Les espaces de socialisation de la jeunesse évoluent : celle-ci passe désormais de plus en plus de temps dans des espaces numériques protéiformes, avec leurs potentiels de connaissances, d’informations, de conversations, mais aussi leurs zones d’ombre faites de discours haineux, racistes, masculinistes et complotistes. L’impératif républicain de former des esprits libres et éclairés exige de s’adapter à cette nouvelle ère. Pour Mario Stasi, président de la Licra, et Shani Benoualid, fondatrice de l’association #jesuislà, au-delà de l’interdiction ou de la régulation, il est temps de proposer et de mettre en œuvre une véritable politique de l’émancipation numérique.
Préambule
Cette contribution part d’une conviction profonde : notre combat universaliste contre le racisme, l’antisémitisme et toutes les discriminations ne peut, ne doit, se résumer au répertoire de la dénonciation, de la vigilance ou des sanctions judiciaires, par ailleurs indispensables. Nous devons aussi, et peut-être avant tout, former, investir tous les espaces de socialisation pour les baliser de repères émancipateurs là où certains sèment les graines de la discorde et les ferments d’un rabougrissement des individus. Il s’agit de passer des paroles aux actes avec comme seule obsession celle de faire de chaque génération des citoyens éclairés, forts d’un esprit critique, d’un pouvoir d’argumentation, ainsi armés pour lutter contre tous les préjugés, prosélytismes obscures ou fake news en tout genre.
Éduquer, former. Éduquer et former tout autant – sinon plus – qu’interdire. Dans les lycées, les collèges, les écoles. Dans les entreprises aussi. Par le sport ou la culture, par l’éducation populaire, par le débat public. Inlassablement.
Les espaces de la socialisation évoluent et nous devons donc déplacer les lieux de notre action pour espérer une quelconque efficacité. Or, un gigantesque espace numérique, en expansion et en transformation constantes, s’est déployé dans le nouveau millénaire. Avec son potentiel de découvertes, de connaissances, d’informations, de conversations, mais aussi ses zones d’ombre, dissimulées ou volontairement provocatrices, où se diffusent des discours haineux, sans garde-barrière, s’offrant donc dans toute leur brutalité à des consciences encore en construction – parfois lucides sur ce qu’elles voient, mais rarement outillées pour le comprendre, y résister ou demander de l’aide.
Cette note a pour ambition de protéger ces générations qui vivent une part de plus en plus considérable de leur enfance et de leur adolescence dans ces espaces numériques protéiformes. La lutte contre le racisme et l’antisémitisme, contre les discriminations, la volonté de former des esprits libres et éclairés restent notre motivation ; les moyens et les espaces d’intervention ont beaucoup changé ces dernières années et sont appelés à changer encore. Il nous appartient donc de définir les outils adaptés à notre combat séculaire : au-delà d’une interdiction ou d’une régulation, indispensables l’une et l’autre, il est temps de proposer et de mettre en œuvre une véritable politique de l’émancipation numérique.
Introduction : une réponse globale à une menace globale
En 2025, plus de quatre adolescents français sur cinq âgés de 11 à 17 ans fréquentent chaque jour au moins une grande plateforme en ligne, selon l’Arcom. 44% des mineurs accèdent aux réseaux sociaux avant l’âge légal de 13 ans et 62% déclarent mentir sur leur âge pour contourner les restrictions1Protection des mineurs en ligne : quels risques ? quelles protections ?, Arcom, septembre 2025.. Cette exposition précoce et massive s’accompagne d’enjeux documentés de santé, de développement, de socialisation et d’accès à l’information, qui appellent une réponse publique structurée.
Le fonctionnement et le contenu des espaces numériques sont problématiques tant du point de vue de la cohésion des nouvelles générations que de leur santé ou encore de leur développement cognitif. Dans ces conditions, avancer qu’il est nécessaire de protéger notre jeunesse de ces dérives est une évidence. Là où réside la complexité, c’est dans la multiplication de ces espaces numériques et sur les modalités adéquates d’intervention. En quelques années, l’expérience numérique des mineurs s’est profondément transformée. Les enfants ne découvrent plus le numérique par un seul canal, mais à travers une diversité d’espaces.
