Métropoles et grandes villes en 2045. Quatre concepts pour réinventer la ville

Dans un monde saturé d’informations, où tout devient urgent, il est de plus en en plus difficile de penser le long terme. Pour nous aider à prendre de la hauteur, la prospective permet d’observer les grandes dynamiques en cours, parfois invisibles dans l’instant, mais qui peuvent s’avérer structurantes. C’est à quoi nous invite cette étude, en proposant plusieurs futurs possibles pour les métropoles en 2045 plutôt qu’une vision unique ou prophétique. Qu’adviendra-t-il, mais, surtout, que pouvons-nous encore infléchir ? Dylan Buffinton explore quatre concepts, interconnectés, pour penser les villes de demain et avoir prise sur leur avenir.

Table des matières

Avant-propos. Pourquoi la prospective ?
Introduction
La métropole résiliente
La métropole souple
La métropole réconciliée
La métropole constellation
Conclusion. Inventer la métropole de demain, le défi d’une planification collective

L’auteur :
Dylan Buffinton est expert associé à la Fondation Jean-Jaurès, prospectiviste et conseiller aux dirigeants. Il accompagne depuis plus de dix ans les organisations (entreprises, partis politiques, institutions…) dans leurs problématiques de stratégie et d’innovation. Il a fondé et dirige Jiminy Advisory, un cabinet de conseil en prospective, stratégie et coaching d’organisation. Il est l’auteur de France 2040. Explorer les scénarios possibles (Fondation Jean-Jaurès, août 2024).

AVANT-PROPOS. POURQUOI LA PERSPECTIVE ?

Penser le long terme est devenu une urgence. Dans un monde saturé d’informations, où l’actualité se renouvelle sans cesse et où l’urgence prend le pas sur l’important, la prospective permet de prendre de la hauteur. Elle invite à sortir du court-termisme pour observer les grandes dynamiques en cours, parfois invisibles dans l’instant, mais structurantes à moyen et long termes.

Cette démarche consiste à regarder autrement le présent, à repérer les signaux faibles, à comprendre les ruptures en germe et à mettre en perspective les tendances lourdes qui façonnent déjà notre avenir. Là où l’analyse classique se contente de prolonger les courbes, la prospective interroge : et si ? Et si telle évolution s’accélérait ? Et si telle norme sociale s’effondrait ? Et si une innovation marginale devenait centrale demain ?

La prospective est donc avant tout un outil pour penser autrement, mais aussi pour agir autrement. En proposant plusieurs futurs possibles plutôt qu’une vision unique ou prophétique, elle invite à se préparer à l’incertitude. C’est ce que l’on appelle le scénario-planning : explorer des futurs contrastés, souvent présentés sous forme de scénarios opposés – un « alpha » optimiste et un « oméga » pessimiste. Entre ces deux extrêmes se déploie une multitude de voies, que les choix d’aujourd’hui peuvent encore influencer.

C’est une démarche profondément politique et démocratique. Un outil pour les décideurs, mais aussi pour les citoyens. En nommant des futurs possibles, en les mettant en récit, la prospective permet à chacun de se projeter, de débattre et de contribuer à la définition d’un avenir commun. Elle redonne du sens à l’action collective, dans un moment où les récits partagés viennent à manquer. Il ne s’agit pas de subir l’avenir mais de le choisir, en pleine conscience.

C’est dans cet esprit que cette étude a été conçue. À partir d’un travail mêlant entretiens d’experts, données quantitatives et observations de terrain, elle cherche à identifier les continuités mais aussi les ruptures potentielles. L’objectif n’est pas d’avoir raison sur tout ce qui adviendra mais d’attirer l’attention sur ce qui pourrait arriver – et sur ce que nous pourrions encore infléchir.

Le choix d’un horizon à 2045 répond à une logique assumée : il permet de prendre le recul nécessaire pour dépasser les tendances immédiates et le flux constant des événements, sans pour autant verser dans une spéculation trop détachée du réel. Prolongeant le périmètre temporel de l’étude France 2040. Explorer les scénarios possibles, cet horizon plus lointain s’impose pour intégrer les temporalités longues propres aux grands cycles d’aménagement, aux dynamiques sociales ou encore aux effets différés des politiques publiques. Se projeter à vingt ans ouvre ainsi la voie à une vision de transformation plus ambitieuse, tout en laissant le temps nécessaire à sa mise en oeuvre concrète.

INTRODUCTION

Depuis plusieurs années, les grandes villes et les métropoles font l’objet de critiques croissantes. Jugées trop denses, trop polluées, trop standardisées, elles sont de plus en plus remises en question. Ce mouvement est amplifié par les différentes crises récentes.

La crise des « gilets jaunes » a été un symptôme particulièrement révélateur d’une fracture ancienne :elle a mis en lumière une critique profonde de la métropole, perçue comme un espace d’entre-soi, coupé du reste du pays et de ses réalités. Ces centres urbains, accusés de concentrer les pouvoirs politiques, de capter la richesse économique, d’accentuer les fractures sociales et de faire disparaître les identités locales, sont parfois vus comme des territoires en sécession. Les écarts de vote grandissants entre les métropoles et le reste du pays illustrent ce sentiment de déconnexion et d’incompréhension mutuelle.

