Roumanie : victoire du candidat démocrate, Nicușor Dan, et surprise de la participation

Alors que le candidat d’extrême droite s’est imposé de justesse en Pologne au second tour de l’élection présidentielle, Alexandre Riou, historien et directeur de l’Observatoire de l’Europe médiane et orientale de la Fondation, analyse les résultats et les circonstances de l’échec électoral du candidat nationaliste en Roumanie, pourtant nettement en tête à l’issue du premier tour.

Lors du second tour de l’élection présidentielle roumaine qui s’est tenue le week-end du 18 mai dernier, le candidat démocrate et pro-européen, Nicușor Dan, l’a emporté avec une avance assez notable sur le nationaliste George Simion, jusqu’alors favori dans les sondages. C’est donc avec un score de 53,60% qu’il est devenu président de la Roumanie, là où les différents sondages publiés le plaçaient battu, comme nous l’évoquions dans notre précédente note d’analyse sur le premier tour de cette élection présidentielle roumaine dominée par une forte incertitude.

En effet, si quelques calculs rapides réalisés sur les potentialités de report – sans intérêt immense en ce sens que la stricte arithmétique politique n’est guère suffisante pour anticiper des mouvements de fond – donnaient une réserve de voix beaucoup plus faible pour George Simion, son avance était trop importante pour que cela suffise au candidat progressiste. Rappelons en effet que le score du candidat nationaliste était de 40,96% quand celui du maire de Bucarest n’était que de 20,99%, soit presque moitié moins à l’issue du premier tour. Un véritable fossé. En outre, en le rapportant aux județe1Équivalent des départements français., il n’arrivait en tête que dans un seul d’entre eux, celui de Cluj, ainsi qu’à Bucarest, la capitale. Crin Antonescu, candidat de la coalition des partis traditionnels, arrivait en tête dans 5 d’entre eux et, enfin, George Simion dans le reste des territoires du pays, soit 35 județe des 41 qui composent la Roumanie. C’est donc dans une participation en forte hausse – et qui a même atteint un niveau historique – que réside l’une des explications de cette remontée spectaculaire.

Le second tour du scrutin a effectivement enregistré une participation totale de 64,72%. À titre de comparaison, lors du second tour de l’élection présidentielle de 2014 qui avait vu Klaus Iohannis l’emporter pour son premier mandat, la participation était de 64,11%. En 2019, où il l’avait emporté pour son second mandat, elle était descendue à 55,07%.

Graphique 12Données issues du site Istoric retraçant les résultats détaillés des différents scrutins en Roumanie depuis 1992. Ce site est animé par un collectif d’universitaires roumains en sciences humaines et sociales.

Un autre élément qu’il convient de mettre en avant est la hausse spectaculaire du nombre de votants entre les deux tours, augmentant de plus de 10%, soit ce que les instituts de sondage annonçaient – un taux indispensable pour permettre au candidat démocrate d’espérer l’emporter.

Graphique 23Données issues du site officiel Prezenta, consulté pour les données de 2024 ainsi que pour celles des deux tours de 2025.

En parallèle de cette hausse importante de la participation, correspondant à plus de deux millions de votants supplémentaires par rapport au premier tour, un autre élément que nous souhaitions mettre en avant, à la lecture et à l’analyse des statistiques officielles des services roumains, est ce différentiel de hausse entre populations urbaines et rurales. En effet, dans une note précédente, nous illustrions combien les grands centres urbains du pays avaient placé le candidat démocrate en tête et nous voudrons, ici, effectuer une comparaison entre les premier et second tours de l’élection pour voir tout d’abord la hausse de participation en fonction des électorats ruraux et urbains.

Graphique 34Données issues du site officiel Prezenta.

L’on voit dans ce graphique que le vote urbain, d’emblée plus important, enregistre une hausse plus élevée que celle du vote rural. En effet, ce sont plus d’un million et demi d’électeurs, issus des zones dites urbaines, supplémentaires qui se sont déplacés à l’occasion de ce second tour, là où, dans les zones rurales, cette hausse ne dépasse que légèrement le demi-million. C’est un rapport de hausse de près de un pour trois, ce qui n’est pas sans effet lorsque l’on croise ce vote à celui des villes dont nous parlions dans nos dernières études sur le sujet.

