40 000 morts en dix ans : de la mare nostrum au cimetière méditerranéen

Alors que les tensions autour des sujets migratoires s’accroissent de jour en jour, que la médiatisation de ces sujets est presque quotidienne, celles et ceux qui tentent de traverser la Méditerranée, fuyant un monde de violence et une existence sans avenir, continuent de disparaître dans le silence. Combien sont-ils ? Qui sont-ils ? Où se termine la responsabilité des États et où commence celle de l’Union européenne dans cette tragédie ? Trois sénateurs reviennent les politiques d’asile et d’immigration en Europe et plaident pour une approche plus humaine et solidaire.  

Table des matières

Préface. Mourir en mer. La mort comme nouvelle donnée constitutive de l’exil
Smaïn Laacher, professeur émérite de sociologie à l’université de Strasbourg, directeur de l’Observatoire du fait migratoire et de l’asile à la Fondation Jean-Jaurès

La mer Méditerranée et la Manche : des cimetières à ciel ouvert
L’écume des morts 
En Méditerranée et dans la Manche, des routes migratoires criminalisées 
Qui sont-ils et qui sont-elles ? Hommes, enfants et femmes à la mer
Les migrants qui traversent la Manche et la Méditerranée font face à des dangers multiformes et omniprésents à chaque étape de leur parcours
Complexification du travail de sauvetage et criminalisation des ONG 

Chronologie et évolution des politiques d’asile et immigration
Durcissement des politiques migratoires en Europe 
Déséquilibre et manque de solidarité à l’échelle européenne
Externalisation de la gestion des frontières extérieures de l’Union européenne 

Perspectives d’évolution de la situation
L’intervention des autorités en mer
La création de voies légales sûres 
Pour une approche plus humaine et solidaire de la gestion des migrations
La France défend une vision plus large de la politique migratoire 
La nécessité d’un accord migratoire global avec le Royaume-Uni

Conclusion. Dans la mare nostrum, comme dans la Manche, faire cesser les naufrages est de notre responsabilité, en tant que Français, Européens et Latins

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Les auteurs et autrices :
Marie-Arlette Carlotti
est sénatrice des Bouches-du-Rhône.
Jérôme Darras est sénateur du Pas-de-Calais.
Mickaël Vallet est sénateur de Charente-Maritime.
Cette étude a été rédigée avec la contribution de Constance Pena, Alia Enard et Aymerik Lemaire, sous la supervision d’Anouk Dupraz et de Jean Partouche.

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Préface
Mourir en mer. La mort comme nouvelle donnée constitutive de l’exil
Smaïn Laacher

Le titre de l’étude de Marie-Arlette Carlotti, Mickaël Vallet et Jérôme Darras, trois sénateurs socialistes, dit une réalité proprement effroyable : 40 000 morts en dix ans : de la mare nostrum au cimetière méditerranéen. Les auteurs montrent avec force détails et sources fiables à l’appui (journalistes, associations,ONG, organisations internationales) pourquoi et comment la Méditerranée et la Manche sont devenues de véritables cimetières à ciel ouvert pour des dizaines de milliers de femmes, d’hommes et aussi d’enfants fuyant un monde de violence et une existence sans avenir. En général, les dénombrements, quelle que soit la source, ne sont que des estimations, approximatives et minimales, dans la mesure où une grande partie des décès de migrants dans le monde ne sont pas enregistrés. Ce chiffre de 40 000 morts pour la Méditerranée est sans doute sous-évalué, mais il est bien mieux documenté que dans d’autres endroits comme la Manche. La Méditerranée est au carrefour de trois espaces géopolitiques : l’Europe, l’Afrique et le Moyen-Orient, où, pour cette partie du monde, toutes sortes de malheurs et de désastres sociaux et politiques (guerres civiles, persécutions ethniques et religieuses, violences politiques et policières, etc.) se confondent, mettant sur la route incertaine de l’exil des milliers d’individus et de familles entières. D’après les auteurs de l’étude, « les chiffres sont sans appel : entre 2014 et 2024, plus de 40 000 personnes ont perdu la vie en Méditerranée, soit 25 000 personnes de plus que le nombre de morts ayant tenté la traversée États-Unis/Mexique, pourtant deuxième zone de traversée la plus dangereuse au monde. Et ce, alors même que la mer Méditerranée ne concentre que 15% des flux migratoires mondiaux ».

