Alors que les électeurs américains se rendront bientôt aux urnes pour élire leur président, un sujet, souvent ignoré en France, a pourtant une importance considérable dans la campagne : le poids des cryptomonnaies. Pourquoi Donald Trump, qui y était hostile jusqu’à il y a peu, s’en est-il fait le chantre ? Quid de l’idéologie dans ce positionnement ? Pourquoi des figures de la tech, auparavant démocrates comme Elon Musk, sont-elles en train de basculer pro-Trump ? Aristide Bui, responsable du service marketing de NFTfi, livre son analyse, montrant que, derrière cette question, c’est de l’avenir d’une certaine forme de démocratie dont il est question.
Cette deuxième note de l’Observatoire de la tech et du numérique nous emmène au cœur du duel Harris-Trump sur un sujet dont on parle peu dans l’Hexagone : le poids de la « question crypto » dans la campagne électorale. Rappelons que la capitalisation boursière du bitcoin, l’une des principales cryptomonnaies, atteignait 1 400 milliards de dollars en août dernier. Notons également que l’industrie crypto aujourd’hui, c’est la moitié des dons des entreprises versés dans la campagne présidentielle. Cette fois-ci, c’est Aristide Bui, établi à New York, observateur avisé du monde politique états-unien et spécialiste chevronné des cryptomonnaies, qui tient le stylo. Que le lecteur se rassure, il n’aura pas besoin d’être incollable en matière de crypto ou de fonctionnement des blockchains pour comprendre de quoi il en retourne. Aristide Bui part de questions simples : pourquoi Donald Trump, jusqu’à il y a peu hostile aux cryptomonnaies, s’en est-il fait le chantre ? Comment a-t-il fait de cette question un enjeu politique pour cliver face aux démocrates et attirer de nouveaux segments de l’électorat ? Quid de l’idéologie dans ce positionnement ? Pourquoi des figures de la tech, auparavant démocrates comme Elon Musk, sont-elles en train de basculer pro-Trump ? Comment lui et ses fils tentent-ils de bénéficier de l’élection pour faire des cryptomonnaies une nouvelle activité au sein de l’empire familial ? Quand électoralisme, populisme et business se rencontrent, Donald Trump est à l’aise… Derrière cela, c’est de l’avenir d’une certaine forme de démocratie dont il est question.
Marie-Virginie Klein, présidente du cabinet de conseil iconic., et François Backman, codirectrice et codirecteur de l’Observatoire de la tech et du numérique.
Pourquoi Donald Trump s’est-il fait le champion des cryptomonnaies dans la campagne électorale américaine ? Pour diviser le Parti démocrate, pour récupérer soutiens et subsides, pour toucher certains segments de l’électorat qui ne lui sont pas acquis à l’heure où l’élection s’annonce serrée ? Le bitcoin, un actif souvent décrit comme neutre et non partisan, est désormais en train d’entrer dans le champ politique à grande vitesse. Rassurons le lecteur, point n’est besoin d’être un spécialiste des cryptomonnaies ou de la blockchain pour voir que, là encore, Donald Trump brise les règles et continue d’avancer dans son monde de post-vérité.
Cryptomonnaies : l’échiquier politique américain entre soutien républicain et divisions démocrates
Le 21 mai 2024, les équipes de Donald Trump diffusent un communiqué annonçant l’acceptation de dons en cryptomonnaies pour financer la campagne présidentielle1President Donald J. Trump Campaign Now Accepting Crypto, First Major Party Nominee To Do So, 21 mai 2024.. C’est la première fois qu’un candidat d’un des deux principaux partis adopte aussi ouvertement les monnaies numériques. Trump y annonce, dans son style inimitable, vouloir rassembler une « armée crypto » (a crypto army)2President Donald J. Trump Campaign Now Accepting Crypto, First Major Party Nominee To Do So, 21 mai 2024.. Quatre jours plus tard, lors de la Libertarian National Convention à Washington D.C, il enfonce le clou : « Je veillerai à ce que l’avenir de la crypto et du bitcoin se joue aux États-Unis […] Je soutiendrai le droit à la propriété pour les 50 millions de détenteurs de crypto du pays ».
Enfin, en juillet dernier, lors de la Bitcoin Conference à Nashville – l’un des rendez-vous incontournables de l’écosystème –, il frappe un autre grand coup en faisant la promesse que les bitcoins saisis par l’administration seront utilisés pour constituer une réserve stratégique pour l’État américain3Cryptoverse: Trump’s bitcoin stockpile plan stirs debate, Reuters, 8 août 2024.. Cette déclaration est un aboutissement qui consacre la vision fondatrice du bitcoin comme une valeur refuge dans l’économie mondiale aux côtés de l’or.
