Comment l’intelligence artificielle (IA) reconfigure-t-elle nos métiers et, plus profondément, notre rapport à l’identité professionnelle ? Si « on devient ce que l’on fait », que devient-on lorsque l’on délègue une partie de son activité à une machine ? En s’appuyant sur les sciences cognitives et sur une série d’entretiens, la philosophe Gabrielle Halpern montre que l’IA influence nos gestes, nos réflexes et même notre cerveau, risquant d’uniformiser les compétences et les identités. Mais tout dépend de la relation que nous entretenons avec l’outil et de ce qu’on lui délégue.
« C’est en forgeant que l’on devient forgeron ». Cette formule désormais proverbiale fait écho aux propos du philosophe Aristote dans Éthique à Nicomaque, lorsqu’il écrivait que « les choses qu’il faut avoir apprises pour les faire, c’est en les faisant que nous les apprenons : par exemple, c’est en construisant qu’on devient constructeur et en jouant de la cithare qu’on devient cithariste ; ainsi encore, c’est en pratiquant les actions justes que nous devenons justes, les actions modérées que nous devenons modérés et les actions courageuses que nous devenons courageux1Aristote, Éthique à Nicomaque, Livre II, chapitre 1. ». En deux mots, pour être, il faut faire ; on fait son être et l’identité est le fruit d’une action répétée. D’autres philosophes se sont inscrits dans cette philosophie de l’être par le faire – Jean-Paul Sartre, par exemple, qui écrit, des siècles plus tard, que ce sont nos actes qui nous font, que « seuls les actes décident de ce que l’on a voulu2Jean-Paul Sartre, Huis clos, Paris, Gallimard, 2000. », que le faire est révélateur de l’être et qu’en faisant, on se fait3Jean-Paul Sartre, L’être et le néant, Paris, Gallimard, 1976.. On est ce que l’on fait, on devient ce que l’on fait.
Mais maintenant la question qui se pose est la suivante : je suis ce que je fais, mais si je délègue une partie de ce que je fais à un outil d’intelligence artificielle, suis-je toujours le même ou vais-je devenir quelqu’un d’autre ? Un avocat, un architecte, un menuisier ou un enseignant ont-ils toujours la même identité de métier à l’ère de l’intelligence artificielle ? Si c’est en forgeant que je deviens forgeron, suis-je toujours forgeron si je délègue une part de mon activité à ChatGPT ? Ai-je encore le cerveau d’un forgeron ?
La présente contribution4Je tiens à remercier toutes les personnes qui ont accepté de me consacrer du temps et de répondre positivement et sincèrement à ma proposition d’entretien dans le cadre de cette étude. se propose d’explorer ces questions d’une part en s’appuyant sur l’histoire des idées et sur la littérature scientifique existante, notamment en sciences cognitives, ainsi que sur des entretiens menés auprès d’un échantillon exploratoire composé de parties prenantes de différents échelons hiérarchiques, de différents secteurs et métiers, selon une méthode de recueil et d’analyse qualitative.
