C’est l’un des derniers rendez-vous de masse dans le paysage audiovisuel : dix millions de personnes regardent chaque soir les journaux télévisés (JT) de TF1, France 2 et M6. Résistant à la multitude de services de streaming et à la fragmentation de l’offre, ils restent un enjeu que Matthieu Deprieck décrypte chaque mois. Pour cette neuvième note, il montre comment la multiplication des éditions spéciales et la focalisation sur quelques crises majeures contribuent à installer un sentiment de « permacrise » dans l’opinion. Cette concentration de l’attention médiatique tend à réduire la diversité des sujets traités et interroge le rôle des JT, traditionnellement chargés de hiérarchiser et de mettre en perspective l’actualité.
Introduction
Il a fallu qu’à la crise liée à l’épidémie de Covid-19 succèdent l’invasion russe en Ukraine, l’explosion des prix de l’énergie, l’inflation alimentaire, l’instabilité gouvernementale, la guerre en Iran et l’augmentation des prix du carburant pour que s’installe l’impression que le monde actuel serait plus brutal que jamais. Nous serions prisonniers d’une crise permanente, d’une « permacrise ». Ainsi, tous les moments de tension se vaudraient, peu importe leur nature et leur intensité.
L’actualité de ce début de mois de juin 2026 vient confirmer cette impression d’une succession de crises. La mort de Lyhanna, collégienne de 11 ans, a provoqué de fortes contestations de l’institution judiciaire, transformant un fait divers en un fait politique. Cela a alimenté une séquence médiatique remarquable par sa durée.
Comment les médias d’information, dont la fonction est de rendre compte de l’état du monde, se saisissent-ils de cette haute fréquence de crises ? Nous avons concentré notre attention sur les médias les plus « mainstream » qui soient, les journaux télévisés du soir, en les observant depuis le 1er janvier 2026 avec l’intention d’isoler les éditions les plus monothématiques, des « éditions spéciales » qui ne disent pas toujours leur nom.
Voilà notre définition d’une « crise » au sens médiatique du terme : un JT qui s’attarde de façon extraordinaire sur un seul fait d’actualité pendant plusieurs jours. La méthode exposée dans cette note permet de révéler une photo précise de la « permacrise » dans laquelle sont plongés tous les soirs plus de dix millions de téléspectateurs.
Le tableau que nous dévoilons est si spectaculaire qu’il pose une question : les Français exposés à ce multiplexe d’angoisses en sortiront-ils indemnes ?
Méthodologie et analyse
Pour analyser l’extraordinaire, commençons par décrire l’ordinaire. Un journal télévisé se compose d’une série de sujets dont le nombre varie entre dix et quinze. Chacun d’entre eux se voit octroyer un temps d’antenne compris entre trente secondes et deux minutes. Le sujet d’ouverture, s’il est jugé important, peut être décliné en deux temps : le récit du fait d’actualité, suivi d’un éclairage particulier. Autrement dit, il est rare d’accorder à une information plus de cinq minutes d’antenne. En théorie.
Dans la pratique, les éditions spéciales, même lorsqu’elles ne sont pas qualifiées comme telles par les chaînes, se multiplient.
Pour le mettre en évidence, nous avons appliqué la méthode suivante. Nous avons relevé depuis le début de l’année 2026 la totalité des sujets qui ont bénéficié d’au moins trois modules d’un même JT. Par « modules1Le terme de « off » désigne un court texte lu par le présentateur sur des images qui défilent, celui de « plateau » qualifie l’intervention d’un journaliste sur le plateau du JT. Le « duplex » est une variante du plateau, en extérieur, dans un lieu en rapport avec l’actualité traitée. », nous entendons les reportages, les off, les plateaux ou les duplex.
Nous avons ensuite appliqué un second filtre en retenant les sujets qui ont bénéficié de ce traitement sur trois jours consécutifs dans le même JT. Cette règle du trois par trois a permis d’isoler la liste suivante des crises traitées par les 20 heures de TF1, France 2 et M6 depuis le début de l’année 2026. Par commodité, nous les appellerons simplement les crises même dans le cas où elles n’en auraient qu’une dimension médiatique.