C’est un changement de position du candidat, lui qui, en juin 2021, lors d’une interview sur Fox Business, avait qualifié le bitcoin de « fraude », considérant alors cette cryptomonnaie comme une menace pour le monopole du dollar en tant que monnaie de réserve mondiale4Trump: Bitcoin’s a scam, US dollar should dominate, Fox Business, 7 juin 2022..
Ce revirement trumpiste arrive juste après l’approbation des Exchange-traded funds (ETF) Bitcoin en janvier 2024 par la Security and Exchange Commission (SEC), autorité des marchés financiers étatsunienne, et son président Gary Gensler. Ce fut le lancement le plus spectaculaire de l’histoire des ETF5Selon l’Autorité des marchés financiers française, un ETF est « un fonds indiciel qui cherche à suivre le plus fidèlement possible l’évolution d’un indice boursier, à la hausse comme à la baisse ».. Au cours du premier mois, les fonds indiciels bitcoin ont vu des flux nets entrants de 125 millions de dollars par jour. Le principal ETF, celui de BlackRock’s iShares Bitcoin Trust (IBIT), a dépassé les 10 milliards de dollars d’actifs sous gestion en moins de deux mois6First gold ETF took 2 years to hit $10B, this Bitcoin ETF did it in 2 months, CoinTelegraph, 2 mars 2024..
L’influence des leaders du secteur n’est pas vraiment nouvelle puisqu’ils ont déjà participé au financement des deux grands partis américains7Dès 2020, Sam Bankman-Fried, le fondateur de la défunte cryptomonnaie FTX, avait financé à hauteur de plus de cinq millions de dollars la pré-campagne présidentielle de Joe Biden. Certaines donations plus limitées ont également été relevées à destination du Parti républicain, histoire de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Le même Sam Bankman-Fried a été le deuxième donateur lors des élections de mi-mandat de 2022, juste derrière George Soros. Il avait contribué à hauteur de plus de quarante millions de dollars, principalement en faveur du camp démocrate.. Mais aujourd’hui, une chose est sûre, la question et le rôle des cryptomonnaies dans la campagne changent de dimension. L’industrie crypto participe à près de la moitié des dons pour la prochaine élection présidentielle, devançant les donateurs classiques à l’instar des pétroliers.
Côté démocrate, l’approbation des ETF représente une défaite pour Elizabeth Warren ou encore Sherrod Brown, l’aile anti-crypto la plus militante du parti. Mais on ne pouvait pas encore parler à cette date d’un changement de position pour Joe Biden, alors encore candidat à l’élection. Alors qu’il avait l’occasion de faire un geste clair en faveur des cryptomonnaies en laissant passer le vote du Congrès pour annuler la SAB 121 – une directive de la SEC exigeant que les banques qui détiennent des crypto-actifs pour le compte de leurs clients les déclarent sur leurs bilans –, il a apposé son veto à la dernière minute, créant ainsi un statu quo pour le secteur. Le camp démocrate apparaît fracturé, et Joe Biden se retrouve pris en tenaille entre d’un côté l’aile Warren (les détracteurs) et, de l’autre, les 32 élus démocrates qui ont voté en faveur de l’annulation du SAB-121 (les partisans). On retrouve notamment, parmi ces derniers, le pro-crypto Cory Booker qui tente de dépeindre, sur X, cette technologie comme libérale et progressiste. « Les cryptomonnaies sont une innovation passionnante avec le potentiel de stimuler la croissance de l’économie américaine si elles sont correctement soutenues et régulées », déclarait-il sur Twitter le 10 mars 2022.
La nomination de Kamala Harris n’a pas clarifié la position démocrate. On note l’absence de toute mention des mots-clés « bitcoin », « cryptomonnaies » ou « blockchain » sur son site de campagne et sur la plateforme du Parti. Malgré des démarches récentes de l’équipe de Harris auprès de figures de l’industrie crypto, indiquant un certain intérêt, sa position publique reste indéfinie, et contraste avec le discours pro-crypto de son rival.
Chez les républicains, le soutien aux cryptomonnaies est bien plus massif et homogène. La régulation est un thème peu apprécié, et le récit selon lequel le bitcoin est une monnaie antiétatique et anti-banque centrale porte dans l’électorat pro-Trump. Cette vision attire et conforte des segments de l’électorat méfiants envers le contrôle gouvernemental, les interventions des banques centrales et autre Deep State voués aux gémonies. Les républicains, traditionnellement attachés à l’or comme valeur refuge et encore affectés par l’inflation, sont rassurés par la rareté du bitcoin, dont la quantité est limitée à 21 millions d’unités.
