L’État doit-il s’intéresser à nos ventres ? Pour une puissance publique démocratique et féministe

Alors que la chute de la natalité et les enjeux démographiques ont pris place dans le débat public, Émilie Agnoux, directrice de l’Observatoire de l’action et la puissance publiques de la Fondation, interroge le rôle de l’État dans la construction et l’élaboration de l’action publique. Celle-ci devrait être, selon l’autrice, guidée par des principes de neutralité, d’éthique, de représentation démocratique et de reconnaissance.

Alors que nous savons désormais que les effets des politiques publiques natalistes ou familiales sont limités pour infléchir la natalité, comment interpréter l’insistance unanime à vouloir renforcer et accélérer l’intervention publique pour enrayer la baisse démographique ? Cette contribution part de cet étonnement.  

Lorsque le président de la République emploie l’expression de « réarmement démographique » pour évoquer la baisse de la natalité en France, nous aurions tort de n’y voir qu’une simple maladresse, tant elle est révélatrice d’une approche problématique largement répandue d’un sujet à la fois politique et intime. 

La question démographique fait rejaillir le rapport ambivalent que les Françaises et les Français entretiennent à l’égard de la puissance publique, mais aussi les impensés, les biais et les présupposés, notamment sexistes et infantistes, qui sous-tendent la mise à l’agenda des politiques publiques, et définissent les solutions collectives qui y sont apportées.  

L’action publique exerce une influence complexe, subtile et parfois contradictoire sur les comportements humains. En tant qu’entité administrative comme en tant qu’entité politique, l’État n’est pas intrinsèquement et spontanément animé d’intentions bienveillantes et égalitaires, y compris en régime démocratique. Ce dernier ne manque pas de produire des injonctions « douces », dont la contrainte repose essentiellement sur les femmes, mais aussi de reproduire des modèles familiaux et des normes de genre à travers ses cadres d’action.  

L’ambivalence et la subtilité du double rapport aux parentalités et aux institutions sont aujourd’hui évacués au profit d’un solutionnisme d’action publique, qui renforce la bureaucratie nataliste.  

L’instrumentalisation des femmes, et des enfants, à travers des politiques familiales ou des politiques de natalité, y compris lorsqu’elles sont revendiquées par des progressistes, constitue une problématique éthique et politique.   

La démographie, la natalité, la maternité et la parentalité ne sont pas victimes d’une inaction ou d’une impuissance publiques. En démocratie, il faudrait plutôt se réjouir de l’impuissance publique à incliner fortement nos choix les plus intimes, et s’interroger lorsque l’action publique se met au service d’un objectif, explicitement ou implicitement, nataliste. 

Nous croyons avoir tout dit sur ces sujets. Il manque pourtant l’essentiel : oser penser l’architecture mentale de l’État pour définir les conditions démocratiques d’une intervention publique véritablement neutre quant aux choix de vie, notamment parentaux, des individus. 

La préoccupation démographique actuelle devrait ainsi nous inciter à repenser en profondeur une puissance publique émancipatrice, attentionnée, accueillante et féministe. Cette note propose ainsi d’élaborer une doctrine reposant sur quatre piliers : 

  • l’émergence d’une parole publique délestée de toute injonction morale ;
  • la reconnaissance de la contribution sociale des femmes et la refondation de notre État social ;
  • la fixation de limites éthiques et politiques dans l’intervention publique ;
  • la représentation démocratique de tous les intérêts au cœur des institutions publiques.

Cette contribution au nécessaire débat que nous devons avoir est celle d’une haute fonctionnaire territoriale qui pratique et analyse depuis une dizaine d’années l’action publique. Elle est aussi celle d’une femme, engagée dans un parcours d’accompagnement médical à la procréation. Ce positionnement situé permet d’aborder ce sujet sensible à travers une double entrée qui traverse chaque individu, celle du vécu, expérientiel, et celle de l’analyse, rationnelle. 

Il ne s’agit bien sûr pas seulement d’un sujet qui affecte les femmes, mais aussi les hommes, tant des injonctions en miroir pèsent tout autant sur les rôles sociaux attendus d’eux et sur leur projection parentale. 

La réflexion ici proposée pose un enjeu clair pour les mois et les années à venir : la liberté des femmes à disposer de leur corps doit s’étendre aux rapports que nous entretenons avec les institutions et être garantie par de véritables contre-pouvoirs impliquant aussi bien les femmes que les jeunes. 

