Les imaginaires du fleuve en récit : pour une nouvelle culture de l’eau

Face aux dérèglements climatiques, quel rôle peut jouer le récit dans la construction d’une nouvelle culture de l’eau ? Dans la continuité de nos travaux sur les imaginaires locaux, César Silva Urdaneta, architecte, et Armelle Varcin, maîtresse de conférences à l’École nationale supérieure d’architecture et paysage de Lille, analysent, à partir des travaux de la 43ᵉ session des Ateliers de Cergy consacrée au bassin de la Seine, comment les imaginaires du fleuve peuvent devenir des leviers d’adhésion, de responsabilité et d’action collective.

Un des enjeux majeurs contemporains de l’habitabilité des territoires face aux dérèglements climatiques est la restauration des milieux humides et des cours d’eau. L’approche doit être systémique, au bénéfice des milieux, des écosystèmes, des paysages et des habitants. Ses principes sont connus : réhydratation des sols par infiltration pour y favoriser la vie, ralentissement des flux pour accroître les échanges entre eaux courantes et stagnantes, végétalisation pour stocker l’eau dans la biomasse et rétablir les différents cycles de l’eau.

Chacun de ces cours d’eau draine une eau de surface et souterraine qui façonne un territoire d’interdépendances : le bassin versant. Le fleuve, irrigué de ses multiples affluents, relie toutes les sources, tous les rus et toutes les gouttes d’eau qu’il reçoit, jusqu’à leur confluence avec la mer ou l’océan. Cette figure du bassin versant, que l’on peut comparer aux veines de la Terre1Marin Schaffner, Mathias Rollot et François Guerroué, Les Veines de la Terre, Marseille, Éditions Wildproject, 2021. ou à une arborescence inversée2Bertrand Warnier, Philipp Enquist, Drew Wensley, Plaidoyer pour un grand jardin séquanien, Cergy-Pontoise, Les Ateliers de Cergy-Pontoise, 2021., offre une image puissante : celle d’un organisme vivant. Elle invite à passer de la gestion technique de l’hydrologie à une culture de l’eau, ciment de projets partagés et d’actions solidaires qui protègent la ressource, en qualité comme en quantité.

Les cours d’eau portent un imaginaire qui résonne en chacun. Ils accompagnent les civilisations, nourrissent les mythes, façonnent les paysages et les sociétés. L’eau, élément fédérateur, peut créer du lien à tous les niveaux – générationnels, culturels, sociaux – mais demeure rarement un enjeu politique de premier plan. Pour engager la préservation de cette ressource et mettre en œuvre les modes de gestion éprouvés, développer une culture de l’eau auprès des habitants, des élus et des acteurs économiques est devenu une urgence d’utilité publique. La question est alors : comment la construire, et sur quoi la fonder ?

Il devient d’abord nécessaire de dépasser la seule ingénierie pour activer les imaginaires de l’eau. Construire un récit collectif du bassin versant peut favoriser un sentiment d’appartenance et de responsabilité : reconnaître les interdépendances entre amont et aval, vallées et plateaux, rives droite et gauche, humains et non-humains. Chaque bassin versant mérite ainsi ses propres récits, façonnés par ses habitants, ses réalités et ses aspirations.

Comme le rappelle Paul Ricœur, le récit – comme le paysage d’ailleurs – assemble et concilie contradictions et paradoxes, et relie les imaginaires individuels aux réalités géographiques, économiques, sociales et culturelles. Il peut être tout ou partie fiction, uchronie, témoignage, manifeste ou vision politique. Pour Laurent Matthey, « le récit est un moyen d’exploration, qui restitue une image vraisemblable d’un futur envisageable et permet ainsi de mieux s’en saisir3Laurent Matthey, Julie Ambal, Simon Gaberell et Elena Cogato Lanza, « Le récit est partout… », Stories are everywere, 17 mai 2021. ».

Les récits de la condition future d’habiter avec l’eau ont été au cœur de la 43ᵉ session des Ateliers de Cergy : une exploration collective pour entrevoir les voies désirables d’un avenir habitable, au fil de l’eau, pour toutes et tous. Cette note explore, à travers les propositions des Ateliers, comment le récit peut devenir un instrument de transformation des territoires et le vecteur d’une nouvelle culture de l’eau.