- Les 1er et 2 janvier : l’incendie d’un bar à Crans-Montana
- Du 3 au 5 janvier : l’enlèvement de Nicolás Maduro
- Du 5 au 7 janvier : les chutes de neige
- Du 8 au 10 janvier : le passage de la tempête Goretti
- Du 11 au 25 février : les intempéries dont les inondations dans l’Ouest, la tempête Nils et les chutes de neige
- Du 17 au 19 février : la mort du militant identitaire Quentin Deranque
- Du 28 février au 25 mars : la guerre en Iran
- Du 30 mars au 17 avril : la guerre en Iran et le prix des carburants
- Du 28 au 30 avril : l’inflation
- Du 10 au 13 mai : la crainte d’une épidémie d’hantavirus
- Du 24 au 30 mai : la vague de chaleur précoce
- Du 4 au 7 juin : la mort de Lyhanna, 11 ans
Avant de plonger dans les détails, observons un phénomène remarquable : aucun des cinq premiers mois de l’année n’a été épargné par les crises, au sens où nous venons de les définir – un sujet traité par au moins trois modules sur au moins trois jours.
Dès les premiers jours de l’année, les crises s’enchaînent
Les premiers jours de 2026 ont donné le ton : le terrible incendie du bar Le Constellation à Crans-Montana (Suisse) a monopolisé un temps d’antenne important les 1er et 2 janvier avant d’être dépassé le 3 janvier par l’enlèvement du président vénézuélien, Nicolás Maduro. Même phénomène d’empilement le 5 : un épisode de neige s’ajoute au changement de régime au Venezuela. Le 8, la tempête Goretti balaie les précédentes crises. Le 11, les téléspectateurs ont déjà absorbé cinq crises posées les unes sur les autres.
Sur cette période du 1er au 11 janvier, les JT se construisent par couches successives. Ce n’est pas parce qu’une tempête traverse le pays que le Venezuela et l’incendie du Constellation disparaissent. Pendant les dix premiers jours de l’année, tous les JT continuent de suivre les développements du drame de Crans-Montana. Les téléspectateurs de TF1 entendent, eux, encore parler de Nicolás Maduro les 3, 4, 5 et 10 janvier.
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Abonnez-vousLa politique nationale pèse peu dans le chaos du monde
Cette mosaïque est le reflet d’un monde instable. Dans les douze crises repérées en cinq mois, deux sont de nature géopolitique : le changement de régime au Venezuela et la guerre en Iran.
Déclenchée par Donald Trump le 28 février 2026, l’attaque contre le régime des mollahs a dépassé tous les standards des journaux télévisés. Sur France 2, elle fut le seul sujet traité le jour même et les deux suivants. Autrement dit, elle a bénéficié d’une heure et quarante-neuf minutes d’antenne en trois jours de 20 heures. Jusqu’au 14 mars, soit pendant deux semaines complètes, pas un JT sur les trois chaînes n’a déclassé dans son conducteur la guerre en Iran. Il a fallu attendre le premier tour des élections municipales, le 15 mars, pour atténuer la tendance.
À ce titre, soulignons que l’actualité politique compte très peu dans ce panorama des crises. Les 16 et 17 mars, TF1, France 2 et M6 ont porté haut dans leur conducteur les leçons du premier tour des élections municipales (trente minutes pour TF1, dix-huit pour M6, soixante pour France 2) avant que la guerre en Iran ne reprenne le dessus le 18 mars, TF1 ne consacrant plus que deux minutes aux municipales ce soir-là ; M6, trois minutes.
