Repenser nos usages de la nature : une perspective forestière

L’infection au coronavirus interroge aujourd’hui les termes du développement de nos sociétés. Mais quel peut-être le lien entre cette crise du Covid-19 et la nature, la forêt particulièrement ? Avec la forêt, l’humanité dispose d’une ressource et d’un savoir-faire potentiellement porteurs d’une nouvelle appréhension du développement. Selon Daniel Perron, juriste, et Geneviève Rey, ingénieure générale des ponts, des eaux et des forêts, la France, riche d’un panel de forêts unique, pourrait inaugurer une refondation forestière pionnière et participer ainsi à réviser nos modes d’usages du monde.

En 1990, le philosophe Michel Serres alertait sur le besoin de renouveler Le Contrat naturel. Il a pu être parfois traité avec commisération, comme l’ensemble de ceux qui prônaient le virage écologique. On se souvient ainsi, la veille de l’ouverture du sommet de Rio, le 1er juin 1992, de l’appel d’Heidelberg pour dénoncer l’obscurantisme écologique et défendre la voie du progrès comme seule solution. L’heure était à la toute-puissance de l’Homme, à l’idée d’un progrès démiurgique et de la sortie de l’Homme de la Nature. L’on faisait fi des alertes répétées qui, déjà, démontraient les jalons d’un effondrement environnemental préfigurant un risque majeur pour la survie de l’humanité. Michel Serres le disait avec justesse : « À force de la maîtriser, nous sommes devenus tant et si peu maîtres de la Terre, qu’elle menace de nous maîtriser de nouveau à son tour. » Trente ans plus tard, nous commençons à mesurer le caractère prophétique de cette sentence.

L’infection au coronavirus (SARS-Cov-2) interroge aujourd’hui les termes du développement de nos sociétés. Le confinement que le virus inflige à la moitié de l’humanité lui rappelle ce qu’elle avait oublié : la fragilité des humains, la fragilité d’une société urbaine qui artificialise les milieux de vie, repose sur les usages immodérés d’une nature instrumentalisée à outrance. Une nature à laquelle l’on a dénié son rôle fondateur dans une société qui pourrait bien préfigurer le monde des Monades urbaines de Robert Silverberg, un monde où nous serons aussi aveugles et indifférents que les Eloïs de La Machine à explorer le temps de Herbert George Wells. Nous ne sommes, certes, pas encore tout à fait aux portes de l’univers dystopique de Soleil vert (situé en 2022)… Mais il nous faut désormais « chercher à maîtriser notre maîtrise », ajoutait Michel Serres.

Mais quel peut-être le lien entre cette crise du Covid-19 et la nature, la forêt particulièrement ?

N’y a-t-il pas dans ce rapprochement une tentation collapsologique, comme par magie opportuniste, un lien hâtif et malsain, l’idée que le malheur du monde pourrait servir une idéologie fondée sur la peur de la fin d’une société qui a creusé ses fondations sur le lien entre les conceptions sociales et la matérialité du monde ? À cette question légitime, une interview très stimulante du professeur Didier Sicard vient répondre fort justement par la négative. Celui-ci met l’accent sur notre incapacité à penser le départ des pandémies et leur lien avec le sauvage, pourtant connu : « Ce qui m’a frappé au Laos, où je vais souvent, explique-t-il, c’est que la forêt primaire est en train de régresser parce que les Chinois y construisent des gares et des trains. Ces trains, qui traversent la jungle sans aucune précaution sanitaire, peuvent devenir le vecteur de maladies parasitaires ou virales et les transporter à travers la Chine, le Laos, la Thaïlande, la Malaisie et même Singapour. La route de la soie, que les Chinois sont en train d’achever, deviendra peut-être aussi la route de propagation de graves maladies. » L’usage inconsidéré du sauvage nous met en danger. Le concept juridique de « sûreté de la planète » commence à prendre une résonance pratique pour tous.

