Sympathisants LR et RN : deux droites compatibles ? Convergences et fractures sociologiques et politiques

À quelques jours du second tour des élections municipales, le thème de « l’union des droites » prospère dans la campagne de l’entre-deux-tours et les ralliements entre Les Républicains, l’Union des droites et le Rassemblement national, voire Reconquête !, se multiplient dans de nombreuses communes de France. Jean-Daniel Lévy, directeur délégué d’Harris Interactive, analyse les convergences sociologiques, politiques et idéologiques des sympathisants de ces partis.

Deux familles politiques dont les évolutions sociologiques sont favorables au RN

Les données issues des études Toluna Harris Interactive montrent une dissymétrie structurelle entre les sympathisants Rassemblement national (RN) et Les Républicains (LR) : ceux du RN représentent un segment nettement plus large de la population que ceux des Républicains. Les premiers rassemblent environ un quart de la population française, les seconds moins de 10%. Si l’on remonte l’échelle du temps (début 2017), sur 100 Français, 17 se déclaraient proches des Républicains, 12 du RN. La proportion de sympathisants de la droite « traditionnelle » a baissé tendanciellement tout au long de cette année pour se limiter à 10% des Français fin 2017. Si le premier mandat d’Emmanuel Macron semble n’avoir eu aucun effet sur la proximité à l’égard de ces deux formations politiques, la campagne présidentielle de 2022, puis la séquence du second mandat prennent une tout autre tournure. En février 2022, 9% des Français se déclaraient proches des Républicains d’un côté, et la même proportion du Rassemblement national de l’autre. Depuis, nous constatons une double évolution : croissance de la part de Français se déclarant proches du RN, baisse des sympathisants LR.  

Si nous « limitons » notre analyse aux derniers mois, observons deux aspects flagrants : hormis chez les personnes dont le niveau de revenu déclaré dépasse les 6000 euros nets par mois, on trouve, en proportion, plus de sympathisants RN que de sympathisants LR dans toutes les catégories de population (que ce soit en considérant le genre, l’âge, la catégorie sociale, le type d’activité, la nature de l’occupation de son logement…). Même le critère géographique (notamment la taille d’agglomération) ne constitue pas un caractère favorable à la droite « classique ».

Une évolution électorale favorable au RN

À ce titre, outre les aspects de proximité politique, il apparaît important de mettre en contexte les résultats électoraux aux législatives depuis 2007 de ces deux familles politiques (en étendant la droite à tous ceux s’en revendiquant, y compris les divers droite (DVD) et le RN à l’ensemble des candidats d’extrême droite). Le vote pour la droite « classique » s’étiole scrutin après scrutin alors que celui pour l’extrême droite progresse nettement. Sans nécessairement revenir à 2007 et l’inévitable effet de la victoire de Nicolas Sarkozy sur le scrutin législatif suivant, remarquons qu’en 2017 – quand bien même Marine Le Pen était qualifiée au second tour de l’élection présidentielle – « uniquement » 15% des électeurs avait voté pour un candidat RN ou se réclamant de l’extrême droite, 22% pour un candidat LR ou DVD. Cinq ans plus tard, les scores se sont pratiquement inversés et, quand bien même les candidats de la droite « classique » ont en moyenne réuni plus de pourcentage de voix que Valérie Pécresse à la présidentielle, leur baisse d’un point en cinq ans est contrebalancée par une hausse de près de dix points plus loin sur le spectre politique.

Derrière ces données électorales se dessinent deux sociologies politiques distinctes.

Si l’on se gardera d’établir un lien prédictif entre proximité politique et vote, on se gardera tout autant de lier ces seules deux dimensions, tant les niveaux et les évolutions sont impressionnants1Comme nous l’avons mentionné précédemment, dans la distribution des proximités partisanes, le RN représente environ un quart des répondants, contre moins de 10% pour LR. Ces données traduisent une asymétrie désormais structurelle : le RN domine la droite populaire, tandis que LR occupe une niche institutionnelle et territoriale, plus restreinte, mais encore solidement représentée par des personnalités « locales » comme peuvent l’illustrer les conditions d’élection de leurs députés lors des derniers scrutins, et singulièrement celui de 2024..

