Quels imaginaires structurent les attentes citoyennes ? Dans le cadre d’un travail collectif de longue haleine sur les imaginaires locaux que la Fondation mène en partenariat avec de nombreux acteurs, Loan Diaz et Thierry Germain, experts associés à la Fondation, ainsi que Michel Jouaën, président d’Urba 2000, reviennent sur les résultats d’une enquête qui questionne les Français sur les sujets, scénarios et perceptions qui compteront, selon eux, pour le futur de leur territoire.
À la demande de la Fondation Jean-Jaurès, d’Urba 2000 et de la SNCF, l’Ifop a réalisé une enquête1Les résultats complets de l’enquête, mais aussi toutes les productions et interventions des Rencontres sont à retrouver sur la page dédiée. dans le cadre des Rencontres des imaginaires locaux 2025 pour questionner les Françaises et les Français sur les sujets, les scénarios, les perceptions, les lieux ou encore les interlocuteurs qui comptent et compteront, au quotidien, pour le futur de leur territoire. L’étude de ces résultats éclaire les imaginaires qui structurent les attentes citoyennes, et interpelle les élus locaux sur des approches et des sujets incontournables pour les mandats à venir. À quelques jours des élections municipales et dans la perspective des Rencontres 2026 dédiées au thème de la forêt, nous détaillerons ici deux imaginaires fondamentaux de cette enquête : la santé et le rapport à la forêt. Ils redisent avec force à quel point les imaginaires pèsent dans la vie de nos territoires et de leurs habitants. Si l’on peut encore s’interroger sur la façon de gouverner avec les imaginaires, et c’est tout l’objet de la démarche que nous avons lancée, ce serait certainement une erreur de prétendre le faire sans eux.
Une sécurité sociale de proximité : un enjeu local très vivant
À la question « Quels sont les sujets qui vous semblent aujourd’hui les plus importants à traiter dans le territoire où vous vivez ? », c’est l’accès aux soins qui arrive en tête (52%). Si les écarts sont conséquents (22% entre l’agglomération parisienne et les communes rurales), témoignant du phénomène de « désert médical2Selon le ministère de la Santé, 87% du territoire est considéré comme un désert médical, et un tiers de la population n’a pas un accès suffisant aux soins. Le terme « désert », « qu’on oppose à des zones densément peuplées de médecins, masque que les inégalités spatiales sont couplées à des inégalités sociales, et que les unes multiplient les autres : sur un même territoire, en fonction de ses revenus, on n’est pas déserté de la même façon… », voir Pierre Souchon, « Traversée d’un désert médical », Le Monde diplomatique, août 2023. » et plus largement des inégalités dans l’accès aux soins en France, il n’en reste pas moins que la santé est bien plus citée que l’insécurité et l’immigration. Par ailleurs, étant donné la prégnance du soin et de la santé, la conception de l’insécurité (46%) est à questionner : n’est-elle pas, dans une acception plus large, un enjeu de sécurité sociale ?

Source : enquête Les imaginaires territoriaux, Ifop pour la Fondation Jean-Jaurès, Urba 2000 et la SNCF, juillet 2025.
Nous pouvons le supposer, et plus encore en croisant cette priorité avec la réponse à la question « Parmi les lieux suivants, lesquels seront les plus importants dans le futur que vous anticipez pour votre territoire ? ». En tête, c’est le cabinet médical (52%) dont la présence au sein d’une commune apparaît de loin plus importante que la gendarmerie ou le commissariat (16%). Ce n’est donc pas un défi sécuritaire qui se présente aux maires, mais d’abord une demande de sécurité offerte par la solidarité et la protection de toutes et tous face aux aléas de la vie, aux inquiétudes du lendemain. Ce que nous appelons, en France, la Sécurité sociale3Créée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la Sécurité sociale reposait sur une promesse d’universalité. Quatre-vingts ans plus tard, le système s’est développé et élargi, permettant de couvrir les besoins en santé d’une grande partie de la population. Pourtant, Médecins du monde démontre dans son rapport de 2025 de l’Observatoire de l’accès aux droits et aux soins que les inégalités demeurent, voire s’aggravent, et appelle à l’instauration d’une couverture maladie vraiment universelle. et c’est avant tout par des manifestations locales qu’elle se concrétise. Sans se limiter à la sphère du soin et de la santé, ce sont aussi les commerces de proximité (36%) et les services publics (l’école, la mairie, la poste ou la gare, respectivement 28%, 8%, 6% et 11%) qui rassurent et assurent cette sécurité.

Source : enquête Les imaginaires territoriaux, Ifop pour la Fondation Jean-Jaurès, Urba 2000 et la SNCF, juillet 2025.
Le cabinet médical est bien le lieu qui accueille sans distinction. La santé est bien ce qui nous concerne au titre de notre humanité. Un « patient » n’est pas de gauche, de droite, Français ou « étranger », c’est un humain dont il faut prendre soin. Pour ce faire, il faudra plus que courtiser, financer ou salarier le personnel soignant, médecin en tête. Ces incitations, si elles peuvent être une réponse à l’urgence, ne sont pas à la maille des besoins et des attentes structurelles relevées par cette enquête.