Faire récit pour une culture de l’eau

Les récits, au-delà de leur dimension symbolique, permettent de transformer les opportunités révélées par les crises en dynamiques d’adhésion et d’action collective. En ce sens, développer des récits partagés devient un moyen d’inventer de nouvelles manières d’habiter l’incertitude et de réaffirmer notre capacité collective à composer avec le changement.

Dans le contexte des menaces simultanées de notre avenir – raréfaction de l’eau, intensification des crues et fragilisation des milieux liés au dérèglement climatique –, il devient urgent de réinventer nos façons de vivre avec l’eau, de repenser les relations que nous entretenons avec elle, ses habitants et ses territoires.

Comment le récit, par sa capacité à relier imaginaires, pratiques et actions, peut-il fonder de nouveaux modes d’habiter avec l’eau ? Comment ces récits peuvent-ils nourrir une culture partagée de l’eau, consciente des interdépendances et des vulnérabilités de chacun ?

Les récits que nous explorerons trouvent leur ancrage dans un territoire précis : celui du bassin de la Seine, mosaïque de paysages qui s’étend de la Bourgogne à la Normandie et rassemble plus de 18 millions d’habitants. Ses affluents tissent un réseau qui traverse, irrigue et relie zones rurales, métropoles, plaines et vallées.

La 43ᵉ session des Ateliers de Cergy a été l’édition d’ouverture d’une trilogie séquanienne qui repense l’habitabilité du grand bassin, des sources jusqu’à l’estuaire. Ce premier acte, centré sur la Seine-Amont et ses affluents, a permis d’expérimenter l’art de faire-récit : fabriquer des narratifs qui rendent désirables les transformations à venir, compatibles avec l’habitabilité planétaire et l’impératif de porter soin à travers les actions humaines dans les milieux.

Alors que notre époque fait face à « l’impératif d’un urbanisme régénérateur4Chris Younès, « L’impératif d’un urbanisme régénérateur », AOC media – Analyse Opinion Critique, 28 septembre 2025. », ces ateliers ont permis d’illustrer comment le paysage, l’architecture et l’aménagement qui réparent et régénèrent les territoires s’associent aux récits pour ancrer des transitions dans des aspirations.

De ces ateliers émergent trois propositions qui imaginent l’avenir de la Seine-Amont, autant d’hypothèses pour habiter avec l’eau dans les conditions écologiques de demain. Ces expérimentations mobilisent des imaginaires distincts et se répondent à travers l’exploration de techniques et stratégies, elles s’animent de rythmes de l’eau, du vivant et des formes sociales, du matériel et de l’immatériel, pour offrir des manières contrastées d’inventer les conditions d’une habitabilité partagée autour de l’hydrosolidarité du futur. Ainsi répertoriées, elles forment une palette de méthodes pour repenser nos modes d’habiter avec l’eau, à travers une nouvelle culture des vulnérabilités.

Habiter avec l’eau à travers le bio-culturel : les noues de la Seine-Amont

Et si les récits des transformations à venir passaient par des actions territoriales à travers la nature et la culture ? Cette proposition manie figures hydrographiques et renouveau pour penser des scénarios d’avenir à travers des pratiques biologiques et culturelles situées. Les participants sont d’abord passés par un imaginaire du futur pour se demander : « Mais comment imaginer à nouveau des territoires qui respirent ? Comment vivre et prospérer sur des terres tropicales, sous des pluies diluviennes ou un soleil de plomb ? Et par où commencer ?5Toutes les citations des équipes de participants aux Ateliers de Cergy sont extraits du Cahier de session du 43e Atelier de Cergy édité par l’association (Ateliers de Cergy, 2025) ou des propos tenus à l’oral lors du jury qui s’est réuni le 25 septembre 2025 à la Fabrique de la Cité à Paris. Travail de l’équipe n°1 « Chemin(s) séquanien(s) » composé de Violette Ferla, Louis Laheurte, Mavrianos Venlentzas, Luisa Lerman et Kazu Kitamura. ».

La proposition s’intéresse à une figure hydrologique singulière de la vallée de la Seine-Amont : la noue. Non pas le dispositif urbain de gestion du ruissellement, mais l’appellation locale des rus, fossés et talwegs qui irriguent en continu ou par intermittence les pays de l’amont. Penser la haute vallée par l’extension de ces noues revient à transformer ce réseau de modestes affluents en maillage de corridors bio-culturels. Cette proposition réactive la mémoire hydrologique des paysages par la requalification des noues, et projette leur devenir comme levier de régénération et d’adaptation territoriale.