La droite française s’est profondément transformée au cours de la dernière décennie. Les frontières idéologiques qui séparaient autrefois les courants gaullistes, libéraux et nationaux se sont déplacées, brouillant les repères partisans traditionnels. D’un côté, Les Républicains visent à incarner l’héritage institutionnel, la fidélité à la Ve République et la culture de gouvernement, même s’il leur arrive d’interroger les institutions lorsque des batailles politiques, culturelles et judiciaires sont perdues. De l’autre, le Rassemblement national s’est imposé comme la principale force d’opposition2À titre illustratif, en octobre 2025, 44% des Français estimaient que les parlementaires RN étaient ceux s’opposant le mieux au gouvernement, voir Observatoire Parlement, vague 8, Toluna, 10 octobre 2025. – même s’ils évoquent parfois un héritage gaulliste qu’ils ont pourtant historiquement combattu – captant initialement un électorat populaire et rural, puis, on le voit élection après élection, effectuant un grignotage tant générationnel, social que géographique.

Entre ces deux pôles s’est constituée une droite duale, réunie par un vocabulaire ayant tendance à se rapprocher (avec la mobilisation de termes tels que l’ordre, l’autorité, l’immigration, la sécurité, la souveraineté, voire la laïcité), mais séparée par le sens qu’elle donne à ces mots et par les conditions concrètes de mise en pratique si tant est que les uns ou (et ?) les autres devaient arriver au pouvoir.

Cette note propose une lecture sociologique et sociopolitique, fondée sur des données d’enquêtes et sur une approche comparative des attitudes des proches LR et RN à l’heure où la question de « l’union des droites » suscite débat au sein de ces deux formations politiques. Plus que de voir uniquement les appétences ou non à une union des droites, essayons d’examiner ce qui rapproche et ce qui éloigne les sympathisants de ces deux formations politiques.

Deux familles politiques pessimistes avec un pessimisme exacerbé chez les sympathisants RN

Les différences ne relèvent pas fondamentalement des différentiels de revenus ou de diplômes (tant nous avons mis en avant la moindre pertinence de cette grille d’analyse au regard de la proximité politique des Français) mais également et surtout de ressenti. Les électeurs RN évoluent dans un environnement d’opinion teinté de déclassement et d’attentes de protection plus marquées que chez les sympathisants LR.

La relation au présent et à l’avenir structure la différence entre les « deux droites » françaises. Les électeurs des Républicains et du Rassemblement national partagent une même inquiétude, mais l’intensité est plus élevée à l’extrême droite. Ou, à tout le moins, l’a longtemps été. Nous avons pu voir ainsi, depuis 2024, que le jugement sur la situation de la France se dégradait aux yeux des Français, et notablement chez les proches des LR.

À titre illustratif également, devant la perspective de l’intelligence artificielle à l’horizon de 2035, 49% des proches des Républicains se déclarent plutôt optimistes, contre 38% de ceux du RN. À noter que la population française dans son ensemble se situe à mi-chemin : 39% se déclarent optimistes.

Cette divergence se retrouve lorsqu’on interroge la projection vers la situation de la France en 2035. Certes, le pessimisme est de mise : 26% des proches des Républicains estiment que la situation du pays se sera améliorée, contre seulement 13% de ceux du RN. En miroir, 53% des sympathisants LR anticipent une dégradation, contre 74% pour le RN. Le pessimisme de la droite nationale dépasse non seulement celui des Républicains, mais aussi celui de l’ensemble des Français (66%).

Là encore, le clivage n’est pas idéologique, mais existentiel : les électeurs LR croient à la capacité du système à se corriger, à restaurer l’équilibre par la réforme et la responsabilité ; ceux du RN doutent du système lui-même, convaincus qu’il produit les désordres qu’il prétend combattre. D’un côté, une droite de l’ordre républicain ; de l’autre, une droite de l’ordre restauré renvoyant à un âge d’or qui – par nature – n’a jamais existé3Nous pourrons en passant remarquer la fusion opérée par Donald Trump qui fait afficher, comme baseline du compte X de la Maison-Blanche @WhiteHouse : The Golden Age of America Begins Right Now.. Ainsi en est-il de l’anticipation de notre démocratie : les sympathisants LR sont partagés, les deux tiers de ceux du RN plus que circonspects. De même, lorsqu’il est question de l’accès aux soins, de la capacité à maintenir un système de production en France…

Ces perceptions se prolongent dans les jugements de valeur. Les données de nos enquêtes confirment que les deux électorats placent les registres régaliens – ordre, autorité, souveraineté, laïcité – au cœur de leur univers normatif. Mais l’intensité diffère : 65% des proches RN citent « l’ordre et la sécurité » parmi les valeurs prioritaires, contre 53% chez LR. La même hiérarchie se retrouve pour « l’autorité » (65% au RN, 48% chez les LR), pour « la laïcité » (respectivement 64% et 53%) et encore pour « la souveraineté » (61% et 57%).