Ne passons pas à côté de cette occasion de prendre conscience de l’unicité du vivant et de la fragilité de la part que l’homme y prend. Si le « sens commun » auquel appelle Isabelle Stengers n’inspire pas « le jour d’après », que restera-t-il de nos surlendemains ? C’est à partir de ce constat qu’il faut désormais revoir le paradigme de notre développement. C’est à faire du « business as usual » une uchronie que nous sommes appelés.

En plaçant la forêt au centre de notre réflexion, nous voulons faire prendre conscience que l’humanité dispose d’une ressource et d’un savoir-faire potentiellement porteurs d’une nouvelle apréhension du développement. La France, riche d’un panel de forêts unique par sa présence sur l’ensemble des latitudes, pourrait inaugurer, de ce point de vue, une refondation forestière pionnière et participer ainsi à réviser nos modes d’usages du monde et à inscrire nos politiques de la nature dans le concept d’une seule santé (« One health ») qui doit désormais présider aux choix d’orientation des politiques publiques au moins autant que les données comptables immédiates.

La forêt, acteur du risque sanitaire

Occupant 30% des terres émergées, les forêts contiennent jusqu’à 80% de l’ensemble du carbone présent au-dessus de la surface du sol et environ 40% du carbone terrestre souterrain (sol, litière et racines) et séquestrent annuellement l’équivalent de 19% des émissions anthropiques à l’échelle mondiale, approximativement 2 milliards de tonnes d’équivalent de CO2. Elles sont tout à la fois outil d’atténuation, par ce mécanisme de photosynthèse qui permet aux arbres de capter le CO2 et de le séquestrer sous forme de carbone en relarguant de l’oxygène, et victimes du dérèglement climatique auquel elles peinent à s’adapter. Même si les origines du SARS-CoV-2 (le nom scientifique du coronavirus) restent à élucider, les forêts à travers le commerce des animaux sauvages constituent un terreau fertile des épidémies, tout comme un réservoir précieux de biodiversité pour les combattre.

Au-delà du Covid-19, un réservoir « forestier » de maladies infectieuses (ré)émergentes ?

Quand il est question, début décembre 2019, d’un mystérieux virus apparu en Chine sur le marché de Wuhan, seuls quelques auteurs de science-fiction et collapsologues s’essaient au récit de la zoonose (maladie de la faune sauvage transmissible à l’homme) devenue pandémie mondiale ; même les prospectivistes s’y refusent, par souci de crédibilité. Aujourd’hui, le récit fait par Michel Gauthier-Clerc de l’épisode de grippe aviaire (SARS-CoV-1) de 2008 dans Une mouette est morte à l’Assemblée nationale ou l’analyse qu’il a inspirée à Serge Morand dans La Prochaine Peste prennent des accents prophétiques.

Et, pourtant, la faune sauvage s’est trouvée ces dernières années à de multiples reprises sous les feux d’une actualité sanitaire tendue dans le monde agricole de l’élevage. Mis en cause sur notre territoire : les oiseaux migrateurs dans l’influenza aviaire (H5N8) à l’origine d’abattages massifs en 2016, les sangliers dans la peste porcine africaine aux frontières depuis janvier 2019, les bouquetins dans le foyer de brucellose dans le massif du Bargy depuis 2013, les blaireaux ou les cerfs dans la résurgence de la tuberculose bovine. De fait, selon l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE), 60% des maladies infectieuses humaines existantes sont zoonotiques (partagées avec le règne animal) et au moins 75% des agents pathogènes des maladies infectieuses humaines émergentes (notamment Ebola et le VIH, tout comme la grippe ou encore l’insidieuse maladie de Lyme véhiculée par les tiques) sont d’origine animale. Comme dans le cas du Covid-19, où chauves-souris frugivores et pangolins ont été mis en cause, les animaux sauvages y sont tour à tour victimes, vecteurs, facteurs de dissémination, réservoirs naturels ou hôtes intermédiaires, de manière active ou silencieuse – le tout dans un jeu complexe de contaminations croisées avec les sols, les milieux, les élevages et les hommes.

