Qui aurait pu prédire ? Lire la mobilisation lycéenne à l’échelle internationale

Après les mobilisations mondiales de la Gen-Z en 2025, un mouvement lycéen réclamant de meilleures conditions d’enseignement a vu le jour en France, mi-septembre 2026. Quelles similitudes rapprochent ces deux courants protestataires ? Peut-on les comparer ? Quels sont leurs points de divergence ? Brune du Marais, experte associée à la Fondation, met en perspective la contestation française à l’échelle transnationale.

Introduction

Le mouvement lycéen français qui fait l’objet de toutes les attentions est né à la mi-septembre 2026 au lycée Saint-Exupéry de Créteil, dans le Val-de-Marne. Hasard du calendrier : un an plus tôt, presque jour pour jour, la vague des « manifestations de la Gen-Z » traversait plusieurs continents. Entre août et octobre 2025, des jeunes sont descendus dans la rue en Indonésie, au Népal, aux Philippines, au Pérou, à Madagascar et au Maroc, dans le sillage des mobilisations de 2024 au Kenya puis au Bangladesh1Pour une vue d’ensemble de la séquence, voir Judy Lee et Thomas Carothers, « Corruption, Overreach, and Hardship: The Global Drivers of Protests in 2025 », Carnegie Endowment for International Peace, Emissary, 3 décembre 2025..

Le mouvement français ne se réclame pas, a priori, de ces précédents. Pourtant ces jeunes, qui vivent dans des contextes politiques, culturels et sociaux très éloignés, partagent avec leurs pairs des répertoires d’action, des références culturelles et des revendications politiques. Depuis 2025, les instruments et les codes de la mobilisation ont circulé d’un pays à l’autre – ainsi de l’application Discord, utilisée pour coordonner la mobilisation au Népal, puis à Madagascar et au Maroc2« Discord: The digital platform that has been a launchpad for Morocco’s Gen Z protests », The New Arab, 6 octobre 2025., ou encore du drapeau du capitaine Luffy, le pirate du manga One Piece, devenu l’emblème de plusieurs mouvements, de l’Indonésie au Pérou3« From anime to activism: How the ‘One Piece’ pirate flag became the global emblem of Gen Z resistance », The Conversation, 24 septembre 2025.. Ainsi également des revendications : de nombreux jeunes partagent un sentiment de relégation, alimenté par une classe politique jugée corrompue et tenue pour responsable de la dégradation des services publics.

En France, les revendications lycéennes concernent au premier chef les conditions matérielles de la scolarité : emplois du temps trop chargés et mal organisés, enseignants absents ou non remplacés, classes surchargées, pression liée à Parcoursup, le tout à l’issue d’un été caniculaire qui a mis en lumière la vétusté du bâti scolaire. Ces revendications ont aussi leurs équivalents ailleurs – comme en Inde, où la jeunesse étudiante est descendue dans la rue le 2 octobre 2026, soit quelques jours à peine après les premières mobilisations françaises, pour réclamer, là encore, l’amélioration de ses conditions d’études – à commencer par la réforme des examens nationaux4« Indian authorities clamp down as “cockroach” movement launches new protests », Al Jazeera, 2 octobre 2026..

Pourtant, le cadrage médiatique du mouvement lycéen français s’est principalement cantonné à l’analyse domestique, peu d’analystes s’étant risqués à une comparaison internationale5À l’exception notable de l’analyse de Bernard Chappedelaine pour l’Institut Montaigne, « La génération Z et l’avenir du modèle européen », 21 octobre 2026..

Les mobilisations lycéennes françaises portent aussi, et peut-être plus fondamentalement, sur l’accès aux téléphones portables. Pourtant, la question des droits numériques des lycéens a été peu abordée, constituant le second angle mort du traitement médiatique de la crise. L’été 2026 avait été celui de l’adoption définitive de la loi visant à interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans et l’usage du téléphone portable dans les établissements. Si le Conseil constitutionnel a censuré la première mesure, la seconde est entrée en vigueur à la rentrée6Loi n°2026-813 du 24 août 2026 visant à protéger les mineurs des risques auxquels les expose l’utilisation des réseaux sociaux, publiée au Journal officiel du 25 août 2026.. Autre hasard du calendrier ? Ici encore, la défense des libertés numériques avait connu des précédents à l’international, notamment au Népal, où l’insurrection de la jeunesse avait commencé avec le blocage, décidé le 4 septembre 2025, de 26 plateformes numériques7Le 4 septembre 2025, le gouvernement népalais ordonne à l’Autorité des télécommunications de bloquer 26 plateformes qui ne s’étaient pas enregistrées auprès du ministère des Communications, parmi lesquelles Facebook, Instagram, WhatsApp, YouTube et X. Voir « Gen Z protests in Nepal result in 19 deaths, prime minister resignation, and social media ban repeal », Jurist, 9 septembre 2025..

Le mouvement lycéen français peut-il, dès lors, être lu comme une déclinaison nationale de la mobilisation mondiale de la « Gen-Z » ?