Cette transformation a mis en évidence les limites d’un modèle dans lequel les règles des environnements numériques sont largement façonnées par des acteurs privés, dont l’intérêt commercial constitue la principale boussole. C’est dans ce contexte que l’Europe a ouvert la voie, avec le règlement sur les services numériques (Digital Services Act, DSA), entré en vigueur en février 2024, qui marque une étape décisive dans la responsabilisation des plateformes et la protection des utilisateurs.
La France, qui a joué un rôle moteur dans l’émergence de cette réglementation européenne, s’inscrit depuis plusieurs années parmi les États engagés sur ces enjeux de régulation du numérique. Mais cet ensemble de règles, aussi ambitieux soit-il, ne produira pleinement ses effets qu’à la condition d’une application exigeante, homogène et durable. La sécurité des plus jeunes suppose une mise en œuvre concrète des règles et leur traduction effective au plus près des usages.
À ce titre, la protection des mineurs en ligne repose d’abord sur une exigence de conformité effective des plateformes, dont la responsabilité juridique et opérationnelle constitue le socle de toute action publique crédible en la matière.
Parallèlement, les lignes directrices européennes adoptées à l’été dernier précisent les conditions dans lesquelles les États membres peuvent fixer un âge minimal d’accès aux réseaux sociaux. En France, l’instauration d’une majorité numérique à 15 ans est désormais engagée : le Parlement s’en saisit et l’exécutif en a fait un axe public de protection des mineurs en ligne. Les parents le formulent d’ailleurs désormais sans détour : 74% d’entre eux se disent favorables à cette interdiction2C’est compliqué pour les parents ! La parentalité numérique à l’heure du débat sur les interdictions, Observatoire de la parentalité et de l’éducation numériques (OPEN), enquête Toluna-Harris Interactive, février 2026., signe d’une attente claire de cadre collectif, qui cesse de faire reposer la protection des mineurs sur la seule sphère domestique.
Cette orientation constitue une étape importante, mais elle ne saurait, à elle seule, répondre à l’ensemble du défi. Les mineurs n’évoluent pas uniquement sur les réseaux sociaux, et un simple seuil, s’il n’est ni préparé ni accompagné, risque de rester formel, inégalement compris et largement contourné.
Protéger les mineurs en ligne ne consiste pas seulement à limiter ou à différer des accès. Cela suppose aussi de leur permettre d’acquérir, de manière progressive et encadrée, une expérience sereine des espaces numériques dans lesquels ils vont évoluer. La protection ne doit donc pas être pensée comme une fin en soi, mais comme la condition d’une autonomie numérique à construire : la capacité à comprendre les situations, à identifier les risques, à exercer des choix et à mobiliser des recours.
Un constat : des usages massifs et des risques structurants pour les mineurs
D’abord, les usages numériques des mineurs posent un enjeu de santé publique. Dans une expertise mise en ligne en janvier 2026, l’Anses rappelle que l’adolescence est une période de vulnérabilité et que l’usage des réseaux sociaux soulève des préoccupations sanitaires, notamment au regard du sommeil, de l’image de soi, des cyberviolences et, plus largement, de la santé mentale3Usages des réseaux sociaux numériques et santé des adolescents, avis et rapport d’expertise, Anses, janvier 2026.. Elle souligne que les plateformes, telles qu’elles sont conçues pour capter l’attention et maintenir l’engagement, peuvent amplifier ces risques et appelle à sécuriser les usages pour mieux protéger les mineurs. Une étude publiée en 2025 dans PLOS Medicine, reposant sur une microsimulation appliquée à des données françaises sur la période 2000-2022, estime que l’usage excessif des réseaux sociaux serait associé à environ 590 000 cas supplémentaires de dépression chez les adolescents4Nicolas Hoertel et al., « Impact of excessive social media use on adolescent depression and its consequences in France: An individual-based microsimulation model », PLOS Medicine, octobre 2025..
Les usages numériques s’installent très tôt et s’inscrivent dans l’organisation même de la journée des enfants et des adolescents. Le quatrième baromètre « Enfance et numérique » montre que les écrans sont devenus un équipement ordinaire dès l’enfance. 87% des 8-15 ans disposent d’au moins un appareil numérique, dont 67% d’un smartphone. Les écrans sont autorisés au réveil ou au petit-déjeuner dans 20% des foyers, et avant le coucher dans 30%5Outils numériques : usages et dialogue dans la sphère familiale, 4e baromètre « Enfance et numérique », enquête Ifop pour la Fondation pour l’enfance, février 2026.. Mis en regard, le temps consacré aux activités longues apparaît réduit. En 2024, les jeunes consacrent en moyenne 19 minutes par jour à la lecture, et ce temps descend à 12 minutes chez les 16-19 ans. À l’inverse, le temps d’écran atteint 3h11 par jour et jusqu’à 5h10 chez les 16-19 ans, hors usages scolaires6Les jeunes Français et la lecture, enquête Ipsos pour le CNL, mars 2024..