En effet, c’est bien l’organisation d’un véritable réseau de proximité, allant du CHU au cabinet médical en passant par le domicile, pour accéder au bon soin, au bon moment, au bon endroit qui est demandée. Cette proximité est double : territoriale d’abord, mais aussi entre ces divers acteurs, car la chaîne de la santé est « un ensemble dont les parties ne sont point séparables », comme le soulignait déjà le médecin et résistant Robert Debré. C’est en reliant le soin préventif et relationnel, numérique et présentiel, le temps humain et les moyens territorialisés avec une pensée institutionnelle sensible qui permet de travailler en équipe qu’il sera possible de résister à la pente sécuritaire.
Ainsi, comme le remarquent Jérôme Fourquet et Mathilde Tchounikine, « Les acteurs locaux pourront y lire une invitation à relier des politiques parfois disjointes : une maison de santé bien desservie, un centre-bourg vivant et accessible et des services publics, qui refont de la mobilité et de l’habitat des leviers au service de la santé, de la sécurité et du coût de la vie4Jérôme Fourquet et Mathilde Tchounikine, « Dessine-moi ton territoire. Imaginaires territoriaux et attentes des français pour l’avenir », dans Thierry Germain (dir.), Pour changer le monde, rêvons-le ! Agir avec les imaginaires, La Tour-d’Aigues, Fondation Jean-Jaurès/l’Aube, 2025, p. 17. »
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Le deuxième enseignement de cette enquête, plus inédit que celui de l’accès aux soins, c’est la place prépondérante de la forêt (37%) dans les lieux considérés comme « importants dans le futur ». Cela correspond à une réalité territoriale : après l’agriculture qui couvre plus de la moitié de ce territoire, c’est l’occupation du sol la plus importante (32% de la France hexagonale et Corse5Soit 17,6 millions d’hectares contre 8,9 millions d’hectares en 1840, et 14,1 millions d’hectares en 1985. Les résultats de l’état des lieux actuel sont issus des cinq dernières campagnes d’inventaire forestier disponibles (2020 à 2024).), et la surface boisée augmente chaque année en France.

Source : Inventaire forestier, IGN.
Mais cela résonne aussi avec la place centrale qu’occupe la forêt sur le plan social, environnemental, économique et culturel. Autant de thématiques qui se rejoignent sous la plume de Jean-Luc Gleyze : la forêt, c’est « là que se décidaient les luttes, les combats, les mobilisations ». Parfois prise dans l’étau d’« une filière forestière qui ne la conçoit que pour son intérêt économique », c’est aussi elle qui « abrite un bosquet de littérature aux valeurs fortes, aux convictions enracinées, un oxygène culturel aussi puissant que la chlorophylle alentour6Jean-Luc Gleyze, « Une forêt d’imaginaires humbles », L’imagination ou comment dépasser la contrainte des finances publiques, Pouvoirs locaux, n°129, novembre 2025. Ce numéro spécial est issu des réflexions menées lors des Rencontres des imaginaires locaux de septembre et octobre 2025.. »
La forêt, ce sont nos lectures, nos objets, notre rapport aux grandes mutations climatiques, nos promenades avec nos jeux et nos émotions, notre refuge parfois, nos ressources et notre métier pour certains d’entre nous, notre rapport à la nature, notre façon aussi d’envisager le modèle agricole et ses évolutions… La liste est longue : notre forêt, c’est nous ! C’est pourquoi nous avons décidé de lui consacrer les secondes Rencontres des imaginaires locaux, par l’expertise territoriale et un grand travail sur les pratiques et les idées mais aussi pour éprouver sur le terrain les résultats de ces travaux et enquêtes. Nous les envisagerons donc aussi à travers quatre jours avec les habitantes et habitants de la Gironde et des Landes, au cœur du plus grand massif de résineux d’Europe : les Landes de Gascogne. Des visites et déambulations sur site, autour de sujets précis qui peuvent utilement être traités et mis en perspective directement en contact des réalités (retour sur les grands incendies de 2022, le bois dans nos quotidiens, nos modèles ruraux et agricoles…). Cette plongée dans les imaginaires de la forêt sera l’occasion d’échanger et de travailler en immédiate proximité avec tous les acteurs, ainsi que directement avec les citoyens autour des enjeux des forêts contemporaines. Un parc régional, une forêt majoritairement privée et à vocation économique, un « laboratoire des risques » des catastrophes climatiques, un espace de détente et d’accomplissement de soi, un pan majeur des mutations de notre modèle agricole… : cette réflexion nourrie et ancrée autour de la « politique de l’arbre » de ce siècle permet d’aller au plus profond et au plus essentiel de ce qui constitue aujourd’hui notre principal imaginaire écologique commun, avec l’eau.