S’il faut se garder de toute téléologie rétrospective, la structure et l’ampleur du mouvement invitent à identifier ce que la mobilisation des lycéens français partage avec les précédentes manifestations de la Gen-Z à travers le monde – et ce qui l’en distingue.

Fin 2025, une étude de Bloomberg Economics intitulée Gen-Z Revolts Against “Dystopian Future” as Protests Sweep the Globe avait prédit l’intensité des troubles civils sur les douze mois suivants, au niveau régional, à partir de plus de 50 indicateurs fondés sur un modèle d’apprentissage automatique nourri de 22 millions de données politiques et économiques. L’analyse identifiait plusieurs facteurs de mobilisation8Bloomberg Economics, « Gen-Z Revolts Against “Dystopian Future” as Protests Sweep the Globe », Bloomberg, « The Big Take », décembre 2025. Le modèle, une forêt aléatoire, prédit l’intensité des troubles civils à douze mois à l’échelle infranationale. Il est entraîné sur plus de 50 indicateurs (institutions politiques, démographie, données macroéconomiques, historique récent des troubles) et utilise les données du projet ACLED (Armed Conflict Location & Event Data)..

Source : Bloomberg Economics.

D’une part, la forte pénétration des réseaux sociaux dans la population, combinée à un âge médian bas, augmente le risque que le mécontentement – face aux inégalités, au chômage ou à la corruption – bascule en troubles civils de grande ampleur.

D’autre part, les pays combinant chômage des jeunes et inflation sont les plus exposés : un « indice de misère des jeunes » croisant ces deux variables désignait l’Éthiopie, la République centrafricaine, l’Angola, le Guatemala, la République du Congo ou encore la Malaisie comme les prochains candidats à une mobilisation de la Gen-Z en 20269Ibid. L’indice additionne le taux de chômage des jeunes et l’inflation moyenne sur cinq ans, sur le modèle de l’« indice de misère » d’Arthur Okun.. Surtout, l’étude soulignait que les économies développées ne sont pas à l’abri : les États-Unis et Israël figuraient parmi les pays où le risque de troubles civils avait le plus progressé en 2025.

Et l’étude de conclure, selon le mot de l’un des co-auteurs : « the data suggest the global protest movement is far from over10Source : post LinkedIn. ». À bon entendeur.

Pertinence de l’échelle internationale

Les années 2020, décennie de la Gen-Z ?

La datation de la séquence fait débat : si l’on fait souvent remonter les mobilisations de la Gen-Z aux soulèvements kényan et bangladais de 2024, certains politistes rappellent que les manifestations portées par la jeunesse n’étaient pas moins fréquentes à la fin des années 201011Erica Chenoweth et Matthew Cebul, « Why Gen-Z Is Rising », Journal of Democracy, vol. 37, n°1, janvier 2026, pp. 5-14 ; Clara Fong, « How Global Gen Z Protests Have Shocked and Transformed Governments », Council on Foreign Relations, 20 novembre 2025 ; Will Mortenson, « Gen Z protests have spread to seven countries. What do they all have in common? », Atlantic Council, 6 novembre 2025..

Au Kenya, en juin 2024, la jeunesse se mobilise contre un projet de loi de finances prévoyant de nouvelles taxes, finalement retiré. Au Bangladesh, en juillet de la même année, la contestation étudiante des quotas réservés dans la fonction publique se mue en soulèvement contre Sheikh Hasina, la « Bégum de fer » au pouvoir depuis quinze ans. La répression fait jusqu’à 1400 morts selon les Nations unies et, le 5 août 2024, la Première ministre est contrainte de s’exfiltrer en catastrophe par hélicoptère, son palais ayant été pris d’assaut par les manifestants12Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, Report of the OHCHR Fact-Finding Mission on Human Rights Violations and Abuses Related to the Protests of July and August 2024 in Bangladesh, Genève, 12 février 2025..

Un an plus tard, le monde connaît une nouvelle vague de mobilisations portée par la jeunesse.

En Indonésie, le 25 août 2025, étudiants et travailleurs se rassemblent devant le Parlement, à Jakarta, pour dénoncer les rémunérations et les avantages des parlementaires, ainsi que l’ingérence croissante de l’armée dans les affaires civiles. La jeunesse étudiante avait ouvert la voie dès février 2025 avec les manifestations « Indonesia Gelap » (« Indonésie sombre »), à l’appel de BEM SI, la principale coalition des syndicats étudiants indonésiens. Le mouvement s’embrase le 28 août, lorsqu’un livreur à moto de 21 ans meurt écrasé par un véhicule de police. Le lendemain, le Parlement régional de Makassar est incendié ; trois personnes y trouvent la mort13« L’Indonésie en proie à de violentes manifestations, première épreuve du jeune pouvoir », France Culture, 1er septembre 2025..