L’exposition aux risques numériques est fortement genrée. Les cyberviolences sexistes et sexuelles touchent de manière disproportionnée les filles et les femmes, qui représentent 84% des victimes, selon le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes7Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, Rapport sur l’état des lieux du sexisme en France : la menace masculiniste, janvier 2026.. La Fondation Jean-Jaurès montre, en complément, que ces violences ne relèvent pas de faits isolés. Elles s’inscrivent dans des mécanismes structurés d’intimidation destinés à dissuader les femmes de s’exprimer et de participer à l’espace public8Lilia Giugni et Chiara De Santis, Les nommer, les combattre : analyse à plusieurs niveaux des violences sexistes en ligne, Fondation Jean-Jaurès/FEPS, 2021.. Chez les adolescentes, ces dynamiques se combinent à une exposition accrue à des normes corporelles et à des contenus sexualisés ou dévalorisants, qui peuvent fragiliser l’estime de soi.
À ces effets sur la santé, l’attention et l’égalité s’ajoutent d’autres risques majeurs pour les mineurs, parmi lesquels la désinformation, le harcèlement et la haine en ligne. Les réseaux sociaux sont devenus une source d’information de premier plan : 53% des 15-30 ans les utilisent prioritairement pour suivre l’actualité9« Comment les jeunes de 15 à 30 ans s’informent-ils ? », Vie-publique, décembre 2024.. Cette centralité s’accompagne d’une exposition très élevée aux infox. En 2023, 56% des internautes déclarent avoir vu au moins une information qu’ils jugent fausse ou peu fiable au cours des trois mois précédents, et la proportion atteint 77% chez les 15 à 24 ans10Informations jugées fausses en ligne, enquête TIC ménages 2023, Insee, octobre 2025.. Les mineurs, moins armés que leurs aînés, figurent parmi les plus vulnérables. En 2025, GoStudent indique que 47% des enseignants estiment que les enfants ne les distinguent pas le vrai du faux11Étude sur l’éducation du futur 2025, GoStudent, 2025.. La Fondation Jean-Jaurès a analysé, à partir d’une enquête sur la mésinformation scientifique des jeunes à l’heure des réseaux sociaux, et en particulier de TikTok, la diffusion et l’ancrage de croyances contredisant des connaissances scientifiques établies. Un exemple l’illustre nettement : 27% des jeunes qui s’informent sur TikTok adhèrent à une affirmation remettant en cause l’évolutionnisme, en déclarant que l’être humain n’est pas le fruit d’une longue évolution d’autres espèces.
Un point plus rassurant mérite toutefois d’être relevé. Les jeunes identifient clairement les réseaux sociaux comme un vecteur majeur d’infox, 75% le disent et redoutent une propagation accrue de fausses informations avec l’essor de l’intelligence artificielle (IA)12Baromètre Journalisme et fake news, L’Étudiant, novembre 2025..
Le harcèlement et la haine en ligne participent à une banalisation de la violence qui touche directement les mineurs dans les espaces numériques. Le baromètre e-Enfance 3018 publié en octobre 2025 indique que 37% des 6 à 18 ans sont touchés par le harcèlement ou le cyberharcèlement, et que WhatsApp concentre 41% des situations de cyberharcèlement déclarées, dont 25% dans des groupes WhatsApp de classe13Baromètre 2025 harcèlement et cyberharcèlement des 6 à 18 ans, e-Enfance 3018, octobre 2025.. Au niveau européen, 33,5% des personnes déclarent avoir été confrontées à des messages en ligne hostiles ou dégradants visant des groupes, notamment en raison de leur origine, de leur orientation sexuelle ou de leurs opinions. Les jeunes sont encore plus exposés : 49% des 16 à 29 ans déclarent avoir rencontré ce type de messages en 202314Commission européenne, Report on the State of the Digital Decade 2024, juillet 2024..