Changer le narratif public et répartir autrement la contribution sociale 

La natalité redevient aujourd’hui à la fois un problème public et un objectif en soi. Tout en prétendant libérer ou aider les parents, notamment les femmes, certains discours produisent des injonctions « douces », qui déplacent insidieusement le sujet sur le terrain de la morale et de la responsabilité individuelle.  

Réorienter le débat public 

Le débat public actuel biaise la perception du sujet et oriente mal l’action publique. Il est possible de distinguer au moins cinq biais dans le cadrage narratif du sujet, qui pose problème pour traiter sereinement d’une problématique complexe de long terme.

La mécanique de l’urgence stérilise la réflexion et la prise de recul. Elle est d’autant plus étonnante que la baisse de la natalité est un phénomène mondial de long terme, l’accélération récente ne faisant qu’acter des évolutions structurelles antérieures. La mobilisation quasi exclusive de l’indice conjoncturel de fécondité au détriment d’autres indicateurs, comme celui de la descendance finale (qui tient compte du décalage de l’âge des projets parentaux), participe de cette pression démographique. 

Le récit du déclin alimente la peur et disqualifie les narratifs discordants. Les termes pour qualifier la situation sont éclairants : « crise », « déclin », « hiver », « choc » démographiques, « dénatalité »… La transition démographique a pourtant été longtemps associée à la modernité démocratique et à la progression des droits des femmes. La situation actuelle pourrait aussi être interprétée comme le signe de l’émancipation féminine et d’une moindre injonction à la maternité. 

L’invisibilisation et la culpabilisation des femmes aggravent la situation. L’emploi de termes techniques empruntés à la démographie occulte bien souvent l’aspect principal : le fait que ce sont les femmes qui portent les enfants et en assument encore majoritairement les conséquences. L’indicateur de « désir » d’enfants mobilisé par certains experts interroge à son tour. Présenté comme spontané, il est pourtant façonné par des mécanismes socio-culturels et peut être en décalage avec la volonté réelle de s’engager dans un projet parental : il y a toujours une différence entre ce que l’on déclare vouloir faire, qui reflète en grande partie des normes sociales intériorisées, et ce que l’on est prêt à faire réellement. Le langage martial du « réarmement démographique » définit quant à lui une ligne de démarcation entre les bonnes et les mauvaises citoyennes, les bonnes et les mauvaises patriotes. 

L’empêchement devient l’élément de justification central de l’intervention publique. Les conditions matérielles, financières ou environnementales (logement, modes de garde, coût de la vie…) peuvent constituer un frein à des projets parentaux, mais la centralité du cadrage de l’empêchement évacue toute autre hypothèse et sert à justifier une intervention publique toujours plus poussée. La parentalité s’inscrit dès lors de plus en plus dans un process administratif renforcé, prescrit par les autorités (communication publique, courrier, dispositifs, parcours balisés…). Le cadrage ne vise pas à savoir si ces politiques sont souhaitables ou désirables, mais si elles fonctionnent et sont efficaces. Des effets limités sur la natalité ont pourtant été démontrés1Césarine Boinet et Constance Desaunettes, « Baisse de la natalité : adapter les politiques familiales sans normer les choix », Haut Commissariat à la stratégie et au plan, mai 2026..

La mécanique rhétorique sert en réalité de grande diversion, détournant l’attention du sujet principal : celui des inégalités socio-économiques. La dénatalité est généralement présentée avant tout comme un problème de main-d’œuvre et de financement du modèle social, dévoilant à quel point la démographie est abordée comme un sujet d’intendance dans nos sociétés. Dans cette approche, les enfants ne seraient pas voulus ou désirables en soi, mais ils seraient avant tout utiles pour la richesse économique qu’ils produiront. 

Dans cette veine, les dispositifs de puissance publique se voient fixer pour objectifs d’une part de favoriser et d’accélérer le retour au travail des mères après la naissance, et d’autre part de faciliter la conciliation entre la vie privée et la vie professionnelle des parents. Tout se passe comme si on s’en remettait à l’État pour ne pas questionner les inégalités structurelles femmes-hommes, la place du temps productif, la responsabilité des entreprises, les pratiques écocides qui obstruent la santé et l’avenir, les injonctions décuplées à la performance dans toutes les sphères de la vie sociale. 