Au Népal, l’interdiction de 26 réseaux sociaux précipite, le 8 septembre, une mobilisation déjà nourrie par la dénonciation de la corruption et le manque de perspectives économiques. La répression et les émeutes qui s’ensuivent font 76 morts ; plusieurs responsables politiques sont pris à partie et molestés par la foule. Le 9 septembre, le Premier ministre K. P. Sharma Oli démissionne, et les images de l’incendie du complexe gouvernemental de Singha Durbar font le tour du monde14« Nepal prime minister quits after deaths at protests sparked by social media ban », The Guardian, 9 septembre 2025..

Au Pérou, le 20 septembre, la « marche de la génération Z » dénonce une réforme des retraites ouvrant la voie à un système par capitalisation privée, ainsi que la corruption des élites et l’insécurité. Sous la pression de la rue, le Congrès destitue la présidente Dina Boluarte le 10 octobre, mais les cortèges reprennent dès le 15 octobre à Lima et dans d’autres villes, cette fois contre son successeur, José Jerí ; un manifestant y est tué par balle15« Au Pérou, la « gen Z » exprime dans la rue son ras-le-bol du « pacte mafieux » qui gangrène la politique », Le Monde, 16 octobre 2025..

Quasi simultanément, à Madagascar, à partir du 25 septembre, des coupures d’eau et d’électricité déclenchent une mobilisation dont les revendications s’étendent rapidement à la corruption, aux inégalités et à la gouvernance du pays. Là encore, c’est la Gen-Z, rassemblée sous la bannière « Gen Z Mada », qui pilote et filme les rassemblements à hauteur de smartphone. La répression fait au moins 22 morts et plus d’une centaine de blessés selon les Nations unies16« Violent response to youth-led protests in Madagascar leave at least 22 dead, U.N. says », PBS NewsHour (AP), 29 septembre 2025..

Enfin, au Maroc, à partir du 27 septembre, le collectif GenZ 212 se mobilise contre la dégradation des services publics, notamment de la santé et de l’éducation, dans un pays où le chômage des jeunes avoisine 35%. Organisées en dehors des partis traditionnels et relayées par TikTok, Instagram et Discord, les manifestations se propagent à plusieurs villes avant de se heurter, elles aussi, à une forte répression : au moins trois morts et plus de 5000 interpellations17« Au Maroc, un an après le mouvement de la « gen Z », des centaines de détenus et une chape de plomb », Le Monde, 27 septembre 2026..

Un an après les premières marches péruviennes, presque jour pour jour, la jeunesse française entre à son tour dans une séquence de mobilisation émaillée d’affrontements. Le scénario est éprouvé : les appels au blocus circulent principalement sur TikTok, Snapchat et Instagram ; le mouvement s’élargit rapidement aux universités et franchit même la frontière, gagnant à partir du 5 octobre des établissements secondaires de Liège, Mons et Charleroi, en Belgique ; les lycéens sont rejoints par les syndicats enseignants, qui appellent à la grève en soutien. Et là encore, les blocages, ponctués de violences urbaines, se heurtent à une intense répression policière, d’une ampleur inédite pour un mouvement lycéen.

Quelques jours plus tard, la jeunesse

Une dizaine de jours après les premiers blocages français, la jeunesse indienne se mobilise à son tour. Le 2 octobre 2026, à l’appel du Cockroach Janta Party (CJP, littéralement « parti du peuple des cafards »), un mouvement satirique né en ligne, et de nombreuses coalitions étudiantes, des jeunes descendent dans les rues de New Delhi et de Mumbai ; plus de 500 personnes sont interpellées dans la capitale18« What is Cockroach Janta Party and why are they protesting in India? », SBS News, 21 juillet 2026..

Comme en France, le mouvement s’enracine dans les conditions matérielles des études. Début mai 2026, les sujets du concours national d’entrée en études de médecine fuitent sur Internet, annulant du même coup un concours préparé de longue date pour plus de deux millions de candidats. À partir de juin, le CJP organise des sit-in à Jantar Mantar, à New Delhi, et formule cinq revendications : une loi sur la transparence des examens publics, la réforme des organismes d’examen, une charte des droits étudiants, un fonds d’aide aux candidats, ainsi qu’un contrôle parlementaire permanent des autorités des examens. Le ministre de l’Éducation, Dharmendra Pradhan, démissionne le 25 juillet19« Exam paper leak, protests and Gandhi siblings’ arrest — India’s “cockroach” youth movement explained », Dawn, juillet 2026 ; Nidhi Sinha,« What Is Cockroach Janta Party’s 5-Point Exam Reform Charter That Govt Has Vowed To Consider? », Republic World, 25 juillet 2026., avant que la contestation ne s’élargisse à la critique du système électoral.

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Des similitudes et des différences

Peut-on, pour autant, rattacher le mouvement lycéen français aux autres manifestations de la Gen-Z à travers le monde ? Si les mobilisations présentent de nombreuses similitudes, elles n’en diffèrent pas moins à plusieurs égards.