L’étude comparée des traitements réservés à la mort de Quentin Deranque et aux inondations dans l’ouest de la France est une illustration éclatante de cette faible place occupée par la politique dans les pages spéciales des JT. Le militant identitaire meurt le 14 février lors d’une rixe avec des activistes d’extrême gauche. Le lendemain, les trois JT couvrent l’information, France 2 est la seule à lui réserver autant de temps d’antenne (quinze minutes et quatre « modules »). Ensuite, pendant quatre soirs consécutifs, l’attention des rédactions va osciller entre les inondations et la mort de Quentin Deranque avec un net avantage au premier sujet2Nous avons relevé les volumes suivants sur TF1 : le 18 février, 19 minutes pour les intempéries, 4 minutes pour la mort de Quentin Deranque ; le 19 février, 16 minutes contre 2 ; le 20 février, 14 minutes contre 5..
Un fait national majeur a bien monopolisé l’attention des JT mais il est difficile d’en faire à proprement parler un événement politique. La disparition de Lyhanna le 29 mai, puis sa mort déclarée le 5 juin, ont ouvert une crise au sens où nous l’entendons dans cette note. Celle-ci a occupé la une des JT pendant une durée remarquablement longue. Pendant neuf jours de suite, le 20 heures de France 2 a consacré à ce drame au minimum trois sujets pour une durée moyenne quotidienne de près de neuf minutes. C’est un tout petit peu plus que sur TF1 et M6 (huit minutes).
Revenons aux sujets internationaux. Nous en étions à l’instant où les élections municipales sont venues brièvement interrompre une séquence consacrée à l’Iran extraordinaire par sa longueur et son intensité. Dans les derniers jours de mars, la guerre déclenchée par Donald Trump est tellement présente qu’elle va accoucher d’une autre crise : le prix des carburants.
Dans une précédente note, nous avions analysé l’attention portée par les JT aux prix à la pompe pour remarquer qu’au terme d’un mois de guerre, le conflit et l’inflation avaient été décorrélés. Le 30 mars, TF1 réserve les huit premières minutes de son 20 heures au prix du carburant – la guerre est renvoyée à la 18e minute. Le sujet du carburant s’autonomise et occupe tellement de place dans les JT d’avril qu’il va finir par lui-même engendrer une autre crise, autour de l’inflation.
Crans-Montana, Venezuela, intempéries. En janvier, les crises s’accumulent comme les sédiments au fond d’un cours d’eau. Iran, carburant, inflation. En avril, elles s’emboîtent comme des poupées russes.
Comment les Français vivent-ils cette succession de crises ?
Cours d’eau ou poupées russes, qu’importe la métaphore. Dans les deux cas, l’accumulation de telles plages d’info monothématiques produit nécessairement des effets sur les téléspectateurs.
La première conséquence apparaît dans les enquêtes d’opinion. Le niveau d’angoisse chez les Français se maintient à un niveau élevé depuis l’épidémie de Covid-19 en 2020. Celle-ci s’incarne dans une peur protéiforme nourrie des différentes crises. À l’automne 2022, L’Opinion avait compilé une série de sondages présentés ainsi3« La France a-t-elle peur de tout ? », L’Opinion, 21 novembre 2022. : 78% des Français attendent une explosion sociale dans les prochains mois (Ifop pour Sud Radio), 71% craignent d’être personnellement touchés par les catastrophes climatiques (Odoxa pour France Bleu), 71% anticipent une troisième guerre mondiale (Ifop pour Sud Radio), 63% pensent Vladimir Poutine prêt à utiliser l’arme nucléaire (CSA pour CNews), 76% imaginent des attentats terroristes imminents.
Ce multiplexe des tensions a conduit les Français à se méfier de tout, du sanitaire, de l’économie, de la géopolitique, du sécuritaire. En décembre 2025, l’institut Verian avait documenté cette palette d’inquiétudes4Matthieu Deprieck, « Les Français redoutent plus une crise économique qu’une guerre », L’Opinion, 1er décembre 2025. : une majorité de personnes sondées jugeait probables une future crise économique, une catastrophe naturelle d’ampleur, une guerre et, dans une moindre mesure, une pandémie. L’étude ajoutait que nous, Français, étions plus pessimistes que les Allemands et les Britanniques dans notre capacité à affronter ces risques.
