Selon l’Organisation des nations unies1Les femmes, agentes du changement, Nations unies, 25 octobre 2020., les femmes comptent parmi les premières victimes du changement climatique. Pourtant, ce phénomène peut également représenter une opportunité d’autonomisation pour ces dernières. Martin Mottais-Lion, chargé de mission au secteur International de la Fondation, analyse ce paradoxe au Somaliland, région sécessioniste de la Corne de l’Afrique.
État de facto depuis son indépendance autoproclamée en 19912La Somalie perçoit cette indépendance comme une atteinte à son intégrité territoriale. Elle la réfute et considère le Somaliland comme une région autonome., le Somaliland se situe dans une région du monde particulièrement en proie au changement climatique. Face à ces transformations contemporaines, les femmes, souvent invisibilisées, jouent un rôle primordial dans l’adaptation des populations locales, tout en subissant les conséquences néfastes de celles-ci.
La Corne de l’Afrique, victime collatérale des bouleversements climatiques
Le territoire du Somaliland fait partie d’un ensemble géographique communément appelé Corne de l’Afrique, qui comprend l’Éthiopie, l’Érythrée, la Somalie3Dont nous comprenons le Somaliland, étant une région autonome de la Somalie, comme le Puntland ou le Jubaland. et Djibouti. Doté d’un climat majoritairement aride ou semi-aride, cet espace est sujet à des températures très élevées qui le rendent dépendant des précipitations saisonnières. Toutefois, les épisodes pluvieux se raréfient progressivement en raison du réchauffement climatique, causant de vastes périodes de sécheresse. La région a connu son pire épisode depuis quarante ans, de fin 2020 à début 2023, cumulant cinq saisons des pluies consécutives inférieures à la moyenne4Corne de l’Afrique : « La région fait face à une catastrophe sans précédent », FAO, 25 mai 2023.. Le changement climatique a entraîné un assèchement inquiétant des sols et des plantes5« Le réchauffement climatique accélère la sécheresse record dans la Corne de l’Afrique », Le Monde et AFP, 27 avril 2023., contribuant à l’exode de 2,3 millions d’individus6Corne de l’Afrique : « La région fait face à une catastrophe sans précédent », FAO, 25 mai 2023., fragilisant les équilibres locaux.
Durant cette même période, plus de 30 millions de personnes en Éthiopie, en Somalie et au Kenya ont été confrontées à une situation d’insécurité alimentaire7« Horn of Africa floods and drought, 2020-2023 – Forensic analysis », UNDRR, 17 septembre 2024., dont 6,5 millions de Somaliens dans sa forme aiguë, début 2026. Le Comité international de la Croix-Rouge prévoit une aggravation imminente de cette crise, faisant craindre un retour de la famine au sein même du pays8En 2022 et 2011.. Entre octobre 2010 et avril 2012, près de 260 000 Somaliens sont morts de faim à cause de la sécheresse, produit du réchauffement climatique.
Le Somaliland, vers une mutation des modes de vie traditionnels
Le Somaliland a été fortement perturbé par ces évolutions, subissant une modification des cycles de précipitations et une diminution du volume total des pluies9« Strengthening climate justice in Somaliland: The role of ADR centres », International Development Law Organization, mars 2023.. L’élevage représentant un pilier majeur de l’économie locale10Mohamed Abdullah Omer, « Climate variability and livehood in Somaliland: a review of the impacts, gaps and ways forward », Cogent Social Sciences, 10 mai 2023., les Somalilandais se retrouvent de facto vulnérables face au changement climatique. En 2011, plus de la moitié de la population locale dépendait du pastoralisme nomade11Republic of Somaliland, « Somaliland food & water securiy strategy », 19 octobre 2011., un système d’élevage extensif consistant à se déplacer avec son troupeau, au gré des saisons. Néanmoins, la sécheresse réduit les stocks de bétails et modifie les formes d’organisation socio-économique. De 2021 à 2024, la Somalie aurait perdu 40% de ses chèvres ainsi que 10% de ses dromadaires12Émilie Petit, « Changement climatique : au Somaliland, le combat sans fin des habitants forcés de s’adapter », 20 minutes, 21 juin 2024., rendant la pratique du pastoralisme difficile. L’accès à l’eau potable et aux terres arables devenant de plus en plus difficile, des conflits entre agriculteurs et pasteurs ont crû ces dernières années. À titre de comparaison, seulement 13% des terres somaliennes seraient cultivables, contre 50% en France13Ibid., favorisant la compétition pour les ressources naturelles.
