Réformer le syndicalisme pour affronter le nouveau monde du travail : exemples et leçons de l’étranger

Les profondes transformations du monde du travail, encouragées par la montée des conservatismes, appellent des réformes toutes aussi profondes des outils utilisés pour que les salariés et les employés n’en soient pas les laissés-pour-compte. Les organisations syndicales sont les premières concernées. Partout dans le monde, plusieurs syndicats ont fait preuve d’innovation et n’ont pas hésité à revoir leur fonctionnement et leurs stratégies, au plus près du terrain. Ancien journaliste et attaché d’ambassade, Marc Berthiaume, membre de l’Association des lecteurs d’Alternatives économiques, nous présente un tour d’horizon d’exemples inspirants.  

Les forces politiques conservatrices ne cessent d’engranger victoire sur victoire. La réélection de Donald Trump à la présidence américaine n’a fait que s’ajouter à d’autres. Certes, des coalitions de gauche modérée ont remporté des élections dans certains pays, mais ces gains, souvent très relatifs, ne parviennent pas à effacer le succès grandissant des partis de droite, en particulier les courants les plus extrêmes, dans de nombreux autres pays. Et si ces derniers ne sont pas au pouvoir, leurs poids parlementaires conditionnent le maintien, ou la chute, des gouvernements. Ils sont, comme le veut l’expression, les « faiseurs de rois ».

Les récents travaux de politistes et sociologues politiques, notamment de Vincent Tiberj, nous invitent à la prudence avant de voir dans la montée des forces conservatrices une droitisation des populations, du moins en France. Il s’agirait surtout d’une montée du conservatisme des élites politiques, économiques et médiatiques sur fond de désaffection des populations envers les véhicules traditionnels de l’expression politique1Vincent TiberjLa droitisation française, mythe et réalités, Paris, PUF, 2024..

Il y a en effet une constante confirmée sondage après sondage : une majorité de plus en plus importante de Français n’ont plus confiance dans l’action gouvernementale et les partis politiques, comme la dernière enquête du Cevipof l’a, à nouveau, documenté2Cevipof, Sciences Po, « Baromètre de la confiance politique », février 2025.. Certains observateurs parlent même de dégoût. Les médias ne suivent pas très loin derrière dans ce désaveu massif. Une situation d’autant plus préoccupante que c’est – entre autres – par leur biais que nous prenons conscience d’appartenir à un ensemble, de partager un vécu et un savoir commun, que nous faisons société. Ce sont – entre autres là aussi – par le biais des partis politiques que nous nous engageons, que nous participons au devenir collectif. 

D’autres lieux existent permettant d’agir, de faire entendre sa voix, de prendre parti. Le mouvement associatif en est un. Il conserve d’ailleurs un bon niveau de confiance dans la population. 

Et il y a les organisations syndicales. Leur rôle est d’autant plus important que de nombreuses études récentes démontrent que cette montée des conservatismes encourage des transformations du monde du travail au détriment des conditions de travail3Bruno Palier (dir.), Que sait-on du travail ?, Paris, Presses de Sciences Po, 2023. : exigence de rentabilité forte à court terme, déploiement de la sous-traitance et de l’économie numérique, imposition de nouvelles formes de management à la fois plus vertical et plus « lean » – c’est-à-dire plus « économe » –, peu de mesures fortes en matière d’équité femmes-hommes malgré une plus grande présence de femmes dans le marché de l’emploi, etc. Or, si les organisations syndicales françaises jouissent d’un niveau de confiance plus élevé (37%) que les médias (31%) et les partis politiques (16%), indique la même enquête du Cevipof, la population reste encore très majoritairement défiante à leur égard.  

À la fois cause et effet, la France affiche un des taux de syndicalisation les plus bas des pays développés. Généralement estimé aux alentours de 30% au milieu des années 1970, il s’est brusquement effondré pour se stabiliser autour de 10% depuis la fin des années 19804« Le taux de syndicalisation se stabilise à un niveau très faible », Centre d’observatoire de la société, 26 avril 2023.. Or, pour reprendre les propos du politiste Vincent Tiberj, « ce recul du syndicalisme peut à la fois peser sur la capacité à se mobiliser et se défendre, mais aussi à voir le monde social du point de vue collectif5Vincent Tiberj, La droitisation française, op. cit., 2024. ».