La diffusion continue de discours de haine et de désinformation contribue à nourrir la défiance envers les institutions, à accentuer la polarisation des débats publics et à fragiliser les repères collectifs, en particulier chez des publics en construction.
Cette banalisation se traduit aussi par une intensification du contentieux pénal. Au parquet de Paris, le Pôle national de lutte contre la haine en ligne indique que le nombre de dossiers enregistrés a doublé depuis les attaques du Hamas en Israël en octobre 2023, et ne revient pas au niveau antérieur.
Enfin, ces dynamiques en ligne s’inscrivent dans un climat de tensions qui s’exprime également hors ligne. En 2024, les services de police et de gendarmerie ont enregistré plus de 16 000 atteintes à caractère raciste, xénophobe ou antireligieux15 Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI), Les atteintes à caractère raciste, xénophobe ou antireligieux en 2024, Interstats Info rapide, n°49, mars 2025.. Et les tendances récentes sont particulièrement préoccupantes : selon le ministère de l’Intérieur, les actes antimusulmans progressent de 88% en 2025, tandis que les actes antisémites ont bondi de 280% entre 2022 et 2023, un niveau jamais atteint dans les séries statistiques disponibles16Relance des Assises de lutte contre l’antisémitisme, Dilcrah..
Trois décalages structurants appellent une réponse politique d’ensemble
Ces évolutions soulignent l’urgence d’une action publique à la fois effective et cohérente. L’enjeu tient à l’écart croissant entre, d’une part, les usages réels des mineurs et la manière dont ils entrent dans le numérique et, d’autre part, les cadres de régulation, d’accompagnement et de responsabilisation actuellement disponibles. Cet écart se décline en trois décalages structurants.
D’abord, un décalage temporel : si la France dispose d’outils éducatifs solides, il n’existe pas encore de parcours structuré, lisible et continu permettant d’accompagner les enfants vers une autonomie numérique graduelle, en amont de l’accès aux réseaux sociaux.
Ensuite, un décalage spatial : une part majeure des interactions sociales des mineurs se déroule en dehors des réseaux sociaux stricto sensu, notamment dans les jeux vidéo en ligne et leurs espaces d’échange, qui restent largement absents des politiques publiques de protection en ligne.
Enfin, un décalage d’acteurs : les créateurs de contenu, devenus pour beaucoup d’adolescents des figures de référence dans l’accès à l’information et les pratiques culturelles, ne sont pas aujourd’hui pleinement intégrés aux stratégies de prévention, d’information et de sécurité numérique.
Alors que le président de la République semble accorder la plus grande importance à cette problématique et que l’Union européenne dispose désormais d’un socle réglementaire stabilisé, l’urgence n’est plus d’y ajouter une mesure supplémentaire, mais de penser et de mettre en œuvre une politique d’ensemble, auprès des jeunes comme des acteurs qui structurent réellement les expériences numériques des nouvelles générations.
De la majorité numérique à l’autonomie numérique
L’enjeu n’est pas seulement de fixer un âge, mais de construire la trajectoire qui y mène. L’essentiel se situe en amont du seuil.
Cette préparation doit être pensée à un moment clé du développement : celui où l’autonomie s’accroît, où les usages numériques se densifient et où les premières formes de sociabilité en ligne deviennent structurantes. Cette bascule intervient principalement durant les années de collège.
La France ne part pas de rien. Dans le champ éducatif, des dispositifs de référence ont été déployés ces dernières années : le programme pHARe, pour la prévention du harcèlement et du cyberharcèlement au sein des établissements scolaires ; l’éducation aux médias et à l’information (EMI), qui vise à développer l’esprit critique des élèves face aux contenus et aux environnements numériques ; ou encore Pix, qui permet d’évaluer et de renforcer les compétences numériques. Ces outils jouent un rôle essentiel. Leur déploiement et leur appropriation varient sensiblement selon les territoires et les établissements, et ils n’ont pas été conçus pour s’articuler au sein d’un parcours explicitement pensé pour préparer de manière globale et cohérente les adolescents à l’entrée dans des espaces de sociabilité numérique.
