| Ajouter dans la Constitution une référence aux racines chrétiennes de la France | 38% | 41% | 46% | 53% | 54% | 58% | 49% |
| Autoriser les mairies à refuser la construction de logements sociaux sur leur territoire | 40% | 36% | 38% | 39% | 42% | 40% | 39% |
| Introduire des quotas pour les élèves de milieu défavorisé dans les meilleurs lycées | 68% | 69% | 67% | 68% | 65% | 61% | 67% |
| Réintroduire un contrôle aux frontières sur la circulation des personnes au sein de l’UE | 55% | 61% | 65% | 68% | 70% | 67% | 65% |
| Autoriser l’entrée en France des migrants fuyant les zones de guerre | 66% | 68% | 62% | 58% | 59% | 61% | 62% |
| Supprimer le financement des soins pour les étrangers habitant en France depuis cinq ans | 47% | 48% | 55% | 60% | 63% | 62% | 57% |
| Donner le droit de vote aux étrangers habitant en France depuis cinq ans | 50% | 46% | 43% | 38% | 35% | 34% | 40% |
Plus largement, lorsqu’on regarde les réponses, nous pouvons émettre l’hypothèse, déjà mise en lumière par d’autres travaux, que l’appartenance plus importante à la religion catholique dans la génération « pré-soixante-huitarde » est un marqueur fort du rapport à l’islam17Martine Barthélemy et Guy Michelat, « Dimensions de la laïcité dans la France d’aujourd’hui », Revue française de science politique, n°57 (5), 2007, pp. 649-69 ; Nonna Mayer, Guy Michelat et Vincent Tiberj, « Étrangers, immigrés, musulmans : la représentation de l’“autre” dans la société française », La lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie. Rapport 2007, CNCDH, 2008, pp. 104-123. et un élément constitutif des clivages générationnels. En effet, une autre question qui polarise sensiblement les générations est l’ajout dans la Constitution « d’une référence aux racines chrétiennes de la France » avec 20 points d’écart entre les plus jeunes et les plus âgés. Un écart comparable existe quant à l’autorisation de l’adoption pour les couples homosexuels avec un net décrochage chez les plus de 75 ans, dont on sait que, sur ces questions relatives à la famille qui ont été très fortement influencées par l’éducation religieuse, ils sont nettement moins progressistes que les jeunes malgré une acceptation quasi majoritaire, démontrant une certaine « banalisation » des nouveaux modèles familiaux dans la société et une tolérance de plus en plus grande sur ces sujets.
Il serait facile de conclure à la lumière de ces données qu’il n’y a « rien de neuf » tant il est vrai que la littérature scientifique a montré que les générations plus âgées étaient porteuses de valeurs plus conservatrices, plus traditionalistes que leurs cadets. Les données apportées nuancent légèrement le constat dans la mesure où, nous l’avons vu, les générations intermédiaires ne se distinguent pas énormément des plus âgées sur le libéralisme culturel. Aussi, elles montrent « l’identitarisation » d’une part importante des seniors davantage défiants vis-à-vis de la religion musulmane. Enfin, ces données viennent dessiner le « fond du paysage » duquel émerge au premier plan la progression du RN en 2024.
La lecture par les valeurs est nécessaire, car elle explique où se situe la progression du Rassemblement national : chez les seniors conservateurs culturellement. Toutefois, cela ne suffit pas à expliquer l’arrimage de ces électeurs au vote RN. Cette jonction est le fruit de « l’éclatement » de l’UMP après 2017, permettant au RN de « récupérer » progressivement la frange la plus conservatrice, en incarnant une offre politique sécuritaire et identitaire adaptée aux aspirations profondes d’un électorat que Renaissance ne pouvait pas capter.
Le « grand remplacement » de la droite par le Rassemblement national
Une progression qui s’inscrit politiquement dans l’espace des droites
Cette progression du RN chez les seniors se fait quasi exclusivement parmi les seniors de droite, témoignant d’une nouvelle étape dans la restructuration idéologique et politique dans l’espace électoral conservateur.
L’analyse du vote RN par clusters ci-dessous (tableau 4) illustre cette progression dans l’espace électoral de la droite dans les quatre clusters qui avaient le plus voté pour François Fillon en 2017. Ces quatre clusters représentent, selon la segmentation électorale de Cluster17, environ 25% de l’électorat français. Une des plus importantes manifestations du « grand remplacement » de la droite par le RN est sa progression chez les « libéraux ». Le système de valeurs de ces individus repose sur trois caractéristiques : ils sont très libéraux économiquement (anti-impôts, anti-RSA, anti-35 heures, etc.), conservateurs culturellement et très « élitaires » du fait notamment de leur niveau de diplôme souvent plus élevé que la moyenne et de leur niveau de patrimoine également supérieur (ils font ainsi partie, par exemple, des individus les plus hostiles à la révocation des élus ou au fait de passer le salaire des députés au salaire médian). Ce cluster votait en 2017 à 60% pour François Fillon, dont il constituait le barycentre électoral. Alors qu’au premier tour de la présidentielle 2022, ils étaient 11% à voter pour la candidate RN, ils sont 32% à choisir le Rassemblement national en juin 2024.
Tableau 4. Comparaison de la répartition du vote RN par cluster entre les législatives 2022 et 202418Cluster17.

La progression du Rassemblement national dans ces clusters est remarquable, passant parfois du simple au triple. La progression s’opère dans toutes les classes d’âge au sein de cet électorat de droite. Nous relevons toutefois un phénomène notable : au sein de trois de ces quatre clusters qui constituaient l’armature du vote UMP (conservateurs, anti-assistanat et identitaires), le score du RN est moins élevé chez les plus de 65 ans, démontrant que le renouvellement générationnel à droite joue plutôt en faveur du Rassemblement national. Deux hypothèses peuvent expliquer cela : les nouvelles générations sont davantage « désaffiliées », c’est-à-dire non attachées à un parti, notamment parce que les identités partisanes se sont affaiblies ces vingt dernières années. À ce titre, dans ces clusters, Les Républicains résistent chez les plus de 65 ans et obtiennent leurs meilleurs scores. Mais aussi probablement parce que la socialisation politique des nouvelles générations s’opère dans un contexte où l’identité même du RN a évolué, ne serait-ce que par la mise à la retraite forcée de Jean-Marie Le Pen. Le stigmate politique laissé par « Le Pen père » pèse moins lourd à mesure que les individus vieillissent et que l’électorat se renouvelle.
La convergence identitaire du Rassemblement national et de l’électorat de droite traditionnelle
Le RN progresse dans cet espace au détriment des autres forces politiques de droite. Comme nous le verrons, la concurrence directe ne se joue pas tellement avec Renaissance mais bien davantage avec Les Républicains, Reconquête ! et les autres « petits » partis de la droite et de l’extrême droite. 2024 a marqué une nouvelle étape dans le processus de « simplification » du programme du Rassemblement national : sur tous les sujets économiques ou internationaux, il y a eu une opération de « nettoyage » assez remarquable – soutien à l’Ukraine, renoncement à la sortie de l’euro, renoncement à la retraite à 60 ans, etc. C’est cette opération qui permet d’agrandir l’assiette électorale du RN, en l’absence de concurrents solides sur les deux sujets phares de l’électorat de droite.