Ce rapport se veut à la fois « un état des lieux le plus précis possible » et une interpellation urgente de tous les acteurs qui, directement ou indirectement, interviennent ou détiennent la responsabilité de la « gestion » des flux migratoires légaux et illégaux. Les auteurs ont raison de s’indigner devant ces tragédies humaines que rien n’arrêtera ni à court ni à moyen terme. L’indignation est un préalable à l’action. Si c’est par l’action que naît la politique et qu’elle peut se déployer, c’est par l’action politique que le souci du monde devient empiriquement accessible. Il faut entendre la notion d’action politique au sens arendtien, c’est-à-dire : « qu’est-ce qu’agir ensemble ? » et « comment agir ensemble ? ». Cette étude invite à y réfléchir collectivement, car il est grand temps.

Le fait migratoire s’est beaucoup transformé depuis les années 1960, en pratique, dans les domaines des représentations collectives, du droit et de l’activité législative. Pas seulement au sein de la société française. Le droit international des droits de l’homme a permis quelques avancées significatives en établissant des « obligations » que les États sont tenus de respecter en matière de migrations internationales. En un mot, et pour parler le langage des Nations unies, les États ont l’obligation de respecter, protéger et mettre en œuvre les droits humains des migrants. Ce qui, comme on peut l’observer, demeure non seulement une entreprise très aléatoire, mais souvent sans grands résultats.

Au-delà des chiffres, des graphiques et des comparaisons statistiques, autant d’armes discursives et politiques absolument nécessaires dans le cadre d’une lutte pour la vérité des faits, il me semble important de donner à voir, au plus près des existences sociales des personnes, ce à quoi renvoie et ce que signifie mourir en mer loin de chez soi.

Au moins depuis les années 1980, la mort et la disparition en mer (ou même sur terre) sont deux éléments devenus partie intégrante de l’itinéraire des exilés. Point de départ pour ailleurs et point de voyage tout au long de la route interdite, sans ces lancinantes questions posées par le « clandestin » et sa famille : et si je n’arrivais jamais à mon lieu de destination ? Et si je ne pouvais plus jamais donner de nouvelle ? Et si je ne devais plus jamais revoir ma famille ? Et si ma famille ne devait plus jamais savoir ce que je suis devenu ?

Il n’en a pas toujours été ainsi. Aussitôt après les indépendances des années 1960, pour les travailleurs venant du Maghreb, principalement d’Algérie, le départ de chez soi pour devenir un immigré en France ne s’accompagnait jamais d’une pensée macabre. La séparation d’avec les siens pour cause d’immigration ni n’était envisagée comme un moment tragique, ni ne pouvait possiblement provoquer la mort dans des circonstances dramatiques. On ne pensait pas que la mort ou la disparition pouvaient s’inviter au cours du voyage. La route de l’exil n’était pas une route improbable, incertaine, aléatoire, mortelle. Lorsqu’on pensait à la fin du voyage, ce qui était à la fois espéré et redouté, c’était surtout de savoir quelles seraient les conditions d’existence dans le pays d’accueil. L’inconnu était, une fois arrivé, en terre crainte. L’inquiétude, la culpabilité, la douleur persistante allaient se loger ailleurs et durablement dans la séparation d’avec les siens. On savait que partir, c’était, dans le même mouvement, avoir la certitude que le lien ne serait jamais rompu avec ses proches. Mourir, ce n’était jamais mourir comme un « chien », seul dans des conditions effroyables, et n’avoir personne pour être pleuré. En ce temps-là, le temps de l’immigration liée au travail, la mort faisait revenir auprès des siens. Ces derniers percevaient et accueillaient la mort comme un simple changement de place. Beaucoup savaient, fondés sur une sorte de philosophie pratique, que la vie du migrant est un départ et la mort un retour en terre natale.

