Les quatre familles qui votent RN : la France oubliée, les libéraux identitaires, la France glissante, la droite radicale opportuniste

L’électorat du Rassemblement national s’est profondément transformé et est désormais structuré autour de quatre grandes familles aux profils sociaux et idéologiques distincts. À partir des données de l’Enquête électorale réalisée par Ipsos pour la Fondation Jean-Jaurès, Le Monde et le Cevipof, Antoine Bristielle, directeur de l’Observatoire de l’opinion de la Fondation, montre que ce parti est parvenu à fédérer des électorats très différents autour d’un socle commun, que sa cohésion reste fragile dès lors que l’on s’éloigne de ce socle.

Depuis le milieu des années 2010, le Rassemblement national (RN) connaît une progression électorale continue. Longtemps cantonné à des marges électorales, le parti est en position de quasi-favori pour l’élection présidentielle de 2027. Cette évolution ne se limite pas à une simple consolidation de son électorat historique : elle renvoie à un phénomène plus large d’extension et de recomposition de sa base potentielle.

Un premier élément en témoigne de manière particulièrement nette : en termes de probabilité de vote pour les prochaines échéances électorales, le RN se situe aujourd’hui à un niveau significativement supérieur à celui de l’ensemble des autres formations politiques1Enquête électorale française, Ipsos pour la Fondation Jean-Jaurès, Le Monde et le Cevipof, avril 2026.. Autrement dit, au-delà du vote effectif, c’est bien dans l’espace des possibles électoraux que le RN s’impose comme une option centrale. Cette situation marque une rupture importante avec les équilibres passés et invite à ne pas banaliser un phénomène qui, il y a encore quelques années, apparaissait impensable dans le contexte politique français.

Cette dynamique se retrouve dans l’ampleur même de son électorat potentiel. 45% des électeurs français déclarent aujourd’hui une probabilité d’au moins 50% de voter pour le RN lors de prochaines échéances électorales. Ce chiffre ne signifie pas que le RN dispose d’un tel niveau de soutien assuré, mais il indique qu’une part très importante de la population considère désormais ce vote comme envisageable. Il traduit ainsi un processus avancé de normalisation, au sein duquel le RN n’est plus perçu uniquement comme un choix de rupture, mais comme une option politique crédible pour une fraction croissante de l’électorat.

Cette dynamique d’élargissement soulève toutefois une interrogation centrale. À mesure qu’un parti augmente sa base électorale, il est susceptible d’agréger des individus aux profils sociaux, aux trajectoires et aux préoccupations de plus en plus diversifiés. Dès lors se pose la question de savoir dans quelle mesure cette extension s’accompagne d’une hétérogénéité croissante des attentes, et si celle-ci est compatible avec la construction d’une offre politique cohérente. Dans le cas du RN, le passage d’un parti longtemps cantonné à certains segments spécifiques à une formation susceptible de capter des électorats beaucoup plus larges invite précisément à examiner cette tension potentielle. L’un des enjeux de cette note est ainsi de déterminer dans quelle mesure cet élargissement repose sur un socle commun suffisamment solide, ou au contraire sur des équilibres plus fragiles entre des groupes aux logiques distinctes.

Pour ce faire, nous nous appuyons sur une définition élargie de l’électorat RN, en intégrant l’ensemble des individus déclarant une probabilité d’au moins 50% de voter pour ce parti lors d’une prochaine élection. Ce choix méthodologique permet d’adopter une lecture dynamique et prospective des comportements électoraux, en identifiant à la fois les zones de consolidation et les marges de progression.

L’analyse fait apparaître une structuration en quatre grandes familles, que l’on peut regrouper en deux ensembles distincts. D’un côté, deux électorats historiques, déjà fortement consolidés : les « libéraux identitaires » (34%) et la « France oubliée » (21%). Les premiers correspondent à un électorat âgé, politisé, idéologiquement structuré à droite, combinant radicalité culturelle et libéralisme économique. La seconde renvoie à un bloc populaire, plus fragile économiquement, marqué par un fort sentiment d’abandon et articulant demande de protection sociale et radicalité identitaire.

Graphique 1. Les quatre familles de l’électorat actuel et potentiel du Rassemblement national

De l’autre côté, deux électorats plus récents, qui témoignent du processus d’élargissement du RN : la « France glissante » (23%) et la « droite radicale opportuniste » (22%). La « France glissante » regroupe un électorat plus hétérogène socialement, peu politisé et encore incertain, mais qui considère désormais le RN comme un choix potentiel, parmi d’autres. À l’inverse, la « droite radicale opportuniste » correspond à un électorat plus aisé, plus diplômé et fortement politisé, déjà largement aligné sur les positions du RN, mais historiquement ancré dans les autres droites et aujourd’hui en voie de ralliement.

Cette typologie met en évidence une réalité essentielle : le RN ne constitue plus un bloc homogène, mais une coalition électorale élargie et profondément hétérogène, structurée par des logiques sociales, économiques et politiques différenciées. Comprendre cette diversité est indispensable pour analyser les ressorts de sa progression, mais aussi pour identifier les tensions internes qui traversent cet électorat et les conditions éventuelles de sa stabilisation.

L’objectif de cette note est donc double : d’une part, caractériser précisément ces différentes familles en mobilisant des indicateurs sociodémographiques, économiques et attitudinaux ; d’autre part, éclairer les dynamiques politiques sous-jacentes qui expliquent à la fois l’ancrage du RN dans certains segments et sa capacité à en conquérir de nouveaux. Elle s’inscrit dans la lignée de travaux qui ont largement contribué à éclairer la sociologie du vote RN, notamment ceux de Pascal Perrineau2Pascal Perrineau, Le populisme, Paris, Que sais-je, 2021., Nonna Mayer3Voir notamment Le Front national à découvert, Paris, Presses de Sciences Po, 1996., Félicien Faury4Félicien Faury, Des électeurs ordinaires : enquête sur la normalisation de l’extrême droite, Paris, Seuil, 2024., Gilles Ivaldi5Gilles Ivaldi, Cap sur la droite pour 2027 ? Où en est le Rassemblement national sur l’économie ?, Notes de recherche du Cevipof, 2026 ; Gilles Ivaldi, A tipping point for far-right populism in France, ECPS Report 2024 European Parliament Elections under the Shadow of Rising Populism, 2024, pp. 165-177. ou Luc Rouban6Luc Rouban, Les ressorts cachés du vote RN, Paris, Presses de Sciences Po, 2024., en cherchant à prolonger ces analyses à partir d’une approche centrée sur les dynamiques actuelles d’élargissement du parti.

