Où est l’opposition à Donald Trump ?

Qu’en est-il d’une opposition à la politique de Trump II et à ses dérives autoritaires ? L’impression d’atonie du Parti démocrate et de la société civile ne correspond pas à la réalité. Ludivine Gilli, directrice de l’Observatoire de l’Amérique du Nord de la Fondation, analyse, données à l’appui, la nature de l’opposition exprimée à l’encontre de l’administration Trump.

Les démocrates inaudibles

Depuis le retour au pouvoir de Donald Trump le 20 janvier 2025, l’opposition démocrate est peu audible. À sa décharge, le parti est minoritaire à la Chambre des représentants et au Sénat. Ses marges de manœuvre institutionnelles sont donc très limitées. Les élus démocrates ne sont pas inactifs : ils interpellent les membres de l’administration Trump lors d’auditions tendues à la Chambre1« AG Bondi pushed over her ethics compliance », PBS News Hour, 23 juin 2025 ; « Mark Pocan Appears Shocked by Sec. Linda McMahon’s Answer to His Question About Elon Musk », Forbes Breaking News, 21 mai 2025. et au Sénat2« Secretary Noem, What Is Habeas Corpus?’: Maggie Hassan Clashes With Kristi Noem At Senate Hearing », Forbes Breaking News, 20 mai 2025 ; « These Are Some Of The Wildest Moments From RFK Jr.’s Senate Hearing », Forbes Breaking News, 5 septembre 2025., ils tiennent des réunions publiques dans les circonscriptions républicaines désertées par le parti au pouvoir, beaucoup d’élus et de cadres du parti communiquent sur les réseaux sociaux3Voir par exemple les chaînes du sénateur du Vermont Bernie Sanders ou du sénateur de Californie Adam Schiff. Voir aussi la stratégie provocatrice du gouverneur de Californie Gavin Newsom (Margaret Sullivan, « Unhinged tweets and absurd self-promotion? Two can play at that game », The Guardian, 28 août 2025)., ils interpellent le président dans les médias. Ces efforts passent cependant largement inaperçus et sont vus comme insuffisants par une base à la recherche de résultats concrets. En témoigne le taux d’opinion favorable historiquement faible du Parti démocrate, qui ne parvient pas à capitaliser sur l’impopularité tout aussi historique du président4« Democrat Net Favorability Plunges to Near Three-Decade Low, Poll Shows», Newsweek, 7 août 2025..

La société civile s’exprime dans la rue

Dans ce contexte, l’opposition s’exprime directement dans la rue. Elle se manifeste partout et très fréquemment. Et pourtant, cela passe largement sous les radars. Beaucoup gardent en mémoire la Women’s March historique du 21 janvier 20175D.H. Felmlee, J.I. Blanford, S.A. Matthews, A.M. MacEachren, « The geography of sentiment towards the Women’s March of 2017 », PLoS One, 4 juin 2020., qui avait rassemblé des centaines de milliers de personnes à Washington et plusieurs millions à travers le pays le lendemain de l’investiture de Donald Trump lors de son premier mandat. Rien de tel en 2025, semble-t-il. En effet, aucune manifestation n’a rassemblé autant de participants dans la capitale en 2025. Est-ce à dire que l’opposition à Donald Trump est inexistante et qu’il ne se passe rien ? Non, bien au contraire.

En 2025, on dénombre plus de trois fois plus d’événements protestataires qu’en 2017, première année du premier mandat de Donald Trump. Entre le 1er janvier et le 31 août 2025, plus de 25 400 événements ont été répertoriés, contre un peu plus de 7500 sur la même période en 2017. Ce décompte illustre la réponse citoyenne de manière certes partielle, mais significative. Il s’agit d’un décompte du nombre d’événements (manifestations, rassemblements, veillées, etc.), pas du nombre de participants (qui est plus difficile à évaluer), mais l’information reste pertinente en comparaison aux données de 2017. Les données sont collectées par le Crowd Counting Consortium (CCC), qui fait un travail remarquable depuis 2017 et met à disposition les données brutes6Les données brutes sont téléchargeables gratuitement.. Des données – qui convergent avec celles du CCC – sont également collectées par le collectif We (the People) Dissent et accessibles sur The Protest List.