Cet élément est d’importance : non contentes de s’accumuler, les angoisses se posent sur un terrain marqué par la défiance envers les élites. Personne n’est jugé à la hauteur pour répondre à des crises dont on a le sentiment qu’elles se multiplient. Ainsi, les JT plongent les Français dans un tourbillon de tensions sans que ces derniers n’en voient l’issue. Pire, alors qu’ils ne sont pas sortis de la précédente crise, ils plongent dans la suivante. Le conseiller spécial d’Emmanuel Macron, Jonathan Guémas, parle d’effet stroboscope et l’applique à Donald Trump5Entretien avec l’auteur.. La multitude d’annonces et de décisions prises par le président américain aveugle les gens, les étourdit et ne leur laisse voir que des flashs qui composent une vision déformée de la réalité.
Donald Trump est évidemment une source du problème. Parmi les douze crises que nous avons identifiées depuis le début de l’année 2026, quatre sont des conséquences de ses décisions : l’enlèvement de Maduro, la guerre en Iran, la hausse du prix des carburants, l’inflation. Ajoutons-y toutes ses paroles qui ne déclenchent pas d’édition spéciale dans nos JT mais qui viennent dessiner une toile de fond sur laquelle s’épinglent les autres crises. Il y a alors un sentiment que l’actualité court très vite, que même un fait d’actualité majeur, ou traité comme tel, peut être balayé par un événement plus extraordinaire encore et qu’il est impossible de suivre le cours du monde.
Les JT ne remplissent plus leur fonction de stabilisation de l’information
Depuis 2022, l’ObSoCo, Arte et la Fondation Jean-Jaurès documentent dans des rapports annuels ce qu’ils appellent la « fatigue informationnelle » produite par la multiplication des canaux d’information et des messages reçus. En 2024, Sébastien Boulonne, Guénaëlle Gault et David Medioni avaient décliné leur concept dans le monde du travail pour, à partir d’un sondage, objectiver une extension du domaine de cette fatigue aux travailleurs6Sébastien Boulonne, Guénaëlle Gault et David Medioni, La fatigue informationnelle : une nouvelle forme de pénibilité au travail, Fondation Jean-Jaurès, 16 décembre 2024.. Des travailleurs qui, une fois rentrés chez eux, saoulés de mots et d’informations, tombent sur le JT et repartent pour un cycle d’essorage.
Car les 20 heures stabilisent de moins en moins le paysage médiatique. C’est pourtant leur fonction, en opposition aux chaînes d’information. Celles-ci décrivent en temps réel l’actualité dans un flux ininterrompu d’images et de paroles, quand les JT sont un espace clos à la grammaire immuable. Ces derniers sont un repère installé dans la vie des Français. Toutes les actualités n’entrent pas dans les 20 heures, comme toutes les personnalités ne peuvent y être invitées. Il y a celles et ceux qui peuvent « faire un JT » et les autres.
Les « 20 heures » sont statutaires. Ceux de TF1 et France 2 existent depuis 1975. Quand M6 a voulu se donner les atours d’une grande chaîne, elle a créé un rendez-vous d’information à la mi-journée et en soirée. Gilles Bouleau est en poste depuis 2012. Léa Salamé a succédé à Anne-Sophie Lapix après huit ans de stabilité. Xavier de Moulins assure la présentation du « 19-45 » depuis 2010. Cette constance est à mettre en regard de l’agilité des chaînes d’information capables de changer de ligne éditoriale au fil des audiences. Tout se pilote au jour le jour. L’heure des départs en publicité se décide un œil sur la concurrence.
L’écrin n’est donc pas le même entre un canal regardé par plus de dix millions de Français tous les soirs et un flot d’informations ininterrompu aux audiences qui se comptent en centaines de milliers de téléspectateurs. Et pourtant, bien que beaucoup plus regardés que les chaînes d’information en continu, les JT se laissent influencer par les modèles BFMTV et LCI, deux chaînes en constante « breaking news » et « édition spéciale ».