C’est surtout en zone tropicale que la déforestation et la perturbation d’habitats forestiers, concomitante à une urbanisation intensive et mal régulée et à l’intensification de l’agriculture, font se multiplier les points de contact entre les animaux sauvages et les hommes et favorisent le changement d’hôte ainsi que l’amplification pathogène, voire l’échange génétique. La mondialisation brasse à la fois les animaux sauvages – prisés pour leur viande, leurs vertus pharmaceutiques ou comme nouveaux animaux de compagnie (NAC) – et domestiques, les populations humaines, faune, flore et produits divers avec leur cortège de parasites sur des distances comme des fréquences sans précédent. Le changement climatique combiné à ces mutations sociétales crée les conditions de mutations d’une ampleur et d’une rapidité inédites à l’échelle humaine. Le professeur Philippe Sansonetti, dans sa conférence au Collège de France du 16 mars dernier intitulée « Covid-19 ou la chronique d’une émergence annoncée » souligne à cet égard la superposition frappante de la carte mondiale des cas diagnostiqués et de la carte des échanges aériens de passagers (IATA, 4 milliards de passagers en 2019).

Apparu au début des années 2000, plébiscité par les États généraux du sanitaire organisés par le ministère de l’Agriculture en 2010, le concept « One Health » promeut une approche intégrée, systémique, de la santé publique, animale et environnementale aux échelles locale, nationale et planétaire. Comme le développement – ou la gestion forestière – durable, il peine depuis à sortir du domaine du marketing alimentaire ou des incantations généreuses au nom desquelles se succèdent les « conférences des parties » internationales.

À cet égard, le coronavirus est une véritable onde de choc, qui, avec l’irruption du vivant dans l’économie réelle, rend désormais ce concept incontournable. La mobilisation pour les diagnostics Covid-19 des laboratoires vétérinaires rompus aux tests PCR en flux important en est une illustration. Au-delà, seule une alliance entre la médecine humaine, la médecine vétérinaire animale et celle – encore innomée – du règne végétal permettra de comprendre le fléau et de s’en prémunir. Les travaux à conduire pour reconstituer les chaînes de causalité et de contamination croisée sont complexes, longs, lourds et coûteux ; ils devront être menés par des équipes pluridisciplinaires associant des biologistes, épidémiologues, sociologues, anthropologues, géographes, écologues et forestiers. Ces travaux nécessiteront aussi de réhabiliter les compétences en sciences de base : agronomie, zootechnie, systématique. Il serait, à l’heure actuelle, plus aisé de séquencer un génome que de trouver un entomologiste capable d’identifier l’espèce concernée…

Écosystèmes complexes, les forêts sont ainsi à la fois réservoir, laboratoire et victimes.

La forêt fragilisée : une agonie silencieuse

Elle ne fait pas de morts humains. Elle intéresse donc peu la presse généraliste qui n’aime rien mieux que les images frappantes. Sans illustration, il n’est pas d’information valable. Cela est vrai de la presse comme du politique, désormais largement englué dans une communication frappée de « la pollution de long terme que nous avons fait subir aux pensées longues, ces gardiennes de la Terre, des hommes et des choses elles-mêmes », comme disait Michel Serres.

Bien sûr, les ravages des grands feux, les dépérissements massifs, les arbres déchiquetés par les tempêtes pourvoient l’actualité vorace en images spectaculaires. Ils suscitent alors des « éléments de langage », conçus pour faire illusion le temps d’un journal télévisé, au mieux provoquent des déclarations incantatoires sur l’air usé du « plus jamais ça ». Le changement climatique produit des canicules, des sécheresses, des tornades, à un rythme accéléré, sous nos yeux sidérés, de manière aussi périodique qu’éphémère. Mais c’est dans le silence que les forêts régressent, que les arbres s’épuisent, que la biodiversité s’érode, que les fins mécanismes qui relient entre eux les êtres vivants de l’écosystème se dérèglent.

