Alors que de grandes transformations géopolitiques s’opèrent et que de nouvelles relations internationales s’établissent, il est intéressant de s’interroger sur le sens de la notion de « coopération culturelle » et sur ce qu’elle peut apporter aux relations internationales. Mathieu Leporini, directeur de l’Institut français de Lettonie et conseiller de coopération et d’action culturelle de l’ambassade de France en Lettonie, et Gabrielle Halpern, philosophe et autrice de Créer des ponts entre les mondes. Une philosophe sur le terrain (Fayard, 2024), en débattent1Leur échange s’est tenu lors d’un débat organisé à Riga à l’Institut français de Lettonie..
Qu’implique la « coopération culturelle » ? La France dispose d’un grand réseau d’Instituts français dans le monde ; ces Instituts sont des lieux d’organisation de débats d’idées et d’événements culturels, d’enseignement et de culture de la langue française, de développement de partenariats institutionnels entre écoles, universités, réseaux culturels, artistiques, scientifiques. En quoi les Instituts français participent-ils des liens noués entre la France et les autres pays ? Comment les repenser à l’avenir ? Comme cet entretien le démontre, le concept de coopération culturelle ne se limite pas aux arts, mais englobe également toutes les formes de coopérations internationales dans les domaines universitaire, scientifique, éducatif, etc., et plus largement donc dans la culture.
Que faut-il ou que faudrait-il entendre par « coopération » ?
Gabrielle Halpern : Il est toujours intéressant de revenir sur le choix des mots. Au lieu de « coopération », on aurait pu parler d’« association », de « collaboration » ou de « partenariat ». Ce qui fait écho à mes travaux de recherche ici, et plus précisément à mon dernier livre2Gabrielle Halpern, Créer des ponts entre les mondes. Une philosophe sur le terrain, Paris, Fayard, 2024., c’est justement la philosophie de la relation que l’on souhaite établir. Les pays ne sont pas si différents des êtres humains et nous avons beau développer les technologies les plus sophistiquées, nous faisons toujours face à cette question difficile de la juste relation à l’autre. Cela fait depuis plus de quinze ans3Gabrielle Halpern, Penser l’Hybride, Thèse de doctorat en philosophie, soutenue à l’École normale supérieure en 2019. que je réfléchis à cette question ; et j’ai forgé, pour y répondre, le concept d’hybridation au centre duquel j’ai placé la figure mythologique du centaure4Gabrielle Halpern, Tous centaures ! Éloge de l’hybridation, Le Pommier, 2020. – personnage mi-homme mi-cheval –, hybride par excellence. Le centaure est très intéressant pour réfléchir à la question de la relation à l’autre. Dans le centaure, quelle est la relation entre la partie humaine et la partie chevaline ? Sont-elles dans une relation de fusion où l’on ne sait plus qui est qui ? Sont-elles dans une relation de juxtaposition où elles coexistent, mais chacune mène sa propre vie dans l’indifférence de l’autre, ou sont-elles dans une relation d’assimilation – c’est-à-dire qu’il y a une partie qui essaie de prendre le pas sur l’autre et de la faire disparaître ? La fusion, la juxtaposition et l’assimilation sont les trois pièges de la relation à l’autre ; et cela est vrai en amour, en amitié, dans les relations professionnelles ou en géopolitique.
Quelle est alors la juste relation à l’autre ? L’hybridation, justement, ce n’est ni la fusion, ni la juxtaposition, ni l’assimilation ; le centaure n’entre dans aucun de ces pièges. Il existe une quatrième voie, qui est ce que j’appelle la « métamorphose réciproque5Gabrielle Halpern, Créer des ponts entre les mondes, op. cit., 2024. » : c’est-à-dire que, pour obtenir un centaure, il ne suffit pas de mettre un homme sur un cheval, mais il faut que chacune des parties fasse un pas de côté pour aller vers l’autre, se métamorphose au contact de l’autre, et alors seulement il y aura rencontre. L’hybridation est d’abord une éthique de la relation à l’autre.
