Après la guerre : l’opinion publique palestinienne en Cisjordanie

Quel est l’état de l’opinion publique palestinienne au lendemain de la guerre à Gaza ? Alors que les négociations sont en cours pour reconfigurer la gouvernance de Gaza, la Fondation Jean-Jaurès reproduit les résultats d’une enquête d’opinion menée en septembre 2025 auprès de 300 répondants palestiniens vivant en Cisjordanie. 7-Octobre, Hamas, perspectives de paix : publiée par l’Institute for National Security Studies (INSS)1L’INSS est le principal think tank dédié aux questions diplomatiques, stratégiques et militaires d’Israël. Dans le cadre d’un partenariat avec la Fondation Jean-Jaurès, ses notes seront régulièrement traduites et publiées sur notre site afin d’éclairer nos lecteurs sur l’état des réflexions en cours à Jérusalem., cette note qui en analyse les résultats fournit un aperçu actualisé de l’opinion publique palestinienne sur tous les sujets cruciaux du moment. Elle met en évidence les défis et les opportunités auxquels sont confrontés Israéliens et Palestiniens.

Cette enquête d’opinion examine les questions sociales et politiques ainsi que les attitudes des Palestiniens en Cisjordanie, dans le contexte des événements du 7 octobre 2023 et de la guerre « Swords of Iron ». Il s’agit d’une enquête unique en son genre, axée sur la Cisjordanie en temps de guerre, qui fournit un aperçu actualisé de l’opinion publique palestinienne. Cette note en présente une première analyse et met en évidence les défis et les opportunités auxquels sont confrontés Israéliens et Palestiniens.

L’enquête a été menée entre le 1er et le 7 septembre 2025, dans le cadre d’une collaboration entre le Centre d’analyse des données et le programme de recherche « From Conflict to Resolution » (Du conflit à la résolution), tous deux rattachés à l’INSS, ainsi que le groupe T-Politography. La collecte des données a été effectuée par l’institut StatNet, dirigé par Yousef Makladeh, au moyen d’entretiens téléphoniques menés en arabe auprès de 300 répondants, hommes et femmes, représentant la population palestinienne de Cisjordanie âgée de 18 ans et plus. L’erreur d’échantillonnage maximale pour l’ensemble de l’échantillon est de ±5,7% avec un niveau de confiance de 95%.

Résumé des résultats 

  • 46% de la population palestinienne de Cisjordanie estiment que la décision prise par le Hamas concernant les événements du 7 octobre 2023 était une erreur ; toutefois, un Palestinien de Cisjordanie sur quatre (26%) considère qu’il s’agissait de la bonne décision. 
  • Une majorité des Palestiniens de Cisjordanie pense que l’enlèvement de civils israéliens ne sert pas les objectifs nationaux palestiniens (57%), tandis que 31% estiment que c’est le cas.
  • La solution à deux États est l’alternative politique préférée par 52% des Palestiniens de Cisjordanie, 28% soutiennent la création d’un seul État palestinien entre le fleuve Jourdain et la mer Méditerranée, sans Juifs, tandis que 16% sont en faveur d’un État démocratique binational unique. Lorsqu’on propose aux répondants un plan détaillé de solution à deux États, qui inclut la reconnaissance par Israël d’un État palestinien et la reconnaissance par les Palestiniens de l’État d’Israël, une capitale palestinienne à Jérusalem-Est, un droit au retour dans l’État palestinien, une continuité territoriale entre Gaza et la Cisjordanie, ainsi que la fin des revendications mutuelles, le soutien à la solution à deux États grimpe à 75%, particulièrement chez les répondants plus âgés. Ce niveau de soutien est exceptionnellement élevé comparé aux enquêtes précédentes. Cependant, les réponses à d’autres questions révèlent une situation plus complexe : 56% des Palestiniens en Cisjordanie (principalement des jeunes) estiment qu’Israël n’a pas le droit d’exister ; une nette majorité pense qu’Israël ne perdurera pas (70%) ; et la moitié croit qu’Israël peut être détruit à la suite des événements du 7 octobre 2023 (50%).
  • 43% des Palestiniens de Cisjordanie préfèrent les négociations comme moyen d’action privilégié ; 25% soutiennent la résistance non violente, et 17% sont favorables à la lutte armée. Le soutien aux négociations peut s’expliquer par une autre conclusion : 75% des personnes interrogées craignent la « gazafication » de la Cisjordanie.
  • Gaza après la guerre : la préférence la plus populaire parmi les Palestiniens de Cisjordanie est un gouvernement d’union entre le Hamas et le Fatah (39%) ; 24% préfèrent que le contrôle soit rendu à l’Autorité palestinienne ; 17% sont favorables à une administration technocratique sous supervision arabe ; et seulement 8% souhaitent que le Hamas continue à gouverner. Quant au désarmement du Hamas comme mesure visant à mettre fin à la guerre, 43% s’y opposent, tandis que 36% y sont favorables.
  • Sur la question d’une alliance régionale incluant Israël, 71% considèrent la normalisation entre Israël et les États arabes comme une trahison des Palestiniens. Cependant, lorsque les Palestiniens se voient promettre la création d’un État dans le cadre d’une telle alliance régionale, 48% expriment leur soutien, tandis que 43% restent opposés.