La réalité cognitive : ce que semble dire la science
« Je suis ce que je fais », « je deviens ce que je fais » : ces hypothèses philosophiques, qui constituent à la fois des intuitions et des théories, ont été éprouvées par différentes expériences en sciences cognitives et s’en sont révélées fortifiées. On peut citer la fameuse étude sur le cerveau des chauffeurs de taxi londoniens n’utilisant pas de GPS pour conduire leurs clients5Eleanor A. Maguire, DAvid G. Gadian et al., « Navigation-related structural change in the hippocampi of taxi drivers », PNAS, vol. 97, n°8, 2000.. Grâce à l’imagerie par résonance magnétique (IRM) utilisée par la neurologue Eleanor Maguire, l’IRM a révélé que leur cerveau présente un développement très supérieur à la normale de la partie postérieure de l’hippocampe, une région du cerveau qui joue un grand rôle dans l’orientation spatiale. Tout se passe comme si, en l’absence de GPS et dans la nécessité de connaître par cœur la moindre rue de Londres, leurs neurones s’étaient développés sous l’effet d’une sorte de musculation cérébrale. Si l’habit ne fait pas le moine, aurait-on néanmoins le cerveau de son métier ? De la même manière, le neurologue Lionel Naccache explique, expériences à l’appui, que les circuits synaptiques se renforcent à chaque action répétée, facilitant ainsi la consolidation d’un automatisme6Lionel Naccache, Quatre exercices de pensée juive pour cerveaux réfléchis, Paris, In Press, 2003.. À quel moment se sent-on l’homme de son métier ? Un Compagnon du devoir répond : « Quand je suis devenu autonome dans mon métier et à l’aise dans ce que je faisais, je me suis dit que j’étais devenu menuisier, que je pouvais enfin dire que j’étais menuisier », ce qui sera corroboré par un autre Compagnon : « Quand mon chef d’atelier m’a fait confiance et m’a écouté par rapport à mes choix, j’ai senti que j’étais devenu mécanicien, que j’étais devenu l’homme de mon métier ».
Ce lien entre l’identité et l’action qui se manifeste dans l’impact du travail sur le cerveau se retrouve aussi dans l’impact du travail sur la manière d’être, à la fois individuellement et collectivement. Le sociologue Bernard Zarka a mené dans les années 1980 des travaux sur « l’identité de métier7Bernard Zarka, « Identité de métier et identité artisanale », Revue française sociologique, vol. XXIX, 1988, pp. 247-273. » qui sont particulièrement intéressants à relire aujourd’hui dans le cadre de cette étude. En effet, il écrit que l’identité de métier se définit d’abord « dans le corps » (vêtement-attribut de l’identité corporative), « chaque métier s’identifie à ses outils » et désigne ses membres dans un vocabulaire qui lui est propre. Le tailleur de pierre est le « pierreux », le charpentier est le « bois debout », etc. L’histoire des métiers est inscrite dans les proverbes, chansons, vocabulaire, etc. Les termes ont des significations différentes selon les métiers : le « commis » est un jeune ouvrier sortant d’apprentissage et n’ayant pas encore fait son service militaire dans les métiers de la boulangerie, mais désigne une fonction du haut de la hiérarchie – technicien de chantier – dans les métiers du bâtiment. On « reconnaît un métier à sa gestuelle » : l’identité de métier s’exprime dans les gestes. On « peut reconnaître dans les gestes un langage : les gestes ne mettent pas seulement un homme en relation avec la matière, mais avec la culture dont il est le produit ». Un Compagnon du devoir explique d’ailleurs : « Je sais reconnaître un compagnon charpentier ou un compagnon serrurier à la manière dont il se comporte, dont il se déplace ou agit. Par exemple, dans la salle à manger, on repère tout de suite le serrurier-métallier, parce qu’il a une approche du métier par le détail, c’est un assembleur de petites choses ; tandis que le charpentier doit avoir une vision par la masse, ce n’est pas une question de matériau, mais d’approche du matériau. Le charpentier est très volubile, alors que le serrurier est plus discret ». Ce que Bernard Zarka écrit à propos de l’identité de métier des activités dites de la main pourrait se dire de beaucoup d’autres métiers, y compris des métiers serviciels ou dits « intellectuels » : l’avocat, le publicitaire, le psychanalyste, l’architecte, l’assureur, l’agent immobilier, le trader ou encore le développeur s’inscrivent d’une certaine manière eux aussi dans un vocabulaire propre, des gestes ritualisés, un code vestimentaire, une culture commune, même si cela est moins flagrant et que cela tend à s’estomper avec le temps, sous le double effet d’une forme d’uniformisation (vestimentaire, langagière, etc.) accompagnée d’une recherche de différenciation (chacun veut être unique).