Si l’on transpose cette réflexion aux questions diplomatiques, cela se traduirait ainsi :
- la première diplomatie est celle du miroir : deux pays se comparent dans le but d’effacer leurs différences et de se ressembler… C’est la rencontre d’uniformisation qui mène à la fusion, donc à une forme de disparition de la singularité des deux pays ;
- la deuxième diplomatie est celle de la juxtaposition : deux pays coexistent, dans l’indifférence de la relativité. C’est la rencontre qui n’a pas lieu ;
- la troisième diplomatie est celle de l’assimilation ou de la confrontation : deux pays entrent en concurrence avec l’ambition de faire disparaître l’autre, en l’assimilant. C’est la rencontre qui anéantit l’autre.
La tierce-diplomatie par l’hybridation pourrait faire émerger une nouvelle philosophie des relations internationales. Il ne s’agit ni de fusionner, ni de coexister sans se voir, ni de s’affronter mais de s’hybrider, c’est-à-dire d’imaginer une combinaison permettant de se transformer et de se féconder l’un l’autre sans menacer la singularité de chacun.
Mathieu Leporini : Vous soulignez avec justesse que la coopération ne doit pas être une simple question de fusion, de juxtaposition ou d’assimilation. C’est précisément cette complexité de la relation que nous tentons d’atteindre dans nos actions à l’Institut français de Lettonie, mais également dans les ambassades, où chaque projet, chaque partenariat, est l’occasion d’une rencontre authentique avec l’autre. La coopération culturelle, qu’elle soit bilatérale ou multilatérale, doit toujours commencer par cette rencontre horizontale, respectueuse des spécificités de chaque culture, et qui permet à chacune des parties de se métamorphoser à son tour. C’est de cette manière que nous pouvons effectivement imaginer un « pont » véritable, qui ne soit ni une voie unilatérale ni une superposition d’intérêts.
Dans un monde où la compétition règne souvent en maître, choisir la coopération peut sembler un pari risqué et ambitieux. Mais c’est un choix nécessaire, car la coopération permet d’aborder la complexité des défis mondiaux avec une vision plus globale et intégrée. Contrairement à la compétition, qui pousse à une recherche de solutions simplistes et parfois unilatérales, la coopération prend le temps de construire des solutions durables, en tenant compte de la richesse des différences et des nuances. Ce choix de la coopération est celui d’un engagement dans des processus plus longs, mais infiniment plus riches et porteurs de transformation.
Il y a, dans cette rencontre, une véritable promesse d’innovation. L’innovation, je ne la conçois pas comme un simple ajout de nouveautés techniques ou intellectuelles, mais comme une véritable création commune, un processus de co-création où les acteurs d’horizons différents apportent chacun leur singularité pour imaginer quelque chose de nouveau, d’impensable auparavant. C’est là que réside toute la richesse de la coopération culturelle : elle ne se contente pas d’une transmission d’un savoir ou d’une compétence d’un pays vers un autre ; elle génère un dialogue dans lequel chaque partie trouve un moyen de renouveler ses pratiques, ses idées, ses valeurs.
Cela me semble particulièrement pertinent dans le cadre de projets comme ceux que nous menons avec des institutions locales en Lettonie, ou ailleurs dans le monde. Prenons l’exemple de la collaboration avec l’hôpital psychiatrique de Riga et la Bibliothèque nationale de Lettonie. Ce projet, qui explore la relation entre l’art et le soin, est un exemple parfait de cette hybridation. Ce n’est pas simplement un projet franco-letton, mais un projet qui repose sur l’échange d’expertises et sur une recherche commune de nouveaux moyens de penser l’art dans le contexte de la guérison. Ici, l’idée n’est pas d’imposer une vision française de l’art thérapeutique, mais d’enrichir ce domaine avec la spécificité des pratiques locales et de penser ensemble ce que l’art peut apporter aux patients dans des contextes de soin.