Cette analyse s’appuie sur les données de l’Enquête électorale française conduite par Ipsos pour la Fondation Jean-Jaurès, Le Monde et le Cevipof, réalisée auprès d’un échantillon de plus de 11 000 individus représentatifs de la population française. La plupart des variables utilisées proviennent de la vague la plus récente – d’avril 2026. Néanmoins, toutes les questions de positionnement politique sur des enjeux de société n’étant pas présentes dans cette vague, nous avons eu marginalement recours à des variables incluses dans des vagues précédentes, notamment celles réalisées au moment des élections européennes et législatives de 2024.

Afin de saisir non seulement le vote effectif, mais également les dispositions à voter, nous avons retenu l’ensemble des individus déclarant une probabilité de vote pour le Rassemblement national supérieure à 5 sur 10 lors d’une prochaine élection. Ce choix permet de constituer un électorat « réel et potentiel », incluant à la fois les soutiens déjà consolidés et les segments en cours de rapprochement.

Dans un second temps, une analyse typologique a été menée afin d’identifier les grandes structures internes de cet électorat. Le nombre optimal de groupes a d’abord été déterminé à partir d’une classification ascendante hiérarchique, permettant de faire émerger les principales divisions au sein de la population étudiée. Sur cette base, une segmentation a ensuite été réalisée à l’aide de la méthode des k-means.

Il est important de préciser que cette classification repose principalement sur des variables liées aux valeurs, attitudes et attentes politiques et économiques des individus (positions sur les enjeux de société, rapport à l’État, priorités politiques, perceptions de la situation du pays, etc.), et non sur leurs caractéristiques sociodémographiques. Ces dernières ont ensuite été mobilisées dans un second temps afin de caractériser et d’interpréter les profils ainsi identifiés. Cette démarche permet de faire émerger des groupes cohérents du point de vue des logiques d’adhésion et des systèmes de représentation, plutôt que de simples catégories descriptives.

L’électorat historique

Avant d’analyser les dynamiques d’élargissement du Rassemblement national, il convient de revenir sur les deux familles qui en constituent le socle historique. Ces électorats, déjà largement consolidés, se caractérisent par des niveaux élevés de proximité partisane avec le Rassemblement national (65% pour la « France oubliée », 60% pour les « libéraux identitaires ») et de fidélité électorale au Rassemblement national d’une élection à l’autre. Ils incarnent les formes les plus stabilisées du vote RN, à la fois dans leurs caractéristiques sociales et dans leurs logiques d’adhésion. Leur analyse permet de comprendre les ressorts profonds de l’ancrage du parti, ainsi que les équilibres internes qui structurent durablement sa base, avant d’examiner, dans un second temps, les segments plus récents et plus incertains qui participent aujourd’hui à son extension.

La « France oubliée » : un bloc populaire fragilisé et durablement arrimé au RN

La première famille identifiée au sein de l’électorat potentiel du Rassemblement national correspond à ce que l’on peut qualifier de « France oubliée ». Elle représente 21% de l’électorat actuel et potentiel du RN et constitue le cœur sociologique et électoral du vote RN, en combinant quatre dimensions structurantes : une position sociale fragilisée, un sentiment d’abandon politique, une forte radicalité sur les enjeux culturels et une valorisation du peuple productif face aux « profiteurs » du haut et du bas.

Un électorat populaire, relativement âgé et ancré dans les territoires périphériques

Ce groupe de la « France oubliée » présente une structure démographique intermédiaire entre actifs et retraités. 48% de ses membres ont plus de 60 ans, mais 45% ont entre 35 et 60 ans, ce qui en fait un électorat à la fois ancré dans la vie active et dans la retraite. Il se distingue également par une légère surreprésentation féminine : 55% de femmes contre 51% en moyenne.

Sur le plan territorial, cette famille correspond clairement à une France des espaces peu denses et des territoires en retrait des dynamiques métropolitaines. Elle est davantage représentée dans les Hauts-de-France (13%, soit +2 points) et dans le Grand Est (10%, soit +1 point), mais également en Nouvelle-Aquitaine (11% contre 9 % en moyenne). Surtout, elle est plus présente dans les zones rurales (27%, soit +2 points) et dans les communes de petite taille, notamment celles de 2000 à 9999 habitants (17%, contre 15% en moyenne).

Carte 1. Structure régionale des quatre familles d’électeurs actuels et potentiels du RN

Cet ancrage territorial n’est pas neutre : il renvoie à des espaces souvent marqués par la désindustrialisation, la raréfaction des services publics et un sentiment de relégation. Ces éléments constituent un terreau particulièrement favorable à l’expression d’un vote protestataire structuré.

Une fragilité économique centrale dans la structuration du groupe

La caractéristique la plus saillante de cette « France oubliée » est sa vulnérabilité économique. 37% de ses membres vivent dans un foyer dont le revenu mensuel net est inférieur à 2000 euros, soit 13 points de plus que la moyenne des quatre groupes.

Graphique 2. Revenu mensuel net du foyer des différentes familles d’électeurs actuels et potentiels du RN

Cette fragilité se traduit très concrètement dans le rapport au quotidien. 78% déclarent qu’il leur est difficile de mettre de l’argent de côté à la fin du mois, et seuls 44% indiquent pouvoir faire face à une dépense imprévue de 400 euros. Ces indicateurs témoignent d’une situation de contrainte budgétaire permanente.

Les effets subjectifs de cette situation sont tout aussi marqués : seuls 34% des membres de ce groupe se déclarent satisfaits de la vie qu’ils mènent, soit 10 points de moins que la moyenne des quatre groupes. On observe ici un lien direct entre conditions matérielles et rapport au monde social et politique.

Cette fragilité économique s’ancre dans une structure sociale nettement populaire. Si les retraités représentent 40% du groupe, ce dernier se distingue surtout par une forte présence d’ouvriers (18%, soit +7 points par rapport à la moyenne des quatre groupes) et d’employés (17%, soit +2 points par rapport à la moyenne des quatre groupes). Le niveau de diplôme confirme ce positionnement : 44% ont au plus un CAP ou un BEP, et seulement 28% disposent d’un diplôme supérieur au baccalauréat (contre 44% dans la moyenne des quatre groupes et 55% dans la moyenne des Français)

Graphique 3. Catégories socio-professionnelles des différentes familles d’électeurs actuels et potentiels du RN

L’ensemble de ces éléments dessine un électorat socialement exposé, pour lequel les enjeux économiques ne sont pas abstraits, mais directement liés à l’expérience quotidienne.

Un électorat extrêmement fidèle et fortement consolidé

Sur le plan politique, la « France oubliée » constitue le socle le plus solide du Rassemblement national. 65% de ses membres se déclarent proches du RN, ce qui en fait le groupe le plus aligné en termes de proximité partisane.