De nombreux chercheurs ont identifié les raisons historiques et systémiques de cette situation. Des solutions juridiques et politiques sont proposées. Toutefois, « peu d’études portent sur la façon dont les organisations syndicales mettent en œuvre, de façon concrète, des stratégies de redéploiement ou de conquête de nouveaux secteurs professionnels », pour reprendre les propos de la chercheuse Sophie Béroud6Sophie Béroud, « Organiser les inorganisés », Politix, vol. 22, n°85, 2009, pp. 127-146.

Mais, et c’est la bonne nouvelle, nous assistons depuis peu à une prise de conscience de l’enjeu, d’autant que le monde du travail français n’est pas le seul confronté à ce défi de la désyndicalisation. Lors de son dernier congrès à Berlin en mai 2023, la Confédération européenne des syndicats (CES) a identifié le « renouveau syndical et une syndicalisation accrue » comme « priorité clé », et adopté en mars dernier une « Feuille de route pour la création d’une centrale de renouveau syndical7« FR – Adopted Resolution – Roadmap to establish a Trade Union Renewal Centre », Confédération européenne des syndicats, 26 mars 2024. ». Cette dernière sera mise en place en 2025. « Parce que nous sommes actuellement confrontés à une densité syndicale historiquement basse en Europe, l’accent devrait être mis sur des activités visant à recruter et organiser de nouveaux membres, sur l’importance des délégués syndicaux et sur une fidélisation accrue des membres », comme cela est précisé dans le document. 

En collaboration avec le Centre de recherche interuniversitaire sur la mondialisation et le travail (CRIMT), basé à Montréal (Canada), l’Europe Trade Union Institute (ETUI), le centre de recherche indépendant de la CES, vient de publier une enquête menée par trente-cinq chercheurs et représentants syndicaux d’une douzaine de pays qui ont analysé et scruté dix-huit pratiques innovantes syndicales à travers le monde, sur les cinq continents, dont quelques-unes menées au Royaume-Uni, en Espagne, en Belgique et en Allemagne. Intitulé Experimenting for Union Renewal: challenges, illustrations et lessons8Mélanie Laroche et Gregor Murray (dir.), « Experimenting for Union Renewal: challenges, illustrations and lessons », ETUI, 2024. et piloté par les chercheurs canadiens Mélanie Laroche et Gregor Murray, l’ensemble est riche d’enseignements.

Autant de cas, d’expériences où des organisations syndicales ont adapté leurs stratégies aux réalités du nouveau monde du travail. Arrivée massive de travailleurs précaires, en particulier chez les plus jeunes et les femmes, nouveaux profils de salariés, notamment dans l’économie numérique, décentralisation accrue des lieux de négociation découlant notamment des nouvelles chaînes de valeur et de la multiplication des sous-traitants, obligation d’intégrer de nouveaux enjeux sociaux, dont le dérèglement climatique, etc : ce sont autant de défis que les organisations syndicales données en exemple ont voulu relever. 

Pour y arriver, elles ont dû sortir du modèle traditionnel de la pratique syndicale, ne pas hésiter à le remettre en question. Forts des leçons apprises par les différentes pratiques concrètes investiguées, les enquêteurs proposent douze pistes à emprunter, douze méthodes innovantes à mettre en œuvre. Elles vont d’une meilleure prise en compte des réalités quotidiennes spécifiques à chaque milieu de travail, au plus près du terrain, à une plus grande ouverture à de nouvelles formes de partenariat avec d’autres acteurs de la société, le tout nourri en permanence par une évaluation critique des stratégies adoptées. Quelles qu’elles soient, elles exigent que nous y consacrions davantage d’argent et de ressources humaines, et que nous élargissions le spectre de l’action syndicale.

Souvent, cela passe par l’ajout de nouvelles structures pour encourager l’arrivée d’une nouvelle génération de permanents, de délégués qui, sans nier l’expérience des militants plus aguerris, offrent un nouveau regard, une nouvelle écoute pour joindre les nouvelles générations de travailleuses et travailleurs et proposer de nouveaux modes d’action. On pense notamment à tout le travail pour organiser le secteur du numérique et des plateformes. Le syndicat des postiers canadiens et les centrales syndicales belges ont particulièrement innové en la matière, en tenant davantage compte des divers profils des personnes et des différences de milieux de travail, en acceptant de nouvelles formes de mobilisations très décentralisées, issues d’initiatives locales. Mentionnons entre autres, en Belgique, les « collectifs de courriers », tels que United Freelancers, créés en collaboration avec plusieurs syndicats, dont la Confédération des syndicats chrétiens (CSC). Face aux plateformes des services de livraison, les organisations syndicales ont réussi à regrouper les travailleurs indépendants et précaires, à porter leurs revendications pour de meilleures conditions de travail en liant pressions juridiques, politiques, syndicales et sensibilisation du grand public. Une rencontre entre « micro-syndicalisme » et « macro-syndicalisme » qui mérite le détour.