Dès lors, je suis ce que je fais, mais si je délègue une partie de ce que je fais à un outil d’intelligence artificielle, suis-je toujours le même ou vais-je devenir quelqu’un d’autre ?
Tout d’abord, si l’intelligence artificielle apporte une expertise – du savoir –, elle tend de plus en plus à agir, quand elle est dite générative. L’outil informatique peut produire des conclusions juridiques, faire un bilan radiologique, produire des plans architecturaux, écrire un contrat ou générer un site internet de bout en bout. Cela signifie que la théorie et la pratique, propres à tout métier et constitutives de toute identité de métier, peuvent être de plus en plus déléguées à l’intelligence artificielle au sein de professions de plus en plus nombreuses. Une hypothèse se dessine – le fait de déléguer une part de son activité à l’intelligence artificielle peut avoir un impact direct sur le cerveau – qui semble confirmée en creux par l’étude des chauffeurs de taxi londoniens, puisque ces derniers n’utilisent pas de GPS, donc leurs neurones ont pu se développer ainsi sous l’effet d’une sorte de musculation cérébrale, ce qui n’est pas le cas des chauffeurs de taxi utilisant un GPS. Par ailleurs, une étude du MIT a montré l’impact cognitif de l’usage de l’IA : l’étude de l’activité cérébrale des utilisateurs de ChatGPT montre que, sur le plan neuronal, linguistique et comportemental, ils sous-performent systématiquement par rapport aux personnes qui ne l’utilisent pas pour les mêmes tâches. Ainsi, 83,3% des utilisateurs sont incapables de citer des passages d’essais qu’ils avaient rédigés quelques minutes auparavant, plus de la moitié de la charge cognitive nécessaire pour écrire un essai sans aucune assistance diminue avec l’utilisation de l’IA, provoquant une atrophie cérébrale, et enfin, dans le temps, écrire avec ChatGPT ferait accumuler une « dette cognitive » rendant difficile un retour à une activité cérébrale normale pour les tâches effectuées sans IA générative.
Si le cerveau porte de moins en moins la marque distinctive de l’activité professionnelle lorsque celle-ci a recours à l’intelligence artificielle, on peut émettre l’hypothèse selon laquelle des zones similaires de nos cerveaux vont de plus en plus se développer, quelle que soit notre activité professionnelle, sous l’effet de l’intelligence artificielle. En effet, une étude présentée au Forum 2024 de la Fédération des sociétés européennes de neuroscience (FENS) montre que les voix de l’IA stimulent principalement des zones cérébrales liées à la détection d’erreurs et à la régulation de l’attention, comme le cortex cingulaire antérieur et le cortex préfrontal dorsolatéral. De fait, la grande majorité des personnes interrogées expliquent que ces éléments font de plus en plus partie des critères de recrutement et d’évaluation des professionnels dans leur environnement de travail. Par exemple, un radiologue explique : « Outre son expertise médicale, je recrute un radiologue selon sa capacité à critiquer les résultats de l’IA (faux positif et faux négatif) ; l’IA dans des mains non expertes, cela démultiplie les examens, c’est très consommateur d’examens. Il faut désormais recruter et évaluer sur ce critère aussi. Mais il y a aussi le savoir-être, la relation avec les patients. Les compétences nouvelles que je dois acquérir ? Mieux orchestrer, mieux interroger l’outil ». Un enseignant explique d’ailleurs que cela devrait presque être un critère d’usage de l’IA : « ne faites pas faire quelque chose à l’IA que vous ne sauriez pas faire vous-mêmes, sinon, c’est impossible de vérifier son travail » !
