La dynamique favorable que connaît l’extrême droite en Europe et partout ailleurs dans le monde remet fondamentalement en cause le droit international et le multilatéralisme au profit d’un nationalisme « botté » et du rapport de force comme doctrine et pratique en termes de politique étrangère. Claudia Cerda Videla, anthropologue à l’Université du Chili, et Pierre Lebret, politologue et spécialiste de l’Amérique latine, rappellent utilement la nature du multilatéralisme et son impérieuse nécessité face à des enjeux internationaux considérables.
Dans un monde de plus en plus fracturé, où les crispations identitaires, les replis nationalistes et la méfiance généralisée semblent dicter l’agenda international, il est urgent de réaffirmer la valeur du multilatéralisme. Ce dernier, souvent perçu comme un dispositif technocratique ou inefficace, demeure pourtant un pilier indispensable pour relever les défis transnationaux de notre époque – du changement climatique à la paix mondiale, en passant par la justice sociale.
Mais pourquoi le multilatéralisme suscite-t-il autant de scepticisme aujourd’hui ? Une réponse possible tient dans la montée des peurs contemporaines : peur de l’Autre, peur de la perte de souveraineté, peur du déclassement économique ou culturel. Ces peurs, bien que réelles dans leur perception, trouvent souvent leurs racines non dans les faits, mais dans l’incertitude face à un monde en mutation accélérée.
Les peurs comme construction sociale et levier politique
L’anthropologue Claude Lévi-Strauss nous rappelle que les sociétés humaines se construisent toujours dans une dialectique entre l’ordre et le chaos, l’identitaire et l’universel. Dans Race et Histoire1Claude Lévi-Strauss, Race et Histoire, Paris, Unesco, 1952., il défendait déjà l’idée que la diversité culturelle n’est pas une menace, mais une richesse. Il critiquait fermement l’ethnocentrisme, c’est-à-dire la tentation de juger les autres cultures à l’aune de la sienne.
De même, des sociologues contemporains comme Zygmunt Bauman, avec sa notion de « modernité liquide2Zygmunt Bauman, Liquid Modernity, Cambridge, Polity Press, 2000. », soulignent que l’insécurité généralisée produit des réflexes de repli. Face à l’instabilité perçue, les sociétés cherchent des repères simples, immédiats, souvent au détriment de la coopération globale.
C’est dans ce climat que certaines forces politiques, notamment l’extrême droite, prospèrent en attisant et en instrumentalisant ces peurs. Le récit de la menace – migratoire, sécuritaire, identitaire – devient un ressort électoral puissant. Certains médias amplifient ces discours, en sélectionnant et en dramatisant les faits de manière à nourrir un sentiment d’urgence et de danger permanent. Cette construction anxiogène du réel contribue à disqualifier les logiques de coopération, à fragiliser les institutions internationales et à faire du repli sur soi une posture présentée comme protectrice.
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Abonnez-vousLe multilatéralisme : un acte de foi dans le lien humain
Et pourtant, refuser le multilatéralisme, c’est refuser de penser l’avenir dans sa complexité. C’est ignorer que les interdépendances entre les peuples sont aujourd’hui irréversibles. L’anthropologue Marcel Mauss, dans son Essai sur le don3Marcel Mauss, « Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques », L’année sociologique, n°1923-1924, 1925., montrait que l’échange – matériel, culturel, symbolique – est au fondement même du lien social. Le multilatéralisme repose sur cette logique : donner, recevoir, rendre. Il est l’expression moderne de ce pacte ancien entre les communautés humaines.
Croire au multilatéralisme, ce n’est pas nier les conflits ou les intérêts divergents, c’est refuser de les résoudre par la domination ou la violence. C’est croire qu’un monde plus juste ne se construit ni dans l’isolement ni dans la confrontation, mais dans le dialogue, la négociation, l’empathie active. En cela, le multilatéralisme est profondément politique, au sens noble du terme : il suppose un pari sur la rationalité des acteurs, sur leur capacité à imaginer ensemble des solutions communes.
Un appel à la responsabilité collective
Aujourd’hui, les crises sont mondiales : climatiques, sanitaires, migratoires, numériques. Aucune nation, aussi puissante soit-elle, ne peut les affronter seule. Défendre le multilatéralisme, c’est donc défendre une éthique de la responsabilité. Cela exige de dépasser la peur pour embrasser une vision du monde fondée sur l’interdépendance, la solidarité et la dignité partagée.
Il ne s’agit pas d’un idéalisme naïf, mais d’un pragmatisme lucide : le monde de demain sera multilatéral, ou il sera le théâtre d’une succession de crises incontrôlables. À nous de faire le choix de la coopération, de réinventer les institutions internationales, de leur redonner du souffle démocratique et du sens.
Les peurs contemporaines ne doivent pas être niées, mais comprises et dépassées. Elles ne doivent pas nous paralyser, mais nous inciter à repenser notre lien aux autres. En cela, le multilatéralisme est plus qu’une méthode : c’est une vision du monde, un projet de société fondé sur la confiance, le respect et la responsabilité mutuelle. Comme l’écrivait Lévi-Strauss, « l’humanité s’installe dans la diversité ». À nous de faire de cette diversité une force.
- 1Claude Lévi-Strauss, Race et Histoire, Paris, Unesco, 1952.
- 2Zygmunt Bauman, Liquid Modernity, Cambridge, Polity Press, 2000.
- 3Marcel Mauss, « Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques », L’année sociologique, n°1923-1924, 1925.