Un exemple particulièrement stimulant est donné par le plus important syndicat de la région basque espagnole, ELA. Confrontée aux conséquences de fermeture de plusieurs industries traditionnelles, de l’arrivée de la sous-traitance, de nouveaux secteurs d’emploi, et de leur impact sur le profil des emplois (davantage féminisés), de la décentralisation forte des négociations patronales-syndicales, la centrale syndicale a su réformer profondément son mode de fonctionnement et ses stratégies d’action. Elle a adopté un véritable programme de rupture, a décentralisé sa présence en s’appuyant encore davantage sur ses membres. Elle a repensé son mode de désignation de ses dirigeants pour assurer une meilleure représentation des femmes à ces postes et un renouvellement de ses permanents. La formation de ses représentants a été revisitée pour davantage coller aux réalités du terrain. De nouvelles alliances ont été construites avec le mouvement social, écologiste, féministe, culturel, politique. 

Le dérèglement climatique et la nécessaire transition écologique pour y faire face ont, par ailleurs, des impacts majeurs sur le monde du travail. Des entreprises polluantes doivent fermer, complètement se réorganiser. Le cadre législatif et réglementaire impose de nouvelles contraintes. Des emplois sont sacrifiés, en attendant la création de nouveaux qui réclameront de nouvelles compétences. Ce sont autant de sources d’inquiétudes, de possibles injustices pour les travailleurs. Déterminés à y voir une occasion d’innover, des syndicats de l’État de New York, aux États-Unis, ont su créer une coalition de divers acteurs syndicaux, associatifs, écologistes, politiques. Leur objectif est d’accompagner l’arrivée de cette nouvelle économie, en assurant qu’elle ne se fera pas au détriment des intérêts des salariés. Des programmes de formation ont été mis sur pied, des garanties de protection syndicale ont été obtenues. Une participation aux choix de politiques publiques a été négociée dans le cadre d’un large accord social. On a cherché ainsi, non seulement à contrer les effets négatifs sur l’emploi, mais aussi à s’inscrire dans un travail de sensibilisation des salariés à l’enjeu plus large du dérèglement climatique. 

On pourrait ajouter les stratégies mises en place ces dernières années par les syndicats automobiles états-uniens qui leur ont permis d’obtenir des gains considérables. Certes, le contexte politique et économique permettait un rapport de force en leur faveur, mais il découlait aussi d’un long travail syndical interne en amont : l’« organizing9Désigne l’importance accordée à des « organisateurs » syndicaux qui entrent en contact avec le salarié pour l’informer et le convaincre d’adhérer au syndicat. ». Des représentants syndicaux formés à cet effet et qui, pas à pas, ont investi le terrain, ont rencontré les salariés pour écouter leurs préoccupations, s’ouvrir à leurs besoins, et ainsi, lentement, « organiser » la mobilisation, assurer le succès des grèves, à tel point que, parfois, la seule menace d’un arrêt de travail suffisait pour obtenir des concessions patronales.

L’étude de l’ETUI présente également l’exemple de syndicats québécois qui ont créé un réseau de « délégués sociaux ». Ces nouveaux acteurs de la présence syndicale sur le terrain assoient la légitimité des organisations syndicales pour répondre aux nouveaux besoins des salariés : problèmes liés à l’organisation du travail, problèmes personnels (toxicomanie, famille, etc.), problèmes nécessitant un mode d’intervention de crise (menace de suicide, dépression chronique). Il s’agit là de mettre en place un nouveau syndicalisme de proximité.

Sans nier que plusieurs résultats obtenus sont plus qu’encourageants, toutes ces approches n’ont pas toujours remporté les succès espérés. Les gains réalisés ici ne peuvent cacher les échecs rencontrés là-bas. Il faut en tirer toutes les leçons. Cette capacité de retour critique sur expérience est aussi une clé de ce renouveau décrit par les chercheurs. 

