Mascarons de Macron

À un peu plus d’un an de l’élection présidentielle, les différentes formations politiques peinent à faire émerger un candidat qui ferait consensus. Cette difficulté pour les partis politiques s’inscrit dans la suite de l’élection d’Emmanuel Macron en 2017 qui continue de perturber leur positionnement. Dans son dernier ouvrage Mascarons de Macron (Éditions Galilée, janvier 2021), Jean-Luc Nancy, philosophe, cherche à décrypter la façon dont Emmanuel Macron a pu s’implanter durablement dans le paysage politique français à travers différents “mascarons”. Émeric Bréhier, directeur de l’Observatoire de la vie politique de la Fondation, livre ici quelques clés de lecture.

L’auteur est bien connu : Jean-Luc Nancy, philosophe réputé, auteur prolixe porteur d’une pensée tout à la fois complexe et ancrée dans le réel social, notamment. Le sujet l’est beaucoup moins en réalité : Macron, président de la République. Personne méconnue jusqu’à son envolée ministérielle et politique il y a à peine cinq ans qui, en quelques mois, est apparue comme le dynamiteur d’un système politique qui parvenait bien difficilement encore à satisfaire les Françaises et les Français. L’outil : un ouvrage, court, incisif, meurtrier parfois, drôle souvent, suscitant la réflexion toujours, le sourire en coin assurément, l’irritation tout autant.

Lire Mascarons de Macron, c’est se préparer à une plongée quasi sans fin de l’explication d’un phénomène bien loin d’être identifié et perçu : l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République d’abord, ses quatre premières années de quinquennat ensuite. Dès l’abord de l’ouvrage, on sent bien que la plongée sera moins légère et délicate qu’une gorgée de bière. Et pourtant chacune des entrées du livre nous promet de singuliers moments de lecture. Car chacune d’entre elles est bien loin d’être une petite madeleine ou un petit macaron (spécialité de la famille de la femme du président de la République, comme le rappelle malicieusement l’auteur). Et pourtant, chacune se déguste telle une madeleine, ou un macaron, avec délice et délicatesse. Pire, une première goûtée, l’on se surprend à vouloir en prendre une autre afin de poursuivre la dégustation. 

Débutons simplement en suivant les pas de Jean Luc Nancy : un mascaron est « une figure sculptée en bas-relief ou en ronde-bosse, les plus souvent au sommet de l’arc d’une porte ou d’une fenêtre, parfois sur un angle ou dans une niche. (…) il s’est ainsi complètement séparé du masque. Celui-ci dissimule et affiche autre chose qu’il recouvre, à moins qu’il ne fasse comprendre que rien n’est caché qu’une absence. Le mascaron ne dissimule rien : il est identique à la pensée qu’il figure » (p. 9-10). Ainsi au fil des 22 mascarons décrit par l’auteur surgit un portrait, fait d’ombres chinoises, d’un président de la République fils de son temps, de ses contradictions, de sa rupture avec ce qui constitua l’essentiel des préceptes idéologiques, voire historiques, de ces devanciers. Et si à certaines aunes, des points de comparaison peuvent émerger avec tel ou tel de ses prédécesseurs, c’est pour mieux s’en dissocier sur maints autres aspects. C’est bien pour cela que le candidat Macron, au-delà même de son choix stratégique de campagne, échappât à toute tentative de catégorisation politique. Et qu’en réalité il y échappe encore dans une large mesure. 

La première frappe directe se trouve dès l’entame de l’ouvrage rapide et incisif : Macron n’est pas le fruit d’une histoire politique en quelque sorte, puisqu’il est un « fils autosuffisant » (p. 19) dont le selfie constituerait une entrée de caractère. Ce caractère autosuffisant se retrouve d’ailleurs quelques pages plus loin lorsque l’auteur décrit le président de la République comme un grand passionné. Certes, comme tout homme politique « digne de ce nom » (p. 52), Emmanuel Macron est un homme de passion (« La révolte gronde-t-elle dans la rue, il réplique, il parle, il débat, il frappe au besoin, il est révolté lui-même – par la révolte », p. 53), mais c’est avant tout une passion qui doit le conduire à l’action, dans une quête de l’auto-réalisation. 

Second type de frappe : le moment Macron – « moment » qui n’est pas pour l’auteur un mascaron, mais nous y reviendrons – dit pour Jean-Luc Nancy beaucoup de la transformation de la chose publique, non pas sous son versant respublica mais bien sous son versant étatique. La critique d’une tendance techno-économique apparaît ainsi, au-delà même du cas « Macron » très juste à la lecture, notamment du mascaron « Gilets jaunes » (p. 30-33). Même si, parfois, ici comme ailleurs au fil des pages, le doute étreint le lecteur : à force de vouloir se polariser sur l’objet « Macron », ne risque-t-on justement pas d’oublier que celui-ci est peut-être plus le fruit d’une époque que le déclencheur d’une mutation ? Quelques pages plus loin, Jean-Luc Nancy tire juste en évoquant le mascaron « État » : la maladresse, dit-il, « ne tient pas aux personnes : elle tient à un État incertain de lui-même, tiraillé entre les expertises, les lobbies, l’absence d’opposition avec laquelle traiter et le manque d’autorité qui sans doute n’est pas non plus personnel, mais plutôt structurelle ou ontologique si on peut risquer ce mot » (p. 69).

Reste l’attaque le plus rude au final puisqu’elle touche au cœur de la promesse de 2017 : revivifier la démocratie et ses pratiques. Il faut lire ici avec attention les lignes que l’auteur consacre au processus délibératif qui est, in fine, le cœur battant de la démocratie : « la souveraineté est aujourd’hui duelle : il y a celle de l’État et il y a celle de l’opinion. L’État statue et l’opinion opine. D’un côté la décision, de l’autre le sentiment » (p. 75). Au final, il tape juste : « ni délibération, ni affrontement. On est entre démocratie et sédition » (p. 76). Et l’auteur, dans un double mouvement de marteau, de clouer le cercueil de l’ancien comme du nouveau monde : le succès d’En Marche a mis « en lumière les paralysies des autres forces ou doctrines encore vaguement présentes » (p. 76-77).

En refermant les pages de cet opus, on se prend au final à rêver : et si le moment Macron, qui n’est au final que le fruit des insuffisances d’une scène politique ayant bien du mal à faire émerger, et partager, des visions du monde au peuple, pouvait faire émerger de nouvelles lignes de clivage permettant de ré-enchanter la politique, alors tout ceci n’aurait pas été vain. Et c’est bien le cri du cœur, nous semble-t-il, de ces pages : nul besoin de masques ou de mascarons mais bien de visages au grand jour nous permettant de choisir le futur que nous désirons écrire et non pas uniquement subir. 

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