Les utopies vertes en science-fiction : vers de nouveaux imaginaires économiques

Comment la science-fiction, à travers les utopies vertes, renouvelle-t-elle notre imaginaire écologique et économique ? En réponse à la domination des récits dystopiques, ces fictions proposent des futurs désirables où l’économie sociale et solidaire joue un rôle central : autogestion, coopératives, monnaies locales… Dans le cadre de notre démarche sur les imaginaires locaux, Timothée Duverger, codirecteur de l’Observatoire de l’expérimentation et de l’innovation locales de la Fondation, montre comment des œuvres comme Ecotopia1Ernest Callenbach, Ecotopia. The notebooks and report of William Weston, Berkeley, Banyan Tree Books, 1975. ou Le ministère du Futur2Kim Stanley Robinson, The ministry for the future, New York, Orbit, 2021. illustrent le potentiel transformateur de l’économie sociale et solidaire, ouvrant un espace critique et créatif pour repenser nos sociétés et inspirer la transition.

« Il nous semble plus facile aujourd’hui d’imaginer la dégradation totale de la terre et de la nature que l’effondrement du capitalisme tardif ; peut-être cela est-il dû à une faiblesse dans notre imagination3Fredric Jameson, The seeds of time, New York, Columbia University Press, 1994. ». Cette citation, souvent reprise, souvent tronquée, de Fredric Jameson soulève tout l’enjeu de construire de nouveaux imaginaires de la transition. De la fin des grands récits à l’abondante production culturelle de dystopies annonçant la fin du monde, l’utopie semble avoir disparu. Comme si le progrès, vu autrefois comme continu et linéaire, s’était retourné contre l’histoire en refermant toute possibilité d’un futur désirable.

La littérature résiste cependant. Si elles sont rares, les utopies continuent à se développer dans leur niche écologique et ne demandent qu’à se déployer. On les repère en particulier dans les romans de science-fiction, même si on les classe parfois trop rapidement dans un nouveau genre, qualifié de solarpunk ou d’hopepunk en mentionnant en particulier l’œuvre de Becky Chambers4On pense ici à ses séries sur Les Voyageurs ou les Histoires de moine et de robot., ce qui néglige le rapport dialectique qu’elles entretiennent le plus souvent avec les dystopies5Lisa Garforth, Green utopias. Environmental hope before and after nature, Cambridge, Policy Press, 2018..

La démarche ne saurait se réduire en effet à l’expression béate d’un avenir radieux. Certes, ces utopies vertes ont une double signification, à la fois non-lieu (u-topia) et bon lieu (eu-topia), mais ce sont aussi des « utopies ambiguës6Ursula K. Le Guin, The dispossessed. An ambiguous Utopia, New York, Harper and Row, 1974. » pour reprendre la formule accolée par Ursula K. Le Guin à son roman Les dépossédés, dans lequel la communauté utopique doit affronter non seulement un environnement hostile, mais aussi la persistance des structures disciplinaires qui s’imposent aux individus.

Ces utopies sont, dans tous les cas, porteuses de nouveaux imaginaires et ceux-ci sont situés. Comme le remarque Ariel Kyrou, « la science-fiction est l’imaginaire de l’Anthropocène7Ariel Kyrou, Philofictions. Des imaginaires alternatifs pour la planète, Paris, MF, 2024. ». Alors qu’auparavant les sociétés avaient des fondements mythico-religieux qui attribuaient leur création et leur destruction à une volonté divine, elles sont désormais auto-fondées depuis l’avènement de la modernité. L’humanité est devenue responsable d’elle-même. Elle est même devenue la principale force de changement sur les écosystèmes naturels en déchaînant sa nouvelle puissance technologique avec la révolution industrielle.

Les utopies vertes de la science-fiction sont bien le produit de cette nouvelle ère, dont elles explorent les potentialités émancipatrices. Ces utopies, parfois réduites à la seule imagination, travaillent en réalité les significations imaginaires de nos sociétés, c’est-à-dire « la cohésion interne d’un tissu de sens, ou de significations, qui pénètrent toute la vie de la société, la dirigent et l’orientent8Cornelius Castoriadis, Une société à la dérive. Entretiens et débats, 1974-1997, Paris, Seuil, 2005. ». Elles ouvrent un espace de liberté, autoréflexif, dans lequel les sociétés peuvent se penser autrement.

