En finir avec l’homogénéité !

Dans nombre de situations, pourtant très diverses, c’est l’entre-soi, la consanguinité, qui est à l’œuvre. La philosophe Gabrielle Halpern appelle cela la “pulsion d’homogénéité” et plaide pour que nous combattons, dès aujourd’hui, partout où elle se trouve, dans tous les domaines, cette dangereuse tendance. Car le monde est hybride, et même de plus en plus hybride, et cette hybridation est créatrice. 

Quel est le lien entre l’affaire de la traductrice hollandaise d’Amanda Gorman, jugée trop « blanche » pour traduire la poétesse américaine, l’impossibilité d’accéder à certains postes si l’on n’est ni énarque ni diplômé de certaines écoles de commerce, l’Union nationale des étudiants de France qui avoue organiser des réunions non mixtes réunissant seulement des personnes ayant la même couleur de peau, l’incapacité de départements ou services au sein des entreprises ou au sein des institutions publiques à travailler ensemble ou à partager des informations, les barrières à l’embauche si l’on est une femme, si l’on est trop âgé ou trop jeune, si l’on a une origine différente, si l’on vient d’un milieu socio-économique défavorisé ou si l’on a une formation hétéroclite, l’incapacité entre le politique, le scientifique, l’administratif et le secteur privé à travailler main dans la main pour apporter des solutions à la crise sanitaire et les actions menées en faveur d’horaires de piscine non mixtes ? Dans toutes ces situations, qui peuvent sembler a priori très diverses, c’est pourtant à chaque fois l’entre-soi qui est à l’œuvre. La consanguinité est leur dénominateur commun. Comment avons-nous fait pour en arriver là ? Quels sont les ressorts qui nous entraînent sans cesse dans les mêmes travers ?

Une pulsion d’homogénéité

Nous pourrions appeler cela la « pulsion d’homogénéité ». Concrètement, cette pulsion nous conduit à ne fréquenter que des gens qui nous ressemblent, à ne nous intéresser qu’à ce que nous connaissons déjà, à ne nous abonner sur les réseaux sociaux qu’à des comptes correspondants au nôtre, et ainsi construisons-nous autour de nous une bulle homogénéisante. Cette pulsion nous pousse vers une quête absurde de « pureté » ; elle nous pousse à homogénéiser tout ce et ceux que nous rencontrons, pour ne surtout pas avoir à assumer leur altérité, leur différence. Cette pulsion, qui peut rassurer et apporter un sentiment de protection, est en chacun d’entre nous et il est difficile de lui résister. C’est un travail de tous les jours de la combattre ; une pierre de Sisyphe qu’il faut sans cesse hisser jusqu’au sommet de la montagne. Intrinsèquement, à cause de notre terreur de l’incertitude, nous avons une incapacité à assumer pleinement et naturellement la singularité, la diversité, l’altérité. Dans son ouvrage, Masse et Puissance, l’un des plus grands penseurs européens du XXe siècle, Elias Canetti, nous explique que l’être humain redoute plus que tout au monde le contact de l’inconnu, et que toutes les distances, tous les comportements qu’il adopte sont dictés par cette phobie du contact. C’est au sein de la masse uniformisante seulement que l’homme a l’impression qu’il peut être libéré de cette phobie. Et ainsi aboutissons-nous à cela : l’émergence de communautés, de groupes, fondés sur un principe d’identité et dont les membres sont donc identiques les uns aux autres. Tout élément, toute personne, toute idée hétéroclite ou hétérogène est repoussé et rejeté, car pouvant être perçu comme une menace contre l’homogénéité rassurante que le collectif a édifiée et dans laquelle il s’est retranché et emprisonné. 