Les forêts du monde reculent, en effet, chaque année. Même si le phénomène – documenté par l’Organisation des Nations unies pour l’agriculture (FAO) – se ralentit, son ampleur reste considérable. Le taux annuel moyen de déforestation dans les régions tropicales a culminé dans la décennie 1981-1990 à 15,4 millions d’hectares (l’équivalent de la forêt française ou de la superficie de la Grèce), contre 11,3 millions d’hectares au cours de la décennie précédente. Si le solde net de la déforestation mondiale s’est, depuis, réduit de 50% dans les vingt-cinq dernières années pour se stabiliser vers -3,3 millions d’hectares entre 2010 et 2015, c’est grâce à des plantations, la destruction de forêts naturelles se poursuit encore au rythme de -6,5 millions d’hectares par an. Les deux tiers seulement de ces changements d’usage des terres forestières peuvent être attribués à une cause précise ; mais la destination des terres défrichées est mieux connue : elles sont transformées en zones urbanisées, infrastructures de transport ou terres agricoles, pour une production de subsistance, mais aussi et surtout, bien que dans des proportions variables, pour des cultures de rente (70% en Amérique du Sud, 30% en Afrique) qui alimentent le commerce international de commodités agroalimentaires, souvent destinées à l’exportation (soja, huile de palme…). Aux défrichements à grande échelle s’ajoute un mitage vivrier autour des voies d’accès créées pour l’exploitation forestière (la récolte sélective de certains bois) et le développement de trafics de viande de brousse. Les zones de contact favorables à l’éclosion de zoonoses se multiplient, leurs produits rejoignent les flux d’échanges planétaires. La crise sanitaire est aussi – d’abord – une crise écologique et une crise de la pauvreté, dans ses causes comme dans ses effets. Que dire pour notre seul pays de la situation de la Seine-Saint-Denis, « hot-spot » du Covid-19 et autres misères du monde aux portes de la capitale ?

À l’inverse, dans les régions tempérées développées, la superficie des forêts s’est stabilisée et a même légèrement augmenté au cours des cent dernières années. Mais elles y occupent aujourd’hui des superficies beaucoup moins vastes qu’autrefois. Leur défrichement a contribué de façon importante aux émissions globales de carbone au fur et à mesure que les forêts d’Europe et d’Amérique du Nord étaient exploitées pour fournir du bois à l’industrie naissante et remplacées par des terres agricoles. Aujourd’hui, les forêts de France n’échappent pas aux emprises de l’artificialisation, en zones périurbaines ou pour la création d’infrastructures, mais la déprise agricole et l’exode rural leur a permis de reconquérir les terres abandonnées. Leur surface a ainsi doublé depuis la fin du XVIIIe siècle, où elles n’occupaient plus que 14% de la surface du pays, contre 28% aujourd’hui.

Mais, si la forêt française ne régresse plus depuis longtemps, son état inquiète désormais. Elle peine à s’adapter à la vitesse des changements climatiques et à la succession d’événements extrêmes auxquels ils l’exposent.

La crise sanitaire n’épargne pas les forêts françaises 

Les débats sur les trajectoires de contamination dans les récents épisodes sanitaires ayant frappé le monde de l’élevage (la peste porcine africaine s’arrêtant aux frontières) ne sont pas sans rappeler les controverses sur les premiers dépérissements massifs attribués aux « pluies acides » dans les années 1980 (stoppées par la ligne bleue des Vosges). Animal, végétal, milieux naturels, homme…, l’épidémiologie qui cherche à reconstituer des chaînes de causalité enquête sur le même terrain où les idées reçues se mêlent aux indices et aux fausses pistes… « One health », encore.