En effet, le seul point sur lequel le RN a continué de maintenir peu ou prou la même ligne, c’est sur l’immigration et la sécurité. Conscient que cette thématique « unifiait » l’électorat de droite quand les thématiques économiques et sociales le clivaient, le RN a essentiellement cadré ses campagnes européennes et législatives sur ces thématiques « consensuelles ». La mise en avant de Jordan Bardella, dont les électeurs interrogés dans les entretiens individuels saluent la personnalité moins « marquée » que Marine Le Pen, a également été un accélérateur. Les européennes et les législatives sont donc la conséquence d’un phénomène de convergence entre un électorat de droite travaillé par les questions identitaires et un « recadrage » de l’offre nationaliste, dépouillée de ses propositions les plus rejetées par les électeurs de droite. Dans une recension du livre de Thomas Frank, Pourquoi les pauvres votent à droite, Jean Birnnaum montre que la stratégie des conservateurs américains fait écho à la nouvelle offre politique du Rassemblement national : « Les conservateurs ont substitué la « guerre culturelle » à la lutte de classes. Les valeurs d’abord ! « Ce qui divise les Américains, ce serait l’authenticité, et non quelque chose d’aussi complexe et dégoûtant que l’économie ». D’où la marginalisation des thèmes propres à la gauche (salaires, protections sociales…) et le triomphe d’enjeux touchant à l’avortement, à la religion, bref aux « modes de vie »19Jean Birnbaum, « « Pourquoi les pauvres votent à droite » : la rébellion conservatrice », Le Monde, 31 janvier 2008. ».
Le rejet du « macronisme » chez une partie des seniors de droite
Cette pénétration du vote RN chez les électeurs de droite est vécue par ces derniers comme une conséquence « normale » ou « logique » de leur cheminement de citoyen. À la lecture des récits de vie des électeurs interrogés, nous observons leur évolution qui nous révèle une continuité plus qu’un glissement à droite, reposant notamment sur la baisse d’influence des Républicains, d’où l’idée d’une « convergence » sur laquelle il convient d’insister entre le « recentrage » du RN et le vote des seniors de droite. Comme le résume Georges, 71 ans, membre du cluster des libéraux, commerçant à la retraite, ancien électeur UMP et LR qui a voté pour le RN pour la première fois aux législatives de 2024 : « J’ai voté RN parce que c’était la seule liste de droite qui pouvait battre LFI ».
Pour la grande majorité d’entre eux, leur premier vote a été pour Valéry Giscard d’Estaing en 1974 ou 1981. De même, ils n’ont presque jamais voté pour « Le Pen père ». Et un quart d’entre eux dit même avoir choisi Emmanuel Macron face à Marine Le Pen en 2017. L’un des points communs à tous ces électeurs interrogés, en plus de leur tropisme identitaire, est leur rejet d’Emmanuel Macron qui s’exprime souvent d’ailleurs sur les thématiques sécurité, immigration, absence de cap politique clairement à droite, etc.
C’est le cas de Lucien, membre du cluster des conservateurs, diplômé d’un bac général, ancien journaliste dans la presse locale pour qui « Giscard reste le vrai modèle ». Il a voté pour Emmanuel Macron en 2017, mais trouve que « Macron est décevant, c’est un type qui parle beaucoup, c’est agréable de l’entendre mais y a les faits, l’ensemble de sa politique est figé ». Alors pourquoi ne pas revoter pour la droite « traditionnelle » ? « Parce qu’il n’y a personne, donc, en 2022 j’ai voté Marine ». La justification de son vote pour Marine Le Pen illustre la « normalisation » du Rassemblement national et la fin de la stigmatisation du parti à la flamme tricolore : « On en revient toujours au père Le Pen, ça fait quarante ans qu’il n’est plus dans le circuit, c’est comme si votre père avait fait de la prison et que vous continuez de payer toute votre vie, ça suffit quoi ».
Notons le cas singulier de Virginie, professeure dans un institut médico-éducatif (IME), qui a voté PS presque toute sa vie, puis pour Emmanuel Macron en 2017. Cette électrice est une néo-votante RN de 2024 dont le système de valeurs incline néanmoins nettement du côté conservateur. D’abord séduite par Emmanuel Macron en 2017, qu’elle qualifie d’«homme providentiel », elle avoue « avoir vite déchanté », déçue par « le « en même temps tout le temps », la désindustrialisation, la vente des fleurons importants… tout ce qui est sécurité, identité, immigration, comme je vous disais je vivais dans la région du Gard, c’est pas pour rien que le RN fait tant là-bas, j’aime bien parce qu’on se pose des questions mais les questions étaient déjà posées c’est vous qui ne voulez pas lire les réponses, moi je trouve étonnant que les gens s’étonnent de ce qui arrive ».
Claudine, 63 ans, éducatrice d’enfants, exprime un mécontentement clair à l’égard d’Emmanuel Macron sur la réforme des retraites : « J’ai toujours pensé que d’une manière ou d’une autre je me vengerai de la réforme des retraites ». Toutefois, au fil de la discussion, elle concèdera qu’elle avait déjà voté pour Marine Le Pen au second tour en 2022, avant la réforme des retraites, « pour faire un coup de pression ». Marie-France, 62 ans, juriste, enthousiasmée par Emmanuel Macron en 2017 car elle pensait que « c’était bien que des gens de différentes tendances travaillent ensemble » qualifie le bilan de Macron « comme de la m… ». Plus loin dans la discussion, elle pointera notamment « le laxisme de la justice », « le communautarisme grandissant » et le fait que « la classe moyenne a tout pris sur son dos ».
Nicolas, 73 ans, militaire, qui a toujours voté et qui s’identifie clairement comme quelqu’un « de droite » pointe lui l’identité d’Emmanuel Macron : « Macron on ne peut pas dire que ce soit vraiment la gauche ou la droite, bon c’est plus un homme de finances, un mondialiste et financier, je ne crois pas qu’il ait une fibre patriotique très élevée ». Ce témoignage est symptomatique de l’échec d’Emmanuel Macron à capter une partie du vote de droite traditionnelle. Pour ces électeurs, demeure l’idée que le président « n’est pas vraiment de droite », que c’est un ancien ministre de François Hollande. C’est un rapport d’identification subjective chez ces électeurs pour qui cela signifie quelque chose d’« être de droite » : ils ne le reconnaissent tout simplement pas comme « l’un des leurs ».
Le niveau de rejet du bilan d’Emmanuel Macron, y compris chez une minorité d’électeurs de droite qui ont voté pour lui, est d’autant plus surprenant que l’identité politique du « macronisme » s’est décalée à droite dès le début de son premier quinquennat aux yeux mêmes des Français20Le positionnement des Français et d’Emmanuel Macron sur un axe gauche-droite, Ifop pour Atlantico, 22 février 2019. – un positionnement à même d’attirer le « vote légitimiste ». Cela demeure en partie le cas, et l’électorat de la coalition présidentielle repose en grande partie sur le vote des seniors, mais ses scores auraient pu être bien plus élevés du fait de la décomposition du vote LR. Or, il apparaît que c’est surtout le RN qui en a tiré profit.