La peur de l’hybride

C’est en vertu de cette pulsion d’homogénéité que l’être humain a toujours voué un culte à l’identité – du latin identitas, « qualité de ce qui est le même » – et s’est toujours méfié de tout ce qui est hybride autour de lui. Hybride, c’est-à-dire mélangé, contradictoire, hétéroclite ; hybride, c’est-à-dire tout ce qui n’entre pas dans ses cases. Cette méfiance s’est incarnée dans le mythe de Centaure, figure par excellence de l’hybride, puisque mi-homme et mi-cheval. Grandes statues, petites sculptures ou tableaux de peinture, les centaures que vous avez croisés dans les musées ou dans les rues ont toujours été représentés par les artistes comme des monstres, des êtres peu recommandables, plutôt agressifs, imprévisibles et étranges. Il faut dire que les textes qui nous viennent de l’Antiquité et qui décrivent ces êtres mi-hommes mi-chevaux sont peu bienveillants à leur égard et notre imaginaire a été nourri pendant des siècles par la crainte qu’ils suscitent en nous. Le philosophe roumain Mircea Eliade écrivait que le mythe est « une histoire inventée pour répondre à une question ou à une angoisse »… Mais à laquelle de nos questions les centaures répondent-ils ? Et de quelle angoisse sont-ils le nom ? Le centaure représente cette part de la réalité dont nous nous méfions, parce qu’elle n’entre dans aucune de nos cases. Il incarne le flou, l’ambiguïté, le mélange, l’insaisissable, l’imprévisible, l’hétéroclite, le « sans identité » ou le « trop-plein d’identités », l’origine suspecte et bâtarde ; en un mot, l’hybride. En analysant l’histoire des idées occidentales, on perçoit cette volonté de la rationalité de masquer la dimension hybride de la réalité ou de la maltraiter en la découpant en morceaux pour la faire entrer dans ses catégories. Or, en rejetant l’hybride dans l’impensé, en n’abordant la réalité que sous le prisme de l’identité, la rationalité nous fait complètement passer à côté d’une grande partie du monde. 

Oui, car, que nous le voulions ou non, le monde est hybride ; il est même de plus en plus hybride. Ce processus d’hybridation accéléré touche absolument tous les domaines de notre vie. Prenez les villes : les projets de végétalisation se multiplient, les fermes urbaines, les potagers, les élevages d’animaux sur les toits des bâtiments se développent au point que la frontière entre les villes et les campagnes tend à devenir de plus en plus ténue. La case « ville » explose. Cette hybridation de la nature et de l’urbanisme se fait parallèlement à celle des produits et des services proposés par les entreprises. Si nous étions avant dans une société industrielle et que nous sommes passés à une société de services, il devient difficile aujourd’hui de distinguer les deux et ils s’hybrident dans ce que l’on pourrait appeler une société des usages ou des relations. Ces innovations par hybridation vont bouleverser les entreprises, les métiers, les secteurs, les marchés et la notion même de concurrence.

Le monde est hybride

Les écoles, les universités, les laboratoires de recherche, les entreprises, les administrations publiques commencent, partout et de plus en plus, à collaborer de manière plus étroite – c’est la logique de la Silicon Valley aux États-Unis ou de l’Institut de technologie d’Israël, le Technion –, ce qui accroît le nombre de doubles diplômes, brouille les fiches de poste et les métiers et chamboule les modèles organisationnels et les identités professionnelles. La Covid-19 a accentué ces hybridations, en métamorphosant les manières de travailler à distance et en présentiel. La case « travail » doit être complètement revisitée. 

Les objets n’échappent pas à la règle et s’hybrident également : le téléphone, pour prendre l’exemple le plus trivial, est aussi un réveil, une radio, un scanner et un appareil photo. Il est paradoxalement, et tout à la fois, un espace/temps de loisir et de travail. 

Les territoires, eux, voient se multiplier les « tiers-lieux » : des endroits insolites qui mêlent des activités économiques de services, avec de la recherche, des startups, de l’artisanat, de l’innovation sociale ou encore des infrastructures culturelles. Par ailleurs, les entreprises prennent de plus en plus conscience de leur responsabilité sociétale ; et l’économie sociale et solidaire, une économie hybride par excellence – puisqu’il s’agit d’hybrider des logiques économiques et des logiques sociales et solidaires – pourrait bien devenir le modèle économique de demain.

Les modes de consommation et de commercialisation suivent également cette grande tendance à l’hybridation et l’on voit émerger de nouveaux types de magasins où il ne s’agit plus seulement de vendre et d’acheter, mais également de jouer, de se cultiver, de se rencontrer… Il y a une hybridation non pas seulement des canaux (distanciel/présentiel), mais aussi des usages et des fonctionnalités. De même, l’émergence de nouvelles formes d’habitat, comme celle du coliving, remet complètement en question l’habitat, le chez-soi, le voisinage, la colocation ou la copropriété, en hybridant diverses manières de vivre ensemble sous le même toit. 