Les JT sous l’influence des chaînes d’information en continu
Prenons la journée du 4 juin 2026, marquée par une actualité dominante : la découverte du corps de Lyhanna, une collégienne de 11 ans disparue six jours plus tôt. Voici la programmation des deux principales chaînes d’information en continu de France de 10h à 19h ce jour-là.
BFMTV :
- 10h-10h30 : la disparition de Lyhanna
- 10h30-10h45 : la guerre en Iran
- 10h55-11h20 : la disparition de Lyhanna
- 11h30-11h50 : la guerre en Iran
- 12h-12h12 : la disparition de Lyhanna
- 12h12-12h15 : la guerre en Iran
- 12h15 : le prix du carburant
- 12h16-12h19 : la fin de la déclaration des impôts sur le revenu
- 12h19-12h44 : la disparition de Lyhanna
- 12h44-12h47 : les violences en marge de la finale de la Ligue des champions
- 12h47-12h58 : la disparition de Lyhanna
- 12h58-13h01 : la guerre en Iran
- 13h01-13h07 : les plaintes contre Patrick Bruel
- 13h07-13h37 : la disparition de Lyhanna
- 14h-14h11 : la disparition de Lyhanna
- 14h11-14h17 : la guerre en Iran
- 14h17-14h19 : la déclaration des impôts sur le revenu
- 14h19-14h20 : la guerre en Iran
- 14h20-14h21 : les candidats à la présidentielle devant les Jeunes Agriculteurs
- 14h21-14h34 : la disparition de Lyhanna
- 14h34-14h37 : la guerre en Iran
- 14h37-14h40 : les candidats à la présidentielle devant les Jeunes Agriculteurs
- 14h40-14h52 : la disparition de Lyhanna
- 14h52-15h01 : la guerre en Iran
- 15h01 : la disparition de Lyhanna
- 15h02 : les candidats à la présidentielle devant les Jeunes Agriculteurs
- 15h03-15h13 : la guerre en Iran
- 15h13 : la disparition de Lyhanna
- 15h47 : apparition du bandeau « édition spéciale » à la découverte d’un corps. Le bandeau reste à l’antenne jusqu’à minuit.
LCI :
- 10h20-10h45 : la disparition de Lyhanna
- 10h49-11h : la guerre en Ukraine
- 11h-11h24 : la disparition de Lyhanna
- 11h24 : titres de l’actualité : mort de Marjane Satrapi, violences PSG-Arsenal, plaintes contre Patrick Bruel
- 11h25-11h35 : la disparition de Lyhanna
- 11h35-11h40 : la guerre en Iran
- 11h47-11h56 : la guerre en Ukraine
- 11h58-12h21 : la disparition de Lyhanna
- 12h21-12h42 : les failles de l’armée française
- 12h42-12h54 : la guerre en Iran
- 12h54-13h09 : les retraites des fonctionnaires
- 13h14-13h24 : les violences PSG-Arsenal et la progression de Jordan Bardella
- 13h32-14h : la disparition de Lyhanna
- 14h-14h22 : les failles de l’armée française
- 14h30-14h45 : la disparition de Lyhanna
- 14h50-15h : la guerre en Iran
- 15h-15h10 : la disparition de Lyhanna
- 15h10-15h25 : la guerre en Iran
- 15h25-15h49 : la guerre en Ukraine
- 15h49-18h17 : la disparition de Lyhanna
- 18h17 : titres de l’actualité puis la disparition de Lyhanna
Que ce soit sur LCI ou BFMTV, le nombre de faits d’actualité traités est extrêmement faible. Les deux chaînes alternent entre la disparition de Lyhanna et l’actualité internationale : l’Iran pour BFMTV, l’Iran et l’Ukraine pour LCI. Les autres faits d’actualité se comptent sur les doigts d’une seule main. Cette concentration se manifeste avant même la découverte du corps de la collégienne : aux alentours de 15h30, on constate que la disparition de Lyhanna représente déjà 51% du temps d’antenne de LCI, hors plages de publicité. Sur BFMTV, la proportion monte à 64%. À 15h47, la chaîne passera d’ailleurs en « édition spéciale » pour les huit heures suivantes.