Les noues de la Seine-Amont partent d’une grande perspective qui imagine le temps long : le dérèglement climatique vient transformer l’horizon temporel des noues au service du bien-vivre au fil de l’eau. Ici, un imaginaire de tropicalité incarne la compatibilité entre l’adaptation et l’abondance et désigne le cadre d’un temps nouveau : celui de microclimats qui offrent autant de défis que de gains biologiques, des saisons chaudes plus longues, mais aussi plus riches en activité, une invitation à la sobriété et l’exploration d’une conversion massive à l’agroécologie.

Illustration d’un avenir tantôt tropical tantôt inondé, scénarios été-hiver de la Noue Edmond Dupray6Crédit image : Ateliers de Cergy & équipe n°1 « Chemin(s) séquanien(s) » composé de Violette Ferla, Louis Laheurte, Mavrianos Venlentzas, Luisa Lerman et Kazu Kitamura.

L’imagination de cet avenir passe alors par des récits prospectifs : « Habitués à cette saisonnalité, les habitants de la vallée renouent rapidement avec les coutumes de leur mode de vie transhumant : les barques sont sorties de leur estivage, des ponts temporaires sont installés, et les habitants se mobilisent volontairement. Un mode de vie amphibie… ». Des noues passées à celles à venir, l’identification de cette ressource territoriale fonde le récit d’un projet de territoire à la fois ancré et créatif : les noues naissent comme des idées de nouveaux modes d’habiter, et les récits de nouvelles noues alimentent des alternatives où l’on réapprend à vivre une condition nouvelle de l’eau, tantôt raréfiée, tantôt abondante.

« Des individus, des collectifs citoyens et des ONG furent les premiers à s’approprier les noues. Certains se sont appliqués à réhabiliter d’anciennes noues à travers villes et villages, tandis que d’autres en ont aménagé de nouvelles. Les noues ont proliféré partout, des jardins privés aux berges des rivières, en passant par les champs agricoles, devenant à la fois des refuges écologiques, des dispositifs de gestion de l’eau et des espaces de loisirs ».

Figures familières d’un paysage vécu, les noues accompagnent des transformations territoriales : elles surélèvent les habitats, introduisent du petit transport de fret fluvial, font naître des intermodalités, associent des lieux de transformation au potentiel agricole existant, portent de nouvelles fertilités charriées par l’inondation, ouvrent la voie à des espaces collectifs de collaboration et de partage. Avec humour et décalage, ces noues se dénomment Noue-Gâtine, car non loin du PNR du Gâtinais ; Noue-veauté, car ces approches renouvellent les mentalités et les territoires ; Noue-claire, car les centrales sont aussi des fiertés locales et repères symboliques ; Noue-York, pour s’amuser et rêver d’ailleurs !

Autres figures familières du paysage vécu, les centrales nucléaires de Nogent-sur-Seine se voient accueillir une intervention artistique7Crédit image : Ateliers de Cergy & équipe n°1 « Chemin(s) séquanien(s) » composé de Violette Ferla, Louis Laheurte, Mavrianos Venlentzas, Luisa Lerman et Kazu Kitamura.

Les noues ne sont plus vues comme la trace seule de l’eau, mais comme des lieux où co-créer et cohabiter. Les noues deviennent des jardins d’hydrologie régénérative8L’hydrologie régénérative est la science de la régénération des cycles de l’eau douce dans les sols par l’aménagement du territoire. Elle s’appuie sur la valorisation de pratiques antérieures à la mécanisation des travaux agricoles., des lieux d’infiltration et de fertilité, des plateformes d’expérimentation écologique et sociale. Elles organisent des séquences paysagères au rythme de l’eau. Au pas de ces nouveaux rythmes se déploient des usages adaptatifs : déplacements, lieux de vie, pratiques économiques et agricoles vivent désormais aux rythmes des cours d’eau. Habiter avec l’eau, c’est accepter ces temporalités mouvantes, imaginer des habitations qui prennent plaisir à la variation et inventer des solidarités territoriales saisonnières.

Enfin, leur dimension symbolique et esthétique inscrit les noues dans une poétique collective capable de changer notre appréhension du risque et d’en tenir le fil. L’imagination de nouveaux modes d’habiter le long des noues devient un outil pour repenser la gouvernance du risque et la manière dont les sociétés se préparent et vivent entre inondations et sécheresses.