La question du changement climatique est devenue aujourd’hui centrale pour la santé des forêts. Elle se pose en termes d’évolution des conditions générales (température, pluviométrie) et en termes de récurrence d’aléas climatiques extrêmes qui fragilisent les équilibres des écosystèmes forestiers. Le syndrome de la grenouille est souvent évoqué pour dénoncer notre inaction face au changement climatique (la grenouille installée dans un bocal progressivement réchauffé n’a pas le réflexe de s’en échapper et se laisse gagner par une torpeur fatale). Les arbres, enracinés, ont, par essence, une capacité de migration réduite face à des conditions qui menacent progressivement leur survie in situ. Seules les stratégies de dissémination par graines permettent à certains d’entre eux de se reproduire pour gagner des altitudes ou des latitudes plus favorables. Et aucune stratégie de confinement n’est possible…

Les impacts des aléas climatiques extrêmes (sécheresse, chaleur, tempête, grêle) figurent ainsi en bonne place parmi les facteurs déclenchant des crises sanitaires qui affectent les forêts : attaques massives des épicéas par des scolytes (2003, 2018) ; dépérissement du hêtre (2018-2019) ; dépérissement du chêne en forêt de Vierzon et en forêt de la Harth (année 1990-2000). Comme dans le règne animal et humain, les multiples échanges favorisent l’arrivée de parasites exotiques et invasifs qui prospèrent dans les nouvelles conditions climatiques : chalarose du frêne, encre du châtaignier, oïdium du chêne, pyrale du buis, etc. Aléas climatiques et arrivées de pathogènes, les imprévus et incertitudes qui se combinent incitent à intensifier les actions de prévention et de surveillance.

Trois exigences s’imposent pour répondre à cette poétique du désastre sanitaire végétal : être capable de détecter précocement les émergences de nouvelles pathologies ou l’apparition de bioagresseurs méconnus ; disposer d’outils de détection rapide et fiable d’agents pathogène ciblés (kits PCR) ; développer les connaissances sur le cortège de parasites et leurs interactions.

Être capable de mieux prédire les prochaines crises. Développer des cartes de risques (climat et hôtes). Identifier les peuplements et les essences vulnérables dans leur milieu (limites d’adaptation au sol et au climat). Améliorer la connaissance sur les bioagresseurs de faiblesse (après des aléas abiotiques). Identifier les bioagresseurs exotiques absents mais à risque pour nos essences indigènes ; c’est notamment le cas de l’Oak wilt, flétrissement du chêne américain dû à un champignon, qui suscite la plus grande vigilance au pays du chêne roi (il couvre 40% des forêts françaises).

Être capable en cas d’émergence de pathogène ou de crise sanitaire de mieux évaluer les dommages causés par les bioagresseurs et leurs modes de dispersion. Combler le déficit de connaissances en épidémiologie de certains bioagresseurs. Avoir de bons indicateurs de la santé d’un arbre pour formuler un diagnostic fiable. Développer l’usage de la télédétection par image satellite pour cartographier la progression du mal.

Être capable de proposer des moyens de lutte opérationnels, économiquement et socialement acceptables.

Être capable, enfin, de préparer la renaissance et d’améliorer la résilience. Approfondir nos connaissances sur les itinéraires sylvicoles après les crises, sur le choix des essences de substitution, le choix des provenances. Proposer des sylvicultures plus résilientes.

Tous ces éléments, issus du travail du département Santé des forêts de la direction générale de l’agriculture et de l’alimentation du ministère de l’agriculture (DGAL) dessinent une stratégie de prévention, surveillance, lutte et reconstitution qui relève d’un concept cousin de « One health » : la biosécurité. Tout droit issu de scénarios complotistes où un virus produit de l’imagination d’un savant fou, échappé accidentellement ou dérobé par un gang – voire un État – bioterroriste, contamine la moitié de l’humanité, ce mot polysémique est devenu familier du secteur vétérinaire, de l’agriculture et de l’alimentation. Il a effectivement désigné la sécurisation physique d’un espace (laboratoire) puis une doctrine juridique de contrôle de flux du vivant (procédures de quarantaine) pour s’étendre aujourd’hui à une protection élargie du vivant et de la nature qui incluent l’humanité et ses générations futures. Praticiens de la gestion durable d’écosystèmes complexes, à grandes échelles et sur de très longues périodes, les forestiers sont tout acquis à l’esprit « One health » de la biosécurité.