Des modes d’action comparables

Les mobilisations de la Gen-Z sont d’abord coordonnées sur les réseaux sociaux. En France, la coordination des blocus passe par TikTok, Snapchat et Instagram. Dans une vidéo intitulée « Les élèves de Saint-Exupéry à Créteil auront d’avance pas leur bac », publiée par Booska-P, média consacré à l’actualité du rap, huit élèves de l’établissement témoignent d’un personnel en sous-effectif. Ils disent leur solidarité avec leurs professeurs et racontent comment ils se sont constitués en délégation pour interpeller le rectorat sur leurs conditions de travail20Source : Booska-P.. Vue plus d’un million de fois sur TikTok, la vidéo a largement contribué à la viralité de la mobilisation21Will Mortenson, « Gen Z protests have spread to seven countries. What do they all have in common? », Atlantic Council, 6 novembre 2025..

Au Népal, en septembre 2025, la coordination du mouvement était majoritairement passée par TikTok – qui, s’étant enregistrée auprès des autorités, faisait partie des rares plateformes épargnées par l’interdiction – et Discord, également utilisée au Maroc et à Madagascar.

Mais il y a plus encore. Le numérique, tout à la fois outil et objet des mobilisations, se fraye un chemin parmi les revendications : « 35° dans les classes, mais le problème c’est le portable », affichent les pancartes des lycéens français ; « Stop the ban on social media, stop the ban, not the social media », scandaient les manifestants népalais, revendiquant, là aussi, le libre exercice de leurs droits numériques22« Nepal lifts social media ban after 19 killed in protests », BBC, 9 septembre 2025 ; « Protests against Nepal’s social-media ban grow more violent as demonstrators set buildings on fire », AP News, 10 septembre 2025., et dénonçant une confusion dans la hiérarchie des priorités instaurée par le gouvernement.

Deuxième trait caractéristique, l’horizontalité des mouvements et l’absence de leaders identifiables. Comme le soulignent les politistes Erica Chenoweth et Matthew Cebul, l’organisation des mouvements de la Gen-Z est « souvent décentralisée et sans leader » : les mobilisations naissent et s’organisent spontanément, ce qui les rend d’autant plus difficiles à saisir pour les pouvoirs publics. En France, la réaction du ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Philippe Baptiste, est édifiante : il reconnaît lui-même que, dans les premiers temps de la mobilisation, « on a tous eu un peu de mal à attraper les revendications des lycéens23« Le ministre de l’Enseignement supérieur « craint » un embrasement national du mouvement lycéen et étudiant », BFM TV, 5 octobre 2026. ».

Au Maroc comme à Madagascar, les initiateurs des principaux collectifs, Gen-Z212 et Gen-Z Mada, sont restés anonymes – dans le second cas, l’absence de leadership unifié a même donné lieu à des querelles internes pour le porte-parolat de la cause24Yasmine Zarhloule, « Understanding Morocco’s GenZ Uprising », Carnegie Endowment for International Peace, 24 octobre 2025 ; « Gen Z Madagasikara : ruptures au sein du mouvement », Newsmada, 9 février 2026..

La volonté délibérée de s’affranchir des hiérarchies traditionnelles et le refus de désigner un chef sont typiques des protestations de la jeunesse, notamment par crainte que le mouvement ne soit récupéré par un pouvoir vertical – comme à Madagascar, où l’armée a fini par confisquer le mouvement initié par la Gen-Z : le colonel Michael Randrianirina s’empare du pouvoir le 14 octobre 2025, le jour même de la destitution d’Andry Rajoelina par l’Assemblée nationale.

Cette absence d’uniformité se lit aussi dans le rapport à la violence : certains jeunes se désolidarisent des débordements, quand d’autres y voient une violence nécessaire. Au Népal, au lendemain des émeutes, des jeunes se filmaient en train de nettoyer les rues et de réparer les dégâts, quand d’autres avaient dansé de joie devant le Parlement en flammes25« Playing UNO, cleaning up streets: 5 viral videos of Gen Zs after Nepal protests », Khaleej Times, 12 septembre 2025.. En France, les lycéens condamnent majoritairement les dégradations, tout en dénonçant la répression policière.

Troisième trait caractéristique : la vitesse et la simultanéité du mouvement. En France, le ministère de l’Éducation nationale recense jusqu’à 416 établissements touchés par des blocages le 29 septembre, et plus d’un millier le 1er octobre26Selon le ministère de l’Intérieur, 1027 établissements sur environ 3700 lycées ont été concernés le 1er octobre 2026, dont 222 blocages. ; une semaine plus tard, plus de 250 000 personnes manifestent selon le ministère de l’Intérieur (450 000 selon les organisateurs)27« Blocage des lycées : un vendredi sous haute tension, les syndicats reçus par le ministre », AFP, 2 octobre 2026 ; « Mouvement lycéen en France : plus de 250 000 manifestants dans les rues, la mobilisation appelée à se poursuivre », AFP, 6 octobre 2026..