Pour reprendre les propos de la chercheuse française Sophie Béroud dans l’étude citée plus haut et qui rejoignent les conclusions des travaux de l’ETUI, des tendances se dégagent de toutes ces expériences : « l’importance des ressources financières et militantes (budget spécifique, détachement de permanents), la mise en place de structures internes spécialisées dans le suivi des campagnes, la définition de cibles spécifiques au sein du salariat (les précaires, les jeunes, les « bas salaires », les travailleurs d’origine immigrée)10Sophie Béroud, « Organiser les inorganisés », art. cité. ».

Cela dit, on ne peut pour autant faire abstraction « de l’influence exercée par le cadre institutionnel, soit le système de relations professionnelles et le type de négociation qui y prédomine (centralisée au niveau de l’État et des branches ou décentralisée dans l’entreprise), les procédures légales de reconnaissance de la représentativité » dans chaque pays, poursuit Sophie Béroud. En effet, entre autres exemples, les règles de syndicalisation peuvent être radicalement différentes d’un pays à l’autre. Au Canada, les campagnes de syndicalisation peuvent se conclure par un vote des salariés qui, s’il est majoritaire, entraînera la syndicalisation de tous et obligera le versement de cotisations syndicales. Une plus grande marge de manœuvre est laissée à la négociation dans chaque lieu de travail. Ailleurs, le processus est davantage centralisé au niveau des branches, les conditions de travail sont davantage définies par une réglementation nationale, etc. Si les syndicats français font souvent l’admiration de leurs collègues d’ailleurs pour leur capacité de mobilisation et d’intervention dans l’action collective, en particulier avec d’importantes manifestations de rue (on peut penser notamment aux succès populaires de l’intersyndicale contre la réforme des retraites), ils ne peuvent que constater les grandes difficultés rencontrées en France à mobiliser les travailleuses et travailleurs à l’échelle d’entreprises ou de branches, comme le démontre éloquemment le suivi très relatif des mots d’ordre de grève.

Dans tous les cas, la définition du cadre juridique et des règles suit l’évolution des tendances politiques, où que nous soyons. La montée, ces dernières années, des approches et pratiques économiques néolibérales, encouragée par plusieurs gouvernements, a eu un impact majeur. C’est une réalité globale, mais dont la réponse repose aussi, et peut-être même de plus en plus, sur des ripostes et des stratégies articulées au plus près du terrain. Et pour ce faire, plus forte est l’implantation locale, dans chaque milieu de travail, plus grande est la chance de succès. C’est un autre enseignement permis par l’étude des diverses formes de renouveau syndical : les syndicats les plus performants, y compris pour obtenir des gains législatifs, profitaient souvent déjà d’un taux de syndicalisation important dans les milieux de travail où ils étaient implantés, d’une capacité à mobiliser d’importantes cotisations syndicales permettant de constituer de conséquentes caisses de grève. 

Le monde syndical est ainsi à la croisée des chemins. Pour reprendre l’analyse du chercheur néerlandais Joelle Visser11Joelle Visser, « Will they rise again? Four scenarios for the future of trade unions », Economic and Industrial Democracy, vol. 45, n°3, août 2024, pp. 629-652., citée dans l’enquête de l’ETUI, il risque la marginalisation avec de moins en moins de membres au sein d’organisations faiblissantes. Il pourrait être ainsi remplacé par des mouvements sociaux et associatifs face à des gouvernements et des employeurs jouissant d’un pouvoir grandissant pour définir les règles du monde du travail. À moins d’emprunter les sentiers du renouveau et de la revitalisation en adoptant de nouvelles stratégies de conquête, de nouvelles alliances avec d’autres acteurs (associations écologistes, mouvements féministes, nouvelles formes de liens avec les partis politiques, coalitions internationales autour d’accords de libre-échange, etc.) mais en tenant compte aussi des réalités locales, des particularités de chaque territoire et de chaque groupe de salariés qui le composent et le façonnent. 

En France, la réouverture du dialogue patronal-syndical autour de la réforme des retraites pourrait bien illustrer, une fois de plus, la nécessité de renouvellement d’un syndicalisme certes bien présent et reconnu, mais dont l’influence reste limitée à sa capacité à mobiliser en plus grand nombre celles et ceux qu’il représente.

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