Dans un contexte de recomposition des droites en Amérique latine, le Brésil apparaît comme un laboratoire central où s’articule un écosystème d’acteurs intellectuels, médiatiques et religieux engagé dans la diffusion d’idées conservatrices. Think tanks, entreprises culturelles et organisations religieuses y participent à une reconfiguration des rapports de pouvoir symboliques en investissant l’espace public. Maria da Consolação Lucinda analyse ces dynamiques, notamment au Brésil, dans le cadre d’un dossier coordonné par Jean-Jacques Kourliandsky.
Ces dernières décennies, l’espace public latino-américain a assisté à la consolidation d’un écosystème institutionnel orienté vers la diffusion d’idées conservatrices et réactionnaires. Des organisations, communément appelées think tanks, ont articulé ce phénomène. Celui-ci s’inscrit dans un processus plus large de réorganisation politique et idéologique des droites. Cette dynamique se confirme plus particulièrement depuis les transitions démocratiques, et avec une plus grande intensité encore depuis les crises économiques globales du XXIe siècle.
De telles institutions, bien qu’hétérogènes, partagent leur capacité d’intervention dans le débat public. Elles produisent des récits, des diagnostics sociaux et des interprétations historiques disputant directement l’autorité épistémologique des universités et des centres de recherche. Neide César Vargas et Rosa Maria Marques1Cesar Neide Vargas et Rosa Maria Marques, « A direita e seus think tanks na educação brasileira », Le Monde diplomatique Brasil, 2020. ont signalé que les think tanks n’agissent pas seulement comme des centres de production intellectuelle, mais comme des acteurs stratégiques disputant l’hégémonie. Ils sont actifs en formulant des consensus, en désignant des responsables, en intervenant directement sur les politiques publiques, en particulier dans l’éducation.
Ces auteurs soulignent qu’au Brésil, des organisations comme l’Institut Millenium ou l’Institut Mises Brasil, des mouvements de jeunesse comme Estudantes pela Liberdade, le Movimento Brasil Livre (MBL), incarnent cette nouvelle phase où l’action intellectuelle se greffe sur le militantisme numérique, l’occupation de l’espace médiatique, la production de contenus simplistes et émotionnellement mobilisateurs. À titre d’exemple, l’entreprise Brasil Paralelo (Brésil parallèle) combine à la fois des stratégies typiques de think tanks avec des productions nombreuses dans les champs culturel et historiographique2Brasil Paralelo, « Quem Somos », consulté le 19 janvier 2026..
L’autorité du discours historique contestée
La situation du Brésil est une variante de la tendance latino-américaine. Les think tanks agissent en opérateurs idéologiques du néolibéralisme. Ils redéfinissent le débat public, mettant la démocratie sous tension et exerçant une forte influence sur la marche des politiques sociales et éducatives.
Brasil Paralelo s’autodéfinit institutionnellement comme une entreprise de divertissement et d’éducation dédiée à la production de documentaires historiques, de cours et de contenus audiovisuels. Elle se présente publiquement comme « en recherche de la vérité historique, ancrée dans la réalité factuelle et sans référence idéologique ». Cette formulation discursive mobilise une rhétorique légitimatrice. Elle distingue une histoire – celle qu’elle produit – comme neutre et factuelle, en comparaison de productions académiques présentées comme idéologiques et éloignées du « sens commun ».
Bien qu’elle ne se définisse pas formellement comme un think tank, cette entreprise agit de manière similaire. Elle produit des interprétations systématiques du passé ou du présent et influence clairement le débat public, sans toutefois suivre les protocoles scientifiques qui régissent la recherche historique universitaire. Ce modèle hybride, situé entre divertissement, divulgation historique et militantisme culturel, permet à l’entreprise d’occuper un espace stratégique dans l’écosystème de l’information contemporaine, profitant de la crise de confiance que subissent les institutions académiques.
Cela dit, l’activité de Brasil Paralelo doit être replacée dans un débat plus large portant sur l’autorité épistémologique. Dans ce cadre, les récits audiovisuels grand public rivaliseraient avec les connaissances scientifiques, critiquant leur supposée idéologie et prétendant révéler une vérité historique ignorée par les élites intellectuelles.