Nous avons aussi vu ce processus à l’œuvre dans un projet récent qui mettait en relation une cheffe étoilée française, Nadia Sammut, avec des écoles et possiblement des jardins en Lettonie en s’inspirant de l’écosystème et du projet qu’elle a créé en France autour de la nourriture. L’idée serait maintenant d’identifier des lieux analogues en Lettonie, mais ce n’est pas une simple reproduction qu’elle cherche. Au contraire, c’est l’ouverture vers des formes nouvelles, l’adaptation aux spécificités de chaque environnement, qui donne véritablement de la force à l’initiative. Les rencontres qu’elle a facilitées ont déjà permis de voir émerger des idées auxquelles on n’aurait pas pensé sans cette collaboration. Ces projets hybrides ouvrent des portes à des innovations, non seulement dans les domaines de la culture, mais aussi dans ceux de l’éducation, de la santé et de la société.
C’est ce même principe que nous appliquons au sein des Instituts français dans le monde entier : offrir des espaces où cette rencontre peut avoir lieu, où la collaboration devient un terreau fertile pour l’émergence de nouvelles idées. Ces espaces sont soutenus par des moyens financiers, mais aussi par une approche méthodologique qui garantit que chaque projet n’est pas seulement une rencontre ponctuelle, mais un véritable moteur de transformation. Car, au-delà des échanges culturels, nous devons également penser à ce que ces projets peuvent apporter dans le long terme, tant pour la société française que pour celle du pays hôte.
Ainsi, chaque projet que nous soutenons est une invitation à cette « métamorphose réciproque » : en nous enrichissant des pratiques de l’autre, nous nous engageons dans une dynamique de changement qui va bien au-delà de la simple coopération. Et c’est là, je crois, que réside la véritable force de la coopération culturelle : elle est le vecteur d’une transformation, d’une innovation durable qui profite à tous.
Gabrielle Halpern : Dans la conception de la coopération que vous décrivez, ce qui est intéressant, c’est précisément le bilatéralisme qui est à l’œuvre. En matière internationale, comme en matière humaine, ce bilatéralisme me semble être une clef pour rendre le multilatéralisme possible. Je l’ai dit, les pays diffèrent peu des êtres humains et c’est la raison pour laquelle une grille de lecture philosophique de ce sujet peut avoir une légitimité.
À mes yeux, tout collectif a donc deux destins possibles : soit il se transforme en masse où tout le monde se croise, mais où personne ne se rencontre, personne n’entre en vraie relation avec l’autre – on reste à la surface des choses et du rapport à l’autre –, puisque plus personne n’existe ; soit il se transforme en écosystème de relations bilatérales où, chacun ayant une relation avec chacun au sein du collectif, une dynamique de groupe juste et durable peut s’établir. C’est vrai d’un collectif d’entreprise, d’un collectif scolaire, d’un collectif amical, d’un collectif familial comme d’un collectif international… Je vais prendre une image concrète qui parlera à chacun. Vous avez tous vécu cette expérience terrible : vous fêtez votre anniversaire, votre mariage ou un repas de Noël, il y a beaucoup de gens que vous appréciez beaucoup, mais à la fin de la journée, vous avez eu l’impression d’avoir vu tout le monde… et de n’avoir vu personne ! C’est d’ailleurs un sentiment très douloureux qui donne l’impression d’être vide et d’être passé à côté de chacun. C’est souvent ce qui arrive quand on déjeune tous en groupe à la cantine de l’entreprise. Vous voyez tout le monde et vous ne voyez personne ! On a parlé de tout et de rien et le « je » et le « tu » se sont noyés dans l’anonymat d’un « on » où personne n’existe ni ne peut faire exister l’autre. La question de la création des conditions de ce bilatéralisme est d’ailleurs ce qui manque, à mon sens, dans les théories philosophiques du contrat social qui a tôt fait de se transformer en masse informe – ou en meute, selon les périodes historiques –, ou en juxtaposition d’individualités ou de communautés que plus rien ne relie…
Pour éviter cela, il faut passer par les interactions bilatérales, les binômes, on revient toujours à la relation à deux – la seule relation véritable à mes yeux6Ibid.. On en revient à ce qui fait qu’il y a une rencontre, et non pas juste une simple juxtaposition. C’est parce que chacun dans un groupe a pu vivre une vraie rencontre avec chacun qu’il y a une vraie relation qui se noue. C’est ce que j’appelle l’hybridation !