Cette proximité se traduit dans les comportements électoraux. 53% ont voté pour Marine Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle de 2022, et 78% au second tour. Cette fidélité se prolonge lors des élections européennes de 2024, où 67% ont voté pour le RN.

Elle se retrouve également dans les intentions : 72% déclarent une probabilité de 90% ou 100% de voter RN à la prochaine présidentielle, et 29% une probabilité comprise entre 70% et 80% (graphique 4). Autrement dit, ce groupe concentre les électeurs les plus certains de leur choix.

Graphique 4. Probabilité de voter RN aux prochaines élections, parmi les différentes familles d’électeurs actuels et potentiels du RN

Lecture : 72% des membres de la famille « La France oubliée » déclarent une probabilité de 90% ou de 100% de voter RN aux prochaines élections.

Ce niveau de fidélité suggère que, pour cet électorat, le vote RN ne relève plus d’une simple protestation ponctuelle, mais d’un ancrage durable, construit dans le temps à partir d’expériences sociales et politiques convergentes.

Une défiance politique massive, au cœur du rapport au RN

La relation au politique est structurée par une défiance extrêmement forte. 63% des membres de ce groupe estiment que la démocratie fonctionne mal en France, soit 10 points de plus que la moyenne des quatre groupes et 25 points de plus que la moyenne des Français (graphique 5).

Mais c’est surtout le sentiment de non-représentation qui apparaît central : 94% considèrent que « les responsables politiques ne se préoccupent pas de ce que pensent les gens comme moi ».

Graphique 5. Positionnement des quatre familles d’électeurs actuels et potentiels du RN sur des enjeux démocratiques

Cette défiance s’accompagne d’une demande de transformation profonde : 87% estiment que la France doit être réformée en profondeur ou transformée radicalement.

Ces éléments permettent de comprendre en partie l’ancrage du vote RN : celui-ci apparaît comme une réponse à une double expérience de déclassement – économique et politique – dans laquelle les institutions sont perçues comme incapables ou indifférentes.

Une radicalité culturelle très élevée

Sur les enjeux de société, la « France oubliée » se caractérise par des niveaux d’adhésion extrêmement élevés aux positions les plus dures. 97% considèrent qu’il y a trop d’immigrés en France (+27 points par rapport à la moyenne nationale), 96% estiment que « maintenant on ne se sent plus chez soi comme avant » (+33 points par rapport à la moyenne nationale), et 86% sont favorables au rétablissement de la peine de mort (+40 points par rapport à la moyenne nationale)

Ces niveaux proches de l’unanimité traduisent une perception fortement dégradée de l’environnement social, dans laquelle les transformations culturelles et démographiques sont vécues comme une perte de repères et de contrôle.

Il est important de noter que cette radicalité ne s’oppose pas à la dimension sociale du groupe : elle s’y articule. L’insécurité économique et l’insécurité culturelle ne fonctionnent pas séparément, mais tendent à se renforcer mutuellement7Ce phénomène a particulièrement bien été étudié par Félicien Faury dans Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l’extrême droite, Paris, Seuil, 2024..

Un « producteurisme » économique : entre demande de redistribution et critique de l’assistanat

Sur le plan économique, ce groupe adopte un positionnement spécifique, que l’on peut qualifier de « producteuriste8Le « producteurisme » ou producerism en anglais a notamment largement été étudié dans les recherches du politiste Gilles Ivaldi. ». Il ne correspond ni à un libéralisme classique ni à un étatisme homogène.

Graphique 6. Positionnement des quatre familles d’électeurs actuels et potentiels du RN sur des enjeux économiques

D’un côté, la demande de redistribution est extrêmement forte : 100% des membres de ce groupe considèrent que, pour établir la justice fiscale, il faut prendre aux riches pour donner aux pauvres. 58% estiment également que l’État doit contrôler plus étroitement les entreprises. Mais cette demande coexiste avec une critique nette de l’assistanat : 68% considèrent que les chômeurs pourraient trouver du travail s’ils le voulaient vraiment.

Ce double positionnement révèle une logique centrale : la défense du « peuple qui travaille », perçu comme légitime, contre des formes de parasitisme situées à la fois « en haut » (les riches) et « en bas » (les assistés). La question n’est donc pas seulement celle de la redistribution, mais celle du mérite et de la justice perçue.

Des priorités politiques à la croisée du social et du culturel

Les priorités exprimées par ce groupe reflètent cette double structuration. Lorsqu’ils pensent à la situation de la France, leur premier sujet de préoccupation est le pouvoir d’achat (25%), devant l’immigration (23%). Ce point est important : il montre que les enjeux économiques restent centraux dans la perception des problèmes du pays.

Cependant, lorsque l’on examine les enjeux jugés déterminants dans le choix de vote, on observe une articulation étroite entre dimensions sociales et culturelles :

  • 91% citent l’amélioration du pouvoir d’achat ;
  • 89% la maîtrise de l’immigration ;
  • 87% la préservation du système de santé ;
  • 77% le fait que le travail paie davantage ;
  • 77% la sécurité des biens et des personnes.

Cette hiérarchie montre que le vote RN, au sein de ce groupe, ne peut pas être réduit à un seul registre. Il repose sur une coalition d’attentes : protection économique, maintien des services publics, contrôle de l’immigration et restauration de l’ordre.

Conclusion

La « France oubliée » apparaît ainsi comme un bloc populaire fragilisé, fortement politisé par l’expérience du déclassement et durablement arrimé au Rassemblement national. Sa spécificité tient à l’articulation étroite entre :

  • une vulnérabilité économique objective et une insatisfaction subjective élevée ;
  • une défiance politique massive ;
  • une radicalité culturelle quasi consensuelle (97% sur l’immigration, 86% sur la peine de mort) ;
  • un positionnement sur les enjeux économiques qui allie critique des élites économiques et de « l’assistanat ».

C’est cette combinaison – plus que chacun de ces éléments pris isolément – qui permet de comprendre pourquoi ce groupe constitue aujourd’hui le socle le plus stable et le plus mobilisé du vote RN.

 Les « libéraux identitaires » : un électorat âgé, politisé et idéologiquement structuré

La seconde famille de l’électorat potentiel du Rassemblement national correspond à ce que l’on peut qualifier de « libéraux identitaires ». Elle constitue, avec la « France oubliée », l’un des deux piliers historiques du vote RN, mais s’en distingue profondément par sa structure sociale, son rapport à l’économie et son rapport à la politique.

Là où la « France oubliée » est structurée par la fragilité sociale et le sentiment d’abandon, les « libéraux identitaires » apparaissent davantage comme un électorat idéologiquement cohérent, plus politisé, plus libéral sur les enjeux économiques et plus inséré dans les univers traditionnels de la droite.

