Débattre du progressisme en Amérique latine

Explorer un Eldorado riche en initiatives et propositions progressistes, c’est l’objectif que s’est fixé l’Observatoire de l’Amérique latine de la Fondation Jean-Jaurès en publiant un ensemble de contributions consacrées au progressisme.

Le « débat d’idées » ouvert par l’Observatoire de l’Amérique latine de la Fondation entend faire entendre les voix de ceux qui, en Amérique latine aujourd’hui, portent toujours les espoirs et les ambitions théoriques et éthiques du socialisme, quelles que soient leurs affiliations et leurs références idéologiques. 

Le contexte des notes que l’Observatoire publient dans ce cadre, à l’image de tous celles qui ont été écrites dans le passé, reflète des réalités historiques et sociales particulières, en dépit d’apparences européennes formelles. L’Amérique latine est, comme l’a justement signalé le sociologue et diplomate français Alain Rouquié, un « Extrême Occident ». En Amérique dite latine, l’État-providence n’a jamais été, comme en Europe, un horizon collectif allant de soi. Colonisée et nommée par l’Europe, « l’Amérique latine » a intégré les valeurs normatives, politiques, culturelles, et idéologiques de l’autorité dominante. Elle a parallèlement reçu des migrants, « spontanés », venus librement par millions du Vieux Continent comme d’Asie, et des déportés africains, également par millions. Ses indépendances, toutes relatives, ont été et sont toujours marquées par la captation des richesses, du pouvoir, du discours, politique et culturel, par une élite auto-proclamée comme telle, d’origine européenne. Les minorités dirigeantes ont discriminé historiquement et de façon quasi structurelle les plus pauvres et les moins « européens », descendants des populations autochtones et d’esclaves d’Afrique. Marquées par un héritage économique et politique esclavagiste, un État-providence minimal, les combats pour l’égalité citoyenne, raciale et sociale ont été et sont encore inscrits dans ce cadre.

 Au XXe siècle, les socialistes d’Amérique latine (le mot est ici utilisé dans un sens très large) ont tour à tour accueilli et exporté idées et modes d’action. Anarchistes, communistes, socialistes de toutes obédiences, trotskistes, et aujourd’hui identitaires afro-latino-américains, écologistes et indigénistes, ont émergé et agissent toujours dans la partie du monde la plus inégalitaire et la plus discriminante. Paradoxe de cet Occident extrême, les migrants européens, pauvres mais pour certains riches d’idées utopiques et contestataires, ont créé les premiers partis revendicatifs et progressistes. Ces greffes ont alimenté la fermentation d’idéologies originales, portées par des personnages comme Orlando Fals Borda, Emilio Frugoni, Juan B. Justo, Alvaro Garcia Linera, José Carlos Mariátegui, José Marti, Abdias do Nascimento, Raúl Haya de la Torre, Aníbal Quijano, Jesse Souza, Manuel Ugarte, etc.

Au point de provoquer la curiosité et l’intérêt de leurs camarades européens. Le Français Jean Jaurès a visité ses amis socialistes argentins et uruguayens en 1911. Les républicains espagnols vaincus par le franquisme ont choisi l’exil en Argentine et surtout au Mexique de Lazaro Cardenas en 1940. Le socialiste Juan Negrin, dernier président de la République, a ainsi été accueilli au Mexique avec d’autres représentants de la gauche espagnole. C’est de Mexico, où il a également été autorisé à résider, que León Trotsky a posé les fondements de la quatrième internationale. Il en est mort, à Mexico, assassiné sur ordre de Staline en 1940. Sa maison est devenue un lieu de pèlerinage politique pour les héritiers de sa famille politique. Les fondations allemandes, communiste et socialiste, leurs homologues espagnole, française et suédoise, de façon plus modeste, ont investi les Amériques latines pendant la guerre froide. Fronts populaires au Chili et union des gauches au Chili et en Uruguay, révolutions au Costa Rica, à Cuba et au Mexique, et guérillas marxistes d’obédiences diverses ont « poussé » sur ce terrain idéologique et partisan.

Au fil du temps, on a constaté un élargissement des influences. L’URSS s’est intéressée, dès l’entre-deux guerres, au Mexique révolutionnaire, au point d’y envoyer pour en faire une œuvre cinématographique de référence l’un de ses meilleurs réalisateurs, Serguéi Eisenstein. Elle a soutenu la révolution cubaine et divers mouvements radicalisés en Amérique centrale et en Colombie. La Chine de Mao, la Chine de la révolution culturelle, a inspiré la création de partis communistes dissidents en Argentine, en Colombie, au Mexique et au Pérou – voire des mouvements armés, comme la guérilla péruvienne du Sentier lumineux. Le tiers-mondisme, les non-alignés, d’Afrique et d’Asie, auréolés par les figures de Yasser Arafat, Frantz Fanon, Nelson Mandela ou Hô Chi Minh, ont enfin créé de nouveaux points de rencontre, générateurs de nouvelles hybridations.

Très vite, on a pu constater la force de mouvements faisant écho aux idées et initiatives progressistes d’Amérique latine aux quatre coins du monde. Aux États-Unis, les démocrates et les courants libéraux, dans l’acception nord-américaine du terme, ont valorisé la figure de Pancho Villa, puis celle des migrants mexicains. La révolution cubaine a mondialisé un message progressiste issu d’Amérique latine. Le cinéma, la musique, mais aussi les intellectuels et les mouvements contestataires d’Afrique, d’Europe, et d’Asie ont fait pendant des années le « pèlerinage » de La Havane. Le Chili d’Allende, dans sa phase de gloire comme dans son dramatique final, a mobilisé les socialistes du monde entier. Tout comme un temps les sandinistes nicaraguayens, après leur prise du pouvoir les armes à la main, en 1979. L’internationale des rebelles et les socialistes européens ont cherché en ordre dispersé une voie en Amérique latine dans les années 1970. Quelques années plus tard, au tournant du millénaire, les mouvements sociaux tricontinentaux ont plébiscité les Forums de Porto Alegre au Brésil. L’émergence d’un nationalisme de gauche de 1999 à 2006, en Bolivie, au Brésil, en Equateur, en Uruguay et au Venezuela, a provoqué l’intérêt croissant d’un arc idéologique mondial allant du socialisme démocratique au communisme et au trotskisme. Avec un intérêt particulier marqué par les courants relevant des communismes, de l’écologisme et de certains partis socialistes pour le Forum de Saõ Paulo.

Des voies partagées ont été « fabriquées » sur ces échanges. L’Union de la gauche française s’est construite dans les années 1970 parallèlement à celle de son homologue chilienne. Les réfugiés politiques du cône sud ont aidé leurs homologues espagnols, sortant difficilement de la clandestinité en 1976-1977, à recomposer leurs partis politiques. Le Forum de Porto Alegre est né en 2000 d’une rencontre : celle de mouvements sociaux brésiliens avec un média français « antisystème » (ATTAC). Les Indignés espagnols ont fait leurs classes dans l’Amérique latine nationaliste, bolivienne et vénézuélienne, avant d’inspirer le Frente amplio chilien. Certains Verts, en début de millénaire, puis La France insoumise en France, ont cherché un modèle identitaire en Amérique latine bolivarienne.

Autant de raisons justifiant l’invitation à écouter et lire le « remue-méninges » d’idées et d’analyses que l’éventail progressiste latino-américain produit sans discontinuer en dépit de revers électoraux, et parfois de victoires, porteurs l’un et l’autre d’inerties tout autant que de critiques rappelant d’autres réalités et d’autres situations, formellement, et bien davantage, en affinités équivalentes.

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