Bien souvent, ce cadrage coexiste avec l’idée que faute d’avoir davantage de main-d’œuvre, il faudrait travailler plus et être plus productifs, soit précisément le contraire de ce qui permettrait de libérer du temps qualitatif pour l’exercice des parentalités et l’épanouissement personnel de chacune et chacun. 

Il nous faut donc prendre le problème à la racine : garantir un débat pluraliste sur la question démographique, faisant place à une diversité de points de vue et de disciplines mobilisées. Pour cela, nous pouvons recourir notamment aux sciences sociales pour mieux cerner les phénomènes, comprendre les effets des politiques publiques sur les comportements humains, et ainsi respecter véritablement les choix de chacune et de chacun sans chercher à les orienter. 

Reconnaître la contribution des femmes à notre modèle social et desserrer l’étau démographique

Le cadrage narratif apparaît d’autant plus problématique qu’il intervient au cœur d’une société qui reproduit massivement des inégalités de genre, et que la puissance publique est elle-même prisonnière de ces mécanismes de reproduction. 

Les bénéfices du travail reproductif, parental, domestique, économique et social des femmes restent largement sous-estimés. Ce travail apparaît au demeurant comme un supplétif à l’intervention publique. 

En 2023, avec le Sens du service public et la Fondation Jean Jaurès, nous avions mis en avant un impensé de l’action publique : les femmes sont les principales usagères, mais aussi les principales variables d’ajustement des services publics2Émilie Agnoux et Émilie Nicot, Accéder aux services publics en milieu rural : les femmes en première ligne ?, Fondation Jean-Jaurès, juin 2023..

Emmener les enfants à l’école, aux activités culturelles et sportives, aux rendez-vous médicaux, attendre, ou venir les chercher, organiser les rendez-vous administratifs, attendre, y participer, en assurer la charge administrative et mentale… Autant de rituels largement dépendants du genre, même si des évolutions positives se sont produites pour mieux partager ces responsabilités. 

Les autorités ne considèrent pas ces incidences lorsqu’elles prennent des décisions qui touchent aux infrastructures de notre vie collective. C’est par exemple le cas pour les décisions de fermeture de services publics, comme les écoles, ou encore les maternités. L’attrition ou la dégradation des services publics touchent en premier lieu les femmes. La situation des services de protection maternelle et infantile (PMI) et de l’aide sociale à l’enfance (ASE) nous éclaire aussi sur les priorités politiques et l’incohérence de nos arbitrages collectifs, en délaissant des dispositifs d’accompagnement dignes de vies humaines. 

L’État social repose largement sur les femmes, et il leur bénéficie moins. La place prise par l’indicateur démographique dans l’action publique est telle qu’elle contribue à alimenter l’obsession nataliste. D’une part, notre État-providence ne tient que par l’apport de nouveaux cotisants et de contribuables pour financer notre modèle social. Notre système et le débat public qui se met en place ont ainsi pour principal objectif à l’heure actuelle de fabriquer des cotisants. D’autre part, le niveau de service, l’implantation géographique des services publics et des administrations restent principalement dépendants de la variable populationnelle. Dans les territoires de faible densité, les conséquences sont démultipliées, avec des risques d’amoindrissement des services plus aggravés, et donc un report de charges sur les femmes plus important. 

Paradoxalement, notre État social, qui repose sur le travail procréatif des femmes, leur reconnaît moins de droits. D’après l’Observatoire de l’émancipation économique des femmes, le système d’assurance retraite amplifie les inégalités femmes-hommes3Melissa-Asli Petit et Elsa Foucraut, « Le coût d’être retraitée », Fondation des femmes, 22 octobre 2025.. Les hommes perçoivent des pensions de retraite en moyenne 62% supérieures à celles des femmes. Ces dernières partent en moyenne huit mois plus tard à la retraite et près de 75% des retraités modestes (ceux percevant moins de 1000 euros par mois) sont des femmes. Les politiques de santé tendent également à moins bien prendre en charge les problématiques de santé spécifiques aux femmes, comme l’ont démontré par exemple les sujets de l’endométriose ou de l’infarctus du myocarde. Un récent rapport de la Fondation Jean-Jaurès indiquait par ailleurs que plus d’une femme sur trois ne bénéficie pas d’un suivi gynécologique régulier4Joy Raynaud et al., Cartes de France 2026 de l’accès aux soins. Soignants et patients face aux inégalités territoriales, Fondation Jean-Jaurès, 19 mai 2026..