Le paradigme du départ et du retour (retour qui peut être causé par la mort, la vieillesse ou le retour volontaire) s’est, historiquement, profondément modifié. Aujourd’hui, l’exil, celui que l’on dit forcé, est inséparable d’une probabilité de mourir « seul comme un chien », d’après le propos que j’ai mille fois entendu. Et cette mort peut survenir en tous lieux et à chaque moment : dans un camp, sur la route, dans le désert, en mer, dans un pays de transit, dans un centre de rétention, etc. Celle-ci est partout, imprévisible, souvent soudaine. Nul abri pour y échapper. Devant le danger de mort, la solidarité ethnique ou nationale peut jouer, mais elle est fragile, car liée aux opportunités du « meilleur itinéraire » proposé par les passeurs et aux intérêts immédiats de chacun. Le voyage est aussi fait de haltes, de moments obligés pour se reposer, de prises de contact avec de nouveaux passeurs et de travail pour payer les « passages » de frontières. Est-il nécessaire de rappeler que le racisme, la xénophobie et les discriminations les plus brutales structurent le parcours de l’exilé, comme dans le cas des conditions d’exploitation à la fois honteuses et violentes d’une main-d’œuvre taillable et corvéable à merci ? Les ouvriers et les « domestiques » travaillant, entre autres, dans les pays du Golfe le savent mieux que quiconque, en particulier les femmes. Ces multiples situations mettant en danger de mort ne sont ni conjoncturelles ni passagères. Ce sont des configurations structurelles qui sont au fondement des flux d’immigration irrégulière. Participent à la mise en route de ces flux les organisations mafieuses et des États corrompus.

Combien de fois ai-je entendu : « Il est mort en plein désert » ? Combien de fois m’a-t-on dit : « Il a disparu au milieu de la mer » ? L’un est mort, l’autre est porté disparu. Disons-nous la même chose en interchangeant, sans précaution, la mort et la disparition ? Surtout, pour les familles des uns et des autres, mourir ou disparaître revêt-il la même signification ? La douleur est-elle exactement la même ? La mémoire des uns et des autres est-elle affectée de la même manière selon que le proche est mort ou a disparu ? Le deuil est-il le même ? Est-ce qu’on pleure de la même façon un mort et un disparu ? Je pense que ce sont là deux catégories distinctes renvoyant à deux rapports différents à la vie, à la communauté, à l’absence, au malheur et à l’espoir.

La mort est un moment ; ne dit-on pas « au moment de mourir » ? Lorsque l’exilé meurt sur la route de l’exil, alors, aux yeux de tous, il a cessé d’être. La morte est une extinction ; on dit alors qu’« il s’est éteint ». C’est, d’ailleurs, bien cela que signifie « perdre la vie ». Le processus est définitif. En un mot, au sens strict, il n’y a plus rien à attendre. Ce n’est pas la même chose avec la disparition. Disparaître, ce n’est plus seulement cesser d’être ; c’est cesser d’être présent. D’ailleurs, le verbe « disparaître » signifie bien « cesser de paraître, ne plus être visible ». L’être disparu échappe au regard d’autrui, car c’est le corps du disparu qui s’est estompé. Inégalité devant la mort, inégalité après. Le corps du mort revient (le plus souvent). Pas celui du disparu. Celui-ci est et restera une énigme ; obscurité et équivocité entourent le corps disparu. Connaître ou savoir ce qu’il est advenu de ce corps est proprement impossible. En un mot, il n’y a pas d’explication. Combien de fois n’ai-je pas entendu au cours de mes conversations avec ces errants de nulle part et de partout que la pire chose qui puisse arriver à un exilé, c’est de « disparaître ». Pas de mourir, « ça, on y est préparé », me disait un Afghan à Calais. Mais disparaître, c’est plonger les siens restés au pays dans le plus grand malheur et la plus grande incertitude, la pire des attentes, car ils n’auront plus de nouvelles ni de retour un jour. Le mort a non seulement été vivant, mais une fois mort, son corps sera présent pour que sa famille puisse faire son deuil. Il retrouvera sa place auprès des siens. Il sera moins absent, puisqu’il sera parlé, évoqué, invoqué. La mort a partie liée au deuil avec ses prescriptions rituelles propres à la communauté du défunt. C’est bien cela qui fait que le mort continue d’exister. Le deuil n’est donc pas seulement une affliction, c’est aussi prendre son parti, au sens précis d’accepter ou de se résigner à un état de fait douloureux. Voilà pourquoi disparaître, ce n’est plus exister comme un mort auprès des siens, mais c’est ne plus avoir de place ni dans la société, ni dans son groupe, ni parmi sa famille. Avec la disparition s’invite, tôt ou tard, la fin de l’espoir qui sonne comme le commencement d’une fausse vraie mort.