Cet esprit critique qui se développe à l’égard des technologies et qui vient renforcer les zones cérébrales liées à la détection d’erreurs se déploie dans d’autres domaines. En effet, dans le secteur éducatif, il est intéressant de constater que la place du professeur est en train d’évoluer et que l’élève vient de plus en plus remettre en question son savoir. Une personne interrogée parmi les Compagnons du devoir explique : « La tendance de fond du changement de posture du maître à élève était déjà là avant l’IA. Les jeunes demandent davantage “pourquoi ?” ». Il y a une tendance selon laquelle le savoir peut être remis en question ».
D’autres études plus anciennes indiquaient déjà que les réponses cérébrales à la coopération avec une IA étaient plus « instrumentales », centrées sur la tâche, alors qu’avec un humain, elles mobilisaient davantage les circuits sociaux8Thierry Chaminade, Delphine Rosset et al., « How do we think machines think? An fMRI study of alleged competition with an artificial intelligence », Frontiers in Human Neurosciences, vol. 6, n°103, 2012.. Plus les professionnels vont utiliser les outils d’intelligence artificielle, plus ils pourraient développer les mêmes zones du cerveau touchant au traitement analytique, conduisant à une forme d’uniformisation cognitive, et peut-être professionnelle. « Oui, si l’on couple l’IA à la robotique, l’uniformisation cognitive des métiers est possible… », concède un artisan interrogé.
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Abonnez-vousLa réalité subjective : comment les identités professionnelles sont vécues
Une singularité de l’activité cérébrale moins marquée conduirait-elle à des identités professionnelles moins marquées, elles aussi ? Pour filer la métaphore, si je délègue une part de mon métier de forgeron à l’IA et que mon cerveau porte de moins en moins la marque de la forge, ai-je toujours le sentiment d’être forgeron ? Ici, les avis divergent…
Au cours d’un entretien mené avec un avocat, ce dernier a dit : « Je ne me sers de l’intelligence artificielle générative que pour débroussailler un sujet, m’apporter des premiers éclaircissements, donc pour moi c’est une sorte de moteur de recherche un peu sophistiqué. Mais à aucun moment, je n’ai l’impression d’être “moins avocat” ou de lui déléguer réellement quelque chose, puisque ce que produit l’IA n’est qu’une base que je ne prends jamais telle quelle, mais que je retravaille, complète, corrige, en un mot m’approprie. Tant que je m’approprie le travail de l’IA, tant que j’y mets de moi-même, de mes connaissances, de mes expériences, de ma réflexion, je reste avocat. Je reste toujours à la manœuvre, c’est toujours moi qui réfléchis, qui travaille, qui agis. Je n’ai pas le sentiment de lui déléguer quoi que ce soit, ni d’être “moins avocat” ». De la même manière, un ingénieur explique : « Non, l’IA ne change pas l’identité de métier, elle accélère seulement le process. Sur l’expertise en elle-même, l’ingénieur doit se poser les bonnes questions pour rentrer les bonnes données dans le logiciel : le processus de réflexion est différent de celui d’avant, c’est-à-dire qu’il doit penser avant de créer, alors qu’avant, il devait penser et créer en même temps. Cela demande un effort d’abstraction complémentaire pour faire marcher la machine, il doit d’abord penser en amont de la phase d’étude ». Un Compagnon du devoir complète : « Si je délègue à l’outil, je suis toujours forgeron, c’est un métier d’assembleur et, dans ce métier, il y a de plus en plus d’outils qui nous accompagnent : on est passé du marteau au martinet, puis au marteau-pilon. Mais si l’assemblage n’est plus fait par l’humain, c’est là que l’identité va être touchée. Dans la métallerie, la découpe laser n’a pas changé le métier. Chez nous, il y a trois étapes : penser ou tracer l’ouvrage, tailler (fabriquer), lever (mettre en place, proposition au client) : si je délègue une des étapes et que je reste en maîtrise de l’ensemble, je suis encore un homme du métier. L’IA perturbe le métier à partir du moment où je ne sais pas comment elle marche ». Un jeune menuisier conclut : « Si on a appris la forge avant, alors on est toujours forgeron ; mais si on n’a pas appris le métier avant d’utiliser l’IA, alors on ne sera jamais forgeron ».