Comme l’ont argumenté Vargas et Marques, ce débat a été particulièrement efficace dans le monde de l’éducation. Les think tanks y ont critiqué les universités publiques, la pensée critique, tout en promouvant des réformes reflétant les attentes du marché, la méritocratie et la dépolitisation de l’enseignement. Ce processus a contribué à la consolidation d’un anti-progressisme et à l’émergence d’une « nouvelle droite brésilienne » articulée sur des principes économiques ultralibéraux et conservateurs sur les questions de société. Au Brésil, leurs productions ont joué un rôle central dans l’élection de Jair Bolsonaro, en 2018.
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Abonnez-vousL’idée d’unité civilisationnelle chrétienne
L’idée de l’unité civilisationnelle chrétienne est récurrente dans les récits conservateurs sur l’Occident. Elle a, par ailleurs, trouvé une certaine résonance dans le néo-pentecôtisme contemporain. Dans ce contexte, la notion de dominionisme offre une clé pour comprendre comment la récupération sélective du passé médiéval s’est liée à des projets contemporains de contrôle des sphères culturelles et symboliques.
Comme l’a expliqué João Cezar de Castro Rocha3João Cezar de Castro Rocha, « O que é a teologia do dominio », Portal Cioran, 28 avril 2025., la théologie dominioniste recourt à une lecture littérale de passages de la Bible associée à l’idée de « dominer » la Terre. Une interprétation qui constitue une réappropriation détachée de son contexte historique et théologique original. L’auteur observe que cet impératif a été progressivement sécularisé et transposé sur des projets politico-religieux. Dans ces derniers, la notion de domination sort du terrain spirituel pour être orientée vers des stratégies concrètes d’intervention sociale, culturelle, éducationnelle et institutionnelle.
Une telle délocalisation donne une légitimité symbolique à une conception de guerre spirituelle. Elle configure une logique binaire entre forces du bien et du mal, tout en portant des prétentions de suprématie religieuse dans l’espace public. Dès lors, le dominionisme n’apparaît pas seulement comme une doctrine théologique, mais comme une entreprise politique visant à mettre sous tension la laïcité et les principes démocratiques de l’État. Castro Rocha ajoute que les événements politiques ayant le plus marqué l’espace public brésilien dans la période récente – avec la tentative de rupture institutionnelle et la délégitimation du processus électoral présidentiel gagné par Lula – doivent être compris comme la manifestation publique du projet dominioniste. Ce qui apparaissait de façon relativement diffuse dans les coulisses du pouvoir a pris visibilité et cohésion4Instituto Humanitas Unisonos-IHU, « Para entender a perigosa « teologia da dominação : entrevista com João Cezar de Castro Rocha », consulté le 19 janvier 2026..
Ce processus comprend la consolidation d’alliances stratégiques entre chefs d’églises néo-pentecôtistes, le recours récurrent à des discours moralisants et l’occupation graduelle d’instances de l’État par des agents politiques liés à l’intergroupe évangélique. À partir de 2023, cette conjonction de pratiques et de conceptions a pris la dimension d’un projet de société, aux résonances significatives à l’intérieur même du Congrès national.
Le documentaire Apocalypse sous les tropiques (2025) de la cinéaste Petra Costa permet d’éclairer, sous un autre angle, la consolidation d’alliances stratégiques du pentecôtisme sur la scène politique brésilienne, comme force contribuant aux transformations sociales du pays. Le documentaire analyse la place du pentecôtisme comme acteur incontournable de la vie politique brésilienne, exerçant une influence croissante sur les processus électoraux.
Ainsi, cette présence va au-delà du champ religieux. Elle articule des stratégies de pouvoir et de participation institutionnelle ayant un impact sur le débat public et les dynamiques démocratiques du pays.
Rationalité mercantile et production culturelle
Ce contexte politico-religieux est complexe. Il faut en effet y inclure la théologie de la prospérité qui, loin d’être dissociable du dominionisme, lui est complémentaire. En proposant un nouveau rapport entre foi et monde matériel, sa doctrine rompt avec l’idéal ascétique chrétien. Elle s’inscrit dans une éthique de réussite économique, où la prospérité, la visibilité sociale et le bien-être sont interprétés comme signes de bienveillance divine.
Traditionnellement associés à la sainteté, le dépassement des us et coutumes n’implique pas la sécularisation du discours religieux, mais une adaptation stratégique aux logiques consuméristes des médias et de la culture de masse. Cette adaptation favorise la consolidation d’organisations religieuses et culturelles structurées autour d’un modèle entrepreneurial5Supposant une professionnalisation élevée en gestion, communication et production symbolique..