Il reste que les millions de propriétaires forestiers de notre pays, qu’ils soient publics ou privés, sont confrontés à des questions pragmatiques. Comment gérer ici les peuplements où le châtaignier, menacé par l’encre, est très présent ? Que planter après une coupe rase d’épicéa décimé par les scolytes en Lorraine ? Permettre d’introduire ailleurs une essence « exotique » mieux adaptée aux futures conditions climatiques ? Privilégier une sylviculture à couvert continu (sans coupe rase) au risque de voir disparaître des futaies cathédrales par définition équiennes ? Comment sortir de l’impasse de régénération dans les zones où sangliers et cervidés trop prolifiques abroutissent semis et jeunes plants ? Le risque sanitaire et climatique est une réalité pour les forestiers qui doivent « vivre avec » ; avec le sentiment croissant d’une politique forestière orpheline. Les tergiversations à la tête de l’Office national des forêts (ONF), les offensives récurrentes sur le budget des opérateurs forestiers qui n’ont pas échappé à la logique budgétaire de réduction des moyens du service public sont les symptômes d’arbitrages par défaut paradoxaux au regard des enjeux où la réparation coûtera de toute façon plus cher que la prévention. Le délai de prise en compte au niveau national de l’importance de la crise sanitaire de 2019-2020 due à la prolifération de scolytes dans le Grand Est et la faiblesse des mesures annoncées en constituent une des dernières manifestations, alors que l’Allemagne voisine a réagi beaucoup plus rapidement et avec des moyens conséquents, mobilisant Länder et État fédéral au chevet de la forêt nationale. Plus globalement, le manque d’ambition des moyens consacrés par les pouvoirs publics à la forêt par rapport à ceux d’autres politiques ou secteurs d’activité est perçu comme la preuve d’un désintérêt et d’une absence de vision et de volonté politique. Loin des yeux, la forêt doit attendre…

Vers un nouveau contrat entre forêts et sociétés ?

En pleine crise de coronavirus, l’institut Viavoice publiait le 31 mars dernier son baromètre politique pour Libération, indiquant des préférences émises par les Français pour « l’après ». Sans grande surprise, les thématiques émergentes de l’environnement sont très fortement populaires. À la question : « Après l’expérience du coronavirus, diriez-vous que la France devrait officiellement sanctuariser chacun des éléments suivants, en le considérant comme un bien commun ? », « l’accès à l’eau et à un air de qualité » obtenait 88% de réponses positives, « la biodiversité » 76%. La focalisation environnementale est évidemment très prégnante, s’agissant d’un virus dont il est de plus en plus question de la trace, remontant jusqu’au sauvage. Elle rejoint, en l’exacerbant sous le coup de l’émotion, les multiples prises de conscience des dégâts que le modèle productiviste a causés aussi à la forêt et l’expression d’un besoin de renouveau de la pensée à l’égard de la nature.

Prendre soin des écosystèmes forestiers : un débat citoyen

Voici un an, le 15 avril 2019, le monde avait les yeux rivés sur des images, hypnotiques, celle d’une autre « forêt » qui brûlait, la charpente de Notre-Dame de Paris, vieille de huit cent cinquante ans, qui portait ce nom romantique, placée brutalement au cœur de ces foyers où nous sommes aujourd’hui confinés. Faut-il lire aujourd’hui dans l’incendie de la « forêt » de Notre-Dame un avertissement divin, un châtiment prophétique ? Laissons à d’autres le champ des croyances comme celui des controverses scientifiques suscitées par La Vie secrète des arbres rapportée par Peter Wohlleben. Tour de force littéraire, ce livre inattendu a ému des millions de lecteurs en décrivant les arbres comme des êtres sociaux entretenant des réseaux secrets de communication. Venu du Japon, le shinrin yoku, l’art du bain de forêt, propose une sylvothérapie qui fait appel aux câlins d’arbres, prône l’éveil aux bruissements et aux parfums sylvestres, recommande le goûter d’écorces… Forêts. Essai sur l’imaginaire du monde occidental de l’Américain Robert Harrisson rejoint ici le pays des contes de fées psychanalysé par Bruno Bettelheim ou les échos des correspondances de Baudelaire où « la Nature est un temple où de vivants piliers murmurent parfois de confuses paroles ».