Un jardin de noues, corridors bio-culturels à l’échelle de la vallée de Seine amont9Crédit image : Travail de l’équipe n°1 « Chemin(s) séquanien(s) » composé de Violette Ferla, Louis Laheurte, Mavrianos Venlentzas, Luisa Lerman et Kazu Kitamura.

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Habiter avec l’eau à travers des alliances régénératives : les chemins de l’amont à l’aide des castors

Les chemins envisagés ici sont des fils aux épaisseurs variables : ils tissent des stratégies à différentes échelles et relient figures et usages – agriculture et agroforesterie, zones humides et lieux de baignade, réserves écologiques et zones d’activités, bras morts et cours d’eau… Autant d’alliances et de réponses variées ayant pour objectif de régénérer la nappe phréatique, les cultures (au sens de culturel et cultural), les sols, la biodiversité et les sociabilités.

Les chemins proposés ne sont pas seulement des infrastructures de déplacement pour humains et non-humains ; ce sont des dispositifs pour régénérer les milieux à travers les relations. Ces chemins, à la fois infrastructures et récits, relient agriculture, urbanité et nature à travers des alliances recomposées : nature + urbanité, agriculture + nature, industrie + nature.

Les chemins séquaniens tissent « des continuités socioculturelles et hydro-écologiques », écrit l’équipe10Travail de l’équipe n°2 « Nou(e)s allons Inonder » composée d’Adam Oosthuizen, Brune Girardon, Ranjit Singh, Xi Liu et Enora Legouis., des espaces où humains et non-humains développent « des relations symbiotiques ».

Water Context Map. Mises en projet au fil de l’eau vignettes de scénarios de coexistence11Crédit image : Ateliers de Cergy & équipe n°2 « Nou(e)s allons Inonder » composée d’Adam Oosthuizen, Brune Girardon, Ranjit Singh, Xi Liu et Enora Legouis.

Au lieu de ne viser que les trajectoires humaines (échanges de matières, de valeurs et de flux), ces chemins distribuent les puissances d’agir entre humains et non-humains. Le castor devient la figure emblématique dont s’inspire la proposition : tisserand-hydrologue, il montre comment réparer et répandre l’eau, créer mares et mosaïques d’habitats. Pour imaginer ces propositions, les participants incarnent l’animal dans un changement de perspective qui sert de point de départ à la proposition : « Nous sommes les castors tisserands », écrivent-ils, « notre objectif est de tisser des liens entre les habitant.es, humains et non-humains, du bassin supérieur de la Seine. »

Le projet s’en inspire pour concevoir des interventions en réseau qui restaurent des continuités socio-écologiques et proposent un pointillisme territorial, à travers des lieux d’intervention structurés autour de démonstrations concrètes scénarisées en « avant/après ». On imagine ici des lieux de baignade qui épousent l’avenir écologique de la renaturation des berges à Moret-Loing-et-Orvanne, des cheminements qui s’élèvent au-dessus des espaces naturels sensibles pour reconnecter les rives de Nogent-sur-Seine autour d’un patrimoine écologique et culturel réhabilité, ou encore des chemins longeant des écotones capables de concilier valeurs écologiques et culturelles dans les champs cultivés du Nogentais.

Le chemin devient une méthode paysagère : il révèle la diversité des paysages de la Seine-Amont et constitue en soi un paysage à travers la multiplicité de parcours qu’il propose. Cette mise en visibilité de l’ici et du là-bas, du proche et du lointain se matérialise par des haltes éducatives, des micro-fermes pédagogiques et des belvédères d’observation, pour construire la culture d’une éthique du soin : gestes de réparation, pratiques collectives de maintien des sols et des humanités, et accords partagés sur l’usage de l’eau.

Ainsi construits, les chemins incarnent des valeurs à l’appui des richesses intrinsèques à la Seine-Amont. Selon l’équipe, « En rapprochant les écosystèmes de la vie quotidienne, ces chemins renouvellent un sentiment d’appartenance commun et favorisent la gestion écologique des milieux. » Les chemins proposés servent ainsi à la fois de métaphore et de dispositif : parcours d’interprétation du paysage, support d’ateliers participatifs, réseau d’initiatives productives. Ils révèlent les paysages de l’amont comme une alternance de situations, de tensions et de potentiels.