Il manque en particulier l’accompagnement du moment où ils commencent à interagir massivement en ligne, à se confronter à la pression sociale numérique, à la viralité, aux dynamiques de groupe et aux premières formes de violence symbolique ou de contenus haineux. Ce moment, pourtant décisif, demeure aujourd’hui le chaînon manquant des politiques publiques.
Par ailleurs, une majorité numérique ne peut être crédible sans être réellement opposable. Pour les familles, cela suppose des leviers clairs et lisibles. La mise en place d’une procédure standardisée permettrait de signaler l’existence d’un compte détenu par un mineur de moins de 15 ans, avec une obligation de traitement rapide par la plateforme concernée. En cas d’inaction ou de réponse insuffisante, un guichet public unique orienterait automatiquement la demande vers l’autorité compétente, qu’il s’agisse de la régulation des plateformes, de la protection des données personnelles ou de la défense des droits de l’enfant. Ce guichet constituerait également un point d’appui pour recueillir et documenter la parole de l’enfant, directement ou par l’intermédiaire de ses représentants légaux.
Cette opposabilité suppose des mécanismes de vérification de l’âge réellement effectifs. Or, les dispositifs aujourd’hui mis en œuvre par les plateformes demeurent hétérogènes et largement contournables. Dans ce contexte, l’hypothèse d’un recours à une identité numérique certifiée, telle que France Identité ou un dispositif équivalent interopérable au niveau européen, pourrait constituer une voie de sécurisation de l’inscription initiale sur les services de réseaux sociaux, sous réserve d’un encadrement strict et pleinement conforme au règlement général sur la protection des données (RGPD).
Enfin, toute politique publique structurante doit pouvoir être évaluée et ajustée. La majorité numérique gagnerait à être accompagnée d’un dispositif d’évaluation indépendante, fondé sur l’expérience des mineurs quelques années après son entrée en vigueur. Cette évaluation porterait à la fois sur l’effectivité de la mesure, les stratégies de contournement observées et ses impacts sociaux, en associant directement les enfants concernés par le biais de consultations et d’enquêtes qualitatives.
Faire entrer les espaces de jeu dans la politique de protection des mineurs
Penser la majorité numérique comme une trajectoire d’autonomie suppose de regarder lucidement les univers dans lesquels les jeunes générations évoluent. Ainsi, les jeux vidéo en ligne constituent aujourd’hui l’un des principaux espaces de sociabilité des enfants et des adolescents. Selon les données publiées en septembre 2025 par le Syndicat des éditeurs de logiciels de loisirs (SELL), 93% des 10-14 ans et 89% des 15-17 ans jouent aux jeux vidéo ; 65% des joueurs déclarent partager leurs sessions avec d’autres et, chez les joueurs de 10 à 17 ans, cette proportion atteint 84%17L’Essentiel du jeu vidéo. Les Français et le jeu vidéo, Syndicat des éditeurs de logiciels de loisirs (SELL), septembre 2025.. Le jeu vidéo est donc aussi un espace d’échanges, de coopération et de relations durables, au sein des plateformes de jeu comme des communautés qui s’y agrègent.
Pourtant, ces environnements demeurent encore insuffisamment pris en compte dans les politiques publiques de protection des mineurs. Si le règlement sur les services numériques leur est juridiquement applicable, les cadres d’action, les priorités de prévention et les outils de signalement ont été principalement pensés à partir des grandes plateformes (Meta, X, TikTok, YouTube…), laissant en pratique à la marge des espaces d’échanges tout aussi structurants sur le plan relationnel, émotionnel et parfois violent.
Il serait toutefois réducteur de considérer ces espaces comme dépourvus de toute régulation. Les éditeurs de jeux et les plateformes associées ont, depuis plusieurs années, pris conscience des enjeux et développé leurs propres outils de modération, de paramétrage des interactions, de signalement et de lutte contre les comportements abusifs. Mais ces initiatives restent largement hétérogènes, conçues avant tout selon des logiques propres à chaque acteur.
Si la France fait le choix d’une majorité numérique à 15 ans, l’exigence de sécurité qui en découle doit s’appliquer à l’ensemble des espaces où se déploient des interactions sociales en ligne. Pour les mineurs de moins de 15 ans, cela implique de concevoir des environnements de jeu permettant de jouer, de coopérer et de progresser sans exposition à des interactions sociales ouvertes non maîtrisées. Les fonctionnalités de communication libre, notamment les messageries directes ou les chats vocaux avec des inconnus, devraient être désactivées par défaut, au profit de formats plus protecteurs et encadrés. L’enjeu n’est pas d’interdire l’expérience ludique, mais de l’aligner avec l’esprit de la majorité numérique, en protégeant les interactions sociales à un âge où elles ne sont pas encore pleinement maîtrisées.