Et puis, il y a les autres. Des centaines de milliers de femmes et d’hommes et aussi des enfants. Celles et ceux qui auront survécu et qui auront eu la chance d’être secourus et pris en charge par des ONG ou des institutions étatiques ou internationales. La pire des situations en tant que vivant ou survivant sera celle du camp ou de l’abri de fortune. Un mot sur ces espaces déshumanisés. Ce qui frappe aussi bien dans le camp de Dadaab au Kenya ou dans la « jungle » à Calais, c’est d’abord l’envahissement des immondices autour des abris de fortune. Ce qui est ici aboli, c’est l’organisation de l’espace en lieux distincts : un lieu de dépôt des déchets et un lieu de repos pour les personnes. Pour la plupart de ces femmes et de ces hommes, cette situation était loin d’être ordinaire dans leur quartier ou leur village. Ils en font pour la première fois la brutale expérience en terre d’exil. Le plus choquant n’est pas tant la saleté que l’abolition de la distance entre les espaces, jetant ainsi les hommes et leurs déchets dans un même et unique lieu. Non pas séparation des uns et des autres, mais stockage et accumulation des détritus et de leurs producteurs. Ces espaces de stockage que sont les camps, un peu partout dans le monde, quels que soient leur forme, leur durée et leur degré de contrôle par de multiples autorités nationales et internationales, rassemblent des femmes et des hommes en surnombre, constituant autant de populations en trop. Celles-ci ne se trouvent d’ailleurs pas seulement dans des camps ou des campements. Elles sont dans des grottes, comme à Zintan, au nord-ouest de la Libye, des bois ou des forêts, comme au Maroc, échouées sans vie sur une plage en Europe, Lampedusa en Italie pour ne citer que la plus connue, et, quand elles sont dans la ville, elles se tiennent et sont toujours tenues à l’écart, comme si leur place naturelle était en marge ou sur le bord. Elles sont un trop inutile – en un mot, elles sont redondantes. Le sol, sans existence légale, ne porte plus que des êtres flottants, abandonnés à eux-mêmes, ne vivant et ne se retrouvant qu’à la périphérie du monde des hommes et de l’urbanité. Tel est le destin de millions de femmes et d’hommes sur notre planète, d’enfants aussi, qu’ils soient réfugiés reconnus ou errants fatigués par un exil qui n’a de cesse de se réitérer. Ces hommes et ces femmes témoignent d’une humanité qui s’est dégradée dans un environnement dégradant à cause de la famine, de la guerre, de la violence des milices ou des paramilitaires, etc. Les abris de fortune – la tente de l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR) en fait partie –, les vêtements portés, les corps, les regards, la démarche, les relations entre les personnes, les ordures, le tout forme un univers matériel et symbolique dont tous les éléments sont implacablement liés et reliés. Un monde de désolation, au sens d’Hannah Arendt, c’est-à-dire une perte du monde commun et de l’espace public à partir duquel les hommes peuvent vivre ensemble. Le sentiment d’une perte radicale d’appartenance au monde.

L’étude de Marie-Arlette Carlotti, Mickaël Vallet et Jérôme Darras nous le rappelle avec justesse, clarté et légitime effroi.  

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