Les “gilets jaunes” : révélateur fluorescent des fractures françaises

Qui soutient le mouvement des “gilets jaunes” ? Quelles sont les bases politiques, sociologiques et territoriales d’un mouvement dont la mobilisation contre les 80 km/h sur les routes secondaires semble avoir été le signe avant-coureur ? Jérôme Fourquet et Sylvain Manternach dessinent pour la Fondation la France des gilets jaunes, qui se considère comme perdante. En filigrane, ils nous montrent que, pour réussir collectivement la transition énergétique, il s’agira de proposer à cette France-là des alternatives ou des compensations, et non d’abandonner ses habitants à leur sort.

La mobilisation contre les 80 km/h : un signe avant-coureur du mouvement des « gilets jaunes »

Dès qu’a été annoncé le projet d’abaisser de 90 km/h à 80 km/h la vitesse maximale sur les routes secondaires, cette mesure a suscité un fort rejet. En janvier 2018, un premier sondage indiquait que 71% des Français y étaient opposés, près d’une personne sur deux y étant totalement opposée (46%). Assez logiquement, l’hostilité était la plus vive dans les zones rurales dont 78% des habitants s’y opposaient (dont 53% de tout à fait opposés) contre 58% parmi les habitants de l’agglomération parisienne. En dépit de la succession de nombreuses annonces de réformes et d’un agenda gouvernemental chargé, cette mesure a profondément marqué les esprits. Ainsi, en février 2018, pas moins de 74% des Français avaient évoqué ce sujet avec leurs proches, ce thème se plaçant en deuxième position des conversations de nos concitoyens, telles que mesurées mensuellement dans le cadre du tableau de bord politique Ifop-Fiducial pour Paris-Match. Ce thème a même gravi la première marche du podium, avec 72% des Français en ayant parlé avec leurs proches en juillet 2018 au moment de l’entrée en vigueur de cette mesure.

Hormis ce large écho mesuré au travers des enquêtes d’opinion, la forte sensibilité d’une bonne partie de la population s’est également traduite par des mobilisations lancées à l’initiative d’associations comme 40 millions d’automobilistes ou la Fédération française des motards en colère (FFMC), qui, à elle seule, a mené à plus de deux cent cinquante actions sur le territoire durant les mois précédant l’entrée en vigueur de cette mesure. Rien que le week-end des 14 et 15 avril 2018, près de trente rassemblements ont été organisés en région parisienne et en province par différents collectifs et associations. Cette mobilisation contre les 80 km/h a constitué un signe avant-coureur de l’exaspération des conducteurs qui s’est exprimée avec plus de force quelques mois plus tard. Mais cette mobilisation a également fait office de galop d’essai avant le mouvement des « gilets jaunes ». On retrouve en effet certains acteurs dans les deux mouvements, ainsi que des répertoires d’actions communs et les mêmes types de critiques et d’arguments. Ainsi, les collectifs et les associations qui se sont mobilisés à l’époque ont repris du service contre la hausse des taxes sur le carburant. Les rassemblements contre les 80 km/h se sont par ailleurs déroulés de manière décentralisée dans toutes les régions françaises, préfigurant la diffusion sur tout le territoire de nombreux points de blocage des « gilets jaunes ». Enfin, le ras-le-bol fiscal des conducteurs était déjà au cœur de cette mobilisation, comme en témoignent ces slogans aperçus dans la manifestation des motards à Paris le 30 juin : « Non à la sécurité rentière », « État bandit », « Halte au racket, Manu » ou bien encore « Édouard aux besoins d’argent ». 

La hausse du prix du contrôle technique et son durcissement, l’augmentation des péages autoroutiers et des tarifs de stationnement comme l’explosion du nombre de personnes flashées par les radars automatiques dans les mois suivant l’entrée en vigueur des 80 km/h ont attisé le mécontentement des automobilistes. Cette colère s’est également nourrie par la forte hausse des prix des carburants, et notamment du diesel, passé en moyenne de 1,16 euro par litre en juin 2017 à 1,46 euro en juin 2018. 

 
Juin 2017-novembre 2018 : une très forte augmentation du prix du diesel (en euros par litre)

 

Le mécontentement s’est manifesté avec encore plus d’intensité dans les zones rurales et périurbaines car, comme le montrent les données de l’Ifop, le taux de possession de véhicules diesel est bien plus élevé en zones rurales et périurbaines qu’ailleurs. Quand seule la moitié des ménages habitant à moins de dix kilomètres du cœur d’une des principales aires urbaines françaises possède un véhicule diesel, ce taux grimpe de près de 20 points dès qu’on s’éloigne de seulement 10 kilomètres du centre-ville (68%) pour atteindre jusqu’à 77% parmi les personnes habitant à plus de 60 kilomètres d’une grande agglomération.  