Un assèchement de l’actualité
Cette saturation extrême provoque un assèchement de l’actualité. L’effet est mécanique : si l’on consacre plus de minutes à un seul sujet, les autres disparaissent. Cela saute aux yeux sur les chaînes d’information en continu comme nous venons de le démontrer. Le principe s’applique également aux 20 heures. Reprenons notre période d’observation et comptons le nombre de sujets d’actualité traités en moyenne mois par mois, chaîne par chaîne.
- En janvier, 12 sujets sont traités en moyenne par TF1 ; 13,1 sur M6 ; 11,2 sur France 2.
- En février, 11,9 sur TF1 ; 13,4 sur M6 ; 10,6 sur France 2.
- En mars, 8,4 sur TF1 ; 10,5 sur M6 ; 6,5 sur France 2.
- En avril, 11,9 sur TF1 ; 13 sur M6 ; 11,8 sur France 2.
- En mai, 12,7 sur TF1 ; 12,1 sur M6 ; 12 sur France 2.
Le résultat est spectaculaire en mars. La guerre en Iran fait plonger le nombre de sujets traités sur les trois chaînes. Chaque soir, près de quatre sujets disparaissent des JT de TF1, trois de ceux de M6 et cinq de ceux de France 2.
La place laissée au déclenchement d’un conflit aux conséquences mondiales ne fait pas débat. Les JT des trois chaînes ont livré un travail remarquable aux quatre coins du monde pour décrypter les bouleversements géopolitiques. Cela ne doit pas nous exonérer de poser une dernière question : toutes ces crises méritaient-elles autant de temps d’antenne ?
Les intempéries, stars des JT
Cette interrogation est délicate. Elle touche à la liberté éditoriale de chaque rédaction et fait basculer l’analyse dans la subjectivité. En fonction des intérêts des uns et des autres, la médiatisation sera toujours jugée insuffisante ou excessive. Il nous faut pourtant la poser pour évaluer la part de crises exagérées par les JT.
Remontons à notre point de départ. De notre liste des douze crises de 2026, nous nous sommes arrêtés sur les événements internationaux et politiques sans parler encore de la place prise par les intempéries. Elle est incontournable. Le mois de janvier dans les journaux télévisés est marqué par les chutes de neige, puis la tempête Goretti. Celui de février est occupé pour moitié par les inondations, la tempête Nils et les avalanches. La dernière semaine de mai est écrasée par une vague de chaleur historique.
La météo écarte tous les sujets dans un conducteur de JT. Le 5 janvier, l’actualité sort de quatre jours dominés par l’incendie de Crans-Montana et l’enlèvement de Nicolás Maduro quand tombe la neige. Le sujet monte immédiatement en première ligne : 12 minutes sur TF1 et France 2,7 sur M6. Il va y rester trois jours. Il sera écarté par… une tempête. Du 5 au 9 janvier, vents violents et neige récoltent 1h16 d’antenne sur TF1. La première chaîne guette particulièrement les cieux : les premières inondations de l’année, fin janvier, sont couvertes par trois pages spéciales consécutives et 29 minutes de reportages. Rien de comparable avec le mois de février où des volumes historiques de pluie s’abattent sur l’ouest de la France. Du 11 au 24 février (treize jours !), TF1 consacre au moins sept minutes par soir à ces inondations. Enfin, du 24 au 30 mai (à nouveau une semaine entière), les trois chaînes saturent leur antenne de reportages consacrés à la canicule historique par sa précocité.