L’invention d’un art de vivre écologique pour demain, c’est ici composer un répertoire d’usages où l’expérience des alliances et des trajectoires se conjugue avec la responsabilité écologique et un appel à l’action conscient de l’urgence : les chemins relient réponses techniques et pratiques sociales pour imaginer des dispositifs opérationnels dont la mise en œuvre soit faisable, socialement acceptable et durable.

Festival de l’eau : transformer le territoire de par nature et culture Équipe 212Crédit image : Ateliers de Cergy & équipe n°2 « Nou(e)s allons Inonder » composée d’Adam Oosthuizen, Brune Girardon, Ranjit Singh, Xi Liu et Enora Legouis.

« En considérant les cours d’eau comme des entités vivantes, conteurs de la mémoire des humains, des animaux et des cultures, les chemins réécrivent le récit de la domination humaine en un habitat partagé et juste. » L’enjeu est de faire de ces trajectoires la perspective politique et poétique d’une démarche de soin : guérir les cours d’eau abîmés et tisser des solidarités capables de bâtir, dans la régénération des vulnérabilités écologiques et sociales de la vallée amont, les récits d’un avenir désirable.

Habiter avec l’eau à travers le sacré : réapprendre à lire les signes du monde des eaux

La proposition du sacré réhabilite les légendes et savoirs locaux comme matrices de connaissance de la condition contemporaine et future de l’eau, dans le haut bassin de la Seine. Elle s’appuie sur l’histoire et les mythes pour retrouver des sagesses environnementales, capables de réactiver la portée de dispositifs vernaculaires : les églises n’étaient-elles pas autrefois construites à l’abri des crues, sur des promontoires et souvent en lien avec des sources ou repères hydrologiques ? Cette proposition fait aussi renaître des signaux, portés par des histoires enfouies. Ainsi, la légende de l’Abîme de Borneau, près du Loing, raconte comment un chariot et ses chevaux furent engloutis dans les eaux ; on dit qu’en période d’étiage, lorsque les galets résonnent comme des sabots, c’est que la rivière s’assèche. Ces récits, à la fois symboliques et pragmatiques, transmettent une grammaire du langage des eaux : ils rappellent les seuils, les dangers et les cycles naturels auxquels le territoire demeure inféodé.

Ce projet, qui fait la part belle aux récits, imagine une « carte sacrée du Haut-Séquanien » : une voie spirituelle qui traverse l’amont, recense les lieux de mémoire, les repères de crue, les cérémonies et rituels de l’eau. La proposition établit ainsi une géographie de signes et de balises qui rendent visible la mémoire hydraulique et contribuent à réhabiliter une culture partagée de la vigilance, de l’attention et de la prévention autour de l’eau.

Carte sacrée du Haut-Séquanien13Crédit image : Ateliers de Cergy & équipe n°3 « Team ki lu cru ? » composée de Maud Plantec-Villeneuve, Ariane Lozon, Yvo Galvão, Puja Das et Giorgi Gogoladze.

Le projet correspond à la volonté de « revitaliser le sacré dans nos relations avec le vivant et ses dimensions invisibles14Travail de l’équipe n°3  « Team ki lu cru ? » composée de Maud Plantec-Villeneuve, Ariane Lozon, Yvo Galvão, Puja Das et Giorgi Gogoladze. » et mobilise un sacré vernaculaire pour faire dialoguer les mythes anciens avec les urgences d’aujourd’hui. Ainsi, les participants précisent : « Le paysage d’un bassin versant émet de nombreux signaux : formes, couleurs, bruits, traces. Présences ou absences non humaines sont autant de sentinelles qui informent sur l’état d’un milieu, l’arrivée d’une crue, la santé d’une nappe phréatique ».

Cette approche invite à réapprendre à entendre le langage des eaux, aujourd’hui rendu inaudible par nos modes de vie contemporains. Rendre visibles ces signaux – par la création de repères, de pratiques ou d’installations – revient à redonner voix à ce qui, dans les territoires, a cessé de s’exprimer. Dans cette perspective, le silure, le castor, les moules d’eau douce, les saules ou encore les aulnes deviennent autant d’indicateurs vivants : des guides-sentinelles dont les comportements et les apparitions révèlent la santé du milieu à travers des dispositifs d’acupuncture territoriale, de mobilisation urbaine, de projet de paysage et d’installation artistique. Ces sentinelles relient observation sensible et diagnostic écologique : elles forment un réseau d’attention collective, une écologie du regard et de l’écoute.