 

 

Le budget carburant des ménages varie donc très sensiblement selon le lieu de résidence. L’impact d’une hausse de la fiscalité qui allait être annoncée par le gouvernement allait être mécaniquement beaucoup plus rude dans ces milieux, nettement plus dépendants de la voiture pour se rendre au travail et accomplir les trajets quotidiens, beaucoup plus souvent équipés de véhicules diesel et pour lesquels le coût d’un changement de voiture peut se révéler hors de portée malgré les aides publiques disponibles. On rappellera qu’à l’automne 2009, quand il s’était déjà agi d’augmenter la fiscalité sur les carburants pour des raisons environnementales avec la mise en place de la taxe carbone, les milieux populaires s’étaient déjà montrés opposés à près de 60%, alors que les cadres et les professions intellectuelles, aux revenus plus élevés et résidant davantage dans le cœur des grandes agglomérations, y étaient majoritairement favorables.

 

 

C’est dans ce contexte hautement inflammable qu’est intervenue l’annonce gouvernementale de la hausse des taxes sur les carburants et en particulier sur le diesel. Signe de l’extrême sensibilité de l’opinion à ce sujet, la hausse des carburants se classait en tête des conversations des Français en novembre 2018 avec 75% de personnes interrogées ayant parlé de ce sujet avec leurs proches. L’impressionnant succès de la pétition lancée sur le site Change.org pour dénoncer la hausse de la fiscalité sur les carburants a également traduit la polarisation de toute une partie de la population sur cette question. Toutes choses étant égales par ailleurs, le prix du carburant apparaît aussi sensible dans notre société que l’était le prix du blé sous l’Ancien Régime. Ce gouvernement, comme d’autres avant lui, a sans doute sous-estimé cet axiome de base. Ainsi, en septembre 2000, le gouvernement Jospin, qui avait octroyé d’importantes baisses d’impôt quelques mois auparavant et qui se pensait donc relativement à l’abri de toute grogne sociale, fut complètement pris au dépourvu quand l’opinion publique soutint très massivement les transporteurs routiers demandant une baisse de la fiscalité sur les carburants pour compenser l’envolée des prix à la pompe. Dix-huit ans plus tard, la suppression programmée des cotisations salariales et celle de la taxe d’habitation n’ont pas pesé très lourd face à la flambée du prix des carburants et à l’augmentation de la fiscalité pesant dessus, et le gouvernement est également confronté à une puissante vague de contestation qu’il n’avait pas vue venir. 

Mise en ligne le 15 octobre, la pétition de Priscillia Ludosky, citoyenne ordinaire, a ainsi atteint 226 000 signatures en l’espace de dix jours. Le phénomène s’est ensuite s’emballé pour dépasser les 860 000 signatures à la veille de la journée d’action du 17 novembre. C’est dans cette effervescence qu’a émergé le mouvement des « gilets jaunes », avec comme mode d’action le blocage des axes routiers. 

 

L’évolution du nombre de signatures à la pétition lancée par Priscillia Ludosky sur Change.org

Les ressorts du soutien au mouvement des « gilets jaunes »

Cet appel au blocage a rencontré la bienveillance et l’approbation de la population. À quelques jours de la mobilisation, une enquête révélait que 47% des Français soutenaient le mouvement et 22% éprouvaient de la sympathie sans pour autant le soutenir. 16% se disaient indifférents et seulement 15% y étaient hostiles ou opposés. 

Les publics les plus dépendants de la voiture, particulièrement sensibles à la colère des « gilets jaunes »

Quand on analyse les résultats de ce sondage dans le détail, il apparaît que le soutien est tout d’abord clairement indexé sur le degré de dépendance à la voiture dans la vie quotidienne. Parmi les sondés qui se disent très dépendants de la voiture, le taux de soutien atteint 59% et il est de 49% parmi ceux qui sont assez dépendants. Mais il est beaucoup plus faible chez les personnes qui sont peu ou pas dépendantes de la voiture au quotidien : seulement 32% de soutien dans cette partie de la population. Même si le mouvement a progressivement évolué vers un discours dénonçant le matraquage fiscal tous azimuts, ses soutiens se sont d’abord recrutés auprès des Français pour qui la voiture demeure indispensable et qui sont donc les plus exposés à la hausse des prix des carburants. Comme le montre le graphique suivant, ce public est d’abord présent dans les zones rurales et les petites villes.