Les intempéries offrent aux JT un fonds de roulement d’éditions spéciales et l’occasion de rompre l’équilibre traditionnel de leur conducteur : une succession de reportages de deux minutes. Tempêtes, inondations, avalanches sont des phénomènes tellement réguliers qu’il convient de s’interroger sur la nécessité de les couvrir autant avec le risque que la survenance d’événements inattendus viennent gonfler le nombre de crises auxquelles sont exposés les Français.
Conclusion
Depuis le début de l’année 2026, l’extraordinaire ne l’est plus. En temps normal, un sujet traité pendant plus de cinq minutes pendant trois jours de suite est rare. En cinq mois, nous avons observé ce cas de figure à douze reprises. La crise s’est banalisée, à moins qu’elle ne soit devenue permanente au point d’accoucher d’un néologisme : la « permacrise ».
La pandémie de Covid-19 en 2020-2022, immédiatement suivie par l’agression de l’Ukraine commandée par Vladimir Poutine en février 2022, a fait naître l’idée d’un président, Emmanuel Macron, en proie à des crises perpétuelles. Avec lui, ce serait tout le pays qui enchaînerait les tempêtes sans jamais pouvoir profiter d’un instant de calme. Le récit s’est-il auto-réalisé ? Sanitaire, climatique, politique, économique, géopolitique, tout se mélange pourvu que cela fasse crise.
Les JT sont embarqués dans ce mouvement, eux qui multiplient les pages spéciales. Celles-ci ne sont plus le fruit de choix délibérés. Par exemple, quand France 2 lance une partie « grand format » de vingt minutes dans ses JT de la semaine, c’est pour mettre en avant un choix éditorial. Quand, pendant quatre jours de suite, elle réserve une dizaine de minutes à une éventuelle épidémie d’hantavirus, elle suit le mouvement. Et en l’occurrence, le mouvement alimenté par les chaînes d’info lancés dans une course trépidante à l’audience. TF1 et LCI, France 2 et France Info n’ont pas la même fonction. C’est bien pour cela que les deux chaînes disposent de deux canaux distincts. Les JT stabilisent le système d’information, les chaînes d’info en testent les limites.
Après la famille et les amis, les journaux télévisés forment la deuxième source d’information des Français, rapportait le 39e baromètre Verian-La Croix-La Poste en janvier 20267Baromètre de la confiance des Français dans les médias 2026, 15 janvier 2026.. 65% des personnes sondées leur faisaient confiance. Les chaînes d’info étaient quatre rangs plus bas, avec 54% de taux de confiance. Les JT ne peuvent pas prendre aux BFMTV et consorts uniquement ce qui les intéresse. Ils ne peuvent pas espérer doper leurs audiences tout en gardant leur image de média de confiance. Ils ne peuvent pas être de vieux sages et de jeunes turbulents. Il va leur falloir choisir.
- 1Le terme de « off » désigne un court texte lu par le présentateur sur des images qui défilent, celui de « plateau » qualifie l’intervention d’un journaliste sur le plateau du JT. Le « duplex » est une variante du plateau, en extérieur, dans un lieu en rapport avec l’actualité traitée.
- 2Nous avons relevé les volumes suivants sur TF1 : le 18 février, 19 minutes pour les intempéries, 4 minutes pour la mort de Quentin Deranque ; le 19 février, 16 minutes contre 2 ; le 20 février, 14 minutes contre 5.
- 3« La France a-t-elle peur de tout ? », L’Opinion, 21 novembre 2022.
- 4Matthieu Deprieck, « Les Français redoutent plus une crise économique qu’une guerre », L’Opinion, 1er décembre 2025.
- 5Entretien avec l’auteur.
- 6Sébastien Boulonne, Guénaëlle Gault et David Medioni, La fatigue informationnelle : une nouvelle forme de pénibilité au travail, Fondation Jean-Jaurès, 16 décembre 2024.
- 7Baromètre de la confiance des Français dans les médias 2026, 15 janvier 2026.