Ces hybridations omniprésentes peuvent sembler déstabilisantes, mais cette déstabilisation est une opportunité extraordinaire, puisque ces hybridations sont riches d’enseignements. D’abord, elles nous apprennent que nous devrions cesser d’utiliser nos anciennes cases et qu’il est de notre devoir de les remettre en question et de les réinventer ; cela rend plus intelligent et plus créatif, plus humble et moins dogmatique. Nous le voyons à l’aune de la crise sanitaire : pour les entreprises, par exemple, la capacité d’hybridation peut être une véritable stratégie de survie. L’hybridation est le meilleur moteur de la créativité et de l’innovation. Ensuite, que l’hybridation, ce n’est ni la fusion, ni la juxtaposition, ni l’assimilation ou l’annihilation de l’autre, mais la métamorphose de chacun. Il n’y aura de mixité qu’en vertu de cette métamorphose ; il n’y aura d’inclusion véritable que si chacun fait un pas de côté et accepte de sortir de son identité pour faire un pas vers l’autre. Par ailleurs, ces hybridations nous apprennent que nous devrions mettre fin à la terrible pulsion d’homogénéité qui est en nous et qui nous ramène toujours vers ce et ceux que nous connaissons déjà. Enfin, que les logiques identitaires, d’où qu’elles viennent, ne mènent à rien de bon qu’à enfermer les autres et à s’enfermer soi-même. 

Si nous avons tant de mal à accepter les centaures, c’est parce qu’ils représentent finalement l’Autre ; celui qui est d’une génération, d’une origine, d’une formation, d’une école, d’un parcours, d’une culture, d’une couleur de peau, d’un genre, d’un milieu socio-économique, d’une religion, différents des nôtres. Leur altérité nous déstabilise et nous angoisse, parce qu’elle est insaisissable et imprévisible. 

Sortons du culte de la rente

Il est temps de sortir du même, de la répétition et de la rente de ce que nous sommes ; il est urgent de sortir du principe d’identité qui nous cristallise. L’identité donne l’illusion que chacun d’entre nous ou que tout a une définition une et indivisible, donnée une fois pour toutes et immuable. C’est faux, l’identité n’est qu’une vérité provisoire. Nous crevons de la juxtaposition des mondes, de ces silos à n’en plus finir, de ces cases stérilisantes où l’on veut nous ranger, de ces étiquettes qui nous étouffent et dont on veut nous affubler. Nous crevons de tous ces pur-sang qui ne comprennent pas que l’on puisse être musicien et peintre, artiste et chef d’entreprise, banquier et écrivain, politique et chimiste, homme et femme, religieux et sensuel, monstrueux et émouvant, sauvage et métaphysique. Nous crevons de tous ceux qui ne comprennent que la consanguinité, qui haïssent les mélanges et qui passent leur vie à briser les contradictions en les résolvant ; de tous ceux pour qui A est A et A ne peut pas être non-A. Nous crevons de tous ces sédentaires, ces systématiques et ces catégoriques de l’entre-soi, à qui il est grand temps de remémorer que le monde est fondamentalement hybride et qu’ils passent complètement à côté de lui. 

Les centaures nous invitent à mélanger les maisons de retraite, les services de coworking, les résidences d’artistes, les incubateurs de startups, les salles de sport, les auberges de jeunesse et les jardins-potagers. Ils nous encouragent à transformer les gares en musées et les musées en écoles. À hybrider les générations, à hybrider les genres, plutôt que de les juxtaposer et de les opposer. À hybrider les juristes et les designers pour créer de nouveaux contrats et mettre le droit au service de l’innovation ; à hybrider les matières pour fabriquer des matériaux inédits et durables ; à hybrider le scientifique, l’économique, l’administratif et le politique pour répondre au défi sanitaire. « Le jeu de l’art consiste à confondre les échafaudages, les nominations, les cellules, les superstructures », nous disait Nietzsche. Croisons les secteurs, mélangeons les usages, confondons les produits et les services, brouillons tous les lieux pour en faire des tiers-lieux, métissons les métiers, mixons l’économique et le solidaire, faisons des mariages improbables. Ce n’est pas de la destruction créatrice, c’est de l’hybridation créatrice. 

Si nous ne combattons pas dès aujourd’hui, partout où elle se trouve, dans tous les domaines, à tous les niveaux, cette dangereuse tendance à l’identitarisation, qui vient tout droit de notre pulsion d’homogénéité, demain, tout sera identité, tout sera revendiqué comme une identité. Nous aurons des hommes et des chevaux et nous mourrons de ne pas être des centaures.

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