Plus spectaculaire encore : en Indonésie, il a suffi de trois jours – de la mort du manifestant écrasé par un blindé de la police, le 28 août 2025, aux émeutes des 30 et 31 août – pour qu’une contestation étudiante circonscrite à Jakarta se mue en mobilisation nationale. Au Maroc, le serveur Discord de Gen-Z 212 passe de 3000 à plus de 150 000 membres en quelques jours28Ahmed Eljechtimi, « Morocco’s prime Minister calls for dialogue as nightly protests grow violent », Reuters, 3 octobre 2025.. À Madagascar, moins de trois semaines séparent la première marche contre les coupures d’eau et d’électricité (25 septembre) de la chute du régime (14 octobre) ; et le 17 octobre 2025, le colonel Randrianirina est investi « président de la Refondation de la République de Madagascar ». Au Pérou, la première mobilisation, le 13 septembre, est « complètement spontanée et chaotique29« Peru. “If authorities once again ignore the popular will, accumulated discontent could trigger a new outbreak” », CIVICUS Lens, 25 mai 2026. » ; mais en quelques jours, les jeunes parviennent à porter leurs revendications hors des médias traditionnels, et moins d’un mois plus tard, le 10 octobre, la présidente Dina Boluarte est destituée.

C’est donc la viralité qui caractérise cette vague contestataire : l’échelle de simultanéité est inédite, les manifestants suivant les mobilisations d’un pays à l’autre depuis leur smartphone. Si la rapidité est frappante pays par pays – la bascule se joue en trois à dix-neuf jours selon les cas –, c’est la superposition des calendriers qui fait de 2025 une année hors norme : 57 manifestations de plus de 10 000 participants dans 33 pays selon le Global Protest Tracker de la Fondation Carnegie30Carnegie Endowment for International Peace (dernière mise à jour : 9 septembre 2026)., un record depuis la création de l’outil en 2017, et des fenêtres contestataires qui se chevauchent – Indonésie fin août, Népal début septembre, Pérou et Madagascar en septembre, Maroc à partir de la fin septembre. La France s’y ajoute un an plus tard.

Quatrième caractéristique : le sentiment largement partagé d’une exclusion, voire d’une trahison par les élites. Précarité économique, exclusion des instances dirigeantes et corruption forment le fil rouge identifié par les analystes ; pour Chenoweth et Cebul, le véritable cri de ralliement des mobilisations de la Gen-Z est la corruption. La jeunesse y dénonce notamment l’inadéquation des dépenses publiques face à l’urgence sociale.

La contestation est cristallisée par quelques figures particulièrement visibles sur les réseaux sociaux. Au Népal, les jours qui précèdent l’insurrection sont marqués par la campagne #NepoKids (pour « enfants du népotisme »), qui exhibe sur TikTok et Reddit le train de vie fastueux des enfants de la classe politique – leurs voyages à l’étranger, leurs vêtements de luxe et leurs mariages somptueux –, certaines publications dépassant le million de vues. L’ancienne Miss Népal Shrinkhala Khatiwada, fille de l’ancien ministre de la Santé Birodh Khatiwada, devient l’une des cibles privilégiées du mouvement et perd près de 100 000 abonnés sur Instagram en quelques jours31Vanshika Tyagi, « Who is Shrinkhala Khatiwada? Harvard grad, ex-Miss Nepal who lost 97000 followers on social media after GenZ protest », DNA India, 11 septembre 2025 ; Gillian Aeria, « Amid anger over corruption and inequality, Asia’s gen Z turns on political “nepo babies” », ABC News, 26 octobre 2025..

À Madagascar, même sentiment de relégation face à une élite accusée de confisquer les ressources du pays. Là encore, des figures de « nepo kids » cristallisent les mécontentements : Ilona Rajoelina, la fille du président, s’exhibe dans ses vêtements de créateurs, tandis que son frère Arena s’épanche sur sa scolarité à l’École hôtelière de Lausanne. Là encore, une campagne TikTok dénonce leur fastueux train de vie et réclame les mêmes opportunités académiques que les nepo kids32Free Dom, « Andry Rajoelina : le parcours de son fils à l’étranger contraste avec la révolte des jeunes malgaches », 29 septembre 2025..

Ces campagnes contre les nepo kids relèvent, à première vue, d’une « frustration consommatoire » classique : celle qui s’enracine dans l’écart entre les modes de vie rêvés et ceux auxquels on peut soi-même prétendre, que la sociologie des révoltes, depuis le grand classique Why Men Rebel de Ted Gurr, nomme la « privation relative ». 

Or, la Gen-Z a connu une mutation fondamentale par rapport aux structures traditionnelles des mouvements contestataires. Aujourd’hui, les réseaux sociaux ont démultiplié l’intensité de cette privation relative : la comparaison sociale, qui s’exerçait autrefois avec le voisin, se fait désormais à hauteur d’écran, en temps réel et en toute ubiquité, avec les enfants de ministres aux quatre coins du monde.

