Colère lycéenne : TF1, le mauvais élève des JT

C’est l’un des derniers rendez-vous de masse dans le paysage audiovisuel : dix millions de personnes regardent chaque soir les journaux télévisés (JT) de TF1, France 2 et M6. Résistant à la multitude de services de streaming et à la fragmentation de l’offre, ils restent un enjeu que Matthieu Deprieck décrypte chaque mois. Pour cette onzième note, il analyse le traitement par les trois chaînes de la « colère lycéenne » de septembre-octobre 2026, révélant de fortes disparités : M6 et France 2 consacrent dès le 1er octobre des sujets aux revendications des lycéens, tandis que TF1 privilégie durablement un angle sécuritaire centré sur les violences.

Introduction

C’est la marche logique du régime dans lequel nous vivons, celui de la crise permanente ou, comme nous l’avions qualifié dans une précédente note, la permacrise. À la crise des carburants a immédiatement succédé la « colère lycéenne », selon l’expression médiatique consacrée.

Celle-ci a débuté mi-septembre 2026 mais n’a surgi dans les médias que le lundi 28 septembre à l’issue d’un week-end saturé par la visite du pape à Paris. Du jour au lendemain, la colère lycéenne est passée d’un sujet ignoré par les JT aux ouvertures des 20 heures de TF1 et M6. Cette brutale transition est symptomatique de la permacrise : un sujet émerge, bénéficie d’une forte exposition et disparaît au profit d’une nouvelle actualité portée en première ligne médiatique.

Avant de tourner une nouvelle fois la roue des catastrophes, pressons le bouton « pause » et analysons dix jours de colère lycéenne dans les trois JT du soir – ceux de TF1, France 2 et M6. Nous avons pour cela isolé tous les reportages à ce sujet, dressé une chronologie comparée et examiné les mots employés pour faire apparaître des différences majeures entre les trois chaînes.

Une prise de conscience bien tardive pour TF1

La colère lycéenne s’est distinguée d’autres mouvements sociaux par une soudaine poussée de violence, faisant coexister dans les JT des images d’émeutes et des revendications. Avant de démontrer lequel a pris le pas sur l’autre, nous avons établi une chronologie des événements par les 20 heures.

Première étape : isoler les principales revendications. Nous en avons retenu quatre : les critiques de Parcoursup, le manque de professeurs, les emplois du temps à trous et à rallonge, le mauvais état des lycées. Ensuite, nous avons marqué chacune de leurs apparitions dans les reportages des JT.

Note de lecture : X : mention d’une revendication au sein d’un reportage ; X rouge : sujet dédié à une des principales revendications du mouvement.

Ce tri des reportages fait apparaître une césure au 1er octobre 2026. Avant cette date, le problème des professeurs non remplacés n’est mentionné qu’à une seule reprise dans les trois JT : le 28 septembre pour TF1 et M6, le lendemain pour France 2. L’état des lycées n’est relevé que sur M6 le 28 septembre. Les deux autres revendications (Parcoursup et les emplois du temps) n’existent pas. Et encore, les occurrences des revendications listées jusqu’au 1er octobre ne sont que des apparitions fugaces au sein des reportages.

Le premier sujet spécifiquement consacré aux revendications du mouvement est un reportage diffusé le 1er octobre dans le « 19.45 » de M6 en fin de page spéciale, après sept minutes dédiées aux violences et aux soupçons d’instrumentalisation par La France insoumise (LFI). Naëlle, 17 ans, et Hilary, 16 ans, deux élèves de Sarcelles, témoignent de leur quotidien. C’est la première fois depuis le 28 septembre que des téléspectateurs d’un journal ont accès en longueur à cette parole.

France 2 suit le lendemain, le 2 octobre, avec un reportage intitulé « Des revendications passées au crible » qui reprend les codes du journalisme de vérification. Des chiffres sont enfin versés au débat pour attester de la vétusté des établissements et des problèmes d’emploi du temps posés par la réforme du baccalauréat. Les téléspectateurs découvrent des vidéos amateurs tournées dans des établissements aux quatre coins de la France : ici, un rat court sur un palier, là un mur est gonflé d’humidité. Ce reportage de France 2, le 2 octobre, fait enfin intervenir un expert de l’éducation, le sociologue François Dubet.