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Abonnez-vousUn sujet émergent en passe de devenir stratégique et politique : la conquête des « crypto-bros »
Aujourd’hui, la « question crypto » reste très secondaire pour les Américains. Moins de 20% d’entre eux déclarent avoir déjà investi, échangé ou utilisé une cryptomonnaie8Majority of Americans aren’t confident in the safety and reliability of cryptocurrency, Pew Research Center, 10 avril 2023.. Il s’agit principalement de personnes ayant des revenus élevés et d’hommes jeunes de moins de trente ans9Majority of Americans aren’t confident in the safety and reliability of cryptocurrency, Pew Research Center, 10 avril 2023.. Bien que près de neuf Américains sur dix déclarent avoir entendu parler des cryptomonnaies, près des trois quarts ne les considèrent pas comme sûres ou fiables10Majority of Americans aren’t confident in the safety and reliability of cryptocurrency, Pew Research Center, 10 avril 2023.. On est donc bien loin d’un engouement généralisé… Ce qui excite les jeunes investisseurs et venture capitalists de la Silicon Valley ne touche pas encore le cœur de la population américaine.
Cela dit, concernant les personnes les plus enclines à soutenir les cryptomonnaies, on constate une nouvelle fois que les hommes le sont plus que les femmes (56% vs 40%), les minorités plus que les Blancs (63% des Noirs et 60% des Hispaniques vs 41% des Blancs), les jeunes électeurs (un peu plus de la Génération Z et les deux tiers des Millennials) plus que les boomers11Harris Poll Phase 2: The “Bitcoin Election”?, Harris Poll, 2 mai 2024.. Aux États-Unis, un terme a même été inventé pour désigner ces jeunes hommes passionnés de crypto : les « crypto-bros ».
Enfin, dans l’opinion, la thématique n’est pas encore clairement politiquement constituée. Les électeurs sont partagés quant à savoir quel est le camp le plus favorable à la chose : un tiers pense que c’est le Parti démocrate, un autre tiers le Parti républicain, et le reste est sans avis. Balle au centre. L’argent n’a pas d’odeur, ni de parti semble-t-il. Le sujet n’est donc pas encore cristallisé dans l’opinion publique, beaucoup restant partagés quant au bien-fondé et à l’utilité de cette technologie. Cependant, il n’en est pas moins potentiellement mobilisateur et stratégique, car il agit comme un révélateur des atermoiements, voire des incohérences, des démocrates, et touche particulièrement un jeune électorat difficile à atteindre, ainsi que certaines minorités. Cet électorat des « crypto-bros », initié au trading pendant la pandémie et passionné par la technologie, est en train d’émerger comme une force politique qu’on ne peut plus ignorer.
Pourquoi Trump bascule-t-il pro-crypto ? La reconnaissance de la culture coin
On peut spéculer à loisir sur différentes raisons pour lesquelles Donald Trump se positionne clairement en faveur des cryptomonnaies au point d’en faire un thème de campagne.
D’abord, il est probable qu’il ait « senti l’odeur du sang » et tente de profiter du manque de cohésion du camp démocrate sur la question. Il est clair que Biden puis Harris zigzaguent entre protection des investisseurs et stabilité des marchés d’un côté, et course à l’innovation et préservation du leadership technologique américain de l’autre.
Enfin, et c’est là peut-être le plus intéressant, on voit un candidat reconnaître et utiliser une forme de contre-culture coin issue des réseaux sociaux et fortement antisystème et libertarienne. Déjà dans sa campagne de 2017, sa maîtrise des cultures numériques s’était révélée être un avantage déterminant. Par ailleurs, les cryptomonnaies représentent un monde financier alternatif, plus volatile, moins régulé, avec un côté « émotionnel ». Un mélange qui correspond finalement assez bien à la personnalité iconoclaste de Trump, pouvant toucher des publics à première vue assez éloignés de lui.
Dans le camp démocrate, on l’a dit, dès 2021 c’est la sénatrice Elizabeth Warren qui, la première, a émis des critiques sur les cryptomonnaies. En juillet 2021, elle envoie une lettre au président de la SEC, Gary Gensler, exprimant ses préoccupations sur l’absence de réglementation du marché crypto. Elle met en avant les risques liés au blanchiment et à la protection des investisseurs, demandant des réponses sur les actions que la SEC entend prendre pour encadrer ce secteur12Sen. Warren warns of cryptocurrency risks, presses SEC on oversight authority, Reuters, 8 juillet 2021..