L’attention sociétale et médiatique renforcée dont la forêt fait l’objet aujourd’hui plonge ses racines dans la symbolique de la forêt, sa place dans l’histoire des peuples, dans nos imaginaires, nos usages et nos traditions. Cette symbolique a contribué à façonner les institutions et la sensibilité de nombreuses cultures. Et c’est par cette dimension affective que la forêt est aujourd’hui redevenue un sujet d’actualité de premier plan.

Réserve d’espace, facteur de régulation des grands équilibres écologiques (eau, sols, air, biodiversité), la forêt est aussi pourvoyeuse de bois, source de nourriture d’énergie – encore vitale pour une grande partie de la population mondiale – source de matériau et espace de loisirs.

Face aux limites que l’homme a rencontrées dans ses usages parfois contradictoires des forêts, il a cherché à ce qu’elles « se puissent perpétuellement soustenir en bon état » (ordonnance de Brunoy, 1346), édicté des règles favorisant un « rendement soutenu », développé des techniques de gestion forestière durable.

Les forêts que nous connaissons en France sont ainsi le fruit de l’action des hommes au fil des siècles. La futaie Colbert en forêt de Tronçais porte le nom du ministre dont la politique a permis la création. Il s’agissait alors de prévoir la ressource du futur, pour la marine ou les charpentes. Ce faisant, c’est d’abord l’intégrité foncière de la forêt qui s’est trouvée intentionnellement assurée face aux velléités d’empiétements et de changements d’usage. De fait, avec un objectif de valorisation du bois, matériau et ressource renouvelable, c’est l’ensemble des fonctions des écosystèmes qui se sont trouvées préservées, dans une gestion raisonnable au sens de l’article 1766 du Code civil notamment.

L’idée environnementale voit le jour formellement au XIXe siècle. Bien des forêts de montagne sont le fruit de la prise de conscience de leur importance dans le régime des eaux et pour fixer les sols. La profonde connaissance de l’environnement d’Elzéard Bouffier, L’Homme qui plantait des arbres au pays de Jean Giono (celui du Hussard sur le toit confronté à la grande peste…) est aussi celle des campagnes de « restauration des terrains de montagne » du dernier tiers du XIXe siècle. À la même période s’engageaient des travaux de fixation des dunes sur le littoral aquitain et la création de « séries artistiques » en forêt de Fontainebleau pour préserver les paysages chers aux peintres de l’École de Barbizon.

L’apparition d’une conscience environnementale forestière internationale s’est fondée, elle, sur la lutte contre la déforestation et les droits des populations autochtones, puis sur la préservation de la biodiversité dans une approche statique qui privilégiait l’absence d’intervention (une « mise sous cloche »). Elle a désarçonné les forestiers européens, et leurs écosystèmes pleinement anthropisés, dont l’état et l’aspect étaient le fruit d’interactions avec l’action de l’homme. L’assimilation de toute exploitation forestière (récolte de bois) à une destruction était étrangère à des techniciens pour lesquels les arbres ont une courbe de vie qui commence par la captation du carbone pour, à leur fin de vie, basculer dans la libération de ce carbone ; la bonne gestion économique – et climatique – de la forêt consiste donc à penser la récolte au moment du pic d’absorption.

Parallèlement, les opérateurs publics du secteur forestier n’ont pas échappé à la vague de management budgétaire et comptable, avec son lot d’injonctions contradictoires et de réorganisations tendant in fine à donner la priorité au résultat financier. Pour les agents s’est ouverte l’ère des interrogations sur la perte de sens de leur métier face à des arbitrages qui leur apparaissaient privilégier les indicateurs comptables et nier leurs savoirs, ou les instrumentaliser au seul service de la fonction de production des forêts.