Les animaux étant la monnaie d’échange des éleveurs, ces derniers sont contraints d’abandonner leur mode de vie traditionnel au profit d’une sédentarisation proche des zones urbaines. Selon une estimation de l’International Development Law Organization (IDLO), la moitié de la population somalilandaise vit aujourd’hui dans des zones urbaines ou péri-urbaines. Au total, l’ensemble de la Somalie comprendrait 1,8 million de réfugiés internes, dont 1,15 million dû aux bouleversements climatiques, exacerbant les tensions inter-claniques14« Strengthening climate justice in Somaliland: The role of ADR centres », International Development Law Organization, mars 2023..
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Abonnez-vousLe changement climatique expose les femmes à une vulnérabilité accrue…
Au Somaliland, la structure sociale et les normes culturelles15Najma Ismail Abdi, « Reconsidering the role of women in climate change adaptation in Somaliland: challenges and prospects », University of Hargeisa, novembre 2023. fragilisent déjà la situation des femmes, qui participent d’une manière limitée à la vie économique, éducative et politique. De plus, ces dernières sont exposées à des violences sexistes courantes, à des mariages précoces ainsi qu’à des mutilations génitales, une pratique locale répandue16Amy Croome et Muna Hussein, « Climate crisis, gender inequalities and local response in Somalia/Somaliland », Forced Migration Review, 1er juin 2020.. Conjuguées au changement climatique, les inégalités de genre s’accroissent, les femmes étant les premières victimes de celui-ci17Pourquoi les femmes sont essentielles à l’action climatique, Nations unies, 2020..
En somme, les communautés pastorales et agro-pastorales se voient contraintes de migrer vers des camps de personnes déplacées (IDP). Au sein de ceux-ci, les conditions de vie sont difficiles : sous-alimentation, logements précaires ou encore absence d’intimité. Le manque d’accès à l’eau potable touche notamment les femmes, amenées à marcher en moyenne trois à cinq heures pour s’en procurer18« Somalia – Complex Emergency », IFRC, 8 décembre 2025.. Ces dispositions les exposent plus frontalement à de multiples formes d’agressions, notamment sexuelles19Camille Courcy, « Je découvre un pays qui n’existe pas », 10 juin 2024., ou à des activités de subsistance illicites. Les cas de viols sont en augmentation dans la région20Amy Croome et Muna Hussein, « Climate crisis, gender inequalities and local response in Somalia/Somaliland », Forced Migration Review, 1er juin 2020., les femmes se retrouvant régulièrement dans des situations de vulnérabilité lors de leurs déplacements au sein et hors du camp. Elles ne peuvent compter ni sur le système juridique informel, trop laxiste, ni sur le système officiel, inaccessible, pour obtenir réparation21Ibid..
En outre, la perte du bétail empêche les hommes de subvenir aux besoins de leur famille, certains se tournant alors vers l’usage de drogue telles que le khat22Ibid.. Cette situation alimente les violences domestiques infligées aux femmes et aux enfants. Par ailleurs, les filles sont davantage sollicitées pour les tâches ménagères et de soin, ce qui les contraint parfois à abandonner leur cursus scolaire. La sécheresse perturbant de nombreux services publics, certaines femmes et filles n’ont même plus accès aux services de santé essentiels23Somalie : la sécheresse crée des déplacements de population, femmes et filles sont particulièrement touchées, UNFPA, 22 avril 2021.. Les femmes ont, dès lors, un risque de décès plus élevé que les hommes durant les épisodes de sécheresse24Najma Ismail Abdi, « Reconsidering the role of women in climate change adaptation in Somaliland: challenges and prospects », University of Hargeisa, novembre 2023., leur précarité y étant décuplée.
Toutefois, bien que le changement climatique représente une menace concrète, il peut aussi engendrer certaines dynamiques positives : avec l’aide d’ONG nationales et internationales, celui-ci ouvre une brèche vers un processus d’autonomisation des femmes somalilandaises.
… mais peut se muer en facteur d’émancipation
Au Somaliland, les femmes jouent un rôle social essentiel au sein des communautés rurales et possèdent une capacité de résilience certaine face au changement climatique25Pierre Jacquemot, La reconquête de la souveraineté alimentaire en Afrique, Fondation Jean-Jaurès, septembre 2021.. Pour maintenir les moyens de subsistance nécessaires à leur foyer, elles migrent à la recherche d’un abri et d’activités économiques, élèvent des animaux, deviennent vendeuses de rue ou acceptent des emplois précaires en zone urbaine.