Bertrand Slaski livre à cet égard une analyse particulièrement pertinente, à partir des conclusions de Timur Kuran dans Now Out of Never: The Element of Surprise in the East European Revolution of 1989 :
« Sous un pouvoir qui ne tolère pas la contestation ouverte, chacun a intérêt à dissimuler son vrai niveau de mécontentement (devant ses collègues, ses voisins et parfois même sa propre famille). Le résultat est une société où le mécontentement réel est bien plus élevé que ce que chacun peut observer chez les autres, puisque tout le monde le cache. Il suffit alors d’un événement qui le rend soudain visible et partagé – une loi de finances, une interdiction de réseau social, une coupure d’électricité de trop, un carburant trop cher – pour que chacun découvre, en même temps que les autres, que sa colère est largement partagée. »

Dans le cas de la Gen-Z, les réseaux sociaux constituent l’outil de ce dévoilement. En ouvrant une fenêtre sur la frustration réelle ressentie par la jeunesse, ils permettent aux jeunes de témoigner spontanément de leur ressentiment, dans les coulisses des « règles du jeu » imposées par la vie sociale.

Peut-on parler de « frustration scolaire » ?

Pour autant, cette frustration change d’objet. À Madagascar, ce n’est pas tant la garde-robe d’Ilona Rajoelina qui scandalise que la scolarité de son frère à l’École hôtelière de Lausanne : les vidéos TikTok revendiquent rien de moins que les mêmes opportunités académiques. Le désir contrarié, ici, semble se déplacer des biens de consommation vers le capital symbolique que représente l’accès aux études.

Selon l’économiste Fred Hirsch, le diplôme fonctionne comme un « bien positionnel » : sa valeur tient moins à ce qu’il procure qu’au rang qu’il assigne par rapport aux autres, tout l’enjeu résidant, dès lors, dans la valeur relative du sésame par rapport à celui des autres33Fred Hirsch, Social Limits to Growth, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1976, chap. 3, « The Positional Economy ».. Or un bien positionnel ne vaut que si la compétition qui le distribue est réputée loyale – et c’est précisément cette loyauté que les mobilisations mettent en cause. En Inde, la fuite des sujets du concours de médecine prive certes plus de deux millions de candidats d’une épreuve – mais, surtout, elle réduit à néant des années de préparation et laisse soupçonner que le classement pouvait être faussé. En France, la pression de Parcoursup est vécue comme une compétition déloyale car opaque, faisant de chaque heure de cours perdue un handicap par rapport aux concurrents, dans une course dont les règles sont nationales, mais les conditions de préparation, locales – donc imprévisibles34 « Le signal et le bruit : peut-on voir venir les révoltes de la Gen-Z », Conflits, 19 octobre 2026..

Nul hasard, dès lors, si le remplacement et la qualification des enseignants arrivent en troisième position des revendications lycéennes françaises dans la consultation menée par l’Éducation nationale et cristallisent 27% des réclamations35« Mobilisation lycéenne : les premières surprises de la plateforme de concertation », Le Monde, 9 octobre 2026.. La continuité et la qualité de l’offre éducative constituent un critère discriminant dans la compétition pour les diplômes, « biens positionnels » par excellence.

Enfin, les mobilisations de la Gen-Z partagent un imaginaire culturel commun. Le drapeau pirate de One Piece est devenu le symbole transnational des mouvements de la Gen-Z, de Jakarta à Lima en passant par Katmandou et Antananarivo. En France, le mouvement a pu compter sur le soutien de figures de la culture populaire comme Victor Wembanyama, qui affirme le 8 octobre « entendre » et « soutenir » les lycéens, évoquant « des réalités systémiques, des problèmes profonds » – qu’il identifie d’autant mieux qu’il dit avoir eu la chance de s’en extraire grâce au sport36« Victor Wembanyama soutient la mobilisation lycéenne », France Info, octobre 2026..

Le mouvement s’appuie aussi sur les mèmes et sur les codes de la Gen-Z en ligne, comme les parodies de policiers tentant d’infiltrer des groupes Snapchat, le fameux « Bismillah c’est les ténèbres » étant devenu un slogan de manifestation jusqu’en… Italie37« “Bismillah c’est les ténèbres” : que veut dire ce slogan des lycéens français ? », Euronews, 19 octobre 2026..

Les différences : bilan humain, structure des mouvements et aspirations dégagistes

Qu’est-ce qui, pour autant, distingue le mouvement français des autres mobilisations de la Gen-Z à travers le monde ?

D’abord, contrairement aux autres mobilisations de la Gen-Z, le mouvement lycéen français ne compte, à ce jour, aucun mort. La répression est sévère et spectaculaire : plus de 6800 gardes à vue au 8 octobre38« Bilan judiciaire des violences urbaines en marge du mouvement lycéen », communiqué de presse, Ministère de la Justice, 9 octobre 2026., dont 86% de mineurs – davantage que lors des révoltes urbaines de 2023 –, et des mutilations (une main arrachée, une mâchoire fracturée et un éborgnement), qui resteront les symboles tragiques du mouvement. Le rythme des interpellations est inédit pour un mouvement lycéen, mais, si le répertoire de la force interroge la proportionnalité des réponses en démocratie, il n’y a pas eu d’accident létal. Reste à savoir pour combien de temps encore.