Extraits des JT de France 2 et M6 les 2 et 6 octobre 2026

Dans la rédaction de France 2, la machine est lancée. Le 2 octobre, parents et élèves témoignent ensemble des raisons de manifester. Le 5, le présentateur Jean-Baptiste Marteau lance un sujet ainsi : « Au cœur de la colère des lycéens, il y a aussi les bâtiments dans lesquels ils étudient : des salles trop chaudes, des fenêtres abîmées, des locaux vétustes. »

Le 6 octobre, l’édition du « 19.45 » s’attarde sur les demandes des manifestants en leur consacrant sa rubrique « Expliquez-nous », une présentation en plateau et en longueur d’une thématique d’actualité. Chiffres à l’appui, la chaîne légitime la première grande journée de manifestations qui vient de s’achever partout en France.

À cette chronologie des reportages, il faut en superposer une autre, celle de l’actualité :

  • le 1er octobre, le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, annonce sur le plateau de France 2 le retrait des frais d’inscription majorés pour les BTS et les classes préparatoires ;
  • le 6, se tient la première journée nationale de manifestations saluée comme un succès pour les lycéens ;
  • le 7, Sébastien Lecornu prononce une allocution depuis Matignon au cours de laquelle il temporise sur la crise lycéenne et annonce une baisse des prix à la pompe.

Il est important d’avoir ces dates à l’esprit pour comprendre le traitement appliqué par TF1. Car ce n’est qu’à la suite de la réussite des manifestations du 6 octobre 2026 que la première chaîne va diffuser son premier sujet spécifiquement dédié aux revendications des lycéens. Le 7 octobre, à 20h09, Gilles Bouleau introduit un reportage consacré au bâti scolaire : « Autre sujet de mécontentement des lycéens, la vétusté des bâtiments et des équipements. Selon un rapport du Sénat, un lycée sur dix serait en état de délabrement. Dans certains cas, il y a vraiment urgence ». Il aura fallu attendre dix jours pour que la première chaîne décide de parler en longueur des raisons qui poussent des dizaines de milliers de jeunes dans les rues. Enfin les portes d’un établissement – à Meaux dans ce cas – sont poussées pour montrer autre chose que les stigmates des dégradations. 

Encore plus tardif. Il a fallu attendre le week-end du 10-11 octobre, à un moment où la crise était en décélération, pour que TF1 diffuse trois reportages spécifiquement consacrés aux revendications lycéennes : la suppression de Parcoursup, la rénovation des lycées et le non-remplacement des professeurs absents.

Recevez chaque semaine toutes nos analyses dans votre boîte mail

Abonnez-vous

Les violences d’abord, les revendications lycéennes bien après

Cela nous amène, après la question du tempo, à la question du ton employé. Nous venons de voir que les revendications des lycéens ont mis plusieurs jours à percer dans les JT alors même que le mouvement social a occupé dès le premier jour énormément d’espace dans les journaux télé. La ligne éditoriale choisie par les rédactions explique ce décalage : les trois 20 heures ont concentré leur attention sur les actes de vandalisme et les violences policières. Le 28 septembre, TF1 ouvre sur le nombre de manifestants interpellés ; France 2 et M6 se concentrent sur les incidents en marge d’actions soutenues par La France insoumise. Le 29 septembre, les mots « colère », « tensions », « violences », « échauffourées » dominent. Les individus sont « cagoulés », les professeurs « caillassés ». Les interpellations sont « particulièrement musclées » et font parfois appel à « une violence disproportionnée ».

Le menu du JT du 1er octobre diffusé par TF1 est éloquent. Voici la liste des reportages et de leur titre diffusés ce soir-là :

  • « Incendies, dégradations, une situation hors de contrôle ? »
  • « Plusieurs proviseurs et enseignants agressés »
  • « Face aux violences, des dizaines de lycées fermés demain »
  • « Violents affrontements entre jeunes et forces de l’ordre »
  • « Face aux violences, quelle réplique des forces de l’ordre ? »
  • « Contestation, la colère jusqu’où ? »

Dans ce magma de feux de poubelle, de barricades et de charges de CRS, se dissimulent des revendications. Le reportage consacré aux « violents affrontements » contient quelques témoignages sur Parcoursup et le bâti scolaire. Celui qui pose la question « la colère jusqu’où ? » est initialement consacré aux revendications. Gilles Bouleau l’introduit ainsi : « La contestation couve depuis le début de la rentrée scolaire, il y a un mois. Quelles sont précisément les revendications des lycéens ? ». Les témoignages ne durent pourtant que 24 secondes avant de revenir au récit des violences.