Un électorat âgé et relativement stabilisé socialement

Ce groupe se caractérise d’abord par son âge élevé. 53% de ses membres ont plus de 60 ans, soit 4 points de plus que la moyenne des quatre groupes, et 29% ont plus de 70 ans (contre 26% en moyenne). Il s’agit donc du groupe le plus âgé de l’ensemble de l’électorat potentiel RN.

Graphique 7. Âge moyen des différentes familles d’électeurs actuels et potentiels du RN

Contrairement à la « France oubliée », il ne présente pas de déséquilibre de genre : la répartition est parfaitement paritaire, avec 50% d’hommes et 50% de femmes.

Sur le plan territorial, ce groupe se distingue par une implantation spécifique, davantage tournée vers le sud du pays : 12% de ses membres résident en Occitanie, 13% en Auvergne-Rhône-Alpes et 9% en Provence-Alpes-Côte d’Azur. Cette géographie renvoie en partie à des territoires où les droites sont historiquement fortes.

Leur implantation territoriale est également plus contrastée que celle de la « France oubliée » : 27% vivent dans des communes rurales, mais 33% résident dans des communes de plus de 200 000 habitants. Cette double présence suggère un électorat à la fois enraciné localement et capable de s’inscrire dans des espaces urbains plus dynamiques.

Sur le plan socioprofessionnel, ce groupe est marqué par une forte présence de retraités (43%). Le niveau de diplôme reste relativement modeste – 59% ont au maximum le baccalauréat – mais les situations économiques apparaissent plus hétérogènes que dans la « France oubliée ». 24% vivent dans un foyer dont le revenu est inférieur à 2000 euros, mais 31% disposent de plus de 3500 euros mensuels. Cette dispersion indique que la structuration du groupe ne repose pas uniquement sur une position économique fragilisée.

Un rapport à la politique plus structuré et plus intégré à la droite

Sur le plan politique, les « libéraux identitaires » se distinguent par un niveau de politisation élevé. 40% déclarent s’intéresser beaucoup à la politique, contre 28% au sein de la « France oubliée ». Cette différence est importante : elle suggère que le rapport au RN ne repose pas seulement sur une expérience sociale ou un sentiment d’abandon, mais également sur une adhésion plus construite à un corpus idéologique.

La proximité partisane reste forte : 60% se déclarent proches du Rassemblement national. Toutefois, contrairement à la « France oubliée », ce groupe entretient des liens plus marqués avec l’ensemble de la droite. 10% se déclarent proches des Républicains et 7% de Reconquête.

Les comportements électoraux confirment cette structuration. 52% ont voté Marine Le Pen au premier tour de la présidentielle de 2022, mais 17% ont voté Éric Zemmour, ce qui est nettement plus élevé que dans la « France oubliée ». Au second tour, ils ont néanmoins voté Le Pen à 75%, et 65% ont voté RN aux élections européennes.

Tableau 1. Vote au premier tour de la présidentielle de 2022 des différentes familles d’électeurs actuels ou potentiels du RN
La France oubliéeLes libéraux identitairesLa France glissanteLa droite radicale opportuniste
Jean-Luc Mélenchon12%4%12%1%
Yannick Jadot1%1%3%0%
Anne Hidalgo0%0%1%0%
Emmanuel Macron5%8%25%18%
Valérie Pécresse2%4%8%9%
Nicolas Dupont-Aignan3%4%3%4%
Marine Le Pen53%52%23%33%
Éric Zemmour11%17%5%28%
Abstention / blanc et nul7%6%12%5%

Les intentions de vote confirment la solidité de cet électorat : 81% déclarent une probabilité supérieure à 70% de voter RN à la prochaine présidentielle. On est donc face à un électorat très consolidé, même si son ancrage est davantage politique qu’existentiel.

Une critique du système politique forte, mais moins socialement ancrée

Comme la « France oubliée », ce groupe exprime une défiance importante à l’égard du système politique. 59% estiment que la démocratie fonctionne mal en France, contre 63% dans la « France oubliée ». De même, 89% considèrent que la France doit être réformée en profondeur ou transformée radicalement, soit un niveau très proche des 87% observés dans la « France oubliée ».

Cependant, la nature de cette critique semble différente. Là où la « France oubliée » exprime un sentiment massif de non-représentation (94% estimant que les responsables politiques ne se préoccupent pas des gens comme eux), la défiance des « libéraux identitaires » apparaît moins directement liée à une expérience de marginalisation sociale et davantage à une lecture politique et idéologique du déclin du pays.

Autrement dit, si les deux groupes convergent dans le diagnostic (la démocratie fonctionne mal, le pays doit être transformé), ils diffèrent dans les ressorts de cette critique : plus sociale et vécue dans un cas, plus politique et construite dans l’autre.

Une radicalité culturelle quasi consensuelle

Sur les enjeux de société, les « libéraux identitaires » se caractérisent par des niveaux d’adhésion extrêmement élevés aux positions les plus dures, comparables, voire supérieurs, à ceux observés dans la « France oubliée ».

99% considèrent qu’il y a trop d’immigrés en France (contre 97% dans la « France oubliée »), 98% estiment que « maintenant on ne se sent plus chez soi comme avant » (contre 96%), et 75% sont favorables au rétablissement de la peine de mort (contre 86%).

Graphique 8. Positionnement des quatre familles d’électeurs actuels et potentiels du RN sur des sujets de société

Ces chiffres traduisent une centralité absolue des enjeux identitaires dans la structuration du groupe. L’immigration n’est pas seulement un sujet parmi d’autres : elle constitue le prisme principal à travers lequel est interprétée la situation du pays.

Cette centralité se retrouve dans les préoccupations : 35% citent l’immigration comme premier problème de la France, loin devant le pouvoir d’achat (22%). Cette hiérarchie est inversée par rapport à la « France oubliée », où le pouvoir d’achat arrive en tête (25%) devant l’immigration (23%).

Un libéralisme économique affirmé

La différence la plus structurante avec la « France oubliée » réside dans le rapport à l’économie. Les « libéraux identitaires » incarnent une forme de droite économiquement libérale, très éloignée du producteurisme populaire observé précédemment.

Seuls 7% considèrent que, pour établir la justice sociale, il faut prendre aux riches pour donner aux pauvres, contre 100% dans la « France oubliée ». À l’inverse, 62% estiment que, pour faire face aux difficultés économiques, l’État doit faire confiance aux entreprises, contre 42% qui souhaitent un contrôle plus étroit.

Graphique 9. Positionnement des quatre familles d’électeurs actuels et potentiels du RN sur le lien entre État et entreprises

Le seul point de convergence entre les deux groupes concerne la critique de l’assistanat : 75% des « libéraux identitaires » considèrent que les chômeurs pourraient trouver du travail s’ils le voulaient vraiment, contre 68% dans la « France oubliée ».