À l’inverse, dans d’autres métiers, l’IA peut provoquer une crise identitaire professionnelle : « les journalistes ont une crise d’identité ; ils font ce métier parce qu’ils aiment écrire, donc ils vivent mal le fait que ChatGPT écrive à leur place. Quel que soit le métier, il faut réapprendre, se plonger dans les outils pour mettre l’IA à sa bonne place », explique une personne qui travaille dans les médias.
L’intelligence artificielle vient, de fait, interroger la nature profonde de chaque métier. Qu’est-ce qui fait le médecin : l’examen médical, le diagnostic, le soin médical ou la rédaction de l’ordonnance ?
Des identités professionnelles qui dépendent de la relation à l’outil ?
Sous l’effet de l’IA, la manière d’exercer les métiers change, les cerveaux se modifient, les identités professionnelles sont plus ou moins touchées elles aussi, selon les secteurs… Mais est-ce que l’identité professionnelle résultant de l’usage de l’IA ne dépendrait-elle pas aussi de la relation créée avec cet outil ?
De la même manière qu’il y a différentes sortes de relations humaines et sociales – dont on peut imaginer qu’elles vont nous toucher diversement d’un point de vue cognitif et renforcer diversement le lien social –, il y a différentes sortes de relations technologiques. Si le terme « hybride » ou « hybridation » est souvent utilisé pour parler de l’intelligence artificielle et de la relation « homme-machine », il est important de revenir sur la pertinence et la justesse ou non de l’usage de ce mot dans ce cadre précis. En effet, il ne saurait y avoir d’hybridation homme-machine, puisque l’hybridation suppose l’altérité radicale9Gabrielle Halpern, Créer des ponts entre les mondes. Une philosophe sur le terrain, Paris, Fayard, 2024. ; or l’IA n’est pas une altérité par rapport à l’être humain, étant le fruit de sa main. Selon les usages qui sont faits de l’IA, il faudrait davantage parler de fusion homme-machine (dans le cas d’implants ou de prothèses dans un cadre médical), de juxtaposition homme-machine ou d’assimilation homme-machine10Cette distinction est à retrouver dans Gabrielle Halpern, Tous centaures ! Éloge de l’hybridation, Paris, Le Pommier, 2020 ou encore dans Gabrielle Halpern, Créer des ponts entre les mondes. Une philosophe sur le terrain, op. cit.. Par exemple, le propos de l’avocat cité ci-dessus qui s’approprie en les transformant des éléments apportés par une IA générative pour débroussailler un dossier se situe d’un point de vue relationnel dans une logique d’assimilation homme-machine : il assimile ce que la machine produit. Dans le cas d’un élève recopiant mot pour mot ce que l’outil lui dit, il y aurait à l’inverse une logique d’assimilation homme-machine où c’est la machine qui assimile l’élève. Selon le métier, l’IA va jouer un rôle différent pour le professionnel : « Je consulte l’IA interprétative tous les jours à de multiples reprises, elle tourne systématiquement en continu sur tous les examens ; avant de valider mon compte-rendu, je regarde ce que dit l’IA. Ça rassure, c’est un parachute supplémentaire. C’est de la réassurance. Ça rassure le radiologue quand il est fatigué pendant la nuit ; l’IA n’est jamais fatiguée. C’est un parachute », explique un radiologue. Il précise : « L’IA ne me complète pas, elle me rassure dans mon diagnostic, elle m’aide à me remettre en question, j’ai une sécurité. Il ne faut pas être trop dupe, elle ne “m’augmente pas” ». On voit ici une relation qui relèverait plutôt de la juxtaposition.