Culturellement soumises aux tâches domestiques, elles sont les premières à appréhender les conséquences des conditions climatiques changeantes, notamment la dégradation des terres ou la diminution des ressources. Héritières de savoirs ancestraux, elles possèdent des connaissances précieuses sur leur écosystème, la collecte de l’eau, la conservation des aliments et la gestion des ressources26Najma Ismail Abdi, « Reconsidering the role of women in climate change adaptation in Somaliland: challenges and prospects », University of Hargeisa, novembre 2023.. Par conséquent, les femmes somalilandaises détiennent des solutions d’adaptation au climat, en particulier lors de déplacements27Leading the way: Women navigating climate change, mobility, and resilience in Africa, UNDP, 9 avril 2025.. Pour autant, les inégalités de genre les maintiennent encore trop souvent éloignées des prises de décision communautaires, malgré leur compréhension des défis actuels.
La présence et le travail d’ONG locales et internationales contribuent néanmoins à faire évoluer la place des femmes au Somaliland. La majorité d’entre elles comptent promouvoir la femme comme leader de la communauté face au changement climatique. L’organisation locale Havoyoco tente d’éveiller les consciences via l’islam, profondément ancré dans la région, en promouvant des figures féminines emblématiques du Coran28Amy Croome et Muna Hussein, « Climate crisis, gender inequalities and local response in Somalia/Somaliland », Forced Migration Review, 1er juin 2020..
De manière concrète, certaines femmes présentes dans les IDP ont pris l’initiative de cultiver la terre29Camille Courcy, « Je découvre un pays qui n’existe pas », 10 juin 2024.. Ayant quitté le pastoralisme, elles s’approprient ces nouveaux espaces afin d’y produire des biens de subsistance. Bien que cette forme d’agriculture ne soit pas une activité traditionnelle dans la région, elles démontrent leur capacité d’adaptation face aux mutations que subissent leur environnement.
Ces femmes peuvent compter sur l’aide de plusieurs organisations humanitaires pour les accompagner dans leur démarche. Aux abords de Burao, à quelques centaines de kilomètres de la capitale, l’ONG Oxfam les assiste dans le développement de parcelles agricoles. L’association a notamment fourni des serres dont la gestion est assurée par des femmes. Ces dernières élaborent ainsi des plans concernant les cultures, assurent la vente des produits et discutent des décisions à prendre30Selon Juliet Moricu Bolikowa, directrice d’Oxfam Somaliland.. Malgré l’aridité des terres, elles parviennent à produire différents fruits et légumes, tels que des tomates, des oignons, des piments ou encore des melons. Bénéficier d’une serre leur permet également d’apprendre de nouvelles techniques d’agriculture durable, telle que le goutte-à-goutte31L’irrigation goutte-à-goutte est une technique d’irrigation qui permet d’appliquer l’eau et les nutriments directement à la racine de la plante. Son importance s’est accrue de manière exponentielle en raison de son efficacité, en particulier dans les régions où l’eau est rare.. La communauté féminine rurale, particulièrement dépendante des hommes dans le cadre du pastoralisme et des traditions culturelles somalilandaises, entame donc un véritable processus d’émancipation.
Révélatrice de l’importance prise par les femmes dans le réchauffement climatique, Shukri Haiji Ismail fut la ministre de l’Environnement et du Développement rural du Somaliland, de juin 2013 à décembre 2024. Alors que les femmes sont largement sous-représentées dans l’accès aux postes ministériels, la nomination de Shukri Haiji Ismail symbolise leur possible intégration dans les politiques climatiques, ainsi que leur légitimité à exercer des postes stratégiques au sein de l’État de facto.
Conclusion
En dépit de son infime participation dans les émissions mondiales de gaz à effet de serre – à hauteur de 0,019%32Climate promise – Somalia, UNDP, février 2026. –, la Somalie33À l’intérieur de laquelle le Somaliland est compris statistiquement. subit inégalement les conséquences du changement climatique. Au Somaliland, la sécheresse a ébranlé les modes de vie ruraux, touchant de manière asymétrique les femmes et filles. Lorsque la perte du bétail a empêché les hommes de se procurer un revenu suffisant, les femmes sont devenues « le principal soutien de leur famille34Leading the way: Women navigating climate change, mobility, and resilience in Africa, UNDP, 9 avril 2025. » et ont bouleversé la hiérarchie du genre35Amy Croome et Muna Hussein, « Climate crisis, gender inequalities and local response in Somalia/Somaliland », Forced Migration Review, 1er juin 2020.. Malgré l’impact de ces perturbations et l’accroissement de leur vulnérabilité, elles ont su engager, par leurs connaissances approfondies du territoire, des processus d’adaptation. Accompagnées par de multiples ONG, les femmes usent d’ingéniosité pour trouver de nouveaux moyens de subsistance, démontrant toute leur importance dans l’action climatique. Une avancée qui pourrait perturber l’ordre patriarcal ancré dans la culture somalienne et introduire un souffle d’émancipation.