Ce positionnement révèle une structuration idéologique claire : une défense de l’économie de marché, combinée à une critique morale des politiques sociales jugées trop permissives.

Des priorités politiques dominées par les enjeux identitaires

Les priorités politiques de ce groupe reflètent cette structuration. L’immigration est de loin le premier sujet de préoccupation (35%), très loin devant le pouvoir d’achat (22%).

Tableau 2. Premier sujet de préoccupation quand on pense à la situation de la France
La France oubliéeLes libéraux identitairesLa France glissanteLa droite radicale opportuniste
Le nombre de chômeurs1%1%1%0%
La menace terroriste4%4%3%4%
Le niveau des inégalités2%0%3%0%
Le pouvoir d’achat27%22%25%12%
La place de la France dans le Monde1%1%1%1%
Le montant des déficits publics4%5%10%9%
Le système de santé10%7%15%6%
Le fonctionnement de la vie politique2%3%4%3%
Le système scolaire et l’éducation1%1%2%2%
L’avenir du système des retraites5%3%5%2%
La fiscalité2%2%3%2%
L’immigration23%35%6%40%
La protection de l’environnement3%1%4%1%
La sécurité des biens et des personnes8%11%10%12%
Le climat social4%2%3%3%
Les crises internationales3%3%5%4%

Lorsqu’on les interroge sur les enjeux déterminants pour le vote, cette hiérarchie se confirme :

  • 93% citent la maîtrise de l’immigration ;
  • 80% la sécurité des biens et des personnes.

Les enjeux économiques et sociaux apparaissent nettement en retrait, ce qui contraste avec la « France oubliée », où ils occupent une place centrale.

Conclusion

Les « libéraux identitaires » apparaissent ainsi comme un électorat âgé, politisé et idéologiquement structuré, qui combine une radicalité culturelle extrême avec un libéralisme économique affirmé.

Par rapport à la « France oubliée », ils se distinguent par :

  • une moindre centralité des difficultés économiques ;
  • un rapport plus construit et plus politisé au vote RN ;
  • un positionnement économique libéral, à l’inverse du « producteurisme » de la « France oubliée » ;
  • une hiérarchie des priorités dominée par les enjeux.

Là où la « France oubliée » vote RN à partir d’une expérience sociale de déclassement et d’abandon, les « libéraux identitaires » semblent le faire à partir d’une adhésion plus idéologique à un projet d’ordre, d’identité et de libéralisme économique.

Ils constituent ainsi le second pilier historique du vote RN, révélateur de la capacité du parti à agréger jusqu’ici des électorats aux logiques différentes mais convergentes sur les enjeux culturels.

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Le nouveau potentiel électoral

Si les deux premières familles renvoient au cœur historique de l’électorat du Rassemblement national, structuré de longue date autour d’un ancrage populaire d’un côté et d’un pôle plus idéologique de droite de l’autre, elles ne suffisent pas à épuiser la réalité de son potentiel électoral. En effet, au-delà de ces électorats déjà largement consolidés – caractérisés par des niveaux élevés de proximité partisane (65% pour la « France oubliée », 60% pour les « libéraux identitaires ») et de fidélité électorale –, il existe également des segments plus récents, plus hétérogènes et souvent moins stabilisés politiquement. Ces deux autres familles, que l’on peut qualifier d’électorats « potentiels », se distinguent par une relation plus distanciée au RN : leur probabilité de vote est réelle (au moins 50%), mais leur ancrage demeure incertain, leurs trajectoires électorales plus ouvertes, et leurs logiques d’adhésion plus ambivalentes. Leur analyse est essentielle, car elles constituent les principaux réservoirs de progression du RN, mais aussi les segments les plus susceptibles de lui échapper.

 La « France glissante » : un électorat hétérogène, peu politisé et encore incertain

La troisième famille de l’électorat potentiel du Rassemblement national correspond à ce que l’on peut qualifier de « France glissante ». Elle constitue un groupe central pour comprendre les dynamiques récentes du RN : il ne s’agit plus ici d’un électorat historiquement ancré, mais d’un électorat en cours de rapprochement, caractérisé par une relation encore instable, partielle et souvent ambivalente au vote RN.

Par rapport aux deux familles précédentes, ce groupe se distingue à la fois par sa diversité sociale, son faible niveau de politisation et son incertitude électorale élevée.

Un profil sociologique diffus et relativement central

Sur le plan sociodémographique, la « France glissante » se situe davantage au cœur de la population active. 48% ont entre 35 et 59 ans, soit 6 points de plus que la moyenne des quatre groupes. Ils présentent également une légère surreprésentation féminine (53% contre 51% en moyenne), proche de celle observée dans la « France oubliée ».

Contrairement aux autres groupes, son implantation territoriale est très homogène, ce qui constitue un élément majeur. On les retrouve dans les différents types de territoires : 24% vivent en zones rurales, 27% dans des communes de taille intermédiaire (de 2000 à 200 000 habitants) et 33% dans des communes de plus de 200 000 habitants. Cette diffusion spatiale témoigne du fait que le RN ne se limite plus à ses bastions traditionnels, mais touche désormais des segments beaucoup plus larges de la population.

Sur le plan socioprofessionnel, ce groupe est particulièrement hétérogène : 35% de retraités, 10% d’ouvriers, 16% d’employés, 19% de professions intermédiaires et 11% de cadres supérieurs. Cette diversité tranche avec la forte homogénéité populaire de la « France oubliée » ou, dans une moindre mesure, avec la structuration plus cohérente des « libéraux identitaires ».

Les revenus se situent dans une position intermédiaire : 41% vivent dans un foyer dont le revenu mensuel net est compris entre 2000 et 3500 euros. Le niveau de diplôme est relativement élevé : 50% sont diplômés du supérieur, soit nettement plus que dans la « France oubliée » (28%) et les « libéraux identitaires » (41%).

Ce profil dessine un électorat plus central socialement, moins marqué par la précarité ou par une identité politique forte.

Un non-alignement partisan et une trajectoire électorale ouverte

La caractéristique la plus structurante de ce groupe réside dans son absence d’ancrage partisan. 39% de ses membres ne se déclarent proches d’aucun parti politique, soit de loin la proportion la plus élevée parmi les quatre groupes.

Graphique 10. Proximité partisane des différentes familles d’électeurs actuels et potentiels du RN

Par ailleurs, si 21% se déclarent proches du RN, une part non négligeable se situe dans d’autres univers politiques : 14% sont proches des Républicains, 6% de Renaissance, 4% d’Horizons et même 4% du Parti socialiste. Cette dispersion témoigne d’un électorat transversal, qui ne s’inscrit pas dans une logique d’appartenance stable.