De l’accès aux soins à la forêt : aménager le territoire depuis les imaginaires
Une fois passés au tamis, les imaginaires locaux soulignent l’interdépendance de l’environnement et de la santé via l’importance accordée à l’accès aux soins et à la forêt. Ces deux thématiques ne font qu’une et, pour les traiter, c’est une même question qui se pose aux élus locaux : comment aménager le territoire et inscrire l’urbanisme dans le cadre d’« une seule santé7« Une seule santé », Organisation mondiale de la santé (OMS), 21 septembre 2017. » ? En France, 119 communes et intercommunalités membres du réseau Villes‑Santé (créé par l’Organisation mondiale de la santé) formulent des projets et propositions pour y répondre.
Dans ce même ordre d’idées, la Fondation Jean-Jaurès a récemment publié un rapport réunissant quinze maires qui témoignent de leurs actions pour faire face à l’aggravation des inégalités, à l’accélération du dérèglement climatique et à la crise de confiance démocratique. Cela démontre que les collectivités locales disposent de leviers d’intervention pour agir, mais qui nécessitent une volonté forte et collective pour améliorer les facteurs environnementaux de santé et faciliter l’accès aux soins.
Citons par exemple les actions de santé publique, les démarches de protection de l’environnement et de la biodiversité, lutte et adaptation au changement climatique, réduction du trafic routier grâce à des offres publiques de transport en commun ou des alternatives de mobilités actives (marche à pied, vélo), développement des espaces verts… Autant de propositions accessibles et convergentes, pertinentes en matière de climat, de biodiversité et de santé publique.
Le maire et les « imaginaires écologiques »
Au prisme des imaginaires locaux, ces résultats nous confirment la demande prégnante et pressante de disposer d’un service public de la porte d’à côté (accès aux soins, cabinet médical, école), d’un réseau social humain au premier kilomètre (commerce de proximité, parc) et d’un lieu de vie jugé apaisant (forêt, champ).
Cette enquête dévoile aussi une pensée et une pratique écologiques vivantes dans notre pays. Elles se nourrissent d’imaginaires puissants, souvent ancrés dans un paysage local et un environnement préservé ou perçu comme « sauvage ». Pourtant, un hiatus majeur existe entre la manière dont l’écologie est représentée au niveau national (médias, discours et lois) et dont elle est incarnée au quotidien, à l’échelle locale.
Comment ce que nous appellerons les « imaginaires écologiques » vécus peuvent-ils nous aider à réconcilier les pratiques de « l’ici et maintenant » avec les défis globaux de notre temps, dans la perspective du prochain mandat municipal et des élections présidentielles de 2027 ?
Ce qui est sûr, c’est que les élus locaux peuvent faire des imaginaires de véritables outils pour répondre aux défis présents et à venir que notre enquête permet de synthétiser ainsi : « soigner, respirer, s’approvisionner, apprendre8Jérôme Fourquet et Mathilde Tchounikine, op. cit., p. 21. ». Aux maires et équipes municipales de s’en saisir pour, au cours de leur prochain mandat, les faire atterrir dans les politiques publiques !
- 1Les résultats complets de l’enquête, mais aussi toutes les productions et interventions des Rencontres sont à retrouver sur la page dédiée.
- 2Selon le ministère de la Santé, 87% du territoire est considéré comme un désert médical, et un tiers de la population n’a pas un accès suffisant aux soins. Le terme « désert », « qu’on oppose à des zones densément peuplées de médecins, masque que les inégalités spatiales sont couplées à des inégalités sociales, et que les unes multiplient les autres : sur un même territoire, en fonction de ses revenus, on n’est pas déserté de la même façon… », voir Pierre Souchon, « Traversée d’un désert médical », Le Monde diplomatique, août 2023.
- 3Créée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la Sécurité sociale reposait sur une promesse d’universalité. Quatre-vingts ans plus tard, le système s’est développé et élargi, permettant de couvrir les besoins en santé d’une grande partie de la population. Pourtant, Médecins du monde démontre dans son rapport de 2025 de l’Observatoire de l’accès aux droits et aux soins que les inégalités demeurent, voire s’aggravent, et appelle à l’instauration d’une couverture maladie vraiment universelle.
- 4Jérôme Fourquet et Mathilde Tchounikine, « Dessine-moi ton territoire. Imaginaires territoriaux et attentes des français pour l’avenir », dans Thierry Germain (dir.), Pour changer le monde, rêvons-le ! Agir avec les imaginaires, La Tour-d’Aigues, Fondation Jean-Jaurès/l’Aube, 2025, p. 17.
- 5Soit 17,6 millions d’hectares contre 8,9 millions d’hectares en 1840, et 14,1 millions d’hectares en 1985. Les résultats de l’état des lieux actuel sont issus des cinq dernières campagnes d’inventaire forestier disponibles (2020 à 2024).
- 6Jean-Luc Gleyze, « Une forêt d’imaginaires humbles », L’imagination ou comment dépasser la contrainte des finances publiques, Pouvoirs locaux, n°129, novembre 2025. Ce numéro spécial est issu des réflexions menées lors des Rencontres des imaginaires locaux de septembre et octobre 2025.
- 7« Une seule santé », Organisation mondiale de la santé (OMS), 21 septembre 2017.
- 8Jérôme Fourquet et Mathilde Tchounikine, op. cit., p. 21.