De son côté, un enseignant Compagnon du devoir explique : « Grâce à l’IA, on ira plus vite dans l’apport en connaissances, mais le formateur va consacrer plus de temps autour du geste, du faire, de l’expérience. L’IA donne des connaissances, mais elle ne peut pas raconter une histoire vécue, faire passer l’expérience, l’émotion de l’expérience vécue. L’IA est une sorte de mémoire collective, mais elle n’apporte pas l’émotion, le regard, l’instant présent. L’IA donne des tutoriels, mais elle ne peut pas raconter comment c’était d’être là, à ce moment-là et de faire ceci ou cela. Le formateur a une intelligence situationnelle à transmettre. L’IA apporte des infos précises ; l’humain donne une vision. Le métier, c’est une rencontre entre une expertise, des émotions, des sensations – l’odeur du bois –, avec l’instant présent de deux personnes qui se rencontrent ». Un autre Compagnon du devoir complète : « Il y a un dénominateur commun à tous nos métiers : la main. L’IA ne va pas changer l’identité du métier, tant qu’il y a la main… ». Là aussi, on pourrait qualifier la relation homme-machine de juxtaposition, chacun venant apporter une dimension dans la formation. Une journaliste interrogée explique que l’IA vient réveiller l’identité profonde de son métier : « En France, on développe beaucoup les savoirs, l’expertise. Or, en journalisme, la valeur, c’est le pas de côté, la créativité. Il faut des intuitions, des hypothèses avant l’analyse. On l’a oublié et l’IA vient nous le rappeler en stimulant notre créativité. On se noie souvent dans la production pour se rassurer sur notre valeur. L’IA, c’est “la créativité au service de” : il faut le prompt ». Elle précise également que dans le métier de journalisme, « on ne délègue pas de l’expertise à l’IA, on lui délègue de l’exécution. Il faut d’abord être bon, avoir l’expertise, l’IA n’apporte pas l’expertise : un journaliste sans expertise ne saura pas comment angler son article, ni chercher les bonnes sources et perdra trop de temps à valider le contenu ». Le vrai risque vu par les professionnels interrogés viendrait donc d’une relation de fusion homme-machine ou d’assimilation de l’homme par la machine dans le cas où on laisse trop de place à l’IA. Un menuisier explique en effet : « si le travailleur ne fait pas le chemin du métier, le cycle du métier, l’IA va devenir son point de repère, son point de base ». Un jeune en apprentissage complète : « Si je laisse trop faire l’IA, je constate que je ne me suis pas assez imprégné, alors que quand j’ai parlé avec des humains, je m’imprègne plus. Je m’imprègne plus du sujet qu’à travers un outil ».
Il est important d’avoir également en tête que si la relation à l’IA dépend du métier, elle dépend aussi de chaque professionnel. Une directrice d’un groupe de médias explique en effet : « Cela interroge les métiers, mais aussi les individus, parce que, dans chaque métier, les individus ne se saisissent pas de leur métier de la même façon ». Certains professionnels vont assimiler ce que produit l’IA ou se laisser assimiler par elle, tandis que d’autres vont travailler en se juxtaposant à elle.
En revanche, s’il devait y avoir une pertinence à parler d’hybridation lorsqu’il est question d’intelligence artificielle, ce serait pour qualifier le rôle de l’IA en tant que tel : l’IA n’entre dans aucune case, il n’est pas aisé de coller une étiquette sur le rôle qu’elle joue. En effet, lorsque la question a été posée au cours des entretiens de savoir quel rôle l’IA jouait pour elles, les réponses des personnes interrogées ont été les suivantes : « C’est un parachute, un doudou ; c’est comme un assistant à qui je demande de faire quelque chose, c’est mon junior en qui j’ai confiance et à qui je demande une tâche très précise », explique un radiologue ; « Si je devais qualifier l’IA ? Je dirais que je le qualifie selon ce que je cherche, selon la situation, parfois j’ai besoin d’un expert, parfois d’un assistant pour lui délester des tâches ou d’un compagnon de route si j’ai besoin d’un interlocuteur pour affiner mes idées. L’IA ne sera jamais un Compagnon du devoir, parce qu’elle n’a jamais fait un tour de France, elle n’a pas vécu en communauté, l’IA ne se sera pas levée à 5 heures du matin dans un atelier, elle n’a pas vécu une cérémonie initiatique », explique un Compagnon du devoir. De son côté, une directrice d’un groupe de médias explique : « L’IA, c’est à la fois un collègue, un maître, un assistant, un stagiaire, c’est tout cela à la fois et encore bien d’autres choses. L’outil est ce que tu veux qu’il soit ». Il y a donc bien un caractère hybride du rôle de l’IA dans l’activité professionnelle et il est intéressant de noter par ailleurs que les usagers de l’IA interrogés sont très lucides sur le rôle qu’ils font jouer à l’IA dans leur travail.