Le silure, figure animale mobilisée par l’équipe entre indicateur écologique et imaginaire d’épouvante15Crédit image : Ateliers de Cergy & équipe n°3 « Team ki lu cru ? » composée de Maud Plantec-Villeneuve, Ariane Lozon, Yvo Galvão, Puja Das et Giorgi Gogoladze.

« (Ré)apprendre à entendre le langage du monde des eaux, c’est rouvrir la possibilité de leur redonner une place dans la cité : en prendre soin, les défendre, y habiter autrement, tisser des alliances symbiotiques. »

L’équipe propose de relier ces éléments par des cartographies participatives, des pratiques artistiques collectives ou encore des activités rituelles alimentées par les récits et savoirs anciens, pour « rendre visible l’invisible ».

« Nous faisons l’hypothèse que le sacré rend visible l’invisible. Nous proposons une collection d’aménagements doux : des dispositifs sensibles pour revitaliser la dimension sacrée du territoire et amplifier les signaux de ses écosystèmes. »

Autour de ces repères s’organise une série de dispositifs : pierres de la faim16Dans les mots de l’équipe : pierres de la faim (de l’allemand Hungerstein) : bloc gravé placé dans le lit d’une rivière, visible uniquement lors de périodes de très bas niveau d’eau. gravées de seuils historiques de sécheresse, lignes végétales marquant les plaines inondables, fontaines des profondeurs révélant les fluctuations des nappes phréatiques, ou encore temples de l’eau – architectures participatives et flottantes dédiées à la mémoire, à la pédagogie et à la célébration des cycles de l’eau. Ces formes rejouent, à l’échelle du paysage, l’équilibre entre danger et fertilité, crainte et soin, technique et rituel.

« Le Temple incarne une double fonction : lieu de rituel et de communauté en saisons normales, sanctuaire résilient de l’eau en période de crise. »

Ainsi, la proposition du sacré agit comme une méthode de réappropriation : elle réhabilite les dimensions symboliques, sensibles et spirituelles dans les activités de l’aménagement, de la gouvernance et de la planification territoriale. Cette relecture n’est pas celle d’une nostalgie du passé, mais un outil de transformation : une écologie de l’attention où les récits deviennent instruments de veille, d’apprentissage et d’action collective.

Habiter avec l’eau : les récits d’une nouvelle culture de la vulnérabilité

Les trois propositions étudiées composent une pluralité de récits : les noues réactivent un maillage hydrologique bio-culturel, les chemins tissent des alliances régénératives, et le sacré révèle les signes de l’eau au service d’une vigilance partagée. Ensemble, elles permettent d’inventer des manières de conter le monde de l’amont.

Que dire de ces récits ? Ils révèlent d’abord une manière d’habiter la vulnérabilité, individuelle et collective. Lors du séminaire propédeutique de ces Ateliers de Cergy, Ludovic Faytre, responsable des études « Risques majeurs et aménagement » à l’Institut Paris Région, rappelait : « Accepter et comprendre nos vulnérabilités, à la fois individuelles et collectives, c’est le premier pas de la résilience ». Les travaux de prospective menés par les participants s’inscrivent dans cette perspective : leurs récits reconnaissent les vulnérabilités humaines et non humaines et les traduisent en gestes de solidarité. L’hydrosolidarité aura ainsi constitué le fil rouge des propositions, comme condition d’une résilience partagée.

Localement, des cours d’eau sont renaturés et des continuités écologiques rétablies. Des actions qui concilient usages des riverains, écologie et pédagogie participent à la construction d’une culture des vulnérabilités autour de l’eau. Cette culture partagée fonde une solidarité hydrologique et une compréhension des échelles imbriquées qu’elle implique.

Pour devenir des leviers d’adhésion, les actions territoriales doivent s’appuyer sur cette culture commune des vulnérabilités afin d’orienter des transformations socialement acceptables. Elles peuvent alors se traduire en dispositifs opératoires : expérimentations situées qui rendent visibles les co-bénéfices et soutiennent les coopérations ; terrains d’expérimentation intégrant des usages mixtes selon des hiérarchies négociées ; outils de médiation qui éclaircissent la complexité et facilitent la résolution des conflits ; mesures d’adaptation, tantôt douces, tantôt radicales, à la hauteur des défis et dans les limites de leur acceptabilité.