À partir de 15 ans, en revanche, les environnements de jeu doivent devenir pleinement utilisables et réellement sûrs. Cette montée en droits suppose des boutons de signalement accessibles en une ou deux actions depuis l’interface de jeu, des retours clairs et transparents après intervention, des paramètres de confidentialité renforcés par défaut, ainsi que des mécanismes limitant l’exposition répétée aux comportements les plus toxiques. Elle implique aussi que les plus jeunes puissent comprendre ce qui se joue dans ces espaces, savoir comment réagir et identifier rapidement les recours disponibles.
Cette exigence de lisibilité suppose une articulation claire avec les dispositifs nationaux existants, notamment le numéro d’appel 3018, afin que tout mineur confronté à des situations de harcèlement, de menace ou de détresse puisse être orienté, directement depuis l’environnement de jeu, vers un accompagnement adapté.
Pour rendre cette ambition opérante, une structuration du secteur est indispensable. La création d’une coalition associant éditeurs de jeux, associations de protection des mineurs, autorités indépendantes, chercheurs et acteurs de la prévention permettrait de définir des standards communs, de partager les bonnes pratiques et d’anticiper les risques émergents. Les publics adolescents eux-mêmes devraient y être associés, afin que leur expérience réelle nourrisse les choix opérés.
Enfin, un angle mort persistant doit être levé. Aujourd’hui, les signaleurs de confiance reconnus au titre du règlement sur les services numériques interviennent quasi exclusivement sur les grandes plateformes. Leur présence demeure marginale dans les environnements de jeu, alors même que ceux-ci concentrent une part croissante des interactions entre mineurs. Il ne s’agit pas d’alourdir leurs missions, mais de leur donner les conditions effectives d’exercice de leur rôle : un accès opérationnel aux environnements concernés, des protocoles clairs, une coopération formalisée avec les éditeurs, ainsi que les capacités humaines et techniques nécessaires à une remontée fluide et au traitement des situations préoccupantes.
Créateurs de contenu : une place centrale dans les usages des jeunes générations
Les environnements numériques ne sont pas seulement structurés par des règles juridiques ou des architectures techniques. Ils le sont aussi par des figures de référence et des normes implicites qui influencent profondément les pratiques. À ce titre, les créateurs de contenu occupent aujourd’hui une place centrale dans l’accès à l’information et la construction des opinions d’une large part de la jeunesse.
Selon une étude Ifop pour Angie publiée en 2025, 62% des étudiants en école de journalisme déclarent envisager de devenir créateurs de contenu18 Les étudiants en école de journalisme et la création de contenu, enquête Ifop pour Angie, 2025.. La création de contenus s’affirme ainsi comme une trajectoire professionnelle structurante et comme un mode d’accès à l’information de plus en plus central.
Plutôt que d’aborder ces acteurs uniquement sous l’angle de la régulation ou de la défiance, il est nécessaire de reconnaître le rôle qu’ils jouent déjà dans l’expérience des réseaux sociaux des jeunes et de leur proposer un programme d’engagement clair, volontaire et structuré. L’enjeu n’est ni de labelliser les discours ni d’instaurer une hiérarchie morale entre créateurs, mais de faire émerger des repères partagés dans un écosystème actuellement largement dépourvu de références communes.
Cette démarche pourrait reposer sur des éléments concrets et accessibles : une formation courte aux enjeux de protection des mineurs et de responsabilité éditoriale, des engagements publics de non-incitation à la haine et de correction en cas d’erreur, ainsi qu’une reconnaissance visible de cet engagement sur les plateformes, dans des conditions transparentes. Il s’agirait de rendre lisible, pour les publics comme pour les plateformes, l’existence de pratiques responsables identifiables.
Ces créateurs engagés pourraient contribuer à la diffusion de campagnes de sensibilisation, à la cocréation de contenus pédagogiques adaptés aux codes des jeunes générations et à la mise en visibilité de dispositifs encore trop méconnus, tels que les outils de signalement, les paramétrages de confidentialité ou le 3018. Ils pourraient également être associés à des échanges réguliers avec les pouvoirs publics, afin que l’expérience de terrain nourrisse les politiques publiques.