L’écart d’intensité est donc constant : entre quatre et douze points selon les items. Les proches du Rassemblement national ne se distinguent pas tant par la nature de ses valeurs que par l’importance qui leur est accordée.

Cette différence se retrouve dans les dimensions que l’on pourrait qualifier de civiques. Sur la liberté (62% RN, 46% LR, 51% Français), l’égalité (65%, 50%, 56%) et la fraternité (64%, 48%, 55%), les électeurs du RN s’y montrent plus attachés que ceux de LR, parfois même plus que la moyenne nationale. Ce paradoxe apparent souligne un glissement culturel : le RN s’est approprié les symboles de la République, non pour les renier, mais pour les reconfigurer autour d’une logique d’appartenance. L’égalité y devient reconnaissance du « peuple », la liberté se définit comme souveraineté collective et la fraternité s’enracine dans une communauté perçue comme menacée.

Chez les Républicains, ces mêmes valeurs conservent leur dimension institutionnelle : la liberté est indissociable de la responsabilité, l’égalité demeure celle des chances plus que des conditions. En somme, deux humanismes – l’un civique, l’autre défensif – coexistent au sein d’un même vocabulaire moral.

Enfin, la notion de progrès révèle à elle seule le contraste des rapports au futur. 44% des proches RN et seulement 22% des sympathisants LR la jugent prioritaire. Loin de contredire le pessimisme du RN, ce résultat le confirme : pour eux, le progrès n’est désirable qu’à condition qu’il serve la protection, tandis que, pour LR, il reste suspect dès qu’il menace l’ordre.

À ce titre, les représentations de la France en 2035 convergent dans l’ensemble quand bien même des nuances, loin d’être secondaires, apparaissent. À la question « Imaginez-vous toujours dans dix ans, en 2035. Pourriez-vous décrire en quelques mots comment vous vous représentez la situation de la France en 2035 ? », 13% des Français émettent des aspects positifs génériques (9% des LR, 11% des RN donc avec une faible différence). Si sur ces points les nuances sont faibles, elles s’estompent lorsque les expressions spontanées sont négatives : 36% des Français comme des proches des Républicains parlent de dégradations, contre 44% des sympathisants du RN. De même, lorsque les aspects économiques et financiers ressortent, les sympathisants de droite vont plus parler de la dette, des déficits, de récession… que ceux d’extrême droite. L’approche est plus « systémique » chez les premiers, plus abordée du point de vue des conséquences pour leur vie personnelle par les seconds.

Ainsi, les deux électorats partagent un même constat : le monde de 2035 sera dominé par les grandes puissances et par la compétition des modèles. Mais là où les Républicains y voient un défi à relever, le Rassemblement national y perçoit un risque d’effacement.

Sur la question européenne, les données sont éclairantes. 80% des proches du RN et 76% de ceux des LR estiment que l’Union européenne ne sera pas, en 2035, une puissance économique aussi importante que les États-Unis ou la Chine (75% des Français partagent cette vision). Tout aussi instructives sont les données projectives non pas vers 2035, mais au-delà : 2050. Le graphique ci-dessous montre un pessimisme partagé, mais exacerbé chez les sympathisants d’extrême droite notamment lorsqu’est évoquée la puissance de la France au niveau international (70% des proches du RN ne pensent pas que la France sera toujours une grande puissance, 50% de ceux des LR).

On sait l’attachement des Français qui ont la prétention d’être issus du siècle des Lumières et artisans de l’universalisme, tout comme on sait l’attachement à voir la France porter sa voix par-delà nos propres frontières. Ainsi, cette donnée apparaît structurante.