Les récits, en tant qu’expériences collectives, portent la force éducatrice de cette culture nouvelle. Ils rendent les transformations à venir non seulement vraisemblables et possibles, mais aussi désirables. L’inflexion décisive qu’ils apportent est celle d’une aspiration au changement qui ne se fonde plus seulement sur le plaisir ou le désir, mais aussi sur la considération et l’empathie.

D’une culture des vulnérabilités à une société de l’empathie, habiter avec l’eau ouvre les voies d’un projet d’habiter souhaitable et soutenable, fondé sur ce que vivre ensemble peut offrir de plus juste, de plus noble et de plus beau.

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    Marin Schaffner, Mathias Rollot et François Guerroué, Les Veines de la Terre, Marseille, Éditions Wildproject, 2021.
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    Bertrand Warnier, Philipp Enquist, Drew Wensley, Plaidoyer pour un grand jardin séquanien, Cergy-Pontoise, Les Ateliers de Cergy-Pontoise, 2021.
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    Laurent Matthey, Julie Ambal, Simon Gaberell et Elena Cogato Lanza, « Le récit est partout… », Stories are everywere, 17 mai 2021.
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    Chris Younès, « L’impératif d’un urbanisme régénérateur », AOC media – Analyse Opinion Critique, 28 septembre 2025.
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    Toutes les citations des équipes de participants aux Ateliers de Cergy sont extraits du Cahier de session du 43e Atelier de Cergy édité par l’association (Ateliers de Cergy, 2025) ou des propos tenus à l’oral lors du jury qui s’est réuni le 25 septembre 2025 à la Fabrique de la Cité à Paris. Travail de l’équipe n°1 « Chemin(s) séquanien(s) » composé de Violette Ferla, Louis Laheurte, Mavrianos Venlentzas, Luisa Lerman et Kazu Kitamura.
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    Crédit image : Ateliers de Cergy & équipe n°1 « Chemin(s) séquanien(s) » composé de Violette Ferla, Louis Laheurte, Mavrianos Venlentzas, Luisa Lerman et Kazu Kitamura.
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    Crédit image : Ateliers de Cergy & équipe n°1 « Chemin(s) séquanien(s) » composé de Violette Ferla, Louis Laheurte, Mavrianos Venlentzas, Luisa Lerman et Kazu Kitamura.
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    L’hydrologie régénérative est la science de la régénération des cycles de l’eau douce dans les sols par l’aménagement du territoire. Elle s’appuie sur la valorisation de pratiques antérieures à la mécanisation des travaux agricoles.
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    Crédit image : Travail de l’équipe n°1 « Chemin(s) séquanien(s) » composé de Violette Ferla, Louis Laheurte, Mavrianos Venlentzas, Luisa Lerman et Kazu Kitamura.
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    Travail de l’équipe n°2 « Nou(e)s allons Inonder » composée d’Adam Oosthuizen, Brune Girardon, Ranjit Singh, Xi Liu et Enora Legouis.
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    Crédit image : Ateliers de Cergy & équipe n°2 « Nou(e)s allons Inonder » composée d’Adam Oosthuizen, Brune Girardon, Ranjit Singh, Xi Liu et Enora Legouis.
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    Crédit image : Ateliers de Cergy & équipe n°2 « Nou(e)s allons Inonder » composée d’Adam Oosthuizen, Brune Girardon, Ranjit Singh, Xi Liu et Enora Legouis.
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    Crédit image : Ateliers de Cergy & équipe n°3 « Team ki lu cru ? » composée de Maud Plantec-Villeneuve, Ariane Lozon, Yvo Galvão, Puja Das et Giorgi Gogoladze.
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    Travail de l’équipe n°3  « Team ki lu cru ? » composée de Maud Plantec-Villeneuve, Ariane Lozon, Yvo Galvão, Puja Das et Giorgi Gogoladze.
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    Crédit image : Ateliers de Cergy & équipe n°3 « Team ki lu cru ? » composée de Maud Plantec-Villeneuve, Ariane Lozon, Yvo Galvão, Puja Das et Giorgi Gogoladze.
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    Dans les mots de l’équipe : pierres de la faim (de l’allemand Hungerstein) : bloc gravé placé dans le lit d’une rivière, visible uniquement lors de périodes de très bas niveau d’eau.

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