Les imaginaires territoriaux – vague 2

Les Français associent avant tout l’écologie à des enjeux concrets et directement perceptibles : la protection de la nature et de la biodiversité, la qualité de l’alimentation, la santé et le confort du logement. C’est ce qui ressort de la deuxième vague de l’étude sur les imaginaires territoriaux, réalisée par l’Ifop pour la Fondation Jean-Jaurès et Urba 2000. Jérôme Fourquet et Mathilde Tchounikine, de l’Ifop, analysent ici les résultats et montrent que, loin d’un imaginaire principalement fondé sur la rupture technologique, l’écologie apparaît comme une écologie de proximité, centrée sur la protection et l’adaptation du quotidien.

L’enquête a été menée auprès d’un échantillon de 1000 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus.
La représentativité de l’échantillon a été assurée par la méthode des quotas (sexe, âge, profession de la personne interrogée) après stratification par région et catégorie d’agglomération.
Les interviews ont été réalisées par questionnaire auto-administré en ligne du 19 au 22 juin 2026.
  

L’écologie du quotidien : quand l’utile et le concret priment sur le spectaculaire

La deuxième vague de cette étude sur les imaginaires territoriaux, réalisée par l’Ifop pour la Fondation Jean-Jaurès et Urba2000, interroge les Français sur l’écologie comme axe structurant de leurs aspirations futures, et révèle une attente concrète : des solutions qui réparent et sécurisent le quotidien.

Deux domaines émergent comme prioritaires concernant l’écologie : le respect de la nature et de la biodiversité (37%), et la qualité de l’alimentation (35%). Viennent ensuite, à égalité, un environnement sain propice à une bonne santé et l’isolation thermique des bâtiments (28%). Ces piliers renvoient à une même écologie, celle des gestes de tous les jours : ce que l’on mange, l’air que l’on respire, le confort de son logement. Le traitement des déchets (26%) et l’agriculture propre (23%) complètent ce tableau : on demande à l’écologie d’être bénéfique, et ce, dès maintenant et près de chez soi.

Cette hiérarchie des préoccupations écologiques contraste fortement avec l’absence remarquable de certains thèmes en haut du classement. Les énergies propres (20%), les mobilités douces (8%), la voiture électrique (6%) – autrement dit, les marqueurs technologiques de la transition écologique – sont relégués bien plus bas. Pour une majorité de Français, l’avenir écologique ne passe pas par des ruptures de système, mais par une amélioration maîtrisée de leur environnement immédiat. L’écologie est d’abord pensée comme une affaire de santé, de nourriture et de confort, non comme une aventure technique.

Localement, la hiérarchie se réarticule légèrement, mais conserve la même logique utilitaire. Sur leur territoire, les Français veulent voir émerger la biodiversité, la rénovation thermique et la santé. Ce glissement du national au local est significatif : en localisant la question, on ne devient pas plus radical, mais on devient plus concret encore. La biodiversité n’y est plus un principe abstrait, mais se retrouve concrètement au quotidien. Mais cette hiérarchie locale varie sensiblement selon la densité d’habitat et la proximité aux métropoles. En Île-de-France, l’écologie est d’abord une affaire de santé : 35% des Franciliens placent « un environnement sain, propice à une bonne santé » en tête de leurs priorités, contre 27% en province. À l’inverse, en province, la biodiversité et la nature deviennent centrales (35%, contre 29% en Île-de-France). L’isolation thermique des bâtiments creuse aussi ce fossé : 32% des Franciliens la demandent prioritairement, contre 21% des ruraux – c’est un enjeu de densité urbaine, sans aucun doute accentué par les canicules du printemps et du début d’été 2026. Enfin, l’agriculture propre révèle une fracture majeure : 32% des ruraux la placent parmi leurs trois priorités, contre seulement 14% des Franciliens. Ces écarts dessinent deux écologies : dans l’agglomération parisienne, on demande une écologie urbaine qui améliore la vie quotidienne immédiate ; en province et en campagne, on demande une écologie de la préservation et du maintien du vivant.

Sur qui compter pour que ces choses avancent ? Le citoyen apparaît comme l’acteur clé (47%), suivi du maire (35%), loin devant les autres acteurs, ce qui reproduit le motif observé l’année dernière : on confie le pouvoir d’agir au maire, mais on réserve celui de délibérer et de se mobiliser à ses pairs, signe d’une reconnaissance que l’écologie du quotidien ne progresse que si le palier local s’engage et si les gens, eux aussi, changent.