Si l’image des « Eaux & Forêts » reste une valeur sûre, la communication des forestiers dispensant un raisonnement technique didactique de « sachants » – souvent en réaction à une mise en cause – ne parvient plus à emporter l’adhésion d’une opinion publique à la sensibilité croissante. Il ne s’agit plus d’explications, encore moins de justifications ; c’est une participation à la décision, aux choix de gestion forestière, qui est revendiquée par des citoyens désormais sans lien avec le monde rural, qui ont de la forêt une perception fondamentalement affective.

Que voulons-nous pour nos forêts ? Comment relégitimer l’exploitation forestière durable ? Comment aboutir à un compromis éclairé, fruit d’une construction entre acteurs légitimes ? Quelle organisation pour assumer les choix dans la durée ?

Sans éluder la discussion sur les impacts des différentes techniques sylvicoles, dans le cadre d’un débat relocalisé pour s’adapter aux enjeux des territoires, sans diluer les choix engageants sur le long terme dans un chapelet de microdécisions ? Poser les termes du débat et non pas des éléments de langage qui rendent les décisions acceptables le temps d’une interview… Démystifier lorsqu’il le faut. Oui, une forêt peut vivre en libre évolution. Mais elle y perdra son aspect paysager supposé « naturel », directement tributaire des interventions humaines. Nous ne pourrons conserver des futaies cathédrales que si nous les renouvelons par des coupes à blanc. Et ne soyons pas angéliques… Non, les sociétés d’arbres ne sont pas exemptes des travers des sociétés humaines, les relations n’y sont pas toutes de solidarité, de symbiose. Le parasitisme s’y invite tout autant, les espèces y luttent pour la vie, la compétition fait rage pour la lumière, l’eau. Face au changement climatique, nous ne pouvons frapper d’emblée d’anathème les plantations et les essences exotiques, qui parfois vont constituer la seule alternative dans des situations d’impasse sylvicole. Oui, la forêt peut être le pilier d’une économie circulaire biosourcée, une bioéconomie qui contribuerait à la sécurité énergétique, alimentaire et sanitaire, et dont les possibilités de valorisation innovantes (chimie verte, nanotechnologies…) commencent seulement à être explorées.

C’est à un véritable exercice de démocratie participative, un exercice de planification stratégique appliqué que les forestiers sont appelés, engageant sur des décennies à l’échelle de près d’un tiers du territoire. Un exercice d’humilité, aussi. Un dialogue avec les absents, ceux qui, du passé au futur, ont eu et auront en charge le soin de ces mêmes écosystèmes forestiers.

Rénovation de la gouvernance, donc. Mais qu’en est-il de l’ordonnancement juridique, miroir des relations de l’homme et des sociétés avec leur environnement et de la représentation qu’ils en construisent ?

Un nouveau commun : vers la personnalité juridique de la nature

Au-delà du Code forestier national, de multiples instruments juridiques internationaux traitent avec différentes entrées environnementales des questions forestières ; conventions-cadre sur le changement climatique, sur la diversité biologique, de lutte contre la désertification, Convention de Washington (dite CITES) pour la préservation des espèces protégées (animales et végétales, donc portant sur certaines essences ligneuses), Convention de Ramsar sur les zones humides d’importance internationale, etc.

Les multiples conférences des parties à ces conventions ont certes donné lieu à des prises de conscience, mais qu’en est-il des effets réels ? Le coronavirus est en train de faire plus pour les espèces menacées d’extinction que la CITES, la plus ancienne d’entre elles débattue depuis les années 1960 et entrée en vigueur en 1975. La mise en cause du commerce illégal du pangolin (totalement interdit depuis 2016) a conduit la Chine à interdire « immédiatement et totalement » le commerce et la consommation d’animaux sauvages à la fin février 2020. Le Fonds international pour la protection des animaux (IFAW) estimait en 2013 à dix-neuf milliards de dollars le négoce illégal d’espèces sauvages au niveau mondial. L’on peut espérer que cela tienne dans

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