À terme, cette dynamique pourrait s’inscrire en cohérence avec la Réserve citoyenne numérique prévue par la loi, comme un cadre permettant de penser, dans la durée, l’engagement volontaire d’acteurs du numérique dans des actions d’intérêt général. Il s’agirait moins de créer de nouvelles obligations que de reconnaître et d’organiser des formes d’engagement déjà existantes.
Conclusion : derrière la protection des mineurs, un combat de civilisation
La majorité correspond moins à un âge qu’à un degré de maturité. C’est pourquoi le débat sur l’âge auquel il convient de laisser les mineurs libres d’explorer les espaces numériques n’est pas un aboutissement en soi. C’est un élément dont l’efficacité dépend moins du seuil retenu que de la manière dont cette « majorité » est préparée et accompagnée, c’est-à-dire la manière dont on donne aux jeunes générations les moyens de comprendre ce qui se joue, d’exercer des choix, de se prémunir de la malveillance et, le cas échéant, de trouver de l’aide. Dans cette perspective, la protection cesse d’être une règle abstraite pour devenir une responsabilité collective assumée.
Cette responsabilité est celle que nous avons à l’égard de notre jeunesse alors que les espaces numériques s’avèrent offrir autant d’opportunités que de risques pour eux. Mais c’est en vérité notre nation et, osons le dire, notre civilisation que nous devons défendre. Nos démocraties libérales fondées sur les Lumières sont dans le brouillard le plus épais quand nous sommes rendus incapables de distinguer le vrai du faux, quand nos institutions sont délégitimées, quand les citoyens sont renvoyés à des appartenances supposément antagonistes. Des puissances intérieures et extérieures propagent la désinformation et hystérisent nos différences ; à nous Français et Européens d’y opposer une politique puissante et pragmatique d’émancipation et de fraternité.
- 1Protection des mineurs en ligne : quels risques ? quelles protections ?, Arcom, septembre 2025.
- 2C’est compliqué pour les parents ! La parentalité numérique à l’heure du débat sur les interdictions, Observatoire de la parentalité et de l’éducation numériques (OPEN), enquête Toluna-Harris Interactive, février 2026.
- 3Usages des réseaux sociaux numériques et santé des adolescents, avis et rapport d’expertise, Anses, janvier 2026.
- 4Nicolas Hoertel et al., « Impact of excessive social media use on adolescent depression and its consequences in France: An individual-based microsimulation model », PLOS Medicine, octobre 2025.
- 5Outils numériques : usages et dialogue dans la sphère familiale, 4e baromètre « Enfance et numérique », enquête Ifop pour la Fondation pour l’enfance, février 2026.
- 6Les jeunes Français et la lecture, enquête Ipsos pour le CNL, mars 2024.
- 7Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, Rapport sur l’état des lieux du sexisme en France : la menace masculiniste, janvier 2026.
- 8Lilia Giugni et Chiara De Santis, Les nommer, les combattre : analyse à plusieurs niveaux des violences sexistes en ligne, Fondation Jean-Jaurès/FEPS, 2021.
- 9« Comment les jeunes de 15 à 30 ans s’informent-ils ? », Vie-publique, décembre 2024.
- 10Informations jugées fausses en ligne, enquête TIC ménages 2023, Insee, octobre 2025.
- 11Étude sur l’éducation du futur 2025, GoStudent, 2025.
- 12Baromètre Journalisme et fake news, L’Étudiant, novembre 2025.
- 13Baromètre 2025 harcèlement et cyberharcèlement des 6 à 18 ans, e-Enfance 3018, octobre 2025.
- 14Commission européenne, Report on the State of the Digital Decade 2024, juillet 2024.
- 15Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI), Les atteintes à caractère raciste, xénophobe ou antireligieux en 2024, Interstats Info rapide, n°49, mars 2025.
- 16Relance des Assises de lutte contre l’antisémitisme, Dilcrah.
- 17L’Essentiel du jeu vidéo. Les Français et le jeu vidéo, Syndicat des éditeurs de logiciels de loisirs (SELL), septembre 2025.
- 18Les étudiants en école de journalisme et la création de contenu, enquête Ifop pour Angie, 2025.