Analyse complète des résultats 

Les alternatives territoriales au conflit israélo-palestinien 

  • Lorsqu’on demande à la population palestinienne de Cisjordanie de choisir entre différentes alternatives territoriales, 52% soutiennent la solution à deux États, tandis que 28% privilégient un État palestinien unique, allant du fleuve Jourdain à la mer Méditerranée, excluant les Juifs, et 16% soutiennent un État binational démocratique unique. Contrairement à de nombreuses enquêtes d’opinion qui ne présentent pas les concessions nécessaires à un accord, lorsqu’un plan de solution à deux États a été soumis aux répondants incluant la reconnaissance par Israël d’un État palestinien et la reconnaissance par les Palestiniens de l’État d’Israël, une capitale palestinienne à Jérusalem-Est, un droit au retour vers l’État palestinien, une continuité territoriale entre Gaza et la Cisjordanie, ainsi que la fin des revendications mutuelles, 75% ont exprimé leur soutien, 3% s’y sont opposés, et 2% n’ont pas donné d’avis. Le soutien augmente avec l’âge : 53% parmi les 18–34 ans, contre 87% chez les personnes de 65 ans et plus. Des taux de soutien élevés ont été enregistrés dans l’ensemble des gouvernorats de Cisjordanie, en particulier dans le sud et la vallée du Jourdain (80 %).
  • Cependant, une majorité de 56% des Palestiniens en Cisjordanie (principalement des jeunes) estime que l’État d’Israël n’a pas le droit d’exister ; une très large majorité de 70% pense qu’Israël ne perdurera pas ; et 50% croient qu’Israël peut être détruit à la suite des événements du 7 octobre 2023. Cette tension et cette apparente contradiction dans les réponses peuvent s’expliquer par le fait que la formule de deux États est perçue par de nombreux Palestiniens, en particulier les plus jeunes, comme un arrangement temporaire plutôt que comme un accord final.
  • Plus de la moitié, soit 59% des Palestiniens en Cisjordanie, pense qu’Israéliens et Palestiniens ne peuvent pas vivre ensemble dans un seul État avec une égalité civile complète ; 40% estiment que cela est possible, et 2% n’ont pas exprimé d’opinion.

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Les modes de lutte pour mettre fin au conflit israélo-palestinien 

  • Dans cette enquête, les négociations sont perçues comme le moyen privilégié pour mettre fin au conflit : 43% du public palestinien en Cisjordanie considèrent la négociation comme la voie à privilégier. Par ailleurs, 25% soutiennent la résistance populaire non violente, et 17% appuient la lutte armée. Seuls 3% ont exprimé leur soutien à d’autres options, et 11% ont déclaré ne pas savoir. 
  • Néanmoins, l’opinion publique est divisée quant à l’efficacité de la lutte armée. Tandis que 50% des Palestiniens en Cisjordanie estiment que la lutte armée a échoué et que les efforts devraient désormais se concentrer sur la diplomatie à l’échelle internationale, 43% rejettent cette affirmation. Lorsqu’on leur a demandé s’ils soutiendraient la poursuite d’une lutte armée difficile « pour une victoire future », près de la moitié, soit 49%, s’est prononcée en faveur de sa poursuite, tandis que 43% s’y sont opposés.
  • Plus de la moitié de la population de Cisjordanie (57%) estime que l’enlèvement de civils israéliens ne sert pas les objectifs nationaux palestiniens, tandis que 31% y voient un moyen utile d’atteindre ces objectifs. Ce résultat souligne le débat qui anime les Palestiniens quant à l’efficacité des actions qui nuisent aux civils.

Les données indiquent une division interne entre ceux qui soutiennent la poursuite de la lutte armée et ceux qui privilégient un passage à la voie diplomatique ou à la résistance non violente (c’est-à-dire les négociations). Le soutien à la lutte armée diminue avec l’âge des personnes interrogées, ce qui indique une différence générationnelle dans la perception des moyens d’action.