Lorsqu’ils s’imaginent dans dix ans, 13% des Français évoquent spontanément des termes positifs, 36% négatifs. Ici les sympathisants LR comme RN n’envisagent pas à ce sujet l’avenir positivement (respectivement 9% et 11%). En revanche, les proches de la droite sont moins pessimistes (36%) que ceux du RN (44%)4Les Français et leur vision de la France à l’horizon 2035 et 2050, Toluna, 8 octobre 2025.. Cette dimension traverse l’ensemble des représentations : si 20% des Français estiment qu’ils seront plus heureux en 2035 qu’aujourd’hui, 34% moins heureux et 45% ni plus ni moins heureux, notons que 30% des sympathisants LR se projettent négativement et 42% de ceux RN. Cette frange de population est indéniablement la plus pessimiste. Ce regard est non seulement global, mais se manifeste dans tous les domaines. Les proches de l’extrême droite sont plus pessimistes lorsqu’ils pensent à la situation internationale jusqu’aux innovations scientifiques en passant par les conditions de vie, l’immigration ou encore la démographie. Relevons un pessimisme moins marqué de la part des sympathisants de droite à l’égard du rôle de l’Union européenne (44% contre 69% des proches de l’extrême droite). C’est sur ce dernier point que les divergences apparaissent non seulement les plus marquées, mais surtout avec le plus grand écart (25 points). Marque d’une inquiétude à l’égard d’un avenir que l’on ne maîtrise pas vraiment, 45% des proches du RN sont inquiets du développement de l’intelligence artificielle (28% chez les LR), 38% de l’évolution de la médecine et de la santé (38% contre 20%), voire les innovations scientifiques et techniques (28% contre 15%). Point notable enfin : 76% des proches du RN sont inquiets du fonctionnement de la démocratie en France – deuxième inquiétude juste après l’immigration (80%) – contre 55% des sympathisants LR. Petite surprise – mais il s’agit probablement du revers de la défiance envers les sources d’information « traditionnelles » – seuls 51% des proches du RN sont pessimistes lorsqu’ils pensent au développement des réseaux sociaux, contre 60% de ceux LR.

Ce pessimisme est probablement corroboré par des représentations en termes de « vécu ». Ainsi, on remarque que plus on se positionne à droite sur l’échiquier politique, plus on a le sentiment de rencontrer des difficultés d’accès à des services publics ou à des services au public. En effet, les proches des LR déclarent d’une manière générale (et plus que la moyenne des Français) que les différents services leur sont accessibles, alors que les sympathisants RN et a fortiori Reconquête ! sont bien plus nombreux à déclarer qu’ils ne sont pas aisément accessibles.

Assez logiquement, si 78% des Français indiquent que le maire de leur commune a la capacité d’agir en faveur du maintien des services publics dans sa commune, les appréciations se ventilent différemment selon la proximité politique : les sympathisants LR sont 87% à le penser, 79% des proches du RN et enfin 67% de ceux de Reconquête !5Étant entendu que derrière cette donnée politique se cachent probablement d’autres variables comme la taille de la commune (ou de l’agglomération), les habitants des zones rurales étant bien plus circonspects que les autres..

Une vision du monde politique relativement convergente

Certains événements politiques renseignent en profondeur sur les représentations. Comme une réédition de l’affaire Fillon, l’incarcération de Nicolas Sarkozy suscite des regards critiques des électeurs LR. Le fait que le président de la République ait reçu Nicolas Sarkozy avant son incarcération est approuvé par 41% des Français, mais par 72% des sympathisants LR et par 48% de ceux du RN. Quand on connaît l’acrimonie des proches de l’extrême droite à l’égard de l’actuel chef de l’État, cette proportion est éloquente. On peut même voir que la confiance en Nicolas Sarkozy n’a pas changé avant et après le jugement (auprès des deux électorats658% des sympathisants LR lui accordaient leur confiance (-2 points en un mois), 38% RN (+7).) pas plus que pour Marine Le Pen après le sien790% des proches du RN lui accordaient leur confiance (-1) et 45% de ceux des LR (+4).. De même, alors que 43% des Français ont approuvé la visite rendue par le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, à Nicolas Sarkozy en prison, cette proportion est logiquement plus élevée chez les sympathisants LR (71%) mais peut apparaître plus surprenante chez ceux du RN (55%). On retrouve ces mêmes modes de raisonnement lorsqu’est évoqué le rassemblement en soutien à Nicolas Sarkozy, le 21 octobre 2025 : 47% des Français l’approuvent, jusqu’à 79% parmi les proches des LR et 63% au sein de ceux du RN. Cette congruence de perceptions (avec des différences d’intensité) se retrouve lorsque l’on invite les Français à qualifier l’ancien président de la République. En tous points, sympathisants de droite et d’extrême droite portent des jugements nettement plus positifs que l’ensemble des Français et, hormis sur la capacité de Nicolas Sarkozy de faire un bon président de la République, les regards de ces deux populations sont on ne peut plus positifs.