La crise sanitaire du Covid-19, quant à elle, a développé de nouvelles aspirations résidentielles. L’idée d’un exode urbain, portée par les récits de citadins enquête d’espace, de nature et d’une meilleure qualité de vie, a pris de l’ampleur1La société idéale de demain aux yeux des Français, Fondation Jean-Jaurès, CFDT et Ipsos, 2023.. Le développement du télétravail a renforcé cette dynamique en facilitant l’éloignement physique des habitants des centres urbains et en redéfinissant en profondeur le rapport de ces derniers à la ville. En 2023, moins de 15% des Français déclaraient vouloir vivre dans une grande ville ou une métropole (et moins de 10% pour les plus de 35 ans2Ibid.). À l’inverse, 46% exprimaient leur désir de s’installer dans un village ou dans une maison à la campagne. Pourtant, l’analyse des tendances démographiques nuance cette vision. Les métropoles françaises ne se sont pas vidées. À Paris, par exemple, l’Atelier parisien d’urbanisme (Apur) observe une intensification des départs vers la province mais pas d’exode massif.

Ce constat illustre la complexité du lien entre habitants et grandes villes : si certains les quittent, d’autres continuent d’y trouver des opportunités uniques, qu’il s’agisse d’emplois, d’infrastructures ou de services culturels et sociaux. Les métropoles restent donc des pôles d’attractivité, bien que sous pression. Toutefois, les critiques du modèle métropolitain se renforcent et deviennent légitimes. Elles imposent une réflexion de fond sur l’avenir des grandes villes et sur leur capacité à répondre aux défis des prochaines décennies. Après la ville haussmannienne puis la ville moderniste pensée autour des flux pendulaires, il est temps de concevoir un nouveau modèle qui dépasse les logiques du passé et intègre les enjeux contemporains et futurs.

Imaginer la métropole de 2045 n’est ni un exercice abstrait ni un simple travail d’urbanisme. Il s’agit d’une démarche prospective globale, croisant de nombreux champs – politique, social, économique, technologique et environnemental –, fondée à la fois sur l’analyse de tendances émergentes et sur l’observation fine de signaux faibles, en France comme à l’international. Certains modèles sont déjà expérimentés à petite échelle, mais l’enjeu est désormais de les généraliser : passer de l’innovation ponctuelle à une transformation structurelle. Il ne s’agit plus seulement d’adapter la ville aux mutations en cours, mais bien d’engager une dynamique collective où acteurs politiques, économiques et citoyens construisent ensemble une vision partagée du développement urbain et agissent, dès aujourd’hui, pour façonner l’avenir. Dans cette étude, nous explorons quatre concepts structurants pour penser les métropoles de demain :

la métropole résiliente : elle traitera des enjeux écologiques et de gestion des ressources, d’alimentation et d’agriculture urbaine, de sobriété énergétique, des logiques de circularité, d’anticipation des crises, ainsi que d’une approche innovante de l’architecture et de l’urbanisme fondée sur le biomimétisme ;

la métropole souple : ce concept abordera les mutations démographiques, l’évolution des usages liés au travail, la flexibilité des infrastructures, la fin du cycle « démolir pour reconstruire », l’émergence d’une logique d’hybridation des espaces et le rôle de la technologie comme levier d’urbanisme prédictif et participatif ;

la métropole réconciliée : elle questionnera les inégalités territoriales et sociales, l’accès au logement, les tensions liées au surtourisme, la sécurité, les effets du vieillissement démographique, les liens intergénérationnels, la privatisation de l’espace public, la ville du soin et de la convivialité, la place du vivant et des sens, ainsi que les nouvelles formes de gouvernance partagée ;

la métropole constellation : elle explorera la fragmentation intra-urbaine et la nécessité de faire coexister différentes échelles spatiales, en particulier la banlieue et l’espace périurbain. Elle abordera les enjeux de mobilité, d’isolement, de services publics de proximité, d’économie locale, de manufacture urbaine, de ville du quart d’heure et de nouvelle décentralisation des prérogatives. Elle interrogera aussi l’avenir même du concept de métropole.

Bien que présentés séparément pour en faciliter la compréhension, ces quatre concepts sont interconnectés. Une métropole ne pourra répondre aux défis de demain qu’en combinant ces approches. Certaines métropoles françaises sont aujourd’hui en avance sur un ou deux axes, mais devront élargir leur transformation à l’ensemble du spectre pour rester pertinentes demain.

Comme dans l’étude prospective publiée en 2024 France 2040. Explorer les scénarios possibles, ces concepts seront illustrés par deux design fictions, ou scénarios projectifs : « alpha », la voie optimiste, oùla métropole parvient à se réinventer et à retrouver son attractivité, et « oméga », plus sombre, révélant les blocages et les risques d’une transformation inaboutie.

Préparer la métropole de 2045 commence dès aujourd’hui. L’avenir des villes ne peut être laissé au hasard : il sera le produit de décisions collectives, de stratégies courageuses et d’une vision à long terme, fondée autant sur les aspirations des citoyens que sur les impératifs écologiques et économiques. Les métropoles de demain doivent s’inventer ici et maintenant, par et pour tous.

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