Pour réduire cette pression insidieuse et contre-productive, il convient donc de repenser notre système social dans ses modes de financement et dans la répartition de ses bénéfices. C’est à l’État de changer, pas aux Françaises de porter cette charge. Des propositions existent. Elles devront être au cœur de la campagne présidentielle de 2027 : mobilisation de la fiscalité, augmentation des cotisations sociales, nouvelle répartition des temps sociaux, mobilisation des seniors… Les perspectives en matière d’intelligence artificielle, et les destructions d’emplois qui en découleront, alors même que notre modèle repose largement sur le travail, renforcent également l’idée de la nécessité d’une plus forte contribution du capital, des hauts patrimoines et de l’épargne non mobilisée. 

Si le sujet du financement n’est pas réglé rapidement, il risque non seulement de renforcer la pression sur les femmes, mais aussi, du fait des arbitrages budgétaires auxquels nous serions contraints, de reporter la charge financière sur les particuliers, en renforçant les logiques de privatisation (retraites par capitalisation, crèches privées…). Les deux mécanismes se révèleront individuellement plus coûteux, avec le risque que les femmes soient davantage pénalisées du fait des coûts induits et de leur plus forte fragilité économique.  

Notre État ignore de fait des évolutions sociétales massives. Le sujet des familles monoparentales (un quart des familles, plus de quatre millions d’enfants) révèle le décalage entre l’émergence d’un phénomène social et sa prise en charge publique, mais aussi les modèles familiaux incorporés par les institutions. Plus d’une femme sur trois fera l’expérience de la monoparentalité au cours de sa vie5Elsa Foucraut et Lucile Quillet, « Le coût de la monoparentalité pour les femmes », Fondation des femmes, 27 mai 2026.. Plus de huit familles monoparentales sur dix sont des mamans solos. Nos organisations publiques ont du mal à reconnaître la diversité des situations et à les rendre légitimes. En atteste également par exemple le temps pris pour permettre l’ouverture de l’accompagnement médical à la procréation aux femmes seules et aux couples de femmes à travers la loi de bioéthique du 2 août 2021.

Proposition : créer un service public des parentalités, incluant la politique des 1000 premiers jours, et implanter une Maison des parents6Émilie Agnoux, Émilie Nicot et Pierre Stecker, Mamans solos : pour des politiques enfin à la hauteur des réalités, Fondation Jean-Jaurès, 22 juin 2026. dans chaque territoire de vie pour mobiliser de manière cohérente et adaptée l’ensemble des dispositifs publics de soutien et d’accompagnement des parents, et impliquant dans l’exercice des parentalités l’ensemble des adultes référents, en particulier les pères7En dehors des situations de violences conjugales et intrafamiliales..

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L’intime est-il une affaire d’État ? Fixer des limites éthiques et politiques à l’intervention publique 

La parentalité, la grossesse et la maternité sont des sujets parmi les plus intimes. Elles touchent au corps de la femme, à ce qu’elle pense, aux questionnements, aux émotions, aux attentes, aux craintes que suscite la projection vers ces différentes expériences à la fois personnelles, culturelles et sociales. 

L’État est-il donc dans son rôle quand il veut nous inciter à faire des bébés et quand, ce faisant, il s’intéresse inévitablement à nos ventres, à nos pensées, à nos ressentis ? Ne devrions-nous pas commencer par réfléchir et débattre du souhaitable, avant de présenter ce qui est possible et efficace ? 

Il n’y a pas que l’intervention de l’État en régimes autoritaires qui pose question, a fortiori quand tout le monde pointe actuellement la crise démocratique et les risques qui pèsent sur l’État de droit en France. À partir du moment où nous évoluons au sein d’une démocratie imparfaite, incomplète, voire menacée, la question n’a rien de périphérique. Elle devient au contraire centrale. 

Interroger la juste place des acteurs publics 

« Le privé est politique ». Grâce à cette revendication des féministes, de nombreux sujets qui échappaient autrefois à l’action publique et à la responsabilité politique ont pu être pris en charge collectivement, à l’image des droits reproductifs, des inégalités économiques au sein du couple ou des violences sexistes et sexuelles. 