L’écologie entre deux mondes : le hiatus local-global

Parallèlement à cette demande pragmatique d’écologie du quotidien, les Français observent une curieuse déconnexion : l’écologie est perçue comme traitée de façon bien plus prioritaire à l’échelle locale (62%) et nationale (57%) qu’à l’échelle mondiale (44%). En d’autres termes, ce que l’on demande à son territoire comme urgence écologique ne s’accompagne pas d’une même conviction que le monde, globalement, priorise ces enjeux.

De même, les progrès concrets sont davantage perçus en France (59%) et localement (58%) qu’à l’échelle mondiale (40%). Ce décalage montre que les Français ne manquent pas de confiance dans les acteurs locaux et le pays pour progresser, mais ils perçoivent une inertie ou un déni global. Ils vivent l’écologie comme un problème que les territoires peuvent traiter, mais pas comme quelque chose que le monde entend traiter à sa mesure. Néanmoins, les efforts et contraintes réglementaires liés à l’écologie sont largement acceptés, et ce, quelle que soit l’échelle géographique. Dans le déclaratif, il n’y a pas de rejet des contraintes tant qu’elles sont présentées comme liées à la qualité de vie et à la préservation de l’environnement.

L’implication écologique personnelle s’énonce d’abord comme une affaire de proximité : elle augmente proportionnellement à la visibilité des actions et au caractère tangible des résultats. Au niveau du quartier ou de la commune, où les conséquences et les efforts sont perceptibles au quotidien, près des trois quarts des Français se sentent impliqués (respectivement 72% et 71%). L’implication reste très significative à l’échelle de l’entreprise tout comme à l’échelle nationale (68% et 67%). Mais un décrochage se dessine à l’échelle mondiale : dès lors qu’il s’agit de la planète, la capacité à se sentir impliqué est moins importante, bien qu’elle reste majoritaire (56%). À mesure que le cercle s’élargit et qu’on ne voit plus les conséquences concrètes de ses actes, on se désengage. C’est le signe que la mobilisation écologique tient à sa lisibilité : là où on agit et où on voit bouger les choses, on s’investit.

Contrairement à l’implication personnelle, qui décline à mesure que l’on s’éloigne du local, le sentiment de responsabilité personnelle ne varie guère : environ un tiers des Français seulement se sentent responsables de la dégradation de l’environnement, quelle que soit l’échelle.

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Les formes de l’inquiétude écologique : les ressources que l’on craint de perdre

Interrogés sur les représentations qu’ils lient à l’écologie, trois images sortent du lot pour les Français : l’eau (46%), la forêt (43%) et l’air (35%). Ce triptyque est la représentation d’une écologie des ressources vitales : ce qu’on respire, ce qu’on boit, ce qui vit. L’écologie est pensée par les ressources que nous craignons de perdre, et cela se retrouve d’ailleurs dans les inquiétudes qu’ont les Français pour la planète, qui se structurent autour des catastrophes climatiques comme les inondations ou sécheresses (50%), du manque d’eau et des pénuries (43%) et du recul de la nature et de la disparition des forêts (40%). Ces inquiétudes font apparaître un basculement de l’abstrait (« changement climatique ») au concret (« pas d’eau »). Localement, les inquiétudes se cristallisent encore une fois autour des catastrophes climatiques (37%), du manque d’eau (36%), mais aussi des risques sanitaires liés à la nourriture et à l’air (32%). Ce dernier item est d’ailleurs particulièrement cité par les plus jeunes, chez qui l’inquiétude liée à la santé monte à 43%, contre 28% chez les plus de 35 ans.

Mais l’écologie n’est pas que catastrophe. L’avenir désirable, lui, est porté par d’autres images : la forêt (41%), une agriculture sans pesticides (35%) et l’action citoyenne (30%) arrivent bien devant les inventions technologiques (21%) ou des nouveaux produits (11%), mais aussi devant les votes à l’Assemblée nationale (10%). Il y a là une asymétrie intéressante : en pensant au positif, on pense moins au progrès technique qu’à la restauration et à la participation citoyenne. La forêt qui s’étend, ou dont les arbres grandissent, les champs qui se régénèrent, une population qui s’organise : ce sont les trois dimensions d’un avenir écologique qui séduit. Concernant l’avenir personnel des Français, on retrouve la forêt et une agriculture sans pesticides (respectivement 31% et 27%). Mais, comme pour les représentations écologiques, au niveau local, la santé apparaît (34%) cette fois au premier rang des images positives. Cette préoccupation se confirme quand on demande aux Français à quoi ils relient d’abord les enjeux écologiques : si l’état du monde arrive en premier (52%), la santé suit de peu (49%), et ces deux enjeux surpassent de loin les autres items.