Tableau 5. Répartition du vote aux législatives 2024 en fonction du vote à la présidentielle 202221Cluster17.
| P22 | NFP | Ensemble | LR | RN | Reconquête ! | Autres |
| Roussel | 57% | 8% | 2% | 12% | 0% | 20% |
| Hidalgo | 69% | 10% | 2% | 1% | 0% | 16% |
| Mélenchon | 88% | 1% | 1% | 4% | 0% | 5% |
| Jadot | 69% | 15% | 2% | 3% | 0% | 11% |
| Lassalle | 13% | 18% | 18% | 24% | 1% | 26% |
| Macron | 11% | 66% | 10% | 7% | 0% | 6% |
| Pécresse | 2% | 11% | 57% | 21% | 0% | 8% |
| Le Pen | 1% | 0% | 2% | 92% | 0% | 4% |
| Dupont-Aignan | 4% | 5% | 9% | 53% | 2% | 27% |
| Zemmour | 0% | 2% | 5% | 82% | 8% | 3% |
| Abs., nul et blanc | 26% | 12% | 12% | 32% | 0% | 18% |
| Total général | 28% | 20% | 8% | 34% | 1% | 9% |
Une porosité existe entre le vote pour Emmanuel Macron et le vote Rassemblement national, mais elle demeure faible. Seuls 8% des électeurs du président en 2022 ont voté pour une liste RN (tableau 6), ce qui représente tout de même presque 2 points pris directement par le RN à Ensemble. Parmi ces électeurs, 38% s’auto-positionnent « à droite » et 22% s’auto-positionnent « très à droite ». La bascule des seniors n’est pas plus importante que la moyenne. Elle est proportionnelle à leur poids dans l’électorat : 31% des électeurs d’Emmanuel Macron qui ont voté pour le RN ont plus de 65 ans, soit un transfert direct de 0,7 point entre le vote Emmanuel Macron et le vote RN.
La concurrence entre Ensemble et le RN ne se matérialise donc pas tant par des transferts de vote directs entre leurs candidatures que par des transferts indirects d’électeurs de droite au profit du RN et au détriment d’Ensemble. Ainsi, les listes RN ont récupéré 7,5 points aux législatives parmi les électeurs ayant voté Valérie Pécresse, Nicolas Dupont-Aignan ou Éric Zemmour en 2022. Le poids des seniors représente environ un tiers de cet ensemble. Dans le même temps, les listes Ensemble n’ont récupéré qu’environ un demi-point parmi ces trois électorats.
Le rejet à l’égard du bilan d’Emmanuel Macron est saillant parmi ces électeurs de droite. En cause pour une grande partie d’entre eux : « l’échec » du président en matière de sécurité et d’immigration.
La sécurité et l’immigration, principaux moteurs du vote en faveur du Rassemblement national
Les causes principales du vote en faveur de l’extrême droite ont fait l’objet de nombreux débats scientifiques depuis les années 1990, opposant notamment une explication « de classe » à une explication identitaire et « raciale » du vote pour le Front national22Didier Fassin et Éric Fassin (dir.), De la question sociale à la question raciale ? Représenter la société française, Paris, La Découverte, 2006.. Pour autant, le débat est quelque peu artificiel. En effet, les explications sociologiques par la classe sociale se recoupent avec les explications à partir des valeurs et des attitudes23Florent Gougou, « Les ouvriers et le vote Front national. Les logiques d’un réalignement électoral », dans Sylvain Crépon, Alexandre Dézé et Nonna Mayer (dir.), Les faux-semblants du Front national. Sociologie d’un parti politique, Paris, Presses de Sciences Po, 2015, pp. 323-344.. Enfin, la place de la géographie demeure un élément d’analyse important en France avec des analyses renouvelées combinant statistiques sociales et socio-démographie territoriale24Jérôme Fourquet et Sylvain Manternach, Comprendre la géographie du vote RN en 2024, Institut Terram, 2024.. Derrière ces différents angles de vue, une des questions centrales du débat repose sur la quête d’un vote d’extrême droite « homogène ». Ainsi, d’aucuns ont pu affirmer qu’il « n’y avait pas d’électorat RN » mais un « conglomérat » électoral hétérogène25Daniel Gaxie, « Le Front national et les classes populaires : une relation ambivalente », dans Sylvain Crépon, Alexandre Dézé et Nonna Mayer (dir.), Les faux-semblants du Front national. Sociologie d’un parti politique, Paris, Presses de Sciences Po, 2015, pp. 375-394., quand d’autres ont mis en évidence les « constantes » du vote FN. Comme le démontre Nonna Mayer dans cet article, les électeurs lepénistes se distinguent notamment très fortement des autres sur l’immigration, la peine de mort et l’islam. L’homogénéité du vote RN n’est donc pas à chercher dans des caractéristiques socio-démographiques. De ce point de vue-là, il est établi que le RN ressemble de plus en plus à un parti « attrape-tout » pénétrant toutes les classes sociales et tous les profils d’électeurs. L’homogénéité de cet électorat réside avant tout dans des valeurs et des attitudes partagées – des « constantes » qui reposent essentiellement sur le rejet de l’immigré et de l’immigration, la défiance envers l’islam et une disposition très élevée à l’adoption de mesures sécuritaires plus répressives en matière de délinquance.
Une analyse de terrain menée par Félicien Faury dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur entre 2017 et 2024 propose une actualisation très intéressante des travaux autour du RN en ce qu’elle met en lumière, notamment, la place de la question ethno-raciale dans le système de valeurs de cet électorat26Félicien Faury, Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l’extrême droite. Paris, Seuil, 2024.. En envisageant notamment la « racialisation » du clivage économique chez les électeurs interrogés, il met en perspective ce vote « populaire » RN et permet d’articuler l’explication du vote RN par la « classe » à l’explication par la « race ». Surtout, à la lumière de ces témoignages, sensiblement proches de ceux recueillis lors des entretiens au cœur de cet article, nous percevons à quel point la question de l’identité au sens large (locale, nationale, ethnique, religieuse…) structure le système de valeurs des électeurs du Rassemblement national. C’est bien la dimension identitaire du vote qui fait le ciment de l’agrégat électoral du RN et lui permet d’engranger de nouveaux électeurs, quels que soient les clivages subalternes (répartition des richesses, âge de départ à la retraite, Union européenne, aides aux entreprises…) qui peuvent exister au sein de son vaste électorat.
Un agrégat électoral qui ne change pas structurellement
De l’étude menée par Cluster17 le jour du vote des élections européennes ressort assez clairement les motivations majeures des électeurs du Rassemblement national. La symétrie avec les motivations des seniors est en outre particulièrement saillante.
La question était posée ainsi : « Parmi les enjeux suivants, lequel a été les plus déterminant dans votre vote à ces élections européennes ? ». Une pluralité d’items était proposée (seuls les plus cités ressortent ci-dessous, parmi lesquels l’immigration, la justice sociale et le pouvoir d’achat, la lutte contre le chômage, la lutte contre le racisme et les discriminations, la lutte contre le réchauffement climatique, la place de la France dans l’Union européenne, la réduction de la dette publique, la santé, la sécurité, le conflit israélo-palestinien, le conflit russo-ukrainien, l’éducation, autre et aucun).
Cette formulation avait pour objectif d’essayer de faire ressortir le sujet majeur, celui qui motive le vote, et d’éviter ainsi l’écueil de beaucoup de sondages posant la question sous l’angle « quels sont les sujets qui vous préoccupent » ou « quelle devrait être la priorité du gouvernement », questions qui ont leur intérêt, mais qui ont pour défaut de ne pas hiérarchiser les déterminants du vote en termes de valeurs. Dans ces sondages, la question du pouvoir d’achat apparaît ainsi régulièrement en tête sans qu’aucune conséquence puisse en être tirée en termes d’analyse. En effet, le pouvoir d’achat est un « sujet-valise », neutre, sans clivage. Un électeur de gauche et un électeur d’extrême droite peuvent donner cette même réponse. Pour autant, dans le détail, l’un souhaitera probablement augmenter les impôts des plus aisés pour améliorer le pouvoir d’achat, tandis que l’autre privilégiera une baisse des prestations sociales des « immigrés ».