De fait, cette intervention publique dans la sphère privée a accompagné et soutenu la démocratisation de la famille et l’émancipation des femmes et des enfants. Cette préoccupation politique est justifiée par les dominations et les injustices structurelles, de nature sociale, qui agissent aussi dans la sphère privée. 

En parallèle, l’État s’est de longue date intéressé au corps des femmes et à leur fécondité. Dans un livre récent, Clélia Gasquet-Blanchard décortique ainsi les effets de la médicalisation institutionnelle des grossesses et des accouchements qui, si elle a permis par exemple de réduire la mortalité maternelle et infantile, a aussi conduit à la dépossession de certains savoir-faire des principales intéressées femmes, à l’effritement de la solidarité entre femmes qui en a découlé ou encore à des violences psychologiques et physiques de la part des institutions, notamment à l’égard des femmes précaires8Clélia Gasquet-Blanchard, Faire naître. Ce que le capitalisme fait à la maternité, Paris, La fabrique éditions, janvier 2026..

Le régime démocratique présuppose la distinction entre ce qui relève du public et ce qui relève du privé. Avec l’intime, nous sommes même à un stade supérieur, avec ce qu’il y a de plus privé dans l’espace privé. Quand on touche à l’intime, on ne peut par conséquent se contenter d’une approche bureaucratique ou de solutionnisme public comme s’il s’agissait de n’importe quel sujet d’attention publique. Nous devons donc nous intéresser au cœur de l’appareil d’État, à son architecture cognitive et opérationnelle.

Nous sommes en interaction permanente avec l’État, qui nous traverse de part en part. Or l’État, ce sont des processus et des schémas mentaux incorporés à l’intérieur de l’appareil et, dans les relations à l’État, les acteurs publics agissent la plupart du temps tels des automates, en reproduisant des réflexes, et les citoyens sont de leur côté habitués à consentir ou à se conformer à certaines formes d’intervention publique.   

La question est donc de savoir avec quel État nous sommes en lien, et quelles sont les garanties dont nous disposons en tant que sujet-citoyen par rapport à cet État qui peut influencer les comportements ou tenter de le faire à travers de nombreux instruments (parole publique, normes, aides, services publics…).  

Il n’existe donc jamais de liberté pure et parfaite, quel que soit le mode de gouvernement des sociétés. Tout choix comporte nécessairement une part de conditionnement du fait de l’environnement social direct (amis, familles, collègues, voisins…), mais aussi de la socialisation au contact des institutions qui autorisent, prescrivent ou proscrivent certains comportements. 

À partir de quand est-on dans une logique de droits effectifs et réels, et à partir de quand est-on dans une logique d’orientation, voire de contrainte ? 

La « pression sociale » ne tombe pas du ciel. C’est une construction sociale à laquelle les institutions participent aussi par leurs discours et leurs dispositifs. Toute intervention sur des sujets de l’ordre de la sphère privée et intime devrait ainsi partir d’un débat démocratique : comment garantir des institutions réellement émancipatrices pour toutes et tous ? 

Déconstruire la culture des inégalités au sein de l’appareil administratif 

La violence et la culture patriarcale ne s’arrêtent pas aux portes des institutions : l’État n’est ni neutre ni bienveillant par nature. Toutes les institutions reproduisent des structures de domination, les intègrent ou les ignorent : l’école, la police, la justice, l’hôpital, la crèche, la maison de retraite et jusqu’aux politiques écologiques. Cette violence s’exerce d’abord et avant tout envers les populations dites « vulnérables » en termes de genre, d’origine, de milieu social…

La Défenseure des droits a par exemple mis en exergue dans un rapport de 2025 « une sous-évaluation, par les services d’urgence, de la douleur et de la gravité des symptômes exprimés par les femmes, notamment lorsqu’elles sont jeunes, d’origine étrangère ou perçues comme telles. […] Hérités de l’Antiquité, les préjugés liés au genre attribuant aux femmes une plus grande sensibilité à la douleur, une tendance à l’exagérer ou à la simuler, et des symptômes pathologiques souvent associés à la folie conditionnent encore aujourd’hui leur accès aux services d’urgence9« Prévenir les discriminations dans les parcours de soins : un enjeu d’égalité », Défenseur des droits, 6 mai 2025.. » D’après une étude de la Fédération hospitalière de France (FHF), une femme sur deux indique avoir déjà été confrontée à une minimisation de ses symptômes par des professionnels de santé10« Enquête inédite Ipsos x FHF « Santé des femmes » : Quand les biais sexistes compromettent la santé des femmes », Fédération hospitalière de France, 10 mars 2025..