Si j’insiste sur cette question du bilatéralisme ici, c’est parce qu’il s’agit d’une clef essentielle – pourtant largement oubliée – pour penser l’Europe, pour rendre possible l’Europe. Le collectif européen pourrait être repensé à l’aune de cette philosophie de l’hybridation, d’où l’intérêt essentiel à mes yeux de la relation bilatérale entre la France et chacun des pays européens, dont la densité doit être nourrie de toutes les dimensions possibles : scientifique, culturelle, associative, économique, éducative, technologique. Ni fusion, ni juxtaposition, ni assimilation, l’Europe devrait se repenser comme un écosystème de relations bilatérales. Cette géopolitique de l’hybridation pourrait peut-être permettre de repenser les bases des relations entre les pays européens.
Mathieu Leporini : Vous avez tout à fait raison de souligner l’importance du bilatéralisme dans la coopération, et je ne peux qu’abonder dans votre sens. La richesse d’une coopération bilatérale réside dans cette capacité à établir des relations qui ne soient pas superficielles, mais qui créent un véritable espace d’échanges et de transformations réciproques. Dans le cadre de notre travail en Lettonie, cette dynamique me semble essentielle, car elle constitue le socle sur lequel les relations plus larges peuvent s’appuyer. C’est pourquoi je crois fermement, par exemple, à ce que j’appelle les « visites exploratoires » : ces moments où des experts français viennent ici pour la première fois découvrir les écosystèmes locaux, ou inversement, quand les acteurs lettons viennent découvrir les dynamiques françaises.
Nous vivons dans un monde où l’urgence géopolitique et les défis contemporains rendent cette rencontre encore plus cruciale. On le voit dans des sujets aussi complexes que la désinformation, par exemple, autour de laquelle nous avons organisé récemment une mission d’experts français ici en Lettonie. Ces visites permettent de tordre le cou aux malentendus et aux images partielles que l’on peut avoir de l’autre. On s’aperçoit qu’à travers cette rencontre réelle, cette immersion, des ponts inattendus se créent et permettent d’initier des projets communs. Mais ce n’est pas seulement une question de rencontres ponctuelles. Il s’agit aussi de faire en sorte que chaque rencontre puisse réellement durer, se nourrir et se transformer.
L’hybridation prend en effet du temps. Et c’est là que réside, à mon sens, la véritable innovation. On ne peut pas bâtir des partenariats durables sur des rencontres de surface. Si l’on veut véritablement co-créer, il faut accepter de passer par cette phase de « laboratoire » de la rencontre, où l’on n’est pas dans l’instantané, mais dans une dynamique d’échange continu, d’adaptation, de transformation. C’est ce que ces « visites exploratoires » permettent de créer : un moment suspendu, un temps de rencontre véritable, où l’on se laisse la possibilité de se métamorphoser en se confrontant à l’autre.
Mais cette approche, qui peut sembler simple, est en réalité extrêmement puissante. Comme vous le dites dans votre ouvrage, il ne s’agit pas d’une juxtaposition, mais bien d’une interaction profonde, de l’hybridation au sens fort du terme. Ces moments d’échanges, bien que parfois courts – deux ou trois jours –, permettent aux acteurs de comprendre la singularité des réalités locales, de se rendre compte de ce qui fonctionne ici et ce qui pourrait être transposable dans d’autres contextes. Il y a une véritable dynamique de création qui en découle, car ces rencontres vont au-delà des simples échanges de savoirs : elles permettent de questionner, de réinventer des pratiques, de co-construire des solutions.