Cela dit, les chiffres ci-dessous démontrent que l’immigration est le sujet le plus décisif dans le vote des européennes, notamment chez les seniors. Ce motif progresse avec l’âge illustrant à nouveau une forme de gap générationnel, déjà perçu dans plusieurs de nos études27Olivier Galland, « Valeurs et orientations culturelles : le « gender gap » se creuse », Telos, 27 mars 2024..
Tableau 6. Enjeu déterminant du vote aux européennes 2024 en fonction de la classe d’âge28Cluster17 : sondage mené le 9 juin 2024 sur un échantillon de 1800 individus représentatifs de la population française.
| Âge | L’immigration | La place de la France dans l’Union européenne | La justice sociale et le pouvoir d’achat | Aucun | La lutte contre le réchauffement climatique | Le conflit russo-ukrainien |
| 18-24 | 20% | 11% | 18% | 1% | 19% | 4% |
| 24-35 | 23% | 8% | 10% | 12% | 14% | 7% |
| 35-49 | 33% | 11% | 10% | 16% | 7% | 5% |
| 50-64 | 24% | 16% | 13% | 14% | 7% | 4% |
| 65-74 | 31% | 19% | 8% | 4% | 6% | 9% |
| +75 | 40% | 23% | 6% | 7% | 1% | 8% |
| Total général | 28% | 14% | 11% | 11% | 8% | 6% |
Plus globalement, l’immigration est très largement la principale raison donnée par les électeurs de droite (tableau ci-dessous). Si les électeurs de Reconquête ! se distinguent par leur « sur-détermination » sur ce clivage, les électeurs du RN sont 65% à citer l’immigration comme facteur déterminant de leur choix, de même que 40% des électeurs de la liste LR conduite par François-Xavier Bellamy. La sécurité arrive très loin derrière, citée par moins de 10% des électeurs de droite, sujet probablement perçu comme moins corrélé au scrutin européen. La contagion identitaire est donc transversale dans l’électorat de droite. Les électeurs RN se distinguent à la marge par une relative sensibilité sociale : 10% citent « la justice sociale et le pouvoir d’achat » comme facteur déterminant de leur vote.
Tableau 7. Enjeu déterminant du vote aux européennes 2024 en fonction du vote déclaré le jour de l’élection29Cluster17 : sondage mené le 9 juin 2024 sur un échantillon de 1800 individus représentatifs de la population française.
| Âge | L’immigration | La place de la France dans l’Union européenne | La justice sociale et le pouvoir d’achat | Aucun | La lutte contre le réchauffement climatique | Le conflit russo-ukrainien |
| 18-24 | 20% | 11% | 18% | 1% | 19% | 4% |
| 24-35 | 23% | 8% | 10% | 12% | 14% | 7% |
| 35-49 | 33% | 11% | 10% | 16% | 7% | 5% |
| 50-64 | 24% | 16% | 13% | 14% | 7% | 4% |
| 65-74 | 31% | 19% | 8% | 4% | 6% | 9% |
| +75 | 40% | 23% | 6% | 7% | 1% | 8% |
| Total général | 28% | 14% | 11% | 11% | 8% | 6% |
Le 23 mai 2024, soit une semaine avant les élections européennes, Cluster17 avait demandé à un échantillon de sondés en ligne, sous la forme de question ouverte, d’expliquer « la réussite du Rassemblement national ». Le postulat dans la question selon lequel le RN est en « réussite » est assumé pour faire émerger les réponses « positives ».
Voici ce qu’il en ressort chez les 65-74 ans déclarant une intention de vote pour la liste RN et ayant voté pour Valérie Pécresse ou Emmanuel Macron à la présidentielle 2022 (des électeurs « switchers » qu’on suppose plus modérés).
| Thématiques | Réponses |
| Immigration et identité nationale | – « La France perd son identité culturelle, historique, religieuse et démocrate » – « Le manque de réactions des autres partis face à l’invasion d’étrangers » – « Trop d’émigrés » – « La sécurité et l’immigration non contrôlées » – « Les gens en ont marre de l’invasion soutenue par certains politiques » – « L’immigration en France, l’insécurité » – « Les diverses conséquences de l’immigration » – « Trop d’Arabes et de Noirs » – « Le manque de fermeté de l’État, une immigration non contrôlée avec des personnes livrées à elle-même car l’État les laisse dans la merde au détriment des Français ! Des fichés S et OQTF non exclus. La France aux Français ! » – « Son discours sur l’immigration, la préférence nationale, la dureté possible en termes de justice » – « Ils combattent les positions anti-françaises » |
| Inquiétudes sécuritaires | – « Insécurité, social pas assez contrôlé, justice inexistante » – « Tous les problèmes d’agression actuels » – « L’écoute des sujets de préoccupations des Français et d’insécurité croissante » – « Le manque de justice et d’insécurité dans notre pays » |
| Positionnement idéologique | – « Durcissement de la loi et réforme de l’UE » – « Ils ont su parler des sujets qui intéressent la population. Faire perdurer les idées du RPR des années 1990 car LR s’est « prostitué » auprès du centre pour gagner des élections » – « Leurs idées » |
| Critique des partis traditionnels | – « La colère contre les autres partis » – « Le manque de réaction des autres partis » – « L’incurie notoire des partis qui ont gouverné ces quarante dernières années » – « Déception de toutes les partis politiques ayant eu le pouvoir » – « Les échecs des gouvernements successifs sur le régalien et la montée de l’islam » |
| Défiance envers le gouvernement actuel | – « Ras-le-bol de Monsieur Macron » |
| Écoute et représentation du peuple | – « Il est à l’écoute des Français » – « Prendre en compte les principaux problèmes actuels » – « Ils défendent les Français » – « Ils sont à l’écoute des Français » – « Être pour les Français » – « Rassemblement des Français » |
| Succès des politiques locales du RN | – « Diagnostic qui s’est avéré juste avec le temps et réussite des mairies gérées par le RN » |
| Pragmatisme et absence de langue de bois | – « Moins de langue de bois » – « Son pragmatisme » |
| Incarnation | – « La jeunesse de Jordan Bardella et le fait de ne pas avoir été à la tête de l’État » – « Sa maturité » – « Son représentant et ses annonces sensées » – « Adaptation » |
Les thématiques identitaires et sécuritaires sont à nouveau au cœur des réponses des sondés. Sachant que ces sondés sont des individus ayant déclaré une intention de vote pour le RN, nous pouvons supposer qu’en listant ces facteurs de la réussite du RN, ils y adhèrent et ces causes a priori objectives au vu de la formulation de la question sont très probablement proches des causes subjectives de leur basculement en faveur d’un vote RN. En outre, ces commentaires sont très proches sur le fond des autres témoignages des électeurs de Marine Le Pen 2022, illustrant le continuum identitaire qui existe entre ces différentes nuances d’électeurs.
Lors des entretiens individuels, l’objectif continu était de percevoir les enjeux les plus saillants du vote de ces électeurs RN sans préjugés, en prenant soin de ne pas les amener d’une quelconque manière vers telle ou telle thématique.