Nombre de travaux sociologiques, tels ceux de Pierre Bourdieu11Pierre Bourdieu, Sur l’État. Cours au Collège de France, 1989-1992, Paris, Seuil/Raisons d’agir, 2012., ont démontré les structures de pouvoir et de domination qui fondent l’architecture de l’appareil d’État. La métrique publique, les statistiques, le recensement de la population ont joué un rôle structurant et participé de ce que Michel Foucault a nommé la « biopolitique12Michel Foucault, La naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France (1978-1979), Paris, Gallimard/Le Seuil, 2004. ».

L’âge des grossesses devient aujourd’hui un élément central du débat avec le report de l’âge moyen du premier enfant, et le développement des mal nommées « grossesses gériatriques ». Cette insistance sur l’âge des femmes (la fameuse « horloge biologique ») s’accompagne d’une injonction implicite à ne pas trop tarder pour concrétiser son projet parental, quand on est une femme, et d’une infantilisation des femmes, à qui il faudrait sans cesse rappeler la baisse de leur fécondité, comme si nous n’étions pas déjà au courant… 

L’État n’est pas un sanctuaire. Il est l’objet d’orientations et de batailles idéologiques. Il est poreux aux débats, aux stéréotypes, aux impensés, aux préjugés, aux discours et aux structures inégalitaires qui continuent de forger la manière de penser la société et les politiques publiques. 

Les agents publics, à tous les niveaux, sont aussi les héritiers de mécanismes de reproduction, de perceptions caricaturales du féminisme, de conceptions hiérarchisées des rôles sociaux, de méconnaissances, de manque de sensibilité, de déni et de minimisation de certains phénomènes sociaux. On ne comprend pas par exemple les dysfonctionnements structurels en matière de lutte contre les violences sexistes et sexuelles sans ces mécanismes cognitifs, culturels, idéologiques, politiques, qui font la vie concrète et quotidienne de nos organisations publiques. Une vision conservatrice, réactionnaire, voire masculiniste trouve à s’exprimer au sein de la machinerie administrative, poreuse à toutes les tendances sociétales. La proximité idéologique ou organique de hauts fonctionnaires avec l’extrême droite s’est banalisée. Les travaux de Luc Rouban13Luc Rouban, « Le vote des fonctionnaires à l’élection présidentielle de 2022 », note de recherche, Baromètre de la confiance politique / vagues 13 et 13 bis, Sciences Po Paris, 2022. ont en outre mis en évidence la progression du vote d’extrême droite parmi l’ensemble des fonctionnaires.

Les femmes sont majoritaires dans les effectifs de la fonction publique (63%) mais, pour 73% d’entre elles, le secteur public n’est pas égalitaire dans son fonctionnement quotidien et pour 55% d’entre elles, la fonction publique n’a pas pris le problème à bras-le-corps (contre seulement 32% des hommes qui pensent la même chose)14Observatoire RH de la fonction publique, « Comment faire de la fonction publique un monde égalitaire ? », Acteurs publics Solutions pour MGEN, 4e vague de l’enquête, décembre 2023.. Comment imaginer dans ce contexte que les politiques publiques n’incorporent pas ces biais ? 

Il nous faut donc créer les conditions d’un cadre démocratique dans nos organisations de travail, questionner le management et les pratiques professionnelles, créer des espaces de dialogue et de conscientisation.   

Le risque de l’extrême droitisation est réel. Tirant les enseignements de l’histoire du XXe siècle, Hannah Arendt nous mettait déjà en garde sur les risques totalitaires lorsque l’emprise du politique s’étend dans le moindre interstice de la société, y compris au cœur de l’intime15Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme – Eichmann à Jérusalem, Paris, Gallimard, 2002..

Le sujet de la maternité nous fait cheminer sur une ligne de crête, et le risque de chute est immense.