Le 2 octobre, le présentateur Gilles Bouleau ouvre son journal en pointant « une violence inédite et délirante ». Pour plus tard s’interroger sur les raisons qui poussent les lycéens à maintenir la pression. « Pourquoi ce mouvement s’installe-t-il dans la durée ? demande Gilles Bouleau. Comment expliquer qu’il se soit étendu aussi vite ? Les réseaux sociaux sont sans doute une réponse. Le gouvernement, lui, pointe du doigt une manipulation politique de la part de groupuscules, mais aussi de La France insoumise ». À aucun moment, la justesse des revendications n’est une piste citée.

Nous avons vu précédemment que M6 et France 2 ont rééquilibré leur traitement après le 1er octobre. Il est possible que l’abandon de la taxe pour les BTS et les classes préparatoires annoncé par le gouvernement ce jour-là ait légitimé les exigences des lycéens.

TF1 n’en a cure et poursuit sa surenchère. Le samedi 3 octobre, comme tous les week-ends, Anne-Claire Coudray prend le fauteuil de Gilles Bouleau. Elle lance le premier reportage par ces mots : « Comment réagir face à ce mouvement lycéen parfois devenu incontrôlable ? La réponse peut être policière, mais de nombreux Français attendent aussi qu’elle soit judiciaire ».

Les lancements des présentateurs, ces textes courts prononcés en plateau avant la diffusion d’un reportage, sont un élément clé des JT. Il faut les voir comme des mini-éditos. Comme une façon pour le présentateur d’imprimer sa marque sur le journal. Lorsqu’Anne-Claire Coudray explique que de « nombreux Français attendent que la réponse » au mouvement « soit judiciaire », on ignore à qui elle fait référence. Qui sont ces « nombreux Français » ? Aucune idée.

Dans son deuxième lancement de la soirée, Anne-Claire Coudray nous présente les « premières victimes de ce déchaînement de violence ». Vous pensez aux lycéens qui voient leur engagement disparaître derrière les images de casse ? Vous n’y êtes pas. Les « premières victimes » de TF1 sont les riverains des établissements scolaires : des commerçants, un club de foot amateur dont le foyer a été saccagé et une salle des fêtes où des personnes âgées avaient l’habitude de se retrouver.

Le lendemain, dimanche 4 octobre, Anne-Claire Coudray poursuit sur sa lancée. « Elles sont peut-être les deux images les plus choquantes et les plus révélatrices de ce qu’est devenue cette contestation lycéenne. D’un côté, cette passante à Marseille brûlée au visage par un jeune manifestant. De l’autre, ce policier roué de coups à Belfort ». La colère lycéenne est réduite à un mouvement de violence.

Les deux images « les plus révélatrices » du mouvement lycéen, selon TF1

Volte-face totale deux jours plus tard. Le 6 octobre, tous les observateurs reconnaissent la réussite de la journée de manifestations. Sébastien Lecornu dit lui-même son « soulagement » après ces défilés sans violences majeures. France 2 évoque une « démonstration de force » des lycéens. Sur TF1, on prend le train en marche. Gilles Bouleau, à la première minute de son JT : « Incontestablement, la mobilisation des lycéens a été une réussite ».

Une légende urbaine raconte qu’un élève a obtenu la note de 20/20 à son épreuve de philosophie en répondant par une copie blanche à la question « Qu’est-ce que l’audace ? ». Eh bien, à la question « Qu’est-ce que le culot ? », TF1 répond par un reportage diffusé le 6 octobre, au jour 1 de sa métamorphose. Voici l’intégralité du lancement de ce sujet : « Cette journée de manifestation a aussi donné lieu à des échanges beaucoup moins tendus. Si l’on osait, on parlerait presque de fraternisation, de joute symbolique. Autant d’images que vous n’avez peut-être pas vues. En voici quelques-unes. »

Ces images ? Un policier fait un haka devant des lycéens qui l’acclament. Des manifestants scandent « Papi, mamie, avec nous » à deux personnes âgées sur leur balcon. Passants et adolescents s’embrassent. Des jeunes habillés de noir aident une femme aspergée de gaz lacrymogène. Des pompiers sont applaudis. Des manifestants rangent des poubelles. Des passants distribuent des viennoiseries aux jeunes qui défilent. Des élèves corses chantent et jouent de la guitare devant leur lycée bloqué.