À la question « Quelles idées souhaiteriez-vous voir appliquer par le prochain président ? », Lucien, ex-électeur d’Emmanuel Macron en 2017, répond : « Vous avez compris, je pense. C’est que maintenant il y a une immigration qui est sans contrôle. Qu’il y ait besoin d’immigration ça je suis d’accord, on est dans une région où ça construit beaucoup, des blancs-blancs y en a pas des masses, ceux qui se tapent le sale boulot c’est des Blacks et des Arabes, on en a besoin ».
L’extrait ci-dessous de l’entretien conduit avec Virginie (62, ans, professeure en IME, ex-votante PS) illustre bien les échanges tenus lors des entretiens et la place centrale des enjeux culturels dans l’électorat senior qui vote RN. Suite au fait qu’elle ait révélé son intention de voter RN aux législatives, il lui a été demandé « ce qui lui plaisait le plus dans le Rassemblement national », et voici sa réponse :
« Moi, je suis d’accord avec cette question de base qu’on ne traite pas le problème, c’est la poussière sous le tapis. On nous dit : vous ne devez pas ressentir ça, vous ne devez pas vivre ça, ça n’est pas ça et ça, pour moi, c’est insupportable, c’est injuste. J’ai côtoyé plein de gens dans le Gard, on a vécu des choses, ça remonte à énormément d’années et j’ai toujours des amis qui y vivent et qui vivent encore pire et j’ai vu mon fils sur Toulouse donc je me dis que les problèmes ils existent et on nous dit que non c’est pas comme ça, alors non.
– Quand vous parlez de « problèmes », vous faites référence à quoi ?
– Quand Macron a commencé à tenir un discours en Afrique, je ne sais plus, où il disait qu’il n’y avait pas de culture française, là ça a allumé la lampe, donc ça et le fait que lui à mon avis, son projet c’est de faire la France comme un État européen. Sans que ce soit quelque chose d’identitaire, moi voilà j’aime mon pays, je vais me revendiquer Française puis Européenne, et pas Européenne et éventuellement Française, ça non ».
Le pessimisme social des seniors, un élément structurant du vote RN
Cette prééminence des sujets identitaires prend appui sur un moteur très puissant qui mêle nostalgie nationale (« c’était mieux avant ») et déclinisme national (« ce sera pire demain »). Un double sentiment qualifié également de « pessimisme social »30Antoine Bristielle et Tristan Guerra, « Déclinisme et nostalgie : un cocktail français », Fondation Jean-Jaurès, 21 octobre 2021.. Il est important de préciser que ce pessimisme social est une vision collective et non individuelle du déclin. Dans une étude menée par Cluster1731Les Français sont-ils « déclinistes » ?, Cluster17 pour Le Point, 17-18 novembre 2023., nous avions d’ailleurs perçu le différentiel profond entre pessimisme individuel (« ma situation personnelle va se détériorer dans les mois à venir » autour de 50%) et pessimisme national (« la situation du pays va se détériorer dans les mois à venir » autour de 85%). Si le pessimisme est partagé de façon équivalente dans toutes les classes d’âge et parmi tous les électorats, le sentiment que « c’était mieux avant » progresse avec l’âge. Un effet de cycle de vie finalement assez logique reposant sur plusieurs logiques : tout d’abord en vieillissant, les individus sont davantage sujets à des habitudes et à la reproduction de schémas sociaux qui les amènent à être plus conservateurs qu’ouverts aux changements32Shalom H. Schwartz, « Les valeurs de base de la personne : théorie, mesures et applications », Revue française de sociologie, 47 (4), 2006, pp. 929-968.. Mais ce sentiment ne progresse pas qu’avec l’âge : il est surtout étroitement corrélé avec le fait de partager des attitudes et des valeurs conservatrices.
Ce déclinisme s’inscrit par ailleurs dans le bassin de vie. La géographie devient l’espace dans lequel les stigmatisations identitaires s’incarnent. Celles-ci se tissent dans un récit comparé entre lieu de vie « présent » et lieu de vie « passé ». En témoigne dans les entretiens menés l’utilisation massive de la double négation « ne … plus » comme cette phrase de Claudine qui habite dans les Hauts-de-Seine dans une ville « tranquille » de la proche banlieue, selon ses mots : « on ne peut plus aller dans certains quartiers à Paris » explicitant que les 18e, 19e et 20e arrondissements sont infréquentables à cause de la population qui les habite, sous-entendant très clairement « les immigrés ».
Que cette perception soit biaisée ou non, fantasmée ou réelle, importe peu tant elle est centrale dans le système de valeurs des individus interrogés, illustrant les différentes imbrications « identitaires » du vote RN. Elle illustre en outre cette complexité entre vote RN et présence d’immigrés qui ne repose pas forcément sur « une situation de cohabitation objective » mais davantage sur une vision distanciée d’un territoire sur lequel ils ne vivent pas, entraînant un « effet de halo »33Pascal Perrineau, « Le Front national : un électorat autoritaire », Revue politique et parlementaire, n°918, 1985, pp. 24-31..
Le rôle des déterminants culturels et informationnels, « un continuum de droite » qui profite au RN
Le RN, premier parti des catholiques
La très forte sécularisation qu’a connue notre pays depuis la deuxième moitié du XXe siècle est une des causes majeures du mouvement de « tolérance » et de progressisme culturel à l’œuvre. Ainsi, les questions relatives à ce qu’on appelait jadis les « mœurs » sont devenues très peu clivantes. Que cela soit sur le mariage homosexuel, sur l’avortement, sur les familles recomposées ou monoparentales ou encore sur la place des femmes dans la société, il y a un relatif consensus et ceux qui s’opposent à ces changements sont de plus en plus minoritaires34La lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie, rapport, CNCDH, 2023.. De même, ce mouvement « progressiste » de la société a modifié la nature même du racisme et de l’ethnocentrisme. Celui-ci ne se manifeste plus par une hiérarchisation des races caractérisée par des clichés et des préjugés ethno-racialistes. Bien que ceux-ci persistent dans la société, ils ont tendance à diminuer, comme le montrent les baromètres annuels de la Commission nationale consultative des droits de l’homme35Ibid..
Désormais, nous assistons davantage « en bas », au niveau des citoyens, comme « en haut », au niveau de la stratégie du RN, à une sorte de racisme « culturel », euphémisé ou périphrasé qui se concentre principalement sur le thème vague de « l’immigration » ou de la « lutte contre l’islamisme », des termes relativement abstraits qui remplacent les stigmatisations directes d’autrefois sur des communautés bien ciblées, en particulier les juifs et les maghrébins36Pierre-André Taguieff, « Viii. L’orientation nationaliste : néopopulismes identitaires et souverainistes », La revanche du nationalisme. Néopopulistes et xénophobes à l’assaut de l’Europe, Paris, Presses universitaires de France, 2015, pp. 117-135..
Le philosophe Michaël Foessel a précisément défini ce changement de ton du RN qui répond finalement aux transformations culturelles de la société française et qui explique en partie sa réussite électorale : « C’est un nationalisme de repli. L’ethnodifférentialisme qui valorise les différences culturelles l’a emporté sur le dogme des hiérarchies raciales : il ne s’agit plus d’affirmer la supériorité d’une nation, mais seulement de revendiquer sa légitimité à survivre à la mondialisation ou à l’ »islamisation ». Le RN ne défend plus la supériorité ontologique de la France, mais seulement son droit à maintenir sa singularité dans un monde bouleversé37Nicolas Truong, « Comment la gauche peut-elle combattre l’extrême droite ? Les pistes de deux philosophes pour contrer l’essor des nationalistes », Le Monde, 8 novembre 2024. ».