- 1Les femmes, agentes du changement, Nations unies, 25 octobre 2020.
- 2La Somalie perçoit cette indépendance comme une atteinte à son intégrité territoriale. Elle la réfute et considère le Somaliland comme une région autonome.
- 3Dont nous comprenons le Somaliland, étant une région autonome de la Somalie, comme le Puntland ou le Jubaland.
- 4
- 5« Le réchauffement climatique accélère la sécheresse record dans la Corne de l’Afrique », Le Monde et AFP, 27 avril 2023.
- 6
- 7« Horn of Africa floods and drought, 2020-2023 – Forensic analysis », UNDRR, 17 septembre 2024.
- 8En 2022 et 2011.
- 9« Strengthening climate justice in Somaliland: The role of ADR centres », International Development Law Organization, mars 2023.
- 10Mohamed Abdullah Omer, « Climate variability and livehood in Somaliland: a review of the impacts, gaps and ways forward », Cogent Social Sciences, 10 mai 2023.
- 11Republic of Somaliland, « Somaliland food & water securiy strategy », 19 octobre 2011.
- 12Émilie Petit, « Changement climatique : au Somaliland, le combat sans fin des habitants forcés de s’adapter », 20 minutes, 21 juin 2024.
- 13Ibid.
- 14« Strengthening climate justice in Somaliland: The role of ADR centres », International Development Law Organization, mars 2023.
- 15Najma Ismail Abdi, « Reconsidering the role of women in climate change adaptation in Somaliland: challenges and prospects », University of Hargeisa, novembre 2023.
- 16Amy Croome et Muna Hussein, « Climate crisis, gender inequalities and local response in Somalia/Somaliland », Forced Migration Review, 1er juin 2020.
- 17Pourquoi les femmes sont essentielles à l’action climatique, Nations unies, 2020.
- 18« Somalia – Complex Emergency », IFRC, 8 décembre 2025.
- 19Camille Courcy, « Je découvre un pays qui n’existe pas », 10 juin 2024.
- 20Amy Croome et Muna Hussein, « Climate crisis, gender inequalities and local response in Somalia/Somaliland », Forced Migration Review, 1er juin 2020.
- 21Ibid.
- 22Ibid.
- 23
- 24Najma Ismail Abdi, « Reconsidering the role of women in climate change adaptation in Somaliland: challenges and prospects », University of Hargeisa, novembre 2023.
- 25Pierre Jacquemot, La reconquête de la souveraineté alimentaire en Afrique, Fondation Jean-Jaurès, septembre 2021.
- 26Najma Ismail Abdi, « Reconsidering the role of women in climate change adaptation in Somaliland: challenges and prospects », University of Hargeisa, novembre 2023.
- 27Leading the way: Women navigating climate change, mobility, and resilience in Africa, UNDP, 9 avril 2025.
- 28Amy Croome et Muna Hussein, « Climate crisis, gender inequalities and local response in Somalia/Somaliland », Forced Migration Review, 1er juin 2020.
- 29Camille Courcy, « Je découvre un pays qui n’existe pas », 10 juin 2024.
- 30Selon Juliet Moricu Bolikowa, directrice d’Oxfam Somaliland.
- 31L’irrigation goutte-à-goutte est une technique d’irrigation qui permet d’appliquer l’eau et les nutriments directement à la racine de la plante. Son importance s’est accrue de manière exponentielle en raison de son efficacité, en particulier dans les régions où l’eau est rare.
- 32Climate promise – Somalia, UNDP, février 2026.
- 33À l’intérieur de laquelle le Somaliland est compris statistiquement.
- 34Leading the way: Women navigating climate change, mobility, and resilience in Africa, UNDP, 9 avril 2025.
- 35Amy Croome et Muna Hussein, « Climate crisis, gender inequalities and local response in Somalia/Somaliland », Forced Migration Review, 1er juin 2020.