Les groupes de communication liés aux églises néo-pentecôtistes constituent les exemples paradigmatiques de cette adaptation stratégique aux logiques des médias et du marché. Les entreprises de l’Église universelle du Royaume de Dieu, les initiatives semblables de l’Église internationale de la grâce de Dieu et de l’Église mondiale du pouvoir de Dieu, comme les réseaux indépendants de différents chefs religieux évangéliques, sont des exemples parmi d’autres de ce modèle entrepreneurial professionnalisé. Ces structures communicationnelles étendent la capillarité sociale des églises tout en jouant un rôle central dans la production et la circulation du sens donné à l’espace public.
La communication cesse ainsi d’être un simple vecteur d’évangélisation. Elle devient un instrument stratégique de conquête hégémonique, accompagnant l’inscription du religieux dans les institutions et la légitimation de projets politico-religieux. Le documentaire produit par Brasil Paralelo, A Ultima Cruzada, a conforté les productions étoffant la capillarité sociale de contenus ciblant l’espace public. En mobilisant un récit idéalisant le Moyen Âge chrétien tout en l’articulant sur des formats audiovisuels contemporains, ce documentaire agit en artefact culturel d’un projet dominioniste plus large. Les productions télévisuelles des chaînes contrôlées par les églises citées ci-dessus insistent ainsi sur la notion d’unité civilisationnelle chrétienne. Dès lors, celles-ci fabriquent un dispositif politico-culturel unissant identité religieuse, pouvoir politique et rationalité mercantile.
Cet alignement constitutif d’une « Nouvelle Droite » a été décliné dans des productions de masse aux contenus partagés, portées par l’espace médiatique : blogs, réseaux sociaux et applications téléphoniques, de façon « sophistiquée, extrêmement complexe, génératrice de productions consensuelles6João Cezar de Castro Rocha, op. cit., note 24. ».
Considérations finales
L’action des think tanks et d’organisations similaires, telles que Brasil Paralelo, permet d’inscrire les produits culturels qu’ils diffusent dans un large éventail de circulation des idées conservatrices. Le paysage médiatique illustre particulièrement cette réalité – en témoigne la place des productions et programmes des conglomérats de communication liés aux églises néo-pentecôtistes. Ces productions étendent non seulement la capillarité sociale des églises, mais contribuent également à accepter une présence religieuse en continu dans l’espace public. Ce processus renforce les valeurs, les identités et les visions du monde alignées sur de vastes projets politico-religieux. Dans ce contexte, ces médias cessent d’être un simple instrument de diffusion de la foi : ils assument une fonction stratégique de dispute de l’hégémonie culturelle.
Les productions culturelles, telles que Brasil Paralelo, ainsi que les contenus médiatiques des églises néo-pentecôtistes mettent en lumière des convergences entre logique commerciale, stratégies de communication et ambitions de pouvoir. Ils sont au service de forces politiques et culturelles opérant par simplification narrative. Ces derniers mobilisent des affects, la construction d’antagonismes moraux, souvent ancrés dans une lecture normative du passé, et des diagnostics portant sur les crises du présent. Ces stratégies se révèlent particulièrement efficaces dans un contexte de fragilisation des institutions démocratiques et de délégitimation du savoir scientifique.
Dans la mesure où elles agissent hors des cadres traditionnels d’évaluation scientifique, l’asymétrie structurelle existant entre organisations culturelles et religieuses est, de ce point de vue, significative. Au cœur des sciences humaines, fondatrices d’une connaissance critique, s’opposent les usages politiques du passé et de la religion dans une séquence contemporaine tissée de disputes symboliques.
Dans ce contexte, think tanks et pentecôtisme partagent des stratégies de production de sens et de mobilisation morale communes. Ils produisent des discours intellectualisés et des appels religieux légitimant les valeurs conservatrices, leur permettant de disputer l’hégémonie culturelle dans l’espace public.
Traduction : Jean Jacques Kourliandsky.
- 1Cesar Neide Vargas et Rosa Maria Marques, « A direita e seus think tanks na educação brasileira », Le Monde diplomatique Brasil, 2020.
- 2Brasil Paralelo, « Quem Somos », consulté le 19 janvier 2026.
- 3João Cezar de Castro Rocha, « O que é a teologia do dominio », Portal Cioran, 28 avril 2025.
- 4Instituto Humanitas Unisonos-IHU, « Para entender a perigosa « teologia da dominação : entrevista com João Cezar de Castro Rocha », consulté le 19 janvier 2026.
- 5Supposant une professionnalisation élevée en gestion, communication et production symbolique.
- 6João Cezar de Castro Rocha, op. cit., note 24.