Il y a quelque chose de profondément efficace dans ce processus. C’est comme si, en lançant un petit caillou dans l’eau, on provoquait des vagues qui allaient, petit à petit, faire circuler l’information à travers tout un écosystème. En partant de ces rencontres à petite échelle, on crée une dynamique d’interconnexion qui, in fine, dépasse le cadre immédiat de la rencontre bilatérale pour nourrir une vision plus large, notamment au sein de l’Europe. Car chaque projet, chaque échange, fait partie de cette construction plus vaste qu’est l’Europe de demain, une Europe fondée sur une coopération authentique et durable.
Cela me semble être une clé essentielle de la construction de relations véritablement stratégiques et d’une Europe qui ne soit pas seulement une juxtaposition d’intérêts, mais un véritable écosystème relationnel, où chaque pays trouve sa place dans un tout cohérent et solidaire. La coopération bilatérale, quand elle est pensée de cette manière, devient un levier pour l’édification de ce multilatéralisme plus inclusif, plus humain, et plus productif.
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Abonnez-vousQuelles nouvelles formes la coopération culturelle pourrait-elle prendre ?
Mathieu Leporini : Le projet de tiers-lieu que nous développons au sein de l’Institut français de Lettonie est une initiative clé pour nous. Nous ne voulons pas simplement repenser l’espace physique en tant qu’espace culturel classique, mais créer un véritable carrefour, un lieu de rencontre et de réinvention. Nous avons la conviction que ces espaces publics, comme notre médiathèque, doivent devenir des plateformes de transformation sociale et culturelle. Ce n’est pas juste une réorganisation fonctionnelle ; il s’agit d’une nouvelle conception de l’espace qui prenne en compte la diversité des usages et des interactions.
Ce tiers-lieu se veut un point de convergence pour une multitude de publics : artistes, chercheurs, étudiants, professionnels, mais aussi simples citoyens qui ne se retrouveraient pas ailleurs. L’idée est de faire émerger des liens là où les logiques de compartimentation sont encore dominantes. Ce modèle devient une sorte de laboratoire vivant, capable de nourrir la coopération sous des formes inédites. C’est aussi un lieu où les frontières traditionnelles entre disciplines et acteurs sont volontairement floues, afin de stimuler l’innovation collaborative.
Dans un monde qui est souvent polarisé, un tiers-lieu peut faire naître une dynamique nouvelle. Nous voyons notre rôle comme celui de catalyseur d’interactions entre des acteurs de différents horizons. Ce n’est pas seulement une question de proposer un espace de dialogue, mais de forger des conditions pour que des innovations sociétales puissent voir le jour. Au-delà de l’échange culturel, il est question de créer des ponts fonctionnels entre les secteurs éducatifs, scientifiques, sociaux et même économiques.
Ces espaces deviennent également des lieux d’apprentissage expérientiel, où les participants ne se contentent pas d’acquérir des connaissances théoriques, mais sont activement impliqués dans des processus concrets de transformation. Ce type d’apprentissage, fondé sur l’action et l’interaction, sollicite les émotions et les sens, ce qui le rend d’autant plus puissant et ancré dans la réalité.
Scientifiquement, il est prouvé que l’apprentissage expérientiel mobilise des parties du cerveau particulièrement actives dans les processus de mémorisation et d’intégration, notamment les zones associées aux émotions et à la prise de décision. Ce lien direct avec l’expérience vécue renforce la résilience des individus face aux défis, car il permet de développer une plus grande adaptabilité et une capacité à réagir de manière créative aux situations nouvelles. Ainsi, ces tiers-lieux ne sont pas seulement des espaces d’échange ou de création ; ce sont des lieux où une transformation sociétale durable prend forme. En permettant à chaque participant d’expérimenter, d’apprendre par l’action et de co-créer avec les autres, nous cultivons des espaces qui renforcent la résilience des communautés, tout en les aidant à faire face aux enjeux sociaux, économiques et culturels de demain.