En retraçant leur généalogie, nous pouvons trouver des œuvres avant-gardistes, telles que Les nouvelles de nulle part publiées par Williams Morris en 1890 qui décrivaient une société égalitaire vivant en harmonie avec la nature9William Morris, News from nowhere or an epoch of rest being some chapters from a utopian Romance, Londres/Edimbourg/Paris, Thomas Nelson and Sons, 1890.. Mais les années 1970 en constituent le moment critique, lorsque la critique écologique longtemps invisibilisée a été mise à l’agenda public avec la parution du rapport Meadows sur Les limites de la croissance10Donella H. Meadows et al., The limits to growth. A report for the Club of Rome’s project on the predicament of mankind, Londres, Earth Island, 1972.. C’est à partir de cette période, sans surprise, que se développent les utopies vertes, dont par exemple le roman Ecotopia d’Ernest Callenbach (1975), qui est considéré comme l’une des premières.

Ces œuvres ont en commun d’expérimenter d’autres possibles, de recomposer les rapports sociaux, de créer de nouvelles institutions11Alice Carabédian, Utopie radicale. Par-delà l’imaginaire des cabanes et des reines, Paris, Seuil, 2022 ; Vincent Gerber, L’imaginaire au pouvoir. Science-fiction, politique et utopies, Paris, Le passager clandestin, 2024.. On oublie en revanche souvent qu’elles sont également porteuses d’une autre conception de l’économie, dans laquelle l’économie sociale et solidaire trouve une place centrale. C’est un thème récurrent chez de nombreux activistes, dont Rob Hopkins est l’archétype. Au cours de ses conférences, Rob Hopkins invite les participants à fermer les yeux et à imaginer le futur, non pas tel qu’il devrait être, mais tel qu’il serait si tout ce qui pouvait être fait pour la transition l’avait été. Il ne s’agit donc pas de fantasmer une cité idéale qui serait hors d’atteinte, ni de relayer un catastrophisme qui conduirait à l’inaction, mais d’imaginer un futur possible et désirable pour inciter au passage à l’action. Rob Hopkins cherche ainsi à « créer la nostalgie d’un futur enthousiasmant », selon ses propres termes.

Il use du même procédé dans son ouvrage Et si… on libérait l’imagination pour créer le futur que nous voulons ?12Rob Hopkins, From what is to what if. Unleashing the power of imagination to create the future we want, White River Junction, Chelsea Green Publishing, 2019.. Les premières pages s’ouvrent par un récit, à la première personne, dans lequel on retrouve la description d’une utopie verte : habitat écologique, jardins partagés, transports collectifs et pistes cyclables, déclin de la voiture, pédagogies alternatives, boulangerie solidaire, tiers-lieux, production locale, réduction du temps de travail, revenu universel, projets communautaires, réappropriation des rues, démocratie participative, enrichissement de la biodiversité, revitalisation du lien social, etc. Il en puise l’inspiration dans de multiples initiatives socio-économiques existantes qu’il assemble dans l’univers qu’il crée.

Ce sont souvent ces modèles que l’on retrouve dans les imaginaires économiques des utopies vertes. Deux exemples permettent de l’illustrer. D’abord, le roman Ecotopia, qui constitue à bien des égards le versant littéraire de l’ouvrage d’Ernst Freidrich Schumacher Small is beautiful13Ernst Friedrich Schumacher, Small is beautiful. A study of economics as if people mattered, Londres, Blond and Briggs, 1973.. La scène s’y déroule vingt ans après la sécession de trois États de la côte ouest des États-Unis, la Californie, l’Oregon et l’État de Washington. Le narrateur est un journaliste du Time-Post qui s’y rend pour rompre l’isolationnisme, « comprendre cette nation » et vérifier le résultat des « expérimentations sociales » qui s’y mènent. Aux institutions politiques décentralisées correspond une « autogestion ouvrière » au niveau économique et social. Dès l’école – dont la propriété est détenue par les professeurs –, les enfants écotopiens sont éduqués à la coopération. Un vaste mouvement de récupération des entreprises a eu lieu en Ecotopia, amenant les travailleurs à devenir propriétaires de la plupart des fermes, usines et magasins, ces derniers étant devenus des coopératives de consommation. Les entreprises sont régies par les principes du « partenariat » (propriété collective ; une personne = une voix) et de l’intéressement, tandis que leur taille est limitée et que les investisseurs externes sont proscrits.