Ces transformations culturelles n’effacent pas les déterminants du vote RN : celui-ci demeure un vote conservateur et ses électeurs, pour une majorité d’entre eux, ont grandi et se sont politisés dans des sphères culturelles conservatrices, dans « un continuum socio-culturel de droite ». Nous disposons malheureusement d’assez peu de données quantitatives, mais d’après notre sondage mené le jour des élections européennes le 9 juin 202438Non publié par l’institut., 87% des électeurs du RN sont baptisés contre 78% en moyenne et seulement 48% des électeurs de la liste de La France insoumise. Surtout, le RN est arrivé largement en tête parmi les Français baptisés : ils ont été 33% à voter RN, 15% pour le Parti socialiste et 14% pour Ensemble. Si le baptême est probablement un élément moins prédictif des comportements politiques que le degré d’appartenance et de pratique religieuse, il témoigne souvent d’une éducation et d’une transmission culturelle conservatrices, même si la pratique était encore largement répandue au milieu du siècle dernier. Ces données convergent par ailleurs avec le sondage Ifop mené le jour de l’élection européenne témoignant d’un survote RN chez les catholiques : 37% d’entre eux ont voté pour la liste de Jordan Bardella, loin devant celle de Valérie Hayer qui récolte 16% et celle de Raphaël Glucksmann 11%39Le vote des électorats confessionnels aux élections européennes, Ifop pour La Croix, 13 juin 2024.. Dans ce sondage, nous observons un écart assez important entre les catholiques pratiquants réguliers et les autres (pratiquants occasionnels et non pratiquants). Les premiers n’ont été que 18% à voter pour le RN contre 40% chez les seconds. Si la religion catholique n’est donc visiblement plus un frein au vote RN, comme cela a pu être le cas encore récemment, un niveau de pratique élevé semble néanmoins corrélé avec une sous-représentation du vote RN.
Il y a deux manières d’analyser cette « droitisation » du vote catholique : d’une part, le catholicisme est moins déterminant des comportements électoraux du fait de l’amenuisement de sa place dans la sphère publique et dans l’imposition des comportements privés40Giulia Sandri et Nicolas De Decker, « Le vote des catholiques », dans Pascal Delwit et Émilie Van Haute (dir.), Le vote des Belges (Bruxelles – Wallonie, 10 juin 2007), Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2008, pp. 25-37., ce d’autant plus que la pratique recule. D’autre part, les catholiques continuent de se distinguer par un conservatisme supérieur à la moyenne et notamment une aversion prononcée pour l’islam41Nonna Mayer, Guy Michelat et Vincent Tiberj, « Étranger, immigré, musulman : les représentations de “l’autre” dans la société française », Revue française de science politique, 57 (3), 2008, pp. 345-373.. Dès lors, c’est ce double processus, paradoxal en l’apparence (baisse de la place de la religion / aversion progressive pour l’islam), en fonction du degré de catholicisme qui peut expliquer une progression certaine du vote RN chez les catholiques, une fois de plus dans une logique d’affrontement culturel et de sauvegarde d’une identité prétendument mise en péril par l’immigration.
Parallèlement au facteur religieux, un autre élément qui fait partie des déterminants de ce vote de droite « classique » en faveur du RN est la place de l’éducation privée. Sur les treize électeurs seniors suivis en entretiens individuels, six ont été scolarisés à un moment de leur vie dans le privé. Et quatre d’entre eux ont un lien étroit avec l’armée, soit directement dans leur parcours, soit dans celui du père. Plus globalement, leur sociologisation politique s’est effectuée dans un cadre « traditionnel », dans lequel, très souvent, soit on y parlait peu de politique, soit un des deux parents au moins est défini comme étant « de droite » par les individus interrogés.
CNews, un média d’opinion qui verbalise la pensée identitaire
En outre, les entretiens conduits permettent de constater la place prise par la chaîne de télévision CNews comme élément à la fois d’agrégation du nouvel électorat nationaliste et comme facteur de politisation d’un électorat de droite qui semble trouver ici le médium répondant à ses préoccupations, lui fournissant par là même des thèses, des mots, des expressions qui sont assimilés par les auditeurs et retranscrits ensuite dans les entretiens individuels. CNews agit ainsi non pas tant comme un convertisseur d’électeurs mais plutôt comme un « accélérateur de particules ». De la même manière que Fox News aux États-Unis42Jonathan S. Morris, « The Fox News Factor », The Harvard International Journal of Press/Politics, vol. 10, n°3, 2005, pp. 56-79., CNews ne touche pas les électeurs de gauche et très peu les électeurs modérés. Son pouvoir de conversion est donc difficilement interprétable et ne concerne que les individus ayant déjà de fortes dispositions au discours identitaire promu par la chaîne. Par contre, il fournit à l’électorat de droite et d’extrême droite un cadre théorique à la manière de ce que furent les grands médias d’opinion de presse écrite sous la IIIe République. Certains éditorialistes apparaissent dès lors comme des figures d’influence importantes et appréciées, à l’image de Philippe de Villiers :
« Je regarde beaucoup CNews. C’est ce que j’aime le plus regarder. Ils apportent un éclairage différent de la pensée mainstream. Ils ont une équipe de chroniqueurs qui sont haut de gamme. Tout le monde rigolait de Philippe de Villiers il y a vingt ans mais je me régale de son émission du vendredi. Ce type, il a à peu près mon âge, il a beaucoup de recul, quand on passe des vieux extraits, il ne s’est pas trompé. Il a eu le tort d’être en avance » (Lucien, 80 ans, retraité).
Il est également remarquable à quel point le fait de regarder CNews est à la fois normalisé dans les propos des individus interrogés et en même temps concédé comme un acte de « rébellion » à l’égard « du système », « de la gauche », « de la bien-pensance », etc. – vocabulaire régulièrement utilisé par les animateurs et les intervenants de la chaîne du groupe Bolloré dans une mécanique de polarisation affective assez proche finalement de celle utilisée par les partis populistes nationalistes en Europe et aux États-Unis. Un discours qui fait effet chez les seniors de droite, à l’image de Nicolas, 73 ans, qui concède :
« Il m’arrive de regarder la météo, les infos rarement. TF1, je déteste le gars qui présente, donc je regarde la 2 mais bon, c’est la voix de son maître.
– C’est qui le maître ?
– Le maître c’est Macron. Bah oui, beaucoup de nos médias c’est la voix de son maître puisqu’ils touchent des subventions donc les gens ne peuvent pas cracher dans la soupe. Alors il m’arrive de regarder CNews ».
Même constat pour Georges, commerçant à la retraite, ex-électeur LR et membre du cluster des libéraux : « Depuis un an et demi, deux ans, j’écoute les infos sur CNews et CNews, on peut en discuter, mais c’est une chaîne qui a un esprit d’ouverture important sur les faits d’actualité qui ne sont pas relayés ailleurs. Même si on n’adhère pas à tout, il y a des choses qui se passent dans ce pays qui sont insupportables ».