Autre différence : malgré l’absence de leadership désigné, le mouvement français est étonnamment encadré pour un phénomène viral. Il s’appuie sur des organisations lycéennes établies, comme l’USL, qui appelle à généraliser les blocages, et il est rapidement rejoint par les syndicats étudiants : l’Union étudiante, l’Unef, la Fage et Solidaires étudiant·e·s présentent avec l’USL, le 5 octobre, une plateforme commune de dix mesures d’urgence39Rachel Rodrigues, « Mobilisation lycéenne : la jeunesse propose 10 mesures d’urgence », L’Étudiant, 6 octobre 2026.. Les syndicats enseignants soutiennent les revendications et ouvrent leurs locaux aux lycéens, et presque toutes les organisations de salariés appellent à la journée du 6 octobre, tandis que France Universités appelle à des « états généraux de la jeunesse »40Manifeste publié le 20 octobre 2026 par 80 présidents d’université, sur le site de France Universités..

Les mouvements de la Gen-Z à l’international se définissent par le refus des structures traditionnelles, on l’a vu. Or, à l’inverse, les mobilisations françaises s’inscrivent dans la longue tradition de la démocratie lycéenne, avec, notamment, l’apparition de la notion de « vie scolaire » dès l’après-guerre, la mise en place de délégués de classe en 1968, et la création des principales instances de représentation dans les années 1990 – comme le Conseil national de la vie lycéenne en 199541Voir Bernard Roudet, « Droits des lycéens : une lente reconnaissance », Perspectives documentaires en éducation, n°54, 2001, pp. 47-51 ; Robi Morder, « Lycéennes et lycéens en grèves », Mouvements, n°103, 2020, pp. 121-130..

Dernier point de divergence, enfin : les aspirations dégagistes. Les lycéens français réclament des moyens concrets – enseignants, effectifs, bâtiments, réforme de Parcoursup –, et le gouvernement y répond par un plan d’urgence, avec l’annonce de l’affectation de 3000 professeurs remplaçants42« Mouvement lycéen : le ministre de l’Éducation promet l’affectation de 3000 professeurs remplaçants », Euronews, 8 octobre 2026. et l’ouverture de la consultation qui, en quelques jours, reçoit plus de 70 000 contributions. Les autres mouvements de la Gen-Z visent, eux, la tête de l’État : chute de Sheikh Hasina au Bangladesh, démission de K. P. Sharma Oli au Népal, destitution de Dina Boluarte au Pérou, renversement d’Andry Rajoelina à Madagascar – et, dans la majeure partie des cas, ils y parviennent.

Ces mouvements débouchent parfois sur des transitions politiques concrètes – comme au Népal, où les jeunes finissent par désigner eux-mêmes, sur Discord, la cheffe du gouvernement de transition : l’ancienne présidente de la Cour suprême Sushila Karki, figure de la lutte anticorruption, devient Première ministre par intérim dès le 12 septembre 2025. Rapidement, le gouvernement de transition organise de nouvelles élections, aboutissant à l’élection de Balendra Shah, ancien rappeur et maire de Katmandou de 35 ans43« Népal : un rappeur devient officiellement Premier ministre », La Libre Belgique, 27 mars 2026.. Cette élection, promesse d’un renouveau démocratique plus proche des aspirations des jeunes, sera comparée par la presse internationale à celle de Zohran Mamdani à New York.

Droit au téléphone portable : une question de mœurs ?

Reste la question numérique, sous-investie dans les analyses médiatiques.

En France, la sensibilité de la question numérique aurait pu – et dû – être anticipée. Dès 1983, le rapport remis par Antoine Prost au ministre de l’Éducation Alain Savary souligne l’importance de prendre en compte les mœurs étudiantes pour comprendre les révoltes lycéennes44Antoine Prost (dir.), Les Lycées et leurs études au seuil du XXIe siècle, Rapport du groupe de travail national sur les seconds cycles, Paris, ministère de l’Éducation nationale / CNDP, 1983. :
« On risque de ne rien comprendre aux problèmes des lycées si l’on néglige les bouleversements survenus dans le domaine des mœurs, des façons d’être, de penser et de se comporter. Les jeunes ne se définissent plus par rapport à un modèle adulte, mais à un modèle autonome ; cette autonomie relative de l’adolescent dans notre société doit beaucoup à la prolongation de la scolarité : le lycée donne en effet à ces jeunes un statut social […]. L’adolescence devient ainsi, plus qu’une communauté de fait, un groupe social reconnaissable à des formes culturelles particulières. »

Et d’insister sur l’importance de traduire la considération de ces traits culturels particuliers sur le plan du droit : « Mais ces signes de reconnaissance ou ces liens de sociabilité sont de l’ordre du fait : plus important est l’ordre du droit : l’adolescence a conquis une pleine et entière légitimité sociale. » Nul hasard, dès lors si, dans la consultation menée par l’Éducation nationale à la suite des mobilisations, près de 9% des contributions s’opposent à l’interdiction du téléphone portable dans les établissements scolaires – un chiffre certes minoritaire, mais révélateur.