Ce non-alignement se retrouve dans le positionnement idéologique : seuls 9% se placent à l’extrême droite, 41% à droite et 35% au centre. Contrairement aux autres groupes, l’ancrage à l’extrême droite est donc très minoritaire.

Les comportements électoraux passés confirment cette ouverture. Au premier tour de la présidentielle de 2022, les votes sont très dispersés : 23% pour Marine Le Pen, 25% pour Emmanuel Macron, 12% pour Jean-Luc Mélenchon et 5% pour Éric Zemmour. Au second tour, ils ont légèrement davantage voté Emmanuel Macron (39%) que Marine Le Pen (38%).

Même si l’on observe un glissement vers le RN aux élections européennes (31% de vote RN), ce groupe reste celui qui s’est le plus abstenu (23%), signe d’un rapport distancié au vote.

Un électorat encore largement incertain

Si tous les membres de ce groupe déclarent une probabilité d’au moins 50% de voter RN, il s’agit néanmoins de l’électorat le plus incertain. 49% déclarent une probabilité comprise entre 50% et 60%, soit 29 points de plus que la moyenne des quatre groupes, tandis que seulement 13% déclarent une probabilité maximale de voter RN, soit 30 points de moins que la moyenne.

Ce contraste est particulièrement fort avec la « France oubliée », où 72% déclarent une probabilité de 90% ou 100%. Là où cette dernière incarne un vote consolidé, la « France glissante » représente un vote en construction, susceptible d’évoluer dans un sens comme dans l’autre.

Un faible niveau de politisation et une critique modérée du système

Ce groupe se distingue également par son faible intérêt pour la politique. Seulement 20% déclarent s’y intéresser beaucoup, soit 15 points de moins que la moyenne des quatre groupes et deux fois moins que chez les « libéraux identitaires » (40%).

Graphique 11. Niveau d’intérêt pour la politique au sein des quatre familles d’électeurs actuels et potentiels du RN

Ce rapport distancié se retrouve dans leur perception du système politique. 31% estiment que la démocratie fonctionne mal en France, soit le niveau le plus faible parmi les quatre groupes (contre 63% dans la « France oubliée »).

Cependant, un élément important subsiste : 84% considèrent que « les responsables politiques ne se préoccupent pas de ce que pensent les gens comme moi ». Même si ce sentiment est légèrement moins élevé que dans les autres groupes, il reste massif et constitue un point d’entrée potentiel pour le RN.

Ce groupe apparaît ainsi comme moins défiant dans l’absolu, mais néanmoins traversé par un sentiment de distance vis-à-vis du politique.

Une modération relative sur les enjeux de société

La « France glissante » se distingue nettement des deux familles historiques du RN par son positionnement sur les enjeux culturels. 43% seulement considèrent qu’il y a trop d’immigrés en France, soit un niveau très inférieur à celui observé dans la « France oubliée » (97%) et chez les « libéraux identitaires » (99%). De même, 52% sont favorables au rétablissement de la peine de mort, contre 86% et 75% respectivement.

Cependant, certains éléments de sensibilité culturelle restent présents : 72% estiment que « maintenant on ne se sent plus chez soi comme avant ». Ce décalage suggère une forme de malaise diffus, moins idéologiquement structuré, mais néanmoins réel.

Un positionnement économique intermédiaire et peu structuré

Sur le plan économique, ce groupe adopte des positions « plus modérées » et parfois hésitantes. Seuls 19% considèrent que, pour établir la justice sociale, il faut prendre aux riches pour donner aux pauvres, ce qui les rapproche davantage des « libéraux identitaires » que de la « France oubliée ». Par ailleurs, 66% estiment que les chômeurs pourraient trouver du travail s’ils le voulaient vraiment, signe d’une certaine adhésion à une logique de responsabilité individuelle.

En revanche, sur le rôle de l’État, les opinions sont plus partagées : 55% considèrent qu’il faut faire confiance aux entreprises, contre 45% qui souhaitent un contrôle plus étroit. Cette division interne traduit une absence de structuration idéologique forte.

Des priorités centrées sur les enjeux du quotidien

Les préoccupations de ce groupe sont d’abord d’ordre économique et social. Le pouvoir d’achat arrive en tête (25%), suivi du système de santé (15%) et du niveau des déficits publics (10%). Lorsqu’on examine les enjeux jugés déterminants pour le vote, cette orientation se confirme :

  • 72% citent la préservation du système de santé ;
  • 62% l’amélioration du pouvoir d’achat ;
  • 61% le fait que le travail paie davantage.

Les enjeux identitaires apparaissent ici en retrait, ce qui distingue nettement ce groupe des électorats historiques du RN.

Une hostilité marquée envers La France insoumise

Enfin, un élément transversal mérite d’être souligné : comme les autres groupes, les membres de la « France glissante » expriment une forte défiance à l’égard de La France insoumise (LFI). 79% considèrent qu’il s’agit d’un parti dangereux pour la démocratie et 82% qu’il attise la violence.

Graphique 12. Rapport des quatre familles d’électeurs actuels et potentiels du RN à La France insoumise

Ces niveaux, bien que légèrement inférieurs à la moyenne des quatre groupes (87% et 88%), restent très élevés. Ils suggèrent que le rejet de la gauche radicale peut constituer un facteur d’attraction indirect vers le RN, en particulier pour un électorat peu politisé et en recherche de repères.

Conclusion

La « France glissante » apparaît ainsi comme un électorat hétérogène et encore instable. Si, au sein de cet électorat, le Rassemblement national a été complètement dédiabolisé, il ne demeure pas complètement acquis pour le parti d’extrême droite. Il se caractérise par :

  • une forte dispersion sociale et territoriale ;
  • un non-alignement partisan marqué (39% sans proximité politique) ;
  • une incertitude électorale élevée (49% entre 50% et 60% de probabilité de vote RN) ;
  • un faible niveau de politisation (20% beaucoup intéressés par la politique) ;
  • et une modération relative sur les enjeux identitaires (43% sur l’immigration).

Ils constituent dès lors un réservoir électoral décisif mais fragile pour le RN : leur conquête est possible, mais leur fidélisation reste incertaine, car leur rapport au vote RN est moins idéologique, moins stabilisé et plus dépendant des dynamiques de campagne et du contexte politique.

La « droite radicale opportuniste » : un électorat aisé, politisé et en voie de ralliement

La quatrième famille de l’électorat potentiel du Rassemblement national correspond à ce que l’on peut qualifier de « droite radicale opportuniste ». Elle constitue un groupe singulier dans la structuration du vote RN : à la différence de la « France glissante », dont le rapprochement est encore incertain, il s’agit ici d’un électorat déjà fortement aligné idéologiquement avec le RN, mais dont l’ancrage partisan reste partiellement concurrentiel avec les autres forces de droite.