Gabrielle Halpern : Votre projet de tiers-lieu est très intéressant et illustre ce que j’entends par hybridation. Celle-ci consiste dans des mariages improbables, c’est-à-dire le fait de combiner des arts, des sciences, des services, des secteurs, des activités, des métiers, des personnes, des usages, des compétences, des générations, qui a priori n’ont pas grand-chose à voir ensemble, voire qui peuvent sembler contradictoires. Ensemble, ils vont donner lieu à quelque chose de nouveau : un tiers-usage, un tiers-lieu, un tiers-service, un tiers-métier, un tiers-modèle… L’hybridation crée de nouveaux mondes, en somme7Gabrielle Halpern, Tous centaures !, op. cit., 2020..
Ces dernières années, j’ai vu un nombre incroyable en France et à l’international de signaux faibles d’hybridation dans de nombreux domaines témoignant de ce qu’elle pourrait peut-être devenir : une grande tendance du monde qui vient. Cela pourrait avoir des implications pour repenser la coopération internationale. Dans mon tour de France8Gabrielle Halpern, Créer des ponts entre les mondes, op. cit., 2024., par exemple, j’ai vu le service psychiatrique d’un hôpital et un musée d’art contemporain collaborer autour de séances d’art thérapeutique, un club de football et un service de soutien scolaire joindre leurs efforts pour accompagner des jeunes de milieux défavorisés, des entreprises ouvrir leurs portes le soir et le week-end à des sans-abri, des théâtres se transformer en écoles, des chanteurs d’opéra murmurer à l’oreille de nouveau-nés prématurés, un artiste plasticien s’associer avec des chercheurs et des ingénieurs pour créer un point de dentelle particulier qui, placé autour du corail comme tuteur, lui permet de se régénérer ou qui, plongé dans une formule chimique particulière, peut capter les éléments polluants de l’air. J’ai aussi vu des gares se transformer en relais médicaux ; des centres commerciaux en ateliers de lecture et d’écriture pour enfants ; des mairies en écoles d’informatique pour les personnes âgées ; des écoles en épiceries solidaires ; des exploitations agricoles en parcs de loisirs. J’ai aussi repéré des bâtiments administratifs qui accueillent des incubateurs de startups et des incubateurs de startups qui accueillent des services administratifs ; des hôtels qui hébergent des potagers ouvriers partagés sur leur toit ; des espaces de coworking qui se prolongent en salles de classe pour des cours du soir ; des médiathèques inventer une monnaie nouvelle pour provoquer des dons et contre-dons de savoir-faire entre les usagers. « Le jeu de l’art consiste à confondre les échafaudages, les nominations, les cellules, les superstructures », nous disait Friedrich Nietzsche9Friedrich Nietzsche, Le Livre du philosophe : études théorétiques, traduction et présentation de Angèle Kremer-Marietti, Paris, Flammarion, 2014, p. 83.… Beaucoup d’initiatives d’hybridation se développent en France et partout dans le monde, mais elles sont encore fragiles. Il est urgent, à tous les niveaux, à toutes les occasions, où que l’on soit et qui que l’on soit, de créer des ponts entre les mondes. Nous voyons bien autour de nous des tentations du repli, qu’il soit identitaire ou communautaire, et dans le monde professionnel aussi. L’entre-soi – une forme de « consanguinité » – est l’un des maux les plus puissants de nos sociétés et c’est précisément contre ce « culte de la pureté » que la coopération culturelle pourrait avoir un rôle à jouer aussi.
Par leurs actions, les Instituts français pourraient s’inscrire encore plus profondément dans cette philosophie de l’hybridation en créant des ponts non pas seulement entre établissements universitaires ou entre institutions artistiques et culturelles, mais aussi entre des acteurs locaux qui semblent n’avoir pas grand-chose à voir ensemble et qui pourraient, par leur rencontre, créer ensemble de nouveaux mondes. Pourquoi ne pas créer des ponts entre l’opéra ici et l’hôpital là-bas, entre la bibliothèque là-bas et l’incubateur de startups ici, entre le musée des arts décoratifs ici et la maison de retraite là-bas ? La coopération culturelle pourrait se renouveler et se densifier en s’instillant là où l’on n’a pas forcément l’idée de la trouver… Cette hybridation de la coopération culturelle ne serait pas alors seulement bénéfique à la relation bilatérale entre les deux pays concernés, mais également à chaque pays en lui-même, en provoquant des rencontres improbables entre acteurs locaux. L’Institut français, comme tiers de confiance, jouerait alors un rôle de centaure ; initiateur de métamorphoses réciproques.