Le Hamas et la gouvernance palestinienne à Gaza après la guerre

  • Près de la moitié (46%) de la population palestinienne en Cisjordanie estime que la décision du Hamas concernant les événements du 7 octobre 2023 était une erreur, tandis que plus d’un quart (26%) considère que cette décision était juste. Un pourcentage relativement élevé de la population (28%) ne s’est pas prononcé sur la question, ce qui peut refléter une incertitude ou une prudence du public quant à la légitimité de l’attaque.
  • L’impact des événements du 7-Octobre sur les chances d’établir un État palestinien indépendant apparaît également mitigé : 35% des personnes interrogées considèrent que l’attaque du Hamas a nui à ces chances, 29% estiment qu’elle les a renforcées, et 25% pensent qu’elle n’a eu aucun effet réel.
  • La question du désarmement du Hamas, en tant qu’étape vers la fin de la guerre, accentue aussi les divisions au sein de l’opinion publique palestinienne : 43% s’opposent au désarmement du Hamas, 36% y sont favorables comme mesure pour mettre fin à la guerre et 21% ont choisi de ne pas se prononcer.
  • Quant au régime à mettre en place à Gaza après la guerre, l’option privilégiée par la population palestinienne de Cisjordanie est un gouvernement d’unité entre le Hamas et le Fatah, qui recueille 39% de soutien, 24% souhaitent un retour du contrôle à l’Autorité palestinienne et 17 % préfèrent une administration technocratique placée sous supervision des États arabes. Une minorité de 8% soutient le maintien du pouvoir du Hamas, tandis que 12% ont évoqué d’autres options ou n’ont pas exprimé de préférence. La répartition d’opinion entre hommes et femmes révèle certaines tendances : les femmes soutiennent davantage un gouvernement d’unité (46% contre 37% des hommes) ; les hommes font plus confiance à l’Autorité palestinienne (27% contre 13% des femmes) ; et les femmes sont aussi plus nombreuses à soutenir le maintien du pouvoir du Hamas (14% contre 6% des hommes).

L’ensemble des résultats reflète une absence de clarté quant aux modalités de gouvernance future préférées par la population palestinienne de Cisjordanie, ainsi que sur l’avenir de Gaza. Parallèlement à des critiques largement répandues à l’égard des décisions prises par le Hamas le 7-Octobre, on observe un soutien à la poursuite de son activité politique, combiné à des divergences d’opinions sur le maintien de sa branche armée et sur le rôle qu’il devrait jouer.

Perceptions concernant l’État d’Israël

  • Un peu plus de la moitié des Palestiniens en Cisjordanie (54%) estime que l’État d’Israël n’a pas le droit d’exister, tandis que 38% pensent qu’il en a le droit, et 8% n’ont pas exprimé d’opinion. Parmi les 18-34 ans en Cisjordanie, la proportion de personnes opposées à l’existence d’Israël est particulièrement élevée (75%) comparée aux tranches d’âge plus âgées.
  • Une majorité de 69% de la population palestinienne pense qu’Israël ne durera pas éternellement, alors qu’une petite minorité (16%) estime le contraire ; 16 % n’ont pas exprimé d’avis.
  • La moitié du public palestinien pense qu’à la suite des événements du 7-Octobre et de la guerre à Gaza, il pourrait être possible de détruire l’État d’Israël, tandis que 40% jugent cela impossible, et les 10% restants ne se prononcent pas.
  • Un peu plus de la moitié des Palestiniens en Cisjordanie (53%) estime que la guerre se terminera par une défaite des deux camps, 15% pensent qu’elle se conclura sans victoire claire d’un côté ou de l’autre, 13% prévoient une victoire du Hamas, et seulement 6 % pensent qu’Israël l’emportera. En fonction du niveau de religiosité, les attentes d’une victoire du Hamas sont plus élevées chez les personnes religieuses (17%), contre seulement 2% chez celles se déclarant « modérément religieuses », et aucune parmi celles se décrivant comme « non religieuses ».

Les résultats indiquent des attitudes très négatives envers l’État d’Israël, caractérisées principalement par le déni de son droit d’exister, en particulier chez les jeunes. Outre l’évaluation selon laquelle la guerre ne se solderait pas par une victoire claire, une partie importante de la population palestinienne de Cisjordanie estime qu’à la suite des événements du 7-Octobre, il serait possible de détruire l’État d’Israël.