Conclusion
En ayant une influence directe sur ce que nous faisons et sur ce que nous ne faisons pas ou plus dans notre quotidien professionnel, l’intelligence artificielle a un impact indirect sur nos cerveaux, et par extension sur nos identités professionnelles ou sur notre sentiment d’identité de métier. Les entretiens menés dans le cadre de cette contribution ont montré que c’est la relation développée avec l’outil qui détermine ce degré d’influence, mais également la relation qu’un professionnel entretient avec son métier ou sa fonction.
Toute la question va être désormais de savoir ce qu’il convient de déléguer ou non à l’IA et quelle place il convient de lui laisser dans l’exercice de nos métiers et fonctions. Même si cette question de la place de la machine est finalement ancienne et a pu être déjà explorée dans les siècles passés avec l’arrivée des machines au cours de l’essor industriel, il est important de la creuser de nouveau, avec l’arrivée de l’intelligence artificielle qui se présente comme une sorte de prothèse cognitive.
Un angle mort a cependant été mis au jour dans cette contribution qui méritera d’être exploré plus avant : celui du risque de l’uniformisation des métiers et donc peut-être de l’uniformisation des identités, pouvant provoquer une crise identitaire professionnelle qui pourrait se muer en crise identitaire. La question des identités professionnelles à l’épreuve de l’intelligence artificielle pourrait ainsi se muer en question politique avec un retour accru du besoin identitaire – et donc communautaire aussi – sur le devant de la scène.
- 1Aristote, Éthique à Nicomaque, Livre II, chapitre 1.
- 2Jean-Paul Sartre, Huis clos, Paris, Gallimard, 2000.
- 3Jean-Paul Sartre, L’être et le néant, Paris, Gallimard, 1976.
- 4Je tiens à remercier toutes les personnes qui ont accepté de me consacrer du temps et de répondre positivement et sincèrement à ma proposition d’entretien dans le cadre de cette étude.
- 5Eleanor A. Maguire, DAvid G. Gadian et al., « Navigation-related structural change in the hippocampi of taxi drivers », PNAS, vol. 97, n°8, 2000.
- 6Lionel Naccache, Quatre exercices de pensée juive pour cerveaux réfléchis, Paris, In Press, 2003.
- 7Bernard Zarka, « Identité de métier et identité artisanale », Revue française sociologique, vol. XXIX, 1988, pp. 247-273.
- 8Thierry Chaminade, Delphine Rosset et al., « How do we think machines think? An fMRI study of alleged competition with an artificial intelligence », Frontiers in Human Neurosciences, vol. 6, n°103, 2012.
- 9Gabrielle Halpern, Créer des ponts entre les mondes. Une philosophe sur le terrain, Paris, Fayard, 2024.
- 10Cette distinction est à retrouver dans Gabrielle Halpern, Tous centaures ! Éloge de l’hybridation, Paris, Le Pommier, 2020 ou encore dans Gabrielle Halpern, Créer des ponts entre les mondes. Une philosophe sur le terrain, op. cit.