Figure 1. Comparaison 2017-2025 du nombre cumulé de protestations (1er janvier-31 août)

Les données montrent des événements de plus petite dimension, mais qui émaillent le territoire. En 2017, des événements avaient été organisés dans près de 1900 localités différentes entre le 1er janvier et le 31 août. En 2025, ce sont près de 2800 qui ont été le théâtre de protestations au cours de la même période.

Sans grande surprise, ce sont les États démocrates qui voient émerger le plus grand nombre de protestations. La Californie est l’État le plus peuplé du pays, l’État de New York est le quatrième (derrière le Texas et la Floride, États républicains). Viennent ensuite parmi les plus protestataires le Massachusetts, l’État de Washington et la capitale Washington D.C.

Figure 2. Les cinq États ayant rassemblé le plus d’événements protestataires en 2025 (1er janvier-31 août)7Le classement inclut la capitale Washington D.C., bien qu’elle ne soit pas un État, car elle n’appartient à aucun État.
ÉtatNombre d’événements
Californie3881
New York2464
Massachusetts1635
Washington1139
Washington, District of Columbia993

Pour ce qui est des villes, New York, Washington D.C. et Los Angeles mènent logiquement le classement, la première et la troisième du fait de leur population, la deuxième de par son statut. Viennent ensuite, peut-être de manière plus surprenante, Milwaukee et Portland, qui sont aux environs de la trentième place en termes de population, mais comptent plus d’événements que des villes comme Chicago ou Philadelphie.

Figure 3. Les cinq villes ayant rassemblé le plus d’événements protestataires en 2025 (1er janvier-31 août)

Que disent les mots d’ordre ?

Les données concernant les mots d’ordre sont partielles, car certains événements sont associés à des mots d’ordre variés plutôt qu’à des revendications précises. Sur la base des éléments disponibles, le président Trump et son administration concentrent le plus d’attaques, avec plus de 12 600 mentions. L’opposition aux mesures prises par l’administration cible notamment les atteintes à la démocratie (plus de 5400 mentions). La question de l’immigration est également l’objet de nombreuses protestations. Elle totalise plus de 4400 mentions. La police de l’immigration (ICE) recueille à elle seule 1980 mentions. La notion de droits (civiques, constitutionnels, etc.) est également très présente (4000 mentions). Elon Musk, figure emblématique des premiers mois, recueille près de 3800 mentions. La question israélo-palestinienne est également très présente avec plus de 6500 mots d’ordre qui contiennent « Israël » ou « Palestinian » (les deux mots les plus fréquents sur cette thématique), signe que le sujet continue de mobiliser dans le pays.

Figure 4. Nuage des mots les plus fréquemment associés aux événements protestataires en 2025 (1er janvier-31 août)

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Des moments forts successifs depuis janvier 2025

La mobilisation de la société civile a connu plusieurs temps forts nationaux depuis janvier 2025, en plus des événements d’initiative locale. La Women’s March du 18 janvier n’a pas été le plus massif de ces événements. Elle a été suivie par des protestations dispersées contre les actions discrétionnaires du DOGE8Département de l’efficacité gouvernementale. d’Elon Musk (gel de financements fédéraux, renvois en masse de fonctionnaires, dissolution d’unités, etc.) en février et mars. La première mobilisation nationale coordonnée a eu lieu le 5 avril, à l’occasion de la journée Hands Off organisée pour défendre la science et les agences publiques. À cette occasion, ce sont plus de 1240 événements qui se sont tenus à travers le pays, dont plusieurs dizaines de grande ampleur.