Faire de la natalité un objectif de politique publique explicite apparaît désormais comme une marque de fabrique de régimes autoritaires d’après Armelle Andro16Armelle Andro, « L’infertilité et les spectres de l’hétérosexualité », AOC, 27 janvier 2026.. De la Hongrie de Viktor Orbán aux États-Unis de Donald Trump en passant par l’Italie de Giorgia Meloni, ce sont des gouvernements autoritaires d’extrême droite qui entendent prendre le contrôle du corps des femmes et le mettre au service d’un projet national xénophobe et sexiste. 

Ce risque n’est plus uniquement une possibilité en France. Localement dans les collectivités qu’elle dirige, l’extrême droite déploie des politiques de contrôle social et de baisse des subventions aux associations17Tom Novak, « Carcassonne : déjà abonné aux polémiques, le maire RN accusé d’infiltrer un groupe de lycéens », Libération, 1er avril 2026.. Le Planning familial est régulièrement la cible des attaques de l’extrême droite. 

Profitant des dysfonctionnements de la puissance publique, des entrepreneurs et des associations de la sphère réactionnaire procèdent à un entrisme pernicieux au cœur des institutions, pour infiltrer l’école publique, pour bénéficier de subsides publics, ou encore pour développer des services de garde d’enfants, d’éducation, d’aide à la parentalité alternatifs et très orientés idéologiquement (réseaux « Excellence ruralités », « Espérance banlieues », « Familya », Fondation pour l’école…). 

La désertification médicale et éducative participe ainsi de l’aggravation d’une défiance à l’égard des institutions et laisse un vide béant que des acteurs privés animés d’un projet civilisationnel investissent avec d’autant plus de facilité, se présentant en véritables sauveurs de populations laissées pour compte. 

Cette poussée oriente déjà les politiques publiques. Les lois sécuritaires ont ainsi renforcé l’emprise de l’État répressif. La rhétorique des « assistés » ou des « cassos » déployée par l’extrême droite alimente les fantasmes de profiteurs du bas qui motivent les dispositifs de restriction dans l’accès aux dispositifs publics, et elle accroît les injonctions à l’égard de celles et ceux qui auraient le plus besoin d’un soutien public.

Proposition : s’inspirer des mécanismes mobilisés dans le cadre du principe de laïcité18Ce principe de neutralité de l’État assure le droit pour toute personne de croire ou de ne pas croire, de ne plus croire, de changer de religion ou de n’en suivre aucune. pour inscrire dans nos pratiques institutionnelles des principes d’action qui garantissent l’effectivité du droit à disposer librement de son corps, c’est-à-dire le droit de vouloir ou de ne pas vouloir d’enfants, d’en avoir ou de ne pas en avoir, de savoir ou de ne pas savoir si l’on désire un enfant. L’objectif visé est de garantir des institutions fondamentalement neutres, délestées de toute forme d’injonction. Ce nouveau cadre d’intervention publique pourrait conduire à revoir la communication publique, les formations, les indicateurs, les modes d’élaboration des diagnostics publics, ou encore les modes d’association des citoyens et des citoyennes aux politiques publiques.

Représenter les intérêts de toutes et tous au cœur des institutions : les femmes et les enfants d’abord ! 

Plutôt que de savoir comment orienter les comportements des individus, à commencer par celui des femmes, nous pourrions renverser la question : comment orienter l’État et en garantir un contrôle démocratique pour qu’il agisse davantage dans l’intérêt et au bénéfice des femmes, des enfants, et de notre avenir collectif ? 

Représenter tous les besoins à l’échelle politique et administrative 

La sous-représentation des femmes et des enfants est le cœur du sujet. En dépit des lois, qui ont fait progresser la place des femmes de manière indéniable, nous assistons à une sous-représentation de leurs besoins et à une quasi-absence de représentation des intérêts des enfants. 

La sous-représentation politique est bien connue. La mal-représentation l’est moins. Les femmes de pouvoir médiatisées qui ont été en situation de maternité montrent l’ambivalence qui traverse la société française et les choix difficiles des mères femmes politiques, entre invisibilisation, normalisation ou politisation de leur grossesse. Trop de femmes qui se présentent à des élections ou exercent des mandats se voient encore questionner sur l’articulation entre leurs obligations parentales et l’exercice de responsabilités politiques. Comment imaginer que ce sujet soit politiquement traité quand il est mis à distance des espaces de décision et de gouvernance ? 