En un mot, la traduction se retrouve ici : si 34% des Français indiquent souhaiter voir Nicolas Sarkozy jouer un rôle politique à l’avenir, cette proportion devient majoritaire chez les sympathisants LR (62%) et RN (52%)8Réaction des Français​ à l’incarcération​ de Nicolas Sarkozy​, Toluna, 22 octobre 2025.

On pourrait, à juste titre, considérer que ces opinions sont le fruit de réactions à des événements d’actualité et que « l’émotion » pourrait être passagère. Pour autant, alors qu’une partie du « jeu » politique se déroule désormais à l’Assemblée nationale, les données relevées depuis 2022 confirment bien les rapprochements de ces deux franges de droite. La satisfaction à l’égard des parlementaires faisait ainsi apparaître, en novembre dernier, la satisfaction à l’égard du RN de la part de 43% des Français, mais surtout de la part de 55% des proches du LR et de 91% de ceux du RN. De leur côté, les parlementaires DR/LR « satisfaisaient » 32% des Français, 79% des sympathisants LR et 34% de ceux du RN9Observatoire Parlement, vague 8, Toluna, 10 octobre 2025.. Ainsi, la satisfaction est plus élevée à l’égard du RN de la part des sympathisants LR qu’elle ne l’est de la part des proches du Rassemblement national envers Les Républicains. Elle est même majoritaire d’un côté, minoritaire de l’autre. Enfin, la satisfaction interne aux formations politiques est plus élevée au RN que chez les LR.

En dehors de cette « photographie », le « film » donne à voir que la période de participation au gouvernement de ministres issus des Républicains n’a pas modifié fondamentalement les données (même si l’on a pu voir un petit infléchissement du jugement des proches des LR à l’égard de « leurs » députés). Au cours de ces trois dernières années, tendanciellement, la confiance des LR à l’égard des députés RN a toujours été plus élevée que l’inverse.  

Une confiance asymétrique vers les responsables politiques

Si l’on s’attarde à observer le regard porté sur un certain nombre de responsables politiques, on peut voir une évolution nette de la confiance exprimée à l’égard de Jordan Bardella, voire de Marine Le Pen, sans que celles-ci ne connaissent d’à-coups. La confiance dans le président du RN a progressé de 22 points en cinq ans chez les Français, celle-ci a suivi la même dynamique chez les seuls proches des LR (pour atteindre 45% en moyenne en 2025). La logique est identique lorsque l’on considère l’ancienne candidate à la présidentielle.

Outre cette évolution de la confiance, notons que des qualités sont attribuées par les proches des LR à Jordan Bardella10Enquête réalisée après le jugement en première instance du RN sur les collaborateurs Front national.. Attardons-nous sur certaines dont on sait qu’elles sont structurantes : les deux tiers estiment qu’il comprend bien les préoccupations des Français, plus de la moitié qu’il a de bonnes idées pour la France, près d’un sur deux qu’il est compétent ou crédible, voire, pour quatre sympathisants Les Républicains sur dix, qu’il est rassurant ou qu’il peut réformer le pays dans le bon sens. Autant d’attributs sur lesquels il peut s’appuyer et qui n’apparaissent pas singuliers : ainsi, le regard porté sur Marine Le Pen de la part des sympathisants LR est assez proche.

Sur les aspects de bonne compréhension des préoccupations des Français, les regards sont quasi identiques, tout comme le fait d’avoir de bonnes idées pour la France (56% pour le dirigeant du RN, 61% pour l’ancienne candidate à la présidentielle) et, s’il apparaît un peu moins compétent (44% contre 51%), il est plus… crédible (48% contre 40%), capable de tenir ses engagements et rassurant.