Ensuite, Le ministère du Futur de Kim Stanley Robinson. Le roman s’ouvre par une catastrophe écologique en Inde : une grande canicule qui fait des millions de morts peu de temps après la création d’une agence, le « ministère du Futur », chargée de défendre les droits des générations futures et de l’ensemble des vivants au sein de l’écosystème des Nations unies. On suit alors l’ensemble de ses efforts pour trouver des solutions au problème climatique, ce qui passe en particulier par une réorientation de l’économie. L’écosystème coopératif de Mondragón, dans le Pays basque espagnol, est érigé en modèle par l’auteur qui estime que, si ses « principes étaient généralisés, ils créeraient une économie politique en totale opposition avec le capitalisme tel qu’il se pratique d’ordinaire. Ils forment un ensemble cohérent d’axiomes sur lequel s’appuyer pour définir de nouvelles lois, de nouvelles pratiques, de nouveaux objectifs et résultats ». Les solutions de l’économie sociale et solidaire (ESS) sont égrenées tout au long du roman : plateforme et banques coopératives, monnaies locales, entreprises détenues par leurs salariés, cités-jardins, agriculture régénératrice, garantie d’emploi, insertion des réfugiés, coopératives d’habitation, gestion et accès aux biens communs, etc.

L’une des principales leçons de ces utopies vertes consiste donc à reconnaître la place de l’ESS dans les imaginaires de la transition pour repenser les fondements de notre économie. Cette référence est cependant souvent rendue peu visible, d’une part parce que les auteurs que nous signalons proviennent du monde anglo-saxon où ces initiatives ne sont pas structurées dans un tel ensemble et, d’autre part, parce qu’elles sont le plus souvent abordées à un niveau local où, si elles sont foisonnantes, elles ont pour revers un manque d’unité théorique et fonctionnelle.

Ces utopies vertes ouvrent en tout cas la voie à un rapprochement fécond entre les artistes qui imaginent d’autres futurs et les acteurs qui agissent concrètement pour y parvenir. Cette voie nous permet d’entrevoir les possibles d’une re-signification imaginaire de la société, dans laquelle l’ESS deviendrait la norme au lieu d’être confinée dans un rôle subalterne. Elle peut également entraîner sinon un passage à l’action, du moins un nouveau cadrage de l’action collective reposant sur le récit d’une ESS transformatrice. C’est là toute la force des utopies vertes : en nous faisant faire un pas de côté, elles nous permettent d’imaginer de nouveaux futurs.

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    Ernest Callenbach, Ecotopia. The notebooks and report of William Weston, Berkeley, Banyan Tree Books, 1975.
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    Fredric Jameson, The seeds of time, New York, Columbia University Press, 1994.
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    Cornelius Castoriadis, Une société à la dérive. Entretiens et débats, 1974-1997, Paris, Seuil, 2005.
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    William Morris, News from nowhere or an epoch of rest being some chapters from a utopian Romance, Londres/Edimbourg/Paris, Thomas Nelson and Sons, 1890.
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    Donella H. Meadows et al., The limits to growth. A report for the Club of Rome’s project on the predicament of mankind, Londres, Earth Island, 1972.
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    Alice Carabédian, Utopie radicale. Par-delà l’imaginaire des cabanes et des reines, Paris, Seuil, 2022 ; Vincent Gerber, L’imaginaire au pouvoir. Science-fiction, politique et utopies, Paris, Le passager clandestin, 2024.
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    Rob Hopkins, From what is to what if. Unleashing the power of imagination to create the future we want, White River Junction, Chelsea Green Publishing, 2019.
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    Ernst Friedrich Schumacher, Small is beautiful. A study of economics as if people mattered, Londres, Blond and Briggs, 1973.

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