En somme, CNews, comme Éric Zemmour qui était l’animateur « vedette » de la chaîne avant de devenir candidat à la présidentielle, a servi de point de fixation et de passerelle vers le Rassemblement national à un électorat de droite qui, pour des raisons diverses, ne votait pas ou pas tout le temps pour le RN. Ce surgissement d’Éric Zemmour et du réseau médiatique qui a accompagné sa campagne présidentielle a joué d’autant plus le rôle d’accélérateur que l’influence des Républicains a continué de reculer. En 2024, les électeurs d’Éric Zemmour, dont le parti n’a pas su structurer une offre politique de dimension importante après 2022, ont donc logiquement convergé sur les candidatures du Rassemblement national, représentant son plus grand apport de voix par rapport à 2022 (tableau 6).
Marges de progression ou plafond de verre ?
Dans la dernière partie de cette note, il convient de se tourner vers les électeurs qui n’ont pas basculé, notamment chez les seniors. Tout d’abord, une part importante d’entre eux continue de voter Emmanuel Macron, y compris au sein de l’électorat de droite. Il s’agit surtout, comme nous l’avons vu, de retraités aisés, souvent diplômés, disposant d’un patrimoine supérieur à la moyenne et se positionnant de façon plus modérée sur les questions saillantes d’immigration et de sécurité. De la même manière, malgré leur net recul, les Républicains continuent de sur-performer chez les seniors, notamment chez les plus âgés d’entre eux. Si le RN progresse chez les cadres retraités, son score y demeure presque deux fois inférieur au score réalisé chez les anciens employés et ouvriers (tableau 8).
Tableau 8. Répartition du vote RN chez les retraités en fonction de leur ancienne catégorie socioprofessionnelle aux élections présidentielle 2022, européennes 2024, législatives 202443Cluster17.
| Vote RN / profils de retraités | P22 | E24 | L24 |
| Retraités – anciens cadres | 13% | 19% | 22% |
| 50-64 | 12% | 18% | 20% |
| 65-74 | 11% | 20% | 17% |
| 75+ | 15% | 20% | 26% |
| Retraités – anciens employés/ouvriers | 30% | 37% | 43% |
| 50-64 | 37% | 45% | 42% |
| 65-74 | 33% | 39% | 54% |
| 75+ | 21% | 26% | 34% |
Tableau 9. Vote des clusters anti-assistanat et identitaires aux élections législatives 2024 par classe d’âge44Cluster17.
| Cluster | NFP | Ensemble | LR | RN | REC | Autres |
| Les anti-assistanat | 3% | 17% | 14% | 53% | 1% | 13% |
| 18-24 | 8% | 4% | 2% | 77% | 2% | 7% |
| 25-34 | 1% | 5% | 3% | 69% | 0% | 23% |
| 35-49 | 1% | 14% | 8% | 64% | 1% | 12% |
| 50-64 | 2% | 10% | 20% | 51% | 1% | 16% |
| 65-74 | 6% | 21% | 16% | 41% | 2% | 13% |
| 75+ | 3% | 31% | 22% | 38% | 1% | 4% |
| Les identitaires | 1% | 7% | 7% | 75% | 4% | 6% |
| 18-24 | 2% | 13% | 4% | 70% | 5% | 7% |
| 25-34 | 0% | 6% | 6% | 82% | 4% | 1% |
| 35-49 | 2% | 3% | 5% | 81% | 2% | 6% |
| 50-64 | 1% | 4% | 5% | 75% | 5% | 9% |
| 65-74 | 0% | 12% | 9% | 68% | 6% | 5% |
| 75+ | 1% | 4% | 16% | 67% | 5% | 8% |
| Total général P22 | 28% | 21% | 8% | 33% | 1% | 9% |
Par ailleurs, dans le tableau 9 ci-dessus, nous pouvons voir que, dans les deux clusters les plus « à droite » de la segmentation sociopolitique de Cluster17, les anti-assistanat et les identitaires, le RN sous-performe légèrement chez les plus de 65 ans. Alors qu’il obtient le vote de 53% des électeurs anti-assistanat, son score tombe à 41% chez les 65-74 ans et à 38% chez les plus de 75 ans quand, au contraire, il obtient 77% des voix des 18-24 ans de ce cluster. Si la marge est moindre chez les identitaires, elle existe tout de même. Dans ces deux clusters qui constituent l’électorat « naturel » du RN de par leur radicalité sur l’axe sécuritaire et culturel, une sorte de « grey gap » demeure au profit des Républicains et de Reconquête ! chez les identitaires et au profit du bloc présidentiel chez les anti-assistanat. Cela démontre que, si le vote « légitimiste » s’effrite de façon très importante chez les seniors de droite, un mince « cordon sanitaire » demeure.
Deux hypothèses sont à envisager et à creuser pour de futurs travaux. Premièrement, il est possible que ces électeurs, relativement libéraux économiquement, rejettent le programme économique du RN jugé « trop à gauche » par certains. Dans ce cas, cela signifie que, chez une partie des électeurs, même les plus identitaires, le clivage socio-économique demeure saillant. Deuxièmement, il est possible que le stigmate ou la « diabolisation » soit plus importante chez ces électeurs qui ont été contemporains de Jean-Marie Le Pen. Voter pour le RN demeure plus difficile pour ces électeurs que pour les plus jeunes, qui se sont politisés au moment de la reprise en main du parti par Marine Le Pen, dont une partie de la stratégie a consisté à pousser son père au silence et à tenter de gommer le passé antisémite et xénophobe du parti.
La condamnation de Marine Le Pen apparaît à ce titre comme un possible « retour en arrière » pour le Rassemblement national dans sa « normalisation » médiatique. Même si au vu des premières enquêtes d’opinion, son électorat semble la soutenir, une nette majorité de Français considèrent sa condamnation justifiée45Nathan Tacchi, « Sondage exclusif : 61% des Français approuvent la condamnation de Marine Le Pen », Le Point, 2 avril 2025.. Le RN a d’ailleurs semblé hésitant dans les jours qui ont suivi cette décision de justice, oscillant entre une dialectique antisystème radicale et des propos plus mesurés appelant à protéger les juges et à ne pas semer le désordre. C’est un point fondamental dans la mesure où il existe une corrélation entre « dédiabolisation » des électeurs et disponibilité des électeurs à voter pour Marine Le Pen46Antoine Bristielle, « Les conséquences électorales de la dédiabolisation de Marine Le Pen », Fondation Jean-Jaurès, 8 février 2024.. Autrement dit, la diabolisation du RN fonctionne : plus un électeur pense que le RN est un parti dangereux pour la démocratie et/ou xénophobe, moins il y a de chance qu’il vote pour le RN. Cela peut sembler évident, mais ce sera pourtant l’enjeu crucial des deux prochaines années. Si le Rassemblement national assumait dans la durée une stratégie « anti-juges », défiant l’institution judiciaire et tentant de maintenir la candidature de Marine Le Pen quoiqu’il en coûte, cela pourrait ralentir voire affaiblir sa progression dans l’électorat modéré, notamment chez les plus âgés. L’autre inconnue des deux prochaines années réside dans la résurgence ou non d’une offre de droite concurrente issue des Républicains et/ou de la droite « zemmouriste ».
A contrario, en l’absence de concurrents sérieux à droite et si la stratégie du Rassemblement national de « simplification » de son offre politique autour des seuls clivages sécuritaire et culturel persiste, il n’y a pas de raison a priori que son nouvel électorat « gris » lui fasse défaut lors des prochaines échéances.
- 1Clément Guillou, « Le RN à la conquête du vote des seniors, son « plafond en béton armé » », Le Monde, 20 avril 2024.