Ce groupe apparaît ainsi comme un électorat de droite dure, économiquement favorisé, fortement politisé et en cours de basculement vers le RN.

Un profil âgé, masculin et fortement urbanisé

Sur le plan sociodémographique, la « droite radicale opportuniste » se caractérise par une structure relativement âgée : 50% de ses membres ont plus de 60 ans. Elle est également le groupe le plus masculin, avec 54% d’hommes contre 49% en moyenne.

Territorialement, ce groupe présente une double spécificité. D’une part, il est particulièrement présent en Île-de-France (18% contre 14% en moyenne), ce qui le distingue nettement de la « France oubliée », beaucoup plus périphérique. D’autre part, il est fortement implanté dans le Sud-Est : 12% en Occitanie, 13% en Auvergne-Rhône-Alpes et 10% en Provence-Alpes-Côte d’Azur, rejoignant en cela les « libéraux identitaires ».

Surtout, il s’agit du groupe le plus urbanisé : 40% de ses membres vivent dans des communes de plus de 200 000 habitants, soit 6 points de plus que la moyenne. Ce profil tranche avec celui de la « France oubliée », beaucoup plus ancrée dans les espaces ruraux et les petites communes.

Un électorat socialement favorisé et fortement diplômé

La caractéristique la plus distinctive de ce groupe est son niveau de ressources économiques élevé. 42% de ses membres vivent dans un foyer dont le revenu mensuel net est supérieur à 3500 euros, soit 12 points de plus que la moyenne des quatre groupes. Cette aisance se traduit dans les conditions de vie :

  • 50% déclarent qu’il leur est facile de mettre de l’argent de côté, contre 36% en moyenne ;
  • 73% indiquent pouvoir faire face facilement à une dépense imprévue de 400 euros ;
  • 55% se déclarent satisfaits de la vie qu’ils mènent, soit 11 points de plus que la moyenne.

On est ici à l’opposé de la « France oubliée », où 37% vivent avec moins de 2000 euros, 78% ont des difficultés à épargner et seulement 34% se disent satisfaits de leur vie.

Graphique 13. Rapport subjectif à la vie menée, au sein des quatre familles de l’électorat actuel et potentiel du Rassemblement national

Sur le plan socioprofessionnel, ce groupe se distingue par une surreprésentation des catégories supérieures : 13% de cadres (soit +4 points) et 15% de professions intermédiaires (+1 point), tandis que les ouvriers et employés sont sous-représentés. Le niveau de diplôme est également le plus élevé : 59% disposent d’un diplôme du supérieur, contre 44% en moyenne et 28% dans la « France oubliée ».

Ce profil dessine un électorat économiquement sécurisé, dont le rapport au RN ne peut être interprété à partir de la seule question du déclassement.

Un ancrage à droite, entre concurrence et convergence avec le RN

Sur le plan politique, ce groupe se caractérise par un ancrage clair à droite, mais encore partiellement éclaté. 42% se déclarent proches du Rassemblement national, mais 20% sont proches des Républicains et 15% de Reconquête. Cette dispersion se retrouve dans le positionnement idéologique : 45% se situent à droite et 42% à l’extrême droite, ce qui en fait le groupe le plus radicalement positionné sur l’échiquier politique.

Les comportements électoraux passés illustrent cette concurrence interne à la droite. Au premier tour de la présidentielle de 2022, 33% ont voté Marine Le Pen, mais 28% ont voté Éric Zemmour, 18% Emmanuel Macron et 9% Valérie Pécresse. Ce groupe est donc celui où la fragmentation du vote de droite est la plus forte. Cependant, cette dispersion se réduit au second tour : 62% ont voté Marine Le Pen contre 26% pour Emmanuel Macron. Elle se réduit également lors des élections européennes : 48% ont voté RN, contre 22% pour Reconquête et 11% pour Les Républicains.

Les intentions de vote confirment cette dynamique de convergence : 56% déclarent une probabilité maximale de voter RN, et 29% une très forte probabilité. Ce groupe apparaît donc comme un électorat en voie de ralliement, où le RN tend à devenir la force dominante à droite.

Un fort niveau de politisation et une demande de radicalité

La « droite radicale opportuniste » est le groupe le plus politisé : 49% de ses membres déclarent s’intéresser beaucoup à la politique, soit le niveau le plus élevé parmi les quatre familles. Ce rapport à la politique s’accompagne d’une forte demande de transformation : 46% estiment qu’il faut réformer en profondeur la France, et 45% qu’il faut la transformer radicalement. Cette aspiration à la rupture est donc particulièrement élevée.

Graphique 14. Souhait de transformation de la société française, au sein des quatre familles d’électeurs actuels et potentiels du RN

Elle se double d’une préférence marquée pour des formes de leadership affirmées : 72% préfèrent des responsables politiques qui restent fidèles à leurs idées sans faire de compromis, contre seulement 28% qui valorisent la capacité de compromis. Ce niveau est nettement supérieur à celui observé dans la « France oubliée » (57%) et chez les « libéraux identitaires » (64%).

Ce groupe incarne ainsi une forme de radicalité assumée, à la fois idéologique et stratégique.

Une radicalité culturelle très élevée

Sur les enjeux de société, la « droite radicale opportuniste » est parfaitement alignée avec les deux familles historiques du RN. 96% considèrent qu’il y a trop d’immigrés en France, 94% estiment que « maintenant on ne se sent plus chez soi comme avant », et 71% sont favorables au rétablissement de la peine de mort.

Ces niveaux très élevés confirment que ce groupe partage pleinement le socle idéologique du RN sur les enjeux identitaires et sécuritaires.

Un libéralisme économique affirmé et homogène

Sur le plan économique, ce groupe se distingue par un libéralisme encore plus marqué que celui des « libéraux identitaires ». Aucun membre de ce groupe ne considère que, pour établir la justice sociale, il faut prendre aux riches pour donner aux pauvres. Par ailleurs, 80% estiment que, pour faire face aux difficultés économiques, il faut que l’État fasse confiance aux entreprises.

Ce positionnement est cohérent avec leur situation socio-économique favorable. Il traduit également une vision du rôle de l’État centrée sur la liberté économique, en opposition au producteurisme de la « France oubliée ».

Des priorités dominées par les enjeux identitaires et sécuritaires

Les préoccupations de ce groupe sont très largement dominées par les enjeux culturels. 40% citent l’immigration comme premier problème de la France, et 12% la sécurité des biens et des personnes. Lorsqu’on examine les enjeux jugés déterminants pour le vote, cette hiérarchie se confirme :

  • 93% citent la maîtrise de l’immigration ;
  • 80% la sécurité des biens et des personnes.