 Politique et institutions intra-palestiniennes

  • 48% de la population palestinienne en Cisjordanie estiment que la tenue d’élections et le changement de leadership constituent la réforme la plus essentielle dont l’Autorité palestinienne a besoin pour mener à bien la création d’un État palestinien. Cependant, dans une autre question, environ 40% ont déclaré que, si des élections avaient lieu, ils ne voteraient pas, et 25% ont déclaré ne pas savoir pour qui ils voteraient. La deuxième priorité la plus importante était la lutte contre la corruption et la promotion des réformes internes (13%), suivie par l’unité et la réconciliation entre les factions (11%). Parmi les autres demandes, un changement d’approche politique et stratégique (9%) et des réformes économiques (3%). Un taux similaire des personnes interrogées (3%) ont mentionné d’autres possibilités, tandis que 14% n’ont pas exprimé d’opinion.
  • Les résultats indiquent également un net avantage pour le Fatah par rapport au Hamas (26% contre 6%).
  • Une écrasante majorité de la population palestinienne de Cisjordanie (97%) a déclaré ne recevoir aucune aide de la part d’organisations de la société civile, tandis que seulement 3% ont déclaré en recevoir occasionnellement.

Ces résultats reflètent une méfiance généralisée à l’égard des institutions palestiniennes existantes, ainsi qu’une demande de changement de direction et d’élections, mais aussi une tendance au désengagement politique, probablement due à la perception du système palestinien comme corrompu et illégitime. En d’autres termes, il existe un fossé entre la reconnaissance de la nécessité d’un changement, axé sur la tenue d’élections, et la volonté de participer à la vie politique de manière concrète.

Alliances régionales et accords de normalisation 

  • Une majorité de la population palestinienne en Cisjordanie (71%) considère les mesures de normalisation entre Israël et les États arabes comme une trahison du peuple palestinien. Seule une minorité (9%) estime que ces mesures contribuent à la création d’un État palestinien, et 7% les considèrent comme légitimes. 
  • En ce qui concerne l’influence des États arabes sur l’avenir des Palestiniens, 61% des personnes interrogées estiment que les pays arabes n’ont pas d’influence décisive sur la création d’un État palestinien, contre 39% qui leur attribuent un rôle important. Parmi les jeunes interrogés (âgés de 18 à 34 ans), une proportion plus élevée (52%) estime que les États arabes exercent une influence décisive, par rapport aux groupes d’âge plus élevé.
  • L’opinion publique palestinienne en Cisjordanie est divisée sur l’idée d’une alliance régionale : environ 48% soutiennent la création d’une alliance régionale incluant Israël, les Palestiniens et les États arabes, au sein de laquelle un État palestinien serait créé, possiblement parce qu’ils comprennent que c’est peut-être la seule voie viable vers la création d’un État aujourd’hui. Parallèlement, 43% de la population s’oppose à cette idée et 9% « ne sait pas ».

Identité et démographie

  • L’identité religieuse (musulmane) est la composante la plus importante de l’identité des Palestiniens de Cisjordanie : 52% l’ont citée comme élément central de leur identité, contre 39% qui ont cité l’identité nationale (palestinienne) et seulement 6% qui ont identifié l’identité ethnique (arabe) comme élément central. 3% ont choisi « autre ».
  • En ce qui concerne l’équilibre démographique entre le Jourdain et la mer Méditerranée (Cisjordanie, bande de Gaza et Israël), 37% des personnes interrogées estiment qu’il y a plus d’Arabes que de Juifs dans la région, 25% pensent que les chiffres sont à peu près égaux et 24% pensent que les Juifs sont majoritaires.
  • Sur le plan économique, une majorité écrasante (87%) de la population palestinienne de Cisjordanie a déclaré que sa situation économique s’était détériorée depuis le 7-Octobre ; 12% ont déclaré qu’elle était restée inchangée et seulement 1% ont signalé une amélioration.
  • Une majorité de 74% s’inquiète de la destruction des villes de Cisjordanie, après la dévastation de Gaza (55% sont très inquiets et 19% plutôt inquiets). À l’inverse, 27% ne sont pas préoccupés (11% ne sont pas très préoccupés et 16% ne sont pas du tout préoccupés). Le niveau élevé de préoccupation concernant une éventuelle destruction en Cisjordanie reflète un profond sentiment d’incertitude qui prévalait avant la fin de la guerre quant à sa poursuite et à ses implications potentielles pour le territoire.

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    L’INSS est le principal think tank dédié aux questions diplomatiques, stratégiques et militaires d’Israël. Dans le cadre d’un partenariat avec la Fondation Jean-Jaurès, ses notes seront régulièrement traduites et publiées sur notre site afin d’éclairer nos lecteurs sur l’état des réflexions en cours à Jérusalem.

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