La mobilisation la plus massive à ce jour s’est tenue le 14 juin 2025. Baptisée No Kings Day, elle coïncidait avec le défilé militaire organisé par Donald Trump à Washington le jour de son anniversaire. Plus de 2300 événements ont rassemblé des manifestants à cette occasion, dont plusieurs ont mobilisé des dizaines de milliers de participants. En comparaison, ce sont 680 événements qui avaient été répertoriés le jour de la Women’s March de 2017.

Figure 5. Affiche du mouvement No Kings du 14 juin 2025

Des mobilisations massives ont également eu lieu le 19 avril et au cœur de l’été : le 17 juillet (Good Trouble Lives On), le 2 août (Rage against the Regime), ou encore le 16 août, contre les redécoupages électoraux partisans annoncés par les républicains au Texas.

Figure 6. Les cinq journées ayant totalisé le plus d’événements protestataires en 2025 (1er janvier-31 août)

La rentrée s’accompagne de nouvelles mobilisations

Début septembre 2025, la Fête du travail étatsunienne (Labor Day) a été l’occasion de nouvelles protestations, avec plus de 1400 événements répertoriés au cours du week-end du 30 août au 1er septembre par The Protest List. La coalition No Kings (qui comprend notamment Indivisible, l’American Civil Liberties Union (ACLU), l’American Federation of Teachers (AFT), l’Union internationale des employés des services (SEIU) et des dizaines d’autres organisations) a annoncé dans la foulée la date de la prochaine journée nationale de mobilisation : le 18 octobre 2025. Rendez-vous est donné.

Quelles perspectives ?

Le nombre et la dispersion géographique des protestations qui se tiennent depuis le retour au pouvoir de Donald Trump indiquent que l’opposition est mobilisée. Pour les démocrates, l’enjeu est de convertir cette mobilisation en votes pour ses candidats lors des élections locales et fédérales à venir. Ils ont l’histoire de leur côté, car les élections intermédiaires favorisent l’opposition. Ils pourraient aussi être favorisés par la situation économique du pays, car Donald Trump a été porté au pouvoir par de fortes attentes concernant le pouvoir d’achat, et il tarde à les satisfaire. Les derniers indicateurs économiques ne sont pas rassurants pour l’administration. Les démocrates pourraient enfin être avantagés par les conséquences plus larges de la politique de Donald Trump, si elles commencent à se faire sentir concrètement : au-delà de leurs effets économiques, les coupes dans les budgets et les effectifs des agences fédérales, dans les programmes sociaux, etc., auront un impact sur les plus pauvres ainsi que sur la santé et la sécurité dans de nombreux domaines (transports, alimentation, etc.). Le contexte pourrait ainsi permettre aux démocrates de remporter une victoire franche malgré leur propre impopularité.

Parmi les handicaps, le Parti démocrate fera face à des manœuvres déjà entamées par les républicains pour manipuler les élections : redécoupage électoral partisan, tentatives multiples d’entraver l’accès au vote des électeurs démocrates (purge des listes électorales, fermeture de bureaux de vote, exigence de justificatifs d’identité supplémentaires, limitation du vote par correspondance, etc.). Par ailleurs, les démocrates sont minés par des luttes internes majeures sur la ligne politique à adopter non seulement face à Donald Trump, mais aussi pour le futur. Les fractures existent en particulier sur les questions économiques (l’aile gauche veut se rapprocher des travailleurs et des plus pauvres) comme sur les questions sociétales (où placer le curseur sur les questions LGBT et les discriminations raciales ?), et sur les priorités à adopter entre les deux (faut-il mettre les questions sociétales ou les questions économiques au cœur du programme ?).

En attendant les élections de mi-mandat de 2026, les élections du 4 novembre 2025, dont celle du maire de New York et celle de la gouverneure de Virginie, donneront des éléments de réponse sur le positionnement de l’électorat.

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