 

Le degré de dépendance à la voiture dans sa vie quotidienne en fonction de la zone de résidence

 

Fins de mois difficiles versus fin du monde ou quand la transition écologique réactive le clivage de classe

Hormis cette forte dépendance à la voiture qui est conditionnée par le lieu de résidence (57% de soutien aux « gilets jaunes » parmi les ruraux contre seulement 35% au sein de l’agglomération parisienne), la géographie des blocages du 17 novembre faisant clairement apparaître, comme on va le voir, la France de l’étalement urbain et de la ruralité, le soutien au mouvement des « gilets jaunes » a revêtu une très nette coloration sociale. L’idée selon laquelle la hausse des prix des carburants a été « la goutte d’eau qui a fait déborder le vase » est revenue en boucle dans les propos des manifestants interrogés par les médias. Tous ont fait part de leur ras-le-bol face à une dégradation de leurs conditions de vie. La France qui s’est mobilisée ou qui a soutenu ce mouvement est celle des fins de mois difficiles. Ce sont ces Français qui ne parviennent pas ou tout juste à boucler leur budget du fait des dépenses contraintes (loyer, assurance, chauffage…) qui ne cessent d’augmenter. Dans les propos des « gilets jaunes » interviewés dans les reportages revenait souvent l’idée « qu’une fois qu’on avait payé le loyer, les courses et l’essence, il ne restait plus rien ». Alors qu’il y a quelques années, ces personnes pouvaient s’octroyer quelques sorties ou distractions, ces « petits extras » semblent pour beaucoup aujourd’hui hors de portée. Ce n’est d’ailleurs sans doute pas un hasard si des « gilets jaunes » ont organisé une opération coup de poing à Disneyland Paris le 18 novembre, permettant à de nombreux visiteurs d’accéder gratuitement à ce parc d’attractions très populaire. Pour ces personnes qui travaillent, l’absence de marges de manœuvre sur le budget du ménage est difficilement supportable. Elle est également source d’angoisse et symptôme d’un déclassement, car la possibilité de sortir au cinéma ou d’emmener ses enfants au restaurant une fois de temps en temps est un marqueur statutaire d’appartenance au corps central de la société française. Le fait de devoir renoncer à ces « petits plaisirs » revêt une forte dimension symbolique : elle vient signifier à ces publics qu’ils sont en train de glisser progressivement en dehors de la vaste classe moyenne. Alors même que nombreux sont ceux qui travaillent, le statut de salarié devant normalement à leurs yeux garantir leur appartenance à la petite classe moyenne, beaucoup se sentent embarqués dans le« descenseur social », qui les entraîne selon eux inexorablement vers le monde des « pauvres » et des « assistés ». 

Pour bien comprendre ce qui se joue ici, il faut prendre au pied de la lettre l’expression « pouvoir d’achat ». Littéralement, ce terme désigne le « pouvoir »que l’on a d’acheter des biens ou des services. Dans une société de consommation comme la nôtre, jouir de ce pouvoir est le critère sur lequel se fonde la distinction entre les citoyens-consommateurs actifs et les marges de la société qui n’ont pas cette capacité. Pour les membres de la classe moyenne inférieure et des catégories populaires, l’augmentation des dépenses contraintes et de la pression fiscale ne vient pas seulement progressivement rogner leur pouvoir d’achat, elle remet également en cause leur statut de membres actifs au sein de la société. Si « une fois qu’on a tout payé, il ne nous reste rien à la fin du mois », alors on n’est plus véritablement « sujet » et l’on ne maîtrise plus souverainement sa vie. 

Pour ces membres des classes moyennes et populaires, l’augmentation des prix à la pompe (à laquelle ils se rendent régulièrement) constitue l’illustration la plus criante de cette hausse subie des dépenses contraintes. Elle est d’autant moins supportable que beaucoup de ces Français perçoivent la pompe à essence comme le principal collecteur de taxes (toute une partie de cette population n’étant pas ou peu assujettie à l’impôt sur le revenu). Parmi ceux qui doivent rouler beaucoup et qui ont des revenus contraints, cette ponction fiscale est très douloureuse. Il n’est dès lors pas étonnant de constater un très net clivage de classe concernant l’attitude à l’égard de cette mobilisation des « gilets jaunes ».