« Autant d’images que vous n’avez peut-être pas vues », nous dit Gilles Bouleau. Pourquoi ? Peut-être parce que TF1 a décidé de ne pas nous les montrer plus tôt.

Revendications vs violences, quel bilan pour les trois chaînes ?

On peut s’interroger sur ce que retiennent les plus de dix millions de Français du visionnage d’un JT. À cette heure de la journée, on dîne, on fait la vaisselle, on couche les enfants. Malgré cela, même maintenue en fond sonore, la télévision diffuse une atmosphère, composée de mots et d’images.

Les images sont composées de séquences d’émeutes urbaines, suffisamment spectaculaires pour intéresser les JT, qu’elles soient filmées par leurs équipes ou par des amateurs. Notons que ces mêmes journaux télévisés ont plusieurs fois pointé le rôle des réseaux sociaux dans la diffusion des violences tout en s’appuyant sur ces mêmes vidéos pour informer leurs téléspectateurs. Ces séquences, par leur grain et leur absence de réalisation (images floues, tremblantes), renforcent l’ambiance de brutalité. Quant aux témoins, ils sont régulièrement anonymisés, filmés sans que l’on puisse identifier leur visage, comme des criminels. Sur ce point, les JT n’y sont pour rien. Les journalistes sont contraints par le droit à l’image des personnes mineures.

Extraits des JT de TF1 et France 2 entre le 28 septembre et le 1er octobre 2026

Voilà pour les images, les mots maintenant. Nous avons soumis à l’intelligence artificielle de Google (Gemini Notebook) la totalité des reportages consacrés à la colère lycéenne diffusés par TF1, France 2 et M6 entre le 28 septembre et le 8 octobre 2026. Nous lui avons demandé d’analyser les champs lexicaux convoqués. Cinq émergent : la contestation, les revendications, les violences, le maintien de l’ordre, la récupération politique. Autrement dit, les actes de vandalisme représentent, a minima, trois des cinq champs lexicaux. Ces trois champs concernés déploient des expressions proches :

  • pour la contestation : blocus, blocage, barricade, mouvement auto-organisé ;
  • pour les violences : scènes de chaos, ambiance apocalyptique, situation chaotique, mortiers d’artifice, cocktails Molotov, bombes à l’acide, barres de fer ;
  • pour le maintien de l’ordre : gaz lacrymogène, tirs de LBD, grenades, peines de prison.

Signe de ce que nous notions plus haut dans cette note, lorsque l’on demande à l’IA Gemini la répartition entre les cinq champs lexicaux, une différence majeure se révèle dans les JT de France 2 entre les périodes avant et après le 1er octobre. Entre le 28 septembre et le 1er octobre, 20% des mots relèvent du champ de la revendication (bâtiments décrépis/délabrés, rats et cafards, passoires thermiques…). Entre les 1er et 8 octobre, cette proportion monte à 35%. Sur TF1 et M6, elle reste faible pendant toute la période, autour de 15%.

Ne tirons de cela aucune lecture politique. Les sujets d’ordre sécuritaire ne sont pas uniquement des reportages dénonçant des gestes d’émeutes. Ils évoquent aussi des soupçons de violences policières. Le principal moteur reste l’impact des images au détriment des discours portés par les lycéens. Remarquons à ce titre que M6 et TF1 ont tous les deux attendu le 10 octobre pour s’intéresser au fonctionnement de la plateforme Parcoursup et aux craintes qu’elle suscite dans la jeunesse.

Conclusion

Soyons positif. À l’heure où l’on s’interroge sur la place et le pouvoir des corps intermédiaires, la crise lycéenne telle que nous venons de l’analyser leur attribue une fonction. La réussite des manifestations du 6 octobre grâce à l’implication des centrales syndicales et de leur service d’ordre a modifié le traitement médiatique du mouvement. Cette bascule en a entraîné une autre. Le gouvernement de Sébastien Lecornu a ouvert des discussions avec des représentants lycéens et étudiants. Ainsi, la colère a été canalisée. En bout de chaîne, les JT ont nuancé leur discours majoritairement sécuritaire.


Crédit photo : Bastien André / Hans Lucas.

Du même auteur

Sur le même thème