Mathieu Leporini : Vous avez évoqué très justement l’hybridation, un concept qui fait écho aux nouvelles formes de coopération. En effet, les Instituts français, en tant qu’acteurs de la coopération culturelle, doivent aller au-delà des frontières traditionnelles de la culture pour expérimenter de nouvelles alliances entre disciplines. Cette année, par exemple, nous avons initié une résidence artistique unique en son genre à Daugavpils, avec un projet de tissage porté par une artiste française, en partenariat avec le musée Rothko. Ce projet a mis en relation des générations, des secteurs et des mémoires, en invitant la communauté locale à participer à la création d’une œuvre d’art collective.
L’artiste a, pour ce faire, sollicité des dons de tissus provenant d’écoles, de maisons de retraite et d’autres membres de la communauté locale. Ce tissage, au-delà de son aspect artistique, a réuni des morceaux de mémoire collective, de culture et d’histoire locale, pour donner naissance à une œuvre profondément hybride. Le résultat a été bien plus qu’une simple œuvre d’art. Ce fut une expérience de création partagée qui a permis d’intégrer des acteurs que l’art habituel n’avait pas pour vocation de rassembler : des retraités, des étudiants, des familles, des institutions locales. Ce projet illustre parfaitement ce que nous visons à travers nos initiatives : un art non seulement collectif, mais aussi co-créatif et porteur de transformations sociales.
Nous avons ainsi vu se dessiner de nouveaux liens entre les secteurs culturels et éducatifs, mais également des pistes pour des collaborations futures entre artistes, éducateurs et même acteurs économiques. L’hybridation, comme vous l’avez définie, peut prendre bien des formes. Elle devient une clé de voûte pour l’innovation sociale, culturelle, et même scientifique. Cette résidence, bien que modeste, a permis de démultiplier les interactions en dehors des espaces institutionnels traditionnels, révélant des réseaux invisibles, mais cruciaux pour la coopération.
À travers ce projet, nous avons, en tant qu’Institut, joué un rôle de véritable médiateur de l’hybridation, en facilitant les rencontres improbables, celles qui ne naissent pas dans le cadre traditionnel des projets institutionnels mais qui, pourtant, une fois créées, peuvent générer une véritable transformation dans les rapports sociaux et culturels. Cela va au-delà de la simple coopération, il s’agit de construire ensemble un écosystème fertile qui encourage de nouvelles pratiques, où la culture et la société se nourrissent réciproquement.
- 1Leur échange s’est tenu lors d’un débat organisé à Riga à l’Institut français de Lettonie.
- 2Gabrielle Halpern, Créer des ponts entre les mondes. Une philosophe sur le terrain, Paris, Fayard, 2024.
- 3Gabrielle Halpern, Penser l’Hybride, Thèse de doctorat en philosophie, soutenue à l’École normale supérieure en 2019.
- 4Gabrielle Halpern, Tous centaures ! Éloge de l’hybridation, Le Pommier, 2020.
- 5Gabrielle Halpern, Créer des ponts entre les mondes, op. cit., 2024.
- 6Ibid.
- 7Gabrielle Halpern, Tous centaures !, op. cit., 2020.
- 8Gabrielle Halpern, Créer des ponts entre les mondes, op. cit., 2024.
- 9Friedrich Nietzsche, Le Livre du philosophe : études théorétiques, traduction et présentation de Angèle Kremer-Marietti, Paris, Flammarion, 2014, p. 83.