 
Le soutien aux « gilets jaunes » fait apparaître un très net clivage de classe

 

Ainsi, ce sont les ouvriers, les chômeurs et les employés qui ont affiché le plus fort taux de soutien aux « gilets jaunes », suivis de près par les travailleurs indépendants (parmi lesquels on compte de très nombreux artisans qui effectuent d’importants trajets et qui constituent une catégorie traditionnellement hostile aux charges et aux taxes) et les retraités, vaste catégorie au sein de laquelle le taux de soutien est majoritaire. Le soutien est nettement plus modéré dans les professions intermédiaires (terme qui désigne dans la nomenclature de l’Insee le cœur de la classe moyenne) et devient très minoritaire parmi les cadres et les professions intellectuelles supérieures. 

Symétriquement, c’est dans ces milieux que l’indifférence à ce mouvement (23% contre 16% dans l’ensemble de la population) a été le plus élevée, tout comme l’opposition et l’hostilité (25% contre 15% dans l’ensemble de la population). Parmi les signataires de pétitions s’opposant à ce mouvement ou ceux qui ont critiqué les « gilets jaunes » sur les réseaux sociaux, les CSP+ étaient nettement surreprésentées. N’étant pas exposées à une insécurité économique chronique et résidant la plupart du temps dans de grandes agglomérations dans lesquelles les transports en commun rendent la dépendance à l’automobile beaucoup moins aiguë, ces catégories ont développé une empathie toute relative à l’égard de cette mobilisation. Elles sont en revanche culturellement et géographiquement nettement plus sensibles à la problématique de la pollution atmosphérique et du réchauffement climatique, ce qui a pu amener une partie de leurs membres à fustiger l’irresponsabilité et l’étroitesse de vue de ceux qui s’opposaient à la hausse de la fiscalité environnementale sur les carburants.

Ce sujet des « gilets jaunes » s’opposant à la hausse de la fiscalité environnementale met aux prises deux visions du monde sous-tendues par deux situations socioéconomiques différentes. Un récent sondage de l’Ifop pour Le Journal du dimanche rend bien compte de la réactivation du clivage de classe à propos de la hiérarchie des priorités à fixer pour l’action publique. 62% des Français estiment que, dans les prochaines années, il faut donner la priorité au pouvoir d’achat quitte à aller moins rapidement sur la transition énergétique, quand 33% sont d’un avis contraire. Les cadres et les professions intellectuelles supérieures sont les seuls à opter majoritairement (56%) pour la priorité à la transition énergétique alors que les catégories populaires plébiscitent massivement la priorité accordée au pouvoir d’achat à 71% (contre 41% parmi les cadres). Ces derniers, non soumis aux affres des fins de mois difficiles, concentrent leur inquiétude sur un défi un peu plus éloigné : le réchauffement climatique. 

Comme le montre le tableau suivant, ce clivage cadres et classes moyennes versus catégories populaires s’est même exacerbé à mesure que le mouvement se poursuivait. Alors que le soutien, déjà plus faible, perdait autour de 20 points parmi les cadres et les classes moyennes, il est resté intact et très majoritaire chez les employés et les ouvriers. Il existe désormais un fossé béant de 40 points entre cadres et ouvriers à propos du soutien à ce mouvement. Ce fossé sociologique majeur entre en résonance avec les récents propos du chef de l’État, reconnaissant qu’il n’est pas parvenu à réconcilier les Français avec leurs dirigeants. 

 

L’évolution du soutien au mouvement des « gilets jaunes » dans les différentes catégories de la population
 6-7 novembre13-14 novembre20-21 novembreÉvolution
Ensemble des Français51%47%42%–9 points
Cadres et professions intellectuelles38%29%20%–18 points
Professions intermédiaires51%35%30%–21 points
Employés57%56%56%–1 point
Ouvriers60%62%61%+1 point

 