- 2Bernard Denni, « Le conservatisme des seniors. Une affaire d’âge ? », dans Anne Muxel (dir.), La politique au fil de l’âge, Paris, Presses de Sciences Po, 2011, pp. 113-160.
- 3Bernard Denni, « Comportement politique et préférences électorales des seniors en 2012 », Gérontologie et société, 35 (143), 2012, pp. 39-50.
- 4Vincent Tiberj, Les citoyens qui viennent. Comment le renouvellement générationnel transforme la politique en France, Paris, Presses universitaires de France, 2017.
- 5Bernard Denni, « La fin du vote légitimiste des seniors ? », dans Vincent Tiberj, Kevin Brookes, Amaïa Courty, Anja Durovic, Tristan Haute, Romain Mespoulet, Simon Persico et Max-Valentin Robert (dir.), Citoyens et partis après 2022. Éloignement, fragmentation, Paris, Presses universitaires de France, 2024, pp. 17-38.
- 6Éloi Passot, « Résultats des législatives 2024 : âge, revenus, profession… Qui a voté quoi au premier tour ? », Le Figaro, 1er juillet 2024.
- 7Marc Hooghe et Ruth Dassonneville, « Explaining the Trump Vote: The Effect of Racist Resentment and Anti-Immigrant Sentiments », PS: Political Science & Politics, 51 (3), 2018, pp. 528-534 ; Ronald F. Inglehart, Cultural Evolution: People’s Motivations are Changing, and Reshaping the World, Cambridge, Cambridge University Press, 2018.
- 8Piero Ignazi, « The silent counter-revolution: Hypotheses on the emergence of extreme right-wing parties in Europe », European Journal of Political Research, 22 (1), 1992, pp. 3-34.
- 9Nonna Mayer, Ces Français qui votent FN, Paris, Flammarion, 1999 ; Nonna Mayer, « Les constantes du vote FN », Projet, 354 (5), 2016, pp. 11-14.
- 10Vincent Tiberj, La droitisation française : mythe et réalités, Paris, Presses universitaires de France, 2024.
- 11Éric Bélanger et Bonnie M. Meguid, « Issue salience, issue ownership, and issue-based vote choice », Electoral Studies, vol. 27, n°3, septembre 2008, pp. 477-491.
- 12Sylvain Crépon et Alexandre Dézé, « La progression électorale du FN et ses limites », Hommes & Libertés, n°176, 2016, pp. 2-4.
- 13Vincent Tiberj, « La politique des deux axes : Variables sociologiques, valeurs et votes en France (1988-2007) », Revue française de science politique, vol. 62, 2012, pp. 71-106.
- 14Les clusters français, Cluster17.
- 15Maik Herold, Janine Joachim, Cyrill Otteni et Hans Vorländer, Polarization in Europe: A Comparative Analysis of Ten European Countries, Mercator Forum Migration and Democracy (MIDEM), TU Dresden, 2023.
- 16Cluster17.
- 17Martine Barthélemy et Guy Michelat, « Dimensions de la laïcité dans la France d’aujourd’hui », Revue française de science politique, n°57 (5), 2007, pp. 649-69 ; Nonna Mayer, Guy Michelat et Vincent Tiberj, « Étrangers, immigrés, musulmans : la représentation de l’“autre” dans la société française », La lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie. Rapport 2007, CNCDH, 2008, pp. 104-123.
- 18Cluster17.
- 19Jean Birnbaum, « « Pourquoi les pauvres votent à droite » : la rébellion conservatrice », Le Monde, 31 janvier 2008.
- 20Le positionnement des Français et d’Emmanuel Macron sur un axe gauche-droite, Ifop pour Atlantico, 22 février 2019.
- 21Cluster17.
- 22Didier Fassin et Éric Fassin (dir.), De la question sociale à la question raciale ? Représenter la société française, Paris, La Découverte, 2006.
- 23Florent Gougou, « Les ouvriers et le vote Front national. Les logiques d’un réalignement électoral », dans Sylvain Crépon, Alexandre Dézé et Nonna Mayer (dir.), Les faux-semblants du Front national. Sociologie d’un parti politique, Paris, Presses de Sciences Po, 2015, pp. 323-344.
- 24Jérôme Fourquet et Sylvain Manternach, Comprendre la géographie du vote RN en 2024, Institut Terram, 2024.
- 25Daniel Gaxie, « Le Front national et les classes populaires : une relation ambivalente », dans Sylvain Crépon, Alexandre Dézé et Nonna Mayer (dir.), Les faux-semblants du Front national. Sociologie d’un parti politique, Paris, Presses de Sciences Po, 2015, pp. 375-394.
- 26Félicien Faury, Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l’extrême droite. Paris, Seuil, 2024.
- 27Olivier Galland, « Valeurs et orientations culturelles : le « gender gap » se creuse », Telos, 27 mars 2024.
- 28Cluster17 : sondage mené le 9 juin 2024 sur un échantillon de 1800 individus représentatifs de la population française.
- 29Cluster17 : sondage mené le 9 juin 2024 sur un échantillon de 1800 individus représentatifs de la population française.
- 30Antoine Bristielle et Tristan Guerra, « Déclinisme et nostalgie : un cocktail français », Fondation Jean-Jaurès, 21 octobre 2021.
- 31Les Français sont-ils « déclinistes » ?, Cluster17 pour Le Point, 17-18 novembre 2023.
- 32Shalom H. Schwartz, « Les valeurs de base de la personne : théorie, mesures et applications », Revue française de sociologie, 47 (4), 2006, pp. 929-968.
- 33Pascal Perrineau, « Le Front national : un électorat autoritaire », Revue politique et parlementaire, n°918, 1985, pp. 24-31.
- 34La lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie, rapport, CNCDH, 2023.
- 35Ibid.
- 36Pierre-André Taguieff, « Viii. L’orientation nationaliste : néopopulismes identitaires et souverainistes », La revanche du nationalisme. Néopopulistes et xénophobes à l’assaut de l’Europe, Paris, Presses universitaires de France, 2015, pp. 117-135.
- 37Nicolas Truong, « Comment la gauche peut-elle combattre l’extrême droite ? Les pistes de deux philosophes pour contrer l’essor des nationalistes », Le Monde, 8 novembre 2024.
- 38Non publié par l’institut.
- 39Le vote des électorats confessionnels aux élections européennes, Ifop pour La Croix, 13 juin 2024.
- 40Giulia Sandri et Nicolas De Decker, « Le vote des catholiques », dans Pascal Delwit et Émilie Van Haute (dir.), Le vote des Belges (Bruxelles – Wallonie, 10 juin 2007), Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2008, pp. 25-37.
- 41Nonna Mayer, Guy Michelat et Vincent Tiberj, « Étranger, immigré, musulman : les représentations de “l’autre” dans la société française », Revue française de science politique, 57 (3), 2008, pp. 345-373.
- 42Jonathan S. Morris, « The Fox News Factor », The Harvard International Journal of Press/Politics, vol. 10, n°3, 2005, pp. 56-79.
- 43Cluster17.
- 44Cluster17.
- 45Nathan Tacchi, « Sondage exclusif : 61% des Français approuvent la condamnation de Marine Le Pen », Le Point, 2 avril 2025.
- 46Antoine Bristielle, « Les conséquences électorales de la dédiabolisation de Marine Le Pen », Fondation Jean-Jaurès, 8 février 2024.