On évoque encore plus rarement la situation à l’intérieur même des administrations, qui conçoivent et mettent en œuvre les politiques publiques. Pourtant, le constat aggrave les effets déjà problématiques du système politique français. Majoritaire dans les effectifs de la fonction publique, les femmes ne représentent que 44% des postes de catégorie A+. Seules 20% de femmes président des hautes juridictions et seulement 17% des femmes sont préfètes19« Le pouvoir, nom masculin », Deuxième édition de l’index de la féminisation du pouvoir d’Oxfam France, Oxfam France et Data for good, 2026..

Notre propre expérience n’est pas valorisée. Elle peut même se révéler être un handicap. Combien de collègues et amies femmes ont dû renoncer à un poste ou ont vu leur carrière stagner, voire régresser, au moment de leur maternité, quand celle des collègues et amis masculins prenait leur envol ? Combien de comportements sexistes sont encore tolérés, voire promus au sein de nos administrations ? Le monde du travail, y compris au sein d’organisations qui devraient être exemplaires, n’est pas conçu pour les parents, pères compris. 

Nous avons un problème de sensibilité et de transparence des institutions publiques. Notre démocratie se limitant encore trop souvent à l’acte de vote, les intérêts des moins de 18 ans et des générations à venir ne sont pas représentés du tout. Les femmes étant moins disponibles pour participer à la vie démocratique, en tant qu’élues ou citoyennes dans le cadre des dispositifs participatifs, leur parole et leur expérience sont aussi moins présentes. 

L’abstention, le vieillissement de la population et les effets d’éviction du système électoral conduisent en outre à concentrer une grande partie de l’énergie politique sur des segments électoraux, en particulier les seniors et les mieux insérés socialement. La droitisation par le haut et par le bas de la société française ne favorise pas des politiques tournées vers l’avenir ni la mise à contribution de celles et ceux qui auraient les moyens. Les ajustements nécessaires se reportent sur les femmes en capacité de procréer. 

La préférence pour le temps court du cycle démocratique n’incite pas à la prospective, à l’anticipation et entre en dissonance avec les cycles démographiques, qui s’inscrivent dans la longue durée. 

Retrouver une véritable puissance publique face à la puissance des forces de marché 

Nous devons remettre l’économie au service de la vie. L’expansion des technologies numériques et de l’intelligence artificielle dans nos vies accélère la fragmentation économique et sociale, tout en renforçant le pouvoir des acteurs de la tech pour dicter nos comportements et orienter le fonctionnement de nos sociétés. 

Avant d’essayer d’influencer le comportement des citoyens et des citoyennes pour relancer la natalité, la puissance publique devrait contrôler beaucoup plus drastiquement ces acteurs, dont une partie s’est déclarée ouvertement hostile à la démocratie et promeut une culture à la fois technosolutionniste, patriarcale, voire masculiniste, à travers des technologies non neutres idéologiquement. Cette puissance sans limites confine à la domination totale et à la dépendance cognitive et logistique à des individus et des entreprises animés par un projet civilisationnel et une vision rétrogrades de la société, de la famille et de la femme.

Dans une société où la machine algorithmique dictera de manière croissante le rythme et la valeur de nos vies, le coût humain, social, écologique de ces technologies épuisera le vivant, obstruera l’avenir, écartera la possibilité même d’accueillir de nouveaux êtres avec leurs besoins d’enfant.

La grossesse, la maternité, la parentalité, le soin et l’attention aux enfants requièrent du temps, du temps confisqué, du temps délégitimé, du temps détourné pour consommer et scroller. La priorité reste celle de remettre le marché à sa place. 

Dans une société de grande accélération, où la gestion de crise devient le mode normal de gouvernance de la société, où l’urgence est permanente dans nos organisations collectives, où le présentéisme au travail définit votre trajectoire professionnelle et où la disponibilité, physique et numérique, doit être totale, quelle place reste-t-il pour prendre soin et pour nos projets parentaux ?

Proposition : systématiser l’écoute démocratique des femmes et des enfants avant toute décision publique et toute conception de politiques publiques et initier un « MeToo » des services publics afin d’être à l’écoute des situations d’inégalités de genre et de sexisme à l’intérieur des institutions publiques. C’est un devoir d’exemplarité institutionnelle et une exigence de confiance retrouvée des citoyen·nes envers l’action publique.

 

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