Ceci nous est confirmé par ailleurs dans le tableau suivant, qui donne les résultats du second tour de l’élection dans les grandes villes.

Graphique 45Données issues du site officiel Prezenta.

En effet, nous voyons on ne peut plus clairement que le maire de Bucarest domine très largement son concurrent dans l’ensemble des grandes villes, y compris à Constanța, sur les bords de la mer Noire, où il était pourtant arrivé deuxième derrière le candidat d’extrême droite lors du premier tour.

De même, dans la capitale, Bucarest, Nicușor Dan dominait déjà lors du premier tour, dans 5 des 6 secteurs que compte la cité.

Graphique 56Données issues du site officiel Prezenta.

Sans grande surprise, Nicușor Dan domine à nouveau largement ce scrutin dans la commune dont il était jusqu’alors édile, y compris dans le secteur 5 où il atteint quasiment les 60%. C’est le signe d’un bon report des voix en sa faveur, conjugué à une hausse de près de 26 000 électeurs en comparaison du tour précédent dans ce secteur.

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Les raisons en elle-mêmes de la mobilisation peuvent s’analyser de plusieurs façons. D’abord, un « sursaut populaire » contre l’extrême droite, avec la crainte crédible de voir l’emporter un candidat nationaliste et eurosceptique qui a su mobiliser et fédérer – temporairement – un pays alors divisé face au risque que cela comportait et au symbole que cela aurait représenté pour l’Union européenne et le monde. Ensuite, une campagne assez illisible du candidat George Simion qui, dans la position dominante qu’il assurait alors, n’a pas tenté de jouer l’adoucissement, ou l’apaisement. Au contraire, il s’est enferré dans une rhétorique étrange, selon laquelle le peuple souhaitait la victoire de Călin Georgescu et donc qu’il le nommerait Premier ministre, tout en évoquant la possibilité d’un référendum pour lui céder la place en tant que président de la Roumanie. Si l’idée était tout d’abord inconstitutionnelle, il n’est pas certain que, à quelques jours d’un second tour d’une élection présidentielle, elle ait été la plus porteuse électoralement parlant. Par ailleurs, sa proposition de fournir des logements à 35 000 euros – démagogique et largement moquée, y compris par l’opinion – n’a pas non plus été de nature à asseoir une potentielle stature présidentielle. En outre, à l’occasion d’une tournée électorale auprès de la diaspora roumaine en Europe, George Simion a été invité sur le plateau de la chaîne CNews pour un entretien-débat7Émission 100% Politique du jeudi 15 mai 2025. qui s’avéra très houleux. En effet, il y critiqua la France et son président, Emmanuel Macron, en qualifiant le pays de « dictature » et en établissant un parallèle avec la République islamique d’Iran. Par ailleurs, au cours de cette interview, il y déclara : « En France, vous avez perdu le lien avec Dieu, avec les ancêtres […] vous ne savez plus qui vous êtes ». Une illustration criante de ce fond idéologique d’un peuple enraciné dans la terre et la spiritualité qu’il défend, rejoignant dans une certaine mesure celui de Călin Georgescu.

Un autre élément qu’il convient de mettre en avant dans l’analyse est celui du rôle joué par la minorité magyare dans le vote. En effet, peut-être plus que toutes les autres minorités, les Hongrois de Roumanie ont massivement voté en faveur du candidat démocrate. À ce sujet, rappelons que la Roumanie comporte une forte minorité magyare – près de 6%8Il s’agit de la première minorité et du deuxième groupe ethnique du pays après les Roumains. de la population du pays – qui est elle-même majoritaire dans certaines régions du pays. Ce n’est pas un vote anodin lorsque l’on sait à quel point George Simion tenait des propos brutaux à l’égard de cette minorité, qui aurait été directement menacée par une arrivée au pouvoir du nationaliste. Par ailleurs, il est intéressant de noter que, pour ce second tour, le Premier ministre hongrois Viktor Orbán appela à soutenir le candidat « souverainiste ». Lorsque l’on connaît l’histoire de la minorité magyare du pays et les tensions récurrentes autour de sujets clés comme l’école ou l’usage de la langue, il est intéressant de signaler que le nationaliste hongrois, toujours prompt à se faire le chantre de la défense des Hongrois, soutient un candidat qui leur est hostile.