Il s’avère que la situation n’est pas transposable si l’on se place maintenant du point de vue des sympathisants RN à l’égard de personnalités politiques issues de la droite. En premier lieu, les proches du RN n’accordent pas nettement de confiance à l’égard des responsables politiques de droite. Ainsi, 34% « seulement » des sympathisants RN accordent leur confiance à Bruno Retailleau, et 30% à Nicolas Sarkozy, les autres personnalités ne recueillant pas plus de 20% de réponses positives.

Le constat est identique si l’on se focalise sur des membres du gouvernement issus des LR (même si certains, comme Gérald Darmanin, ont quitté de plein gré cette formation). En dépit d’un déficit de notoriété pour certains, la confiance exprimée de la part des sympathisants RN s’avère faible. Plus faible, en tout état de cause, que le regard inverse.

Ainsi, pour affiner l’analyse, observons que la croissance de la confiance dans différentes personnalités politiques d’extrême droite n’est pas uniformément répartie chez les sympathisants LR. Éric Ciotti pâtit de son départ de « sa » formation, Éric Zemmour, de la fin de la campagne de 2022. De son côté, Marion Maréchal reste à un niveau relativement élevé (36% en moyenne en 2025) tandis que Jordan Bardella et Marine Le Pen – comme nous l’avons vu précédemment – connaissent une évolution positive de la confiance exprimée à leur égard depuis au moins cinq ans.

Sarah Knafo peut peut-être constituer un « signal faible ». Reste que l’évolution récente de la confiance à son égard est révélatrice. Si la croissance de sa notoriété est indéniable, la traduction d’opinion n’est pas uniforme. En effet, la part de Français proches des LR indiquant lui accorder leur confiance progresse de 10 points (passant de 20% à 30%) alors que, dans un même temps, elle est restée relativement stable chez les Français et les proches du RN.

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Les sympathisants de droite et d’extrême droite estiment qu’il existe des convergences entre leurs formations politiques de référence

Il existe parfois des décorrélations entre ce que pensent les électeurs et la manière dont ils considèrent les formations politiques. Il s’avère que 64% des proches des Républicains et 60% de ceux du RN estiment que les formations politiques des Républicains et du Rassemblement national partagent, de manière générale, des positions politiques similaires. Ce jugement est valable d’un point de vue global comme lorsque l’on entre dans le détail. Que ce soit en matière de sécurité, d’environnement, d’immigration, de culture, de pouvoir d’achat, de vie démocratique, de déficits publics, voire de politique étrangère de la France, une majorité absolue de sympathisants LR comme RN estiment que les formations politiques des Républicains et du Rassemblement national partagent de manière générale des positions politiques plutôt similaires. Les avis divergent ou, plus précisément, sont plus nuancés concernant la politique économique ou encore les retraites. Mais il s’agit plus d’intensité de regards que de perception d’orientations politiques nettement différentes.

Assez logiquement, toujours, vu que les différences sont pour une majorité d’entre eux ténues, près de huit sympathisants, tant LR que RN, sur dix estiment que ce serait une bonne chose qu’il y ait un accord entre les formations politiques des Républicains et du Rassemblement national (c’est-à-dire que le candidat le moins bien placé de ces deux formations politiques lors du premier tour des élections se désisterait au second tour), que ce soit lors des élections municipales ou législatives.

Assez logiquement, enfin, 55% des proches des LR (69% du RN) estiment que ce serait une bonne chose s’il y avait une candidature unique en vue de la prochaine élection présidentielle qui rassemblerait Les Républicains, le Rassemblement national et Reconquête !. Reste à voir qui apparaîtrait le plus « légitime » pour porter cette candidature. Une fois encore, la porosité de la droite vers l’extrême droite se ressent : l’appétence à voir un candidat RN est plus importante chez les électeurs LR que l’inverse.

Des priorités d’action assignées au gouvernement montrant des zones de convergence… mais également des singularités

Comme nous pouvons le voir ci-dessous, interrogés sur les priorités du gouvernement de Sébastien Lecornu, sympathisants LR et RN se retrouvent sur la plupart des aspects. Contre-intuitivement, ces derniers mentionnent moins l’insécurité et – comme attendu – les seconds évoquent plus la croissance économique. Il s’agit là d’une indication supplémentaire illustrant le fait que, derrière un même enjeu (« le pouvoir d’achat » par exemple), certains vont penser les aspects structurels et de causalité quand d’autres vont d’abord penser les conséquences.