Enfin, les objets que les Français jugent essentiels dans trente ans complètent le tableau. Les trois premiers sont : les plantes (46%), la climatisation (39%) et le filtre à eau (36%). Loin devant le téléphone, la voiture électrique ou le vélo, ce sont les objets directement liés à la santé de notre vie quotidienne qui sortent en tête : ce qui nous permet de respirer, de traverser des étés caniculaires et de boire une eau saine. À l’été 2026, cet ensemble montre également une nécessité d’adaptation dans un monde qui semble déjà dégradé : on rajoute du vert, on s’adapte à des conditions difficiles, on sécurise l’accès à l’eau. Mais ces trois piliers se réarticulent radicalement selon l’âge et le lieu de vie. La banlieue aisée anticipe un monde ultraconnecté : 59% de ses habitants placent le téléphone portable parmi les trois objets les plus importants, contre 25% en moyenne. Paradoxalement, ces mêmes quartiers réclament moins de plantes vertes (29% contre 46% en moyenne), comme si l’accès au jardin privatif suffisait et que la nature commune devenait secondaire. À l’inverse, les habitants des banlieues populaires vivent l’urgence d’un été caniculaire : 51% réclament la climatisation (contre 39% en moyenne), et 46% le filtre à eau (contre 36%). Enfin, les jeunes de moins de 35 ans plébiscitent massivement le téléphone portable : 40%, contre 18% chez les 65 ans et plus, tandis que ces derniers demandent davantage les plantes (52% contre 42% chez les moins de 35 ans).

La forêt : un refuge théâtre des angoisses

La dernière partie de l’enquête portait spécifiquement sur la forêt. Quand on demande aux Français à quoi la forêt les fait penser, de manière spontanée, la quasi-totalité (83%) en ont une représentation positive. La moitié (51%) d’entre eux pensent d’abord à la nature, aux arbres et à la végétation ; 37% à l’air, l’oxygène et ses fonctions écologiques ; 23% à la biodiversité et la faune, et 21% au bien-être, aux ressentis positifs et aux loisirs. La forêt, dans les représentations, fonctionne comme une sorte de réserve de vie. Mais il existe aussi des associations négatives à l’idée de perdre cet idéal : 21% des Français évoquent spontanément la déforestation, les incendies ou l’inquiétude.

Ces représentations très positives associées aux forêts et le lien physique que beaucoup de Français entretiennent avec elles – près d’un Français sur deux (47%) s’y rendent au moins une fois par mois – expliquent la très vive émotion suscitée partout dans le pays par les incendies ayant touché les massifs forestiers cet été 2026.

Parmi les Français se rendant en forêt au moins plusieurs fois dans l’année (74%), ils indiquent d’abord ressentir du calme et du bien-être (72%), puis l’air pur et la fraîcheur (28%), la nature et la connexion à l’environnement naturel (15%), comme un espace thérapeutique naturel, lieu où l’on va pour s’apaiser et pour mieux respirer.

Conclusion : une écologie de proximité et d’adaptation

Au fil de ces deux volets se dessine un même futur. Les Français ne projettent pas l’avenir écologique dans une rupture technologique ou systémique, mais dans une protection maîtrisée de l’immédiat : la santé, l’alimentation, l’eau, le confort. C’est une écologie du quotidien, évaluée à ses bénéfices concrets et immédiats, et dont l’adhésion croît avec la visibilité des résultats : plus l’échelle est proche et les résultats visibles, plus on s’implique.

À ce pragmatisme s’ajoute une dissociation frappante : les Français font confiance à leurs territoires et à leur pays pour progresser, mais perçoivent une inertie à l’échelle du monde. Et derrière la demande de préservation affleure, à l’été 2026, une logique d’adaptation à un monde qui subit déjà les conséquences du changement climatique. La forêt cristallise cette ambivalence : refuge de calme et de bien-être, mais aussi théâtre des angoisses de perte. En somme, l’imaginaire écologique de 2026 vise d’abord à sécuriser le quotidien, plus qu’à réinventer l’avenir.

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