Les enjeux économiques apparaissent ici en retrait, ce qui distingue clairement ce groupe de la « France oubliée » et, dans une moindre mesure, des représentants de la « France glissante ».

Conclusion

La « droite radicale opportuniste » apparaît comme un électorat de droite dure, économiquement favorisé, fortement politisé et en cours de ralliement au RN. Elle se caractérise par :

  • un niveau de ressources élevé (42% au-dessus de 3500 euros, 55% satisfaits de leur vie) ;
  • une forte politisation (49% intéressés par la politique) ;
  • une radicalité idéologique marquée (42% à l’extrême droite, 72% opposés au compromis) ;
  • un libéralisme économique homogène (0% en faveur de la redistribution, 80% pro-entreprises) ;
  • et une centralité des enjeux identitaires (40% citent l’immigration en premier).

Par rapport à la « France glissante », elle constitue un pôle où le basculement vers le RN semble aujourd’hui le plus avancé. Elle joue ainsi un rôle clé dans la recomposition de l’espace politique à droite, en contribuant à faire du RN une force capable de concurrencer, voire de supplanter, les autres formations de ce camp.

Conclusion générale

L’analyse des quatre familles composant l’électorat potentiel du Rassemblement national met en évidence une transformation profonde de sa base électorale. Longtemps cantonné à des segments spécifiques de la population et marqué par une forte diabolisation dans le reste de la population, le RN apparaît aujourd’hui comme un parti dont le potentiel électoral s’est considérablement élargi et diversifié.

Au-delà de ses deux piliers historiques – la « France oubliée » et les « libéraux identitaires » –, qui restent fortement structurés et massivement fidélisés (65% et 60% de proximité partisane, niveaux très élevés de certitude de vote), le RN parvient désormais à capter des segments beaucoup plus larges de la population. La « France glissante » et la « droite radicale opportuniste » témoignent de cette extension : électorat plus diffus territorialement, plus hétérogène socialement, et surtout moins marqué initialement par une appartenance à l’extrême droite. Le fait que des individus issus de ces groupes déclarent aujourd’hui au moins 50% de probabilité de voter RN constitue un indicateur fort du processus de normalisation du parti. Ce dernier n’apparaît plus, pour une part croissante de l’électorat, comme un choix marginal ou transgressif, mais comme une option politique envisageable parmi d’autres.

Cette dynamique d’élargissement ne doit toutefois pas masquer une réalité centrale : l’électorat du RN, dans ses dimensions réelles comme potentielles, est profondément hétérogène. Si ces différentes familles convergent très largement sur les enjeux culturels – avec des niveaux extrêmement élevés de préoccupation autour de l’immigration et de la sécurité –, elles présentent en revanche des divergences majeures sur les questions économiques et sociales.

La « France oubliée » exprime une demande forte de redistribution (100% en faveur de la taxation des riches) et de protection économique, quand les « libéraux identitaires » (7%) et plus encore la « droite radicale opportuniste » (0%) s’inscrivent dans une logique de libéralisme économique affirmé. De même, les attentes vis-à-vis du rôle de l’État varient fortement, entre demande de contrôle accru des entreprises dans certains segments et préférence pour une économie de marché dérégulée dans d’autres.

Cette hétérogénéité constitue à la fois une force et une fragilité pour le RN. Elle lui permet d’agréger des électorats issus de milieux sociaux très différents, mais elle rend extrêmement complexe toute cohérence programmatique. La capacité du RN à maintenir cette coalition repose largement sur deux facteurs. D’une part, le débat politique est largement appauvri et se focalise finalement très peu sur des débats de fond. D’autre part, lorsque les enjeux politiques sont enfin débattus dans le débat public, les questions culturelles et les enjeux de société sont bien plus questionnés que les thématiques sociales et économiques. Or comme nous l’avons vu, c’est précisément sur ces thématiques que l’électorat du RN s’agrège.

Enfin, l’un des enseignements majeurs de cette analyse réside dans le rôle joué par les dynamiques de rejet dans la structuration de cet électorat potentiel. Au-delà des logiques d’adhésion au RN, une partie de son attractivité repose sur des effets de repoussoir, au premier rang desquels figure La France insoumise. Les niveaux très élevés de défiance à l’égard de ce parti – y compris parmi la « France glissante », pourtant le groupe le moins politisé – montrent que le rejet de la gauche radicale constitue un facteur de rapprochement non négligeable vers le RN.

Dans ce contexte, le RN bénéficie d’un double mouvement : d’un côté, une normalisation progressive qui élargit sa base électorale ; de l’autre, une polarisation politique qui, en désignant certains adversaires comme inacceptables, facilite des logiques de ralliement par défaut. Ce phénomène suggère que la progression du RN ne peut être comprise uniquement à partir de ses propres dynamiques internes, mais doit également être analysée à l’aune des reconfigurations plus larges du champ politique et des rapports de rejet entre les différentes forces partisanes.

En définitive, le RN apparaît aujourd’hui comme un parti capable de fédérer des électorats très différents autour d’un socle commun, mais dont la cohésion reste fragile dès lors que l’on s’éloigne de ce socle. Cette tension entre élargissement et hétérogénéité constitue sans doute l’un des éléments clés pour comprendre ses perspectives électorales à venir.

  • 1
    Enquête électorale française, Ipsos pour la Fondation Jean-Jaurès, Le Monde et le Cevipof, avril 2026.
  • 2
    Pascal Perrineau, Le populisme, Paris, Que sais-je, 2021.
  • 3
    Voir notamment Le Front national à découvert, Paris, Presses de Sciences Po, 1996.
  • 4
    Félicien Faury, Des électeurs ordinaires : enquête sur la normalisation de l’extrême droite, Paris, Seuil, 2024.
  • 5
    Gilles Ivaldi, Cap sur la droite pour 2027 ? Où en est le Rassemblement national sur l’économie ?, Notes de recherche du Cevipof, 2026 ; Gilles Ivaldi, A tipping point for far-right populism in France, ECPS Report 2024 European Parliament Elections under the Shadow of Rising Populism, 2024, pp. 165-177.
  • 6
    Luc Rouban, Les ressorts cachés du vote RN, Paris, Presses de Sciences Po, 2024.
  • 7
    Ce phénomène a particulièrement bien été étudié par Félicien Faury dans Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l’extrême droite, Paris, Seuil, 2024.
  • 8
    Le « producteurisme » ou producerism en anglais a notamment largement été étudié dans les recherches du politiste Gilles Ivaldi.

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