Sociologie des N+. Portrait-robot et ressenti des encadrants français

En quelques décennies, à l’instar des évolutions profondes du travail, la population des « encadrants » dans les organisations a beaucoup changé, jusqu’à devenir nombreuse et variée. Mais quel est aujourd’hui son poids parmi l’ensemble des salariés ? Son profil sociologique et son vécu au travail ? Pourquoi les encadrants sont-ils aussi nombreux dans les organisations ? Pour répondre à ces questions, la Fondation, le cabinet Selkis et l’Ifop ont mené une enquête menée auprès de plus de 1300 salariés français, complétée par des entretiens qualitatifs, qui permet de dresser un portrait des encadrants et d’explorer la manière dont ils évoquent le management de leurs collaborateurs, mais aussi leurs relations avec leurs propres managers.

Méthodologie

Cette étude est le fruit de deux outils. D’abord, une enquête de l’Ifop pour la Fondation Jean-Jaurès et Selkis, « État des lieux du management en France : enquête auprès des salariés et des managers », a été réalisée auprès d’un échantillon de 1303 salariés représentatif de la population salariée française métropolitaine. Parmi eux, 500 personnes exercent des fonctions d’encadrement, c’est-à-dire ont un ou plusieurs salariés sous leur responsabilité et leur autorité (hors apprentis et stagiaires) et 803 personnes n’exercent pas de fonctions d’encadrement. Les interviews ont été réalisées par questionnaire auto-administré en ligne du 14 au 20 novembre 2025. Ensuite, une trentaine d’entretiens qualitatifs ont été menés par les auteurs auprès de managers et d’encadrants au cours des trois dernières années.

Introduction

« Tu n’oublies pas quand même, je suis cadre ! » C’est avec cette phrase dite sur un ton sentencieux qu’Yves Dayan (alias Louis Garrel), revêtu d’un trench-coat beige, marchant droit, mains dans le dos, chapitre son fils dans le film Juste une illusion d’Olivier Nakache et Éric Toledano. À la réponse un peu désabusée de son fils « Ah non, non, ça j’oublie pas ! », l’on comprend combien « être cadre » dans les années 1980 était bien plus qu’une situation professionnelle. C’était aussi un statut social et une position enviée, que beaucoup cherchaient à acquérir. « Passer cadre » était l’aspiration de nombreux salariés tant cette identité socioprofessionnelle était valorisée des années 1950 aux années 1980. Mais dans la France métamorphosée des années 2020, ce statut et cette fonction semblent avoir perdu de leur superbe et cette identité s’est diluée. 

En effet, traditionnellement, être cadre impliquait de diriger une équipe. Mais aujourd’hui, nombre de cadres n’encadrent pas et, inversement, de nombreux encadrants n’ont pas le statut de cadres. Parallèlement à ce désalignement entre fonction et statut, la population des encadrants a considérablement augmenté, notamment sous l’effet de la démocratisation de l’accès à l’enseignement supérieur. 

Signe de cette massification et de cette diversification de la population des encadrants, on parle aujourd’hui plus volontiers de « manager » ou de « N+1 » pour évoquer son supérieur. En quelques décennies, à l’instar des évolutions profondes du travail, la population des « encadrants » dans les organisations a donc beaucoup changé, jusqu’à devenir nombreuse et variée. 

C’est pourquoi nous avons voulu chercher à connaître et comprendre les évolutions de cette population de managers : quel est son poids parmi l’ensemble des salariés ? Quel est son profil sociologique ? Quel est son vécu au travail ? Pourquoi les encadrants sont-ils aussi nombreux dans les organisations et pourquoi dissocie-t-on à ce point dans la fonction managériale la fonction de direction d’une équipe ?

C’est dans ce contexte que la Fondation Jean-Jaurès, l’Ifop et le cabinet de conseil Selkis ont mené une enquête intitulée « État des lieux du management en France » auprès de 1303 salariés français, dont 500 personnes exercent des fonctions d’encadrement, c’est-à-dire qu’elles ont un ou plusieurs salariés sous leur responsabilité et leur autorité (hors apprentis et stagiaires). Les résultats de cette enquête quantitative complétés par les entretiens qualitatifs menés dans de nombreuses entreprises (de toute taille et dans tout secteur) ou administrations nous offrent des éléments pour dresser un portrait des encadrants et déceler la manière dont ils évoquent le management de leurs collaborateurs, mais aussi leurs relations avec leurs propres managers. Cette étude apporte ainsi un éclairage, non pas sur le public étroit des cadres dirigeants, mais sur cette vaste population des encadrants, qu’on appelle désormais souvent « N+ » et qui représente près d’un tiers des salariés du pays.

Table des matières

Méthodologie

Introduction

Massification de l’encadrement et apparition des N+
Démocratisation de l’accès à l’enseignement supérieur et augmentation du nombre d’encadrants
La déformation des organigrammes ou quand le milieu et le sommet de la pyramide se sont dilatés
Du cadre au N+
Les N+ confrontés aux limites et insuffisances des formations en management

Profil sociologique des N+
Les N+ sont, pour les deux tiers d’entre eux, des managers de proximité
Une population toujours majoritairement masculine 
Une pyramide des âges diversifiée du fait des différentes voies d’accès : formation initiale ou promotion au mérite. 

Les encadrants, des salariés presque comme les autres ?
Un niveau de satisfaction au travail un peu plus élevé que celui des autres salariés 
Faire son travail… et aussi celui des autres
Avantages matériels et gratifications symboliques
Un système de valeurs commun à celui des autres salariés et dans lequel le travail a perdu de sa centralité

Entre le marteau et l’enclume
Des discordances de points de vue entre encadrants et encadrés quant au type de management exercé
Une difficulté et une réticence à incarner et à exercer l’autorité 
Manager sans en avoir tous les leviers 

Conclusion 

Les auteurs :
Jérôme Fourquet
est directeur du département Opinion et stratégies d’entreprise de l’Ifop. Il est notamment l’auteur de Métamorphoses françaises (Seuil, 2024).
Sarah Proust est fondatrice du cabinet de conseil Selkis, spécialisé sur le travail et le management, et experte associée de la Fondation Jean-Jaurès. Elle publie ouvrages et notes sur l’évolution du travail (télétravail, management, IA, etc.).

Des mêmes auteurs

Sur le même thème