Comment interpréter ces chiffres ? L’interdiction du téléphone portable catalyse le sentiment de non-consultation de la jeunesse, voire de méconnaissance de ses codes de sociabilité. Le téléphone touche à la marge de liberté des lycéens, à leurs rituels d’appartenance et à leurs modes de sociabilité, ceux-là mêmes qui ont été largement documentés par la littérature sociologique sur les modes de socialisation de la jeunesse.

Dans son ouvrage Cultures lycéennes. La tyrannie de la majorité, fondé sur les résultats d’une enquête réalisée auprès des élèves de trois lycées parisiens et de banlieue, mobilisant des méthodes mixtes, Dominique Pasquier montre que l’adolescence est caractérisée par une autonomisation vis-à-vis des instances de socialisation « primaire » que sont l’école et la famille. Les jeunes disposent de leurs biens culturels propres, dont la légitimité est imposée par les médias de masse et le groupe de pairs : il s’agit de la « tyrannie de la majorité », celle qui sanctionne tout écart à la règle du « bon goût » adolescent. La sociabilité juvénile qui se tisse dans le quotidien de l’école peut donc s’apparenter à un vaste court-circuitage des mécanismes traditionnels de socialisation, au profit des médias et de la société des pairs : la conformité au groupe s’impose, et les technologies de communication numérique deviennent, de façon plus ou moins inévitable, le support central de cette sociabilité.

Mais surtout, une partie de la jeunesse se revendique aujourd’hui plus éduquée au numérique que ses aînés, mieux armée pour distinguer vraies et fausses informations, images authentiques et vidéos générées par IA – comme en témoignent les vidéos virales sur TikTok et Instagram caricaturant la mère de famille vissée à son téléphone, scrollant en boucle des vidéos de chats.

Anne Barrère, dans L’Éducation buissonnière45Anne Barrère, L’Éducation buissonnière. Quand les adolescents se forment par eux-mêmes, Paris, Armand Colin, 2011., montre que les jeunes acquièrent hors de l’école des compétences que l’institution disqualifie : en s’adonnant à leurs « activités électives », c’est-à-dire non imposées par le curriculum scolaire ou par les activités familiales, les adolescents développent un « curriculum alternatif » légitimé par le groupe de pairs – au premier rang desquels les compétences numériques.

Au-delà de l’atteinte à leurs droits numériques, l’interdiction du portable – comme la tentative, censurée, d’interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans – rencontre donc une contestation plus profonde : celle de l’hégémonie culturelle des adultes en matière de numérique.

Conclusion

Le mouvement lycéen français apparaît ainsi comme un mouvement hybride : ancré dans des revendications matérielles propres à la tradition des mobilisations lycéennes, il emprunte aux mouvements de la Gen-Z leurs répertoires d’action, leurs codes culturels et leur défiance envers les élites.

Il est d’ailleurs significatif que ces emprunts viennent des Suds. Les répertoires d’action collective ont longtemps circulé du Nord vers le Sud, Mai 68, l’altermondialisme ou les mouvements lycéens faisant davantage figure de modèles exportés. Avec les mouvements de la Gen-Z, les plateformes numériques inversent désormais les hiérarchies géographiques. Les mobilisations naissent là où la jeunesse pèse le plus, démographiquement et politiquement : il est donc logique que l’Europe ne suive que dans un deuxième temps. Le drapeau de One Piece, venu d’un manga japonais et popularisé en Indonésie, rappelle enfin que la culture populaire mondialisée n’est plus seulement occidentale.

Reste à savoir ce que produiront ces mobilisations. Si les mouvements de 2025 ont été assez puissants pour provoquer des chocs politiques à court terme, comme la chute de dirigeants accusés de corruption, rien n’indique qu’ils déboucheront sur des transitions durables : tout dépendra de la capacité de la Gen-Z à traduire la contestation en influence électorale et institutionnelle.

Qui donc aurait pu prédire ? Les signaux, pourtant, ne manquaient pas : une jeunesse hyperconnectée, des services publics dégradés, une loi restreignant ses usages numériques – et, à quelques milliers de kilomètres, des pairs qui, du Népal au Maroc, en passant par l’Indonésie, avaient déjà montré la voie. Pour Bertrand Slaski, le gouvernement aurait pu sortir de la « surprise systématique », en prêtant attention à cette « conjonction de signaux mesurables, publiés, disponibles bien avant que l’écume médiatique ne s’en empare ».

Il suffirait, selon lui, d’instaurer « trois habitudes simples » : d’abord « le rendez-vous fixe plutôt que la lecture au fil de l’actualité », en privilégiant les statistiques globales sur les cas individuels. Ensuite, tenir une liste actualisée des pays dont la conjonction de facteurs socio-économiques fait craindre un basculement de la jeunesse dans la contestation. Enfin, et à plus forte raison, « ne jamais confondre le calme avec la disparition du risque ». J’ajouterais une quatrième habitude : lire systématiquement les conflits sociaux français à l’aune de la comparaison internationale, même lorsqu’ils concernent la jeunesse.

Crédit photo : Bastien André / Hans Lucas.

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