L’après-midi même du vote, George Simion publia un étrange message sur son compte Facebook personnel dénonçant des fraudes à l’œuvre dans le processus électoral – notamment autour de personnes décédées – et appela à ce que les personnes pensant avoir des proches concernés contactent ses équipes pour leur fournir les informations confidentielles desdites personnes avant de supprimer ce message peu de temps après. À l’annonce des résultats, alors que les différentes agences du pays donnaient Nicușor Dan vainqueur du scrutin, George Simion a revendiqué sa victoire. C’était d’ailleurs l’une des hypothèses « redoutée », celle d’une tentative de déstabilisation du scrutin en ce sens que le candidat d’extrême droite n’a jamais caché son admiration pour la figure de Donald Trump et n’a pas hésité pas à plagier son style et certains de ses slogans et discours. Finalement, les rues de la capitale furent envahies par des militants pro-européens et démocrates qui défilèrent pacifiquement pour fêter la victoire.

Peu de temps après la concession de sa défaite, il se rétracta et refusa finalement d’admettre que son rival l’avait emporté, créant des remous jusque dans son propre camp et parmi ses soutiens. Tout en dénonçant des ingérences étrangères, il déposa un recours auprès de la Cour constitutionnelle de Roumanie afin de demander une invalidation du scrutin, ce que la Cour rejeta à l’unanimité de ses membres le 22 mai dernier, estimant « la demande comme infondée ».

Pour autant, si le candidat démocrate l’a emporté de manière indiscutable, avec une avance suffisamment forte pour ne pas donner prise à des allégations de fraudes et pour lui assurer une assise populaire importante en début de mandat, cette élection n’a en rien réglé les problèmes structurels qui ont mené à cette situation. L’extrême droite roumaine a par deux fois été aux portes du pouvoir en l’espace de quelques mois et les partis politiques traditionnels que nous évoquions dans nos notes précédentes sur le sujet ont été quant à eux balayés. Lorsque l’on regarde la carte de la Roumanie à l’échelle des județe et à l’intérieur de ceux-ci, l’on voit combien la pénétration du vote en faveur de George Simion est forte et témoigne d’une bascule qu’il conviendrait d’analyser plus en détail.

En outre, si la victoire de Nicușor Dan est une bonne nouvelle pour l’Union européenne à double titre – d’une part en termes symboliques car ce pays, parmi les plus europhiles de l’Union, a rejoint l’espace Schengen au 1er janvier dernier et, d’autre part, car il occupe une position stratégique face à la Russie sur le flanc oriental de l’Union européenne –, elle ne doit cependant pas éluder les difficultés à venir. En effet, la formation d’un gouvernement à la suite de la démission du Premier ministre membre du PSD9Parti social-démocrate. Ion-Marcel Ciolacu est un premier défi, compliqué encore par le fait qu’AUR10Alliance pour l’unité des Roumains (extrême droite). ait refusé de prendre part à la concertation transpartisane qu’a mis en place le nouveau président de la Roumanie. Ce défi de la stabilité pourrait prendre fin dans quelques jours, à en croire les dernières déclarations du président Dan depuis Chisinau, et, si l’ancien président par intérim et actuel président du Sénat, Ilie Bolojan, fait office d’option sérieuse, rien n’est encore acté. D’autant plus que les discussions entre les partis et le pouvoir autour de mesures destinées à réduire le déficit budgétaire semblent patiner.

Enfin, les attentes seront grandes et les marges de manœuvre étroites pour faire en sorte de répondre aux défis structurels expliquant la montée inexorable de l’extrême droite dans un pays dont nous aurions pu penser jusqu’à il y a peu qu’il en était préservé, du moins dans les proportions que l’on observe dans d’autres territoires de l’Union européenne.

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    Équivalent des départements français.
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    Données issues du site Istoric retraçant les résultats détaillés des différents scrutins en Roumanie depuis 1992. Ce site est animé par un collectif d’universitaires roumains en sciences humaines et sociales.
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    Données issues du site officiel Prezenta, consulté pour les données de 2024 ainsi que pour celles des deux tours de 2025.
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    Données issues du site officiel Prezenta.
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    Émission 100% Politique du jeudi 15 mai 2025.
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    Il s’agit de la première minorité et du deuxième groupe ethnique du pays après les Roumains.
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    Parti social-démocrate.
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    Alliance pour l’unité des Roumains (extrême droite).

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