Autre illustration de ces proximités : les priorités assignées au gouvernement sont proches pour ces sympathisants, interrogés en début d’année. Derrière ce premier constat, remarquons que les sympathisants RN évoquent plus le pouvoir d’achat (84% contre 63%), l’immigration (avec tout de même 72% des sympathisants LR qui l’évoquent, contre 48 % des Français) et les inégalités sociales. Dans la même veine que ce que nous avons déjà noté, les sympathisants de droite évoquent plus les déficits/la dette (77% contre 70%), la croissance économique (63%, soit 5 points de plus que les proches d’extrême droite) ou encore la recherche et l’innovation (35%, 14 points de plus).

Toujours comme vu précédemment, si l’optimisme n’est pas de mise, la différence de projection est notable : on ne trouve pas une majorité de sympathisants RN optimistes quand bien même 25 thématiques leur ont été soumises, alors que les proches des LR le sont sur 4 dossiers. Ces derniers sont systématiquement plus optimistes que les sympathisants d’extrême droite.

Cette approche différenciée apparaît clairement lorsque l’on projette le regard sur l’optimisme déclaré des deux populations nous intéressant.

Le RN aux confins des choix électoraux

Dans le cadre des élections municipales de mars 2026, si le RN avait eu la possibilité de se présenter dans toutes les communes – et sur le seul critère de l’étiquette –, il aurait été aux confins de choix électoraux. Si les sympathisants de chacune des formations politiques examinées déclaraient à hauteur de 96% d’entre eux pouvoir voter pour une liste soutenue par leur famille politique de référence, notons que 36% des sympathisants LR et 74% de ceux de Reconquête ! déclaraient qu’ils « pourraient » voter pour une liste RN. On voit le potentiel d’attractivité. On le voit d’autant plus que la symétrie n’est pas présente : seuls 22% des sympathisants du RN auraient pu voter pour une liste LR et 18% pour une liste Reconquête !.

Pour affiner cette analyse, nous pouvons regarder la part de réponses « ne pourraient certainement pas voter pour une liste ». On le voit ici également, 41% des proches des LR excluaient un vote RN (contre 57% lorsque l’on porte le regard inverse).

Autre point sur lequel nous pouvons nous attarder : considèrerait-on positivement un maire d’une formation politique élu dans sa commune ? Premier enseignement, une fois vu que la préférence des Français tiendrait à ce que sa municipalité soit dirigée par un responsable politique sans étiquette, un maire RN arrive en deuxième position (34%) devant un maire LR (25%). La logique identifiée précédemment se confirme. Si une porosité existe, elle est bien plus nette dans le sens de la droite vers l’extrême droite. Ainsi, quand 32% des proches des Républicains indiquent que ce serait une bonne chose que leur maire soit RN, « seuls » 17% des sympathisants d’extrême droite portent le même regard lorsqu’ils envisagent un maire LR.

On le sait, les déterminants du vote ne sont pas toujours « positifs ». À défaut de voter « pour », les électeurs peuvent s’abstenir ou ne pas s’opposer. Ainsi, il peut être intéressant de regarder les réponses des personnes estimant que ce serait une mauvaise chose : 46% des sympathisants RN verraient négativement l’élection d’un maire LR dans leur commune contre 41% des proches des LR si d’aventure leur premier édile était issu du RN.

D’ailleurs, lorsqu’ils répondent spontanément, les électeurs potentiels des listes LR recourent à des vocables différents des électeurs RN. Une analyse sémantique vient le confirmer.

Intention de voteSémantique dominanteTon émotionnel
Liste LRGestion, sécurité locale, aménagementCritique modérée, pragmatique
Liste RNInsécurité, changement radical, rejet du systèmeTrès négatif, anxieux, colère

LFI : le repoussoir appuyant un rapprochement LR/RN ?