Une attitude à l’égard du mouvement très polarisée politiquement

Parallèlement à ce très net clivage de classe, le soutien aux « gilets jaunes » est également fortement polarisé politiquement. Cette grogne sociale s’accompagne en effet d’une protestation politique. Les électeurs de Marine Le Pen (68%) et de Nicolas Dupont-Aignan (65%) apparaissent comme les plus en pointe dans le soutien à ce mouvement. La dénonciation du matraquage fiscal et la défense des automobilistes sont des thématiques travaillées depuis longtemps par ces partis, qui ont lancé plusieurs campagnes contre le « racket »des automobilistes exercé par exemple au travers des radars automatiques, des péages autoroutiers ou, plus récemment, des 80 km/h. Plus globalement, la rhétorique antiétatiste et antifiscale (sur la banderole déployée en tête de cortège sur les Champs-Élysées était inscrit : « L’État tue le peuple ») n’est pas sans rappeler le discours d’un Pierre Poujade. De la même façon, l’appel « à marcher sur l’Élysée » nous renvoie aux mots d’ordre du boulangisme ou des ligues de l’entre-deux-guerres, même si le répertoire d’action est beaucoup moins violent qu’à l’époque. L’idée n’est pas ici d’effectuer un amalgame car les contextes historiques sont très différents et le soutien aux « gilets jaunes » a été très divers politiquement. Pour autant, la « grammaire » de ce mouvement le rend plus proche de cette famille politique que d’autres. 

L’électorat de Jean-Luc Mélenchon se distingue ainsi par un niveau de soutien non négligeable (45%), mais moins puissant que celui apporté par la droite radicale. Bien que travaillant sans relâche à la convergence des luttes depuis le début de ce quinquennat, le leader des Insoumis tout comme la direction de la CGT ont pris leurs distances au début de ce mouvement car, du fait de leur culture historique et politique, ils ont vite perçu que cette colère, même émanant de la base, n’empruntait pas leur vocabulaire et se référait à une grille de lecture assez éloignée de la leur. L’impôt, permettant de financer les services publics et de réduire les inégalités de richesse, apparaît comme pleinement légitime dans la culture de gauche. Il a beaucoup moins bonne presse à droite, ce qui explique qu’en dépit du faible goût de l’électorat de droite traditionnel pour la « chienlit », 42% des électeurs de François Fillon (soit quasiment la même proportion que parmi les Insoumis) soutenaient les « gilets jaunes ». Le caractère légaliste et légitimiste du sage électorat filloniste a été manifestement en partie contrebalancé par l’exaspération vis-à-vis du « matraquage fiscal ». Dans ce public, la forte présence de retraités (un électeur de François Fillon sur deux était retraité), soumis à la hausse de la CSG mais aussi d’indépendants, toujours sensibles au poids des charges et des taxes, explique sans doute ce positionnement.

Les électeurs de Benoît Hamon et d’Emmanuel Macron partagent, quant à eux, deux caractéristiques les rendant beaucoup moins sensibles à ce mouvement (respectivement 28% et 29% de soutien seulement). Comme les électeurs de droite, ils sont légalistes et ils se méfient des accès de colère qui peuvent déboucher sur du désordre et des violences. Par ailleurs, pour eux,comme dans la culture de gauche, l’impôt est légitime et sa contestation s’apparenteà leurs yeux à du populisme grossier. 

Géographie d’une jacquerie jaune fluo

Samedi 17 novembre 2018, près de 2 000 points de blocage ont été recensés par le ministère de l’Intérieur. Ces points étaient répartis sur 700 communes. Hormis sa genèse sur les réseaux sociaux et le fait qu’il a émergé totalement en marge des organisations partisanes et syndicales, la très grande diffusion territoriale de cette contestation constitue l’une des principales spécificités de ce mouvement. Plus que lors de mouvements sociaux traditionnels, le décompte du nombre de participants à cette mobilisation des « gilets jaunes » est approximatif compte tenu de la nature des actions (barrages filtrants par des piétons, cortèges d’automobilistes et de motards, manifestations classiques…). Dès lors, le nombre de points de blocage recensés et de communes concernées constitue un indicateur plus objectif de l’ampleur qu’a revêtue ce mouvement et la carte des points de rassemblement que nous avons dressée illustre la mobilisation d’une France périphérique. 

Les « gilets jaunes » ou la colère de la France périphérique

 

La France de l’étalement urbain et de la ruralité

Pour autant, tout le pays n’a pas été touché de manière uniforme. La géographie de cette mobilisation semble avoir été structurée selon deux paramètres principaux. Il s’agit d’une part, en cohérence avec l’élément déclencheur de cette fronde qui a été la hausse des prix des carburants, du rapport qu’entretiennent les territoires avec la voiture. On constate une forte densité de points de rassemblement dans la grande périphérie des principales métropoles, zones dans lesquelles résident de nombreux « pendulaires ». Autour de Paris, c’est le cas en Seine-et-Marne, un des berceaux du mouvement, et dans la vallée de la Seine. On retrouve le même phénomène dans la grande couronne lyonnaise, avec une forte mobilisation dans le Rhône, mais également dans le nord de l’Isère ou dans le sud de l’Ain. La configuration est la même dans un rayon de 30 à 40 kilomètres de Bordeaux. Parallèlement au processus d’étalement urbain (dont les ronds-points et les zones commerciales constituent des symboles qui ont justement été investis par les « gilets jaunes ») se dessinent également sur la carte les grands axes de circulation : vallée du Rhône, de la Garonne, de la Seine et une partie de celle de la Loire, ainsi que les littoraux héraultais et varois. Ces espaces sont à la fois densément peuplés (facteur permettant une meilleure mobilisation) et le cadre d’une intense circulation, d’où l’extrême sensibilité à la question du prix des carburants. 

Les habitants des zones rurales excentrées subissent eux aussi de plein fouet l’augmentation des prix à la pompe, d’où des actions dans des villages et de petites villes peu habitués aux mobilisations syndicales, comme l’illustre le cas de la Sarthe avec des points de rassemblement à Lombron, Saint-Calais, Montmirail ou bien encore Noyen-sur-Sarthe. La ventilation selon le critère du nombre d’habitants des 700 communes dans lesquelles un point de rassemblement a été recensé confirme la nette prévalence de la France des villages et des petites villes.

 

La répartition selon leur taille des communes ayant compté au moins un point de rassemblement
Nombre d’habitantsNombre de communes 
dans cette catégorie
% de communes dans cette catégorie
Moins de 2 000 9714 %
De 2 000 à 5 000 13119 %
De 5 000 à 20 000 29142 %
De 20 000 à 50 000 11617 %
De 50 000 à 100 000 314 %
Plus de 100 000344 %
Ensemble700100 %

 

Un tiers de ces communes comptaient moins de 5 000 habitants et 42% entre 5 000 et 20 000, populations qui correspondent souvent à des chefs-lieux de cantons ou des sous-préfectures.

 

La dimension politique du mouvement

Si la problématique du prix des carburants, et donc du degré de dépendance à la voiture a bien constitué l’un des principaux ressorts du mouvement, l’intensité de la mobilisation a également répondu à une logique plus politique. L’analyse des revendications et des mots d’ordre avant la mobilisation avait indiqué que le mouvement des « gilets jaunes » prenait au fil du temps une tonalité très antimacronienne. L’électorat présidentiel pouvait donc difficilement s’associer à ce mouvement. On observe d’ailleurs une faible densité de points d’action dans les départements ayant fortement voté Emmanuel Macron au premier tour de la présidentielle. C’est le cas par exemple en Aveyron, dans le Cantal et la Corrèze, départements pourtant très ruraux où l’usage de la voiture est indispensable. La Mayenne et la Bretagne, fiefs macronistes à la présidentielle, ne se sont également pas fortement mobilisées.

 

 

 

À l’inverse, on note une mobilisation particulièrement importante dans certains bastions frontistes, ce qui confirme le fort soutien des sympathisants du Rassemblement national aux « gilets jaunes » mesuré dans les sondages. Dans le Sud, des départements comme le Vaucluse, les Bouches-du-Rhône ou le Var alignent un nombre important de communes mobilisées. Les fiefs frontistes de l’Est intérieur ont également répondu présents (Vosges, Haute-Marne) ainsi que ceux du Nord (Nord-Pas-de-Calais, Somme, Aisne, Eure). L’Île-de-France offre une bonne illustration de cette mobilisation différentielle. On n’a compté en effet que quatre points de ralliement dans les Yvelines, département macronien, alors que pas moins de quinze étaient organisés en Seine-et-Marne, autre département de la grande couronne francilienne, mais au tropisme nettement plus frontiste et à la population beaucoup plus modeste que celle des Yvelines. 

 

Bien entendu, la grille de lecture électorale ne peut à elle seule rendre compte de la géographie des « gilets jaunes ». Celle-ci renvoie également, on l’a vu, à une dimension sociale et de mode de vie au travers du rapport à la voiture. Ainsi, la Vendée, département où Emmanuel Macron a réalisé un bon score (26,3%), comptait le 17 novembre pas moins de 13 points de rassemblement. Et à l’inverse, les très frontistes Pyrénées-Orientales n’en affichaient que trois. La proximité avec l’Espagne, où les carburants sont nettement moins chers, peut sans doute en partie expliquer cette moindre mobilisation de ce dé

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