Il n’existe jamais un seul caractère explicatif du vote et/ou des opinions. Il apparaît important, à nos yeux, de considérer l’ensemble des acteurs politiques car les Français ne réfléchissent pas uniquement en « vase clos ». Depuis plusieurs mois, La France insoumise (LFI) électrise le débat public. Un nombre certain d’électeurs se positionnent au regard de ce qui est dit et fait de la part des acteurs parmi les plus à gauche sur l’échiquier politique. Ainsi, invités à indiquer s’ils pourraient voter ou non pour différentes personnalités à la présidentielle, les Français – on vient de le voir – mentionnent en priorité Jordan Bardella et Marine Le Pen. C’est la manière dont, généralement, nous analysons ce type de résultats. Pour autant, les effets « repoussoir » offrent également des explications sur les comportements électoraux. Ainsi, lorsque l’on dépouille les réponses des Français et notoirement celles des proches des LR et du RN, on obtient la confirmation d’une aversion pour certains représentants de la gauche, et notoirement LFI. Jean-Luc Mélenchon, Anne Hidalgo, Manuel Bompard, Marine Tondelier, Sandrine Rousseau, Mathilde Panot et Rima Hassan sont les responsables politiques pour lesquelles les deux publics nous intéressant génèrent le plus de réponses « non, certainement pas » lorsque l’on évoque la possibilité de voter pour elles à la prochaine présidentielle.

Ces données sont évidemment à mettre en relief avec l’attitude portée à l’égard de Jordan Bardella ou Marine Le Pen.

LR/RN unis par l’ordre, séparés par le monde

L’ensemble des données présentées révèle une conclusion nette : la droite française est aujourd’hui traversée par une ligne de fracture non pas idéologique, mais existentielle. Les proches des Républicains et ceux du Rassemblement national parlent le même langage des valeurs, mais avec des tonalités différentes. « L’heure est grave », disent-ils. Ils le disent d’autant plus fortement qu’ils se situent plus à droite sur l’échiquier politique.

Tous placent l’ordre, la souveraineté, la laïcité et la sécurité au cœur de leur système moral, bien au-dessus de la moyenne nationale. Loin de s’opposer radicalement, sympathisants LR et RN se complètent : ils forment les deux faces d’une anxiété nationale avec une gradation plus marquée chez les seconds. Ensemble, elles composent la cartographie d’une France qui doute, qui s’inquiète.

Il s’avère que la porosité est là. En dehors des seules considérations tactiques (alliances ou non), les proximités d’opinion sont frappantes. Il est parfois difficile de dissocier un sympathisant LR d’un proche du RN. Si les premiers parlent plus des causes et les seconds des conséquences, les constats sont assez proches. À tel point que le rapprochement des idées se traduit en appétences ou – à tout le moins – en de moindres réticences. S’ils ne martèlent pas « vive l’union des droites », les proches des LR et du RN ne semblent pas s’offusquer de cette hypothèse – ceci au bénéfice de la formation à la flamme.

  • 1
    Comme nous l’avons mentionné précédemment, dans la distribution des proximités partisanes, le RN représente environ un quart des répondants, contre moins de 10% pour LR. Ces données traduisent une asymétrie désormais structurelle : le RN domine la droite populaire, tandis que LR occupe une niche institutionnelle et territoriale, plus restreinte, mais encore solidement représentée par des personnalités « locales » comme peuvent l’illustrer les conditions d’élection de leurs députés lors des derniers scrutins, et singulièrement celui de 2024.
  • 2
    À titre illustratif, en octobre 2025, 44% des Français estimaient que les parlementaires RN étaient ceux s’opposant le mieux au gouvernement, voir Observatoire Parlement, vague 8, Toluna, 10 octobre 2025.
  • 3
    Nous pourrons en passant remarquer la fusion opérée par Donald Trump qui fait afficher, comme baseline du compte X de la Maison-Blanche @WhiteHouse : The Golden Age of America Begins Right Now.
  • 4
    Les Français et leur vision de la France à l’horizon 2035 et 2050, Toluna, 8 octobre 2025.
  • 5
    Étant entendu que derrière cette donnée politique se cachent probablement d’autres variables comme la taille de la commune (ou de l’agglomération), les habitants des zones rurales étant bien plus circonspects que les autres.
  • 6
    58% des sympathisants LR lui accordaient leur confiance (-2 points en un mois), 38% RN (+7).
  • 7
    90% des proches du RN lui accordaient leur confiance (-1) et 45% de ceux des LR (+4).
  • 8
    Réaction des Français​ à l’incarcération​ de Nicolas Sarkozy​, Toluna, 22 octobre 2025
  • 9
    Observatoire Parlement, vague 8, Toluna, 10 octobre 2025.
  • 10
    Enquête réalisée après le jugement en première instance du RN sur les collaborateurs Front national.

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