En juillet 2022, elle récidive en s’adressant cette fois-ci à l’Agence de protection de l’environnement (EPA) et au Département de l’Énergie (DOE). Elle demande que les entreprises de crypto publient les chiffres liés à leur consommation d’énergie et à leurs émissions de carbone. Elle souligne l’impact environnemental lié à la sécurisation du réseau bitcoin qui consomme d’importantes quantités d’électricité, exacerbant ainsi les effets négatifs sur le climat.
Elizabeth Warren n’a pas réussi à imposer son point de vue, comme en témoigne le positionnement très favorable de certains sénateurs et représentants démocrates, à l’instar de Darren Soto (Floride), qui milite activement pour soutenir l’innovation dans ce secteur. Cela a également eu pour effet collatéral de mobiliser l’industrie blockchain et une partie des milieux de l’innovation contre le camp démocrate. À titre d’exemple, on peut citer le tweet de Brian Armstrong, PDG de Coinbase, qui lance une initiative et un site internet encourageant les utilisateurs de cryptomonnaies à voter contre les candidats ne soutenant pas le secteur.
Dès lors, pour Kamala Harris, il devient difficile de maintenir une position totalement anti-crypto pour unir son camp et si elle veut continuer à s’assurer – sur ce sujet – du soutien d’une partie de l’électorat jeune, masculin et noir, qui montre une plus grande ouverture en la matière. Il est ainsi plus coûteux de s’opposer aux cryptomonnaies que de les adopter, ceci renforçant potentiellement la dynamique d’adoption de ces technologies aux États-Unis.
Donald Trump en quête d’argent, de soutiens et d’aura : les cryptomonnaies comme moyen
En période de forte pression financière, les cryptomonnaies sont pour Donald Trump une aubaine. Il doit trouver des moyens de se maintenir à flot pour faire face aux frais considérables qu’entraînent ses déboires judiciaires. Il doit également partir à la recherche de nouveaux donateurs pour financer l’intensification de sa campagne électorale13Sur cette question, voir Roman Vinadia, « Partis, PAC, Super PAC : le financement des campagnes électorales aux États-Unis », Fondation Jean-Jaurès, 28 avril 2023..
Comme évoqué précédemment, Donald Trump est devenu le premier homme politique de l’histoire américaine à accepter des dons en cryptomonnaies. Il a également lancé quatre collections de NFT (non-fungible token, ou jeton non fongible), toutes vendues au prix de 99 dollars14Cf. le site de vente des cartes au prix de 99 dollars. Pour le résultat des ventes cf. OpenSea.. La première collection, sortie en décembre 2022 et composée de 45 000 exemplaires, lui a permis de lever plus de 4 millions de dollars, la suivante plus de 4,5 millions. La troisième, « Mugshot », qui ironise sur ses inculpations criminelles en le montrant se libérant de chaînes ou reprenant le slogan Never Surrender (« Ne jamais se rendre »), lancée à la mi-décembre 2023, a généré un revenu total de 5 millions de dollars. La dernière collection qui montre un essoufflement des ventes a rapporté un peu plus de 2 millions.
Ces NFT ne sont pas de simples objets numériques à collectionner. La possession de 47 cartes (soit 4653 dollars) ou de 100 cartes (9900 dollars) offre divers avantages, tels qu’un morceau de costume du candidat ou une invitation à dîner à Mar-a-Lago, la résidence floridienne de Trump. Difficile d’imaginer cela en France !
La crypto fait les bonnes affaires du clan Trump
La question de la régulation des cryptomonnaies est loin d’être vraiment tranchée, le secteur ayant des moyens financiers importants et, après la réussite des approbations ETF, les vieilles et grandes banques classiques ne vont pas s’amuser à tuer la « jeune vache à lait ». Situation que Trump entend bien exploiter à son avantage. En effet, autour de lui, plusieurs personnalités clés ont façonné son « virage crypto ». Parmi elles, les frères Winklevoss, fondateurs de Gemini, l’une des principales plateformes de trading crypto, l’investisseur Peter Thiel, et bien entendu Elon Musk, dont la position sur les cryptomonnaies est bien connue, lui qui avait introduit le bitcoin dans les comptes de Tesla dès février 2021.
Dans le cercle le plus proche du candidat, certains ont désormais un intérêt financier et entrepreneurial dans le développement de cette industrie. À ce titre, le lancement du projet World Liberty Financial, en septembre 2024, est révélateur. À l’origine de cette initiative, Steve Witkoff, promoteur immobilier proche de Trump, ainsi que ses trois fils, Eric, Donald Junior et Barron, qui ont tous pris part à une discussion publique via X Space (ex-Twitter), organisée par Rug Radio, l’un des médias les plus influents de la sphère crypto.
World Liberty Financial s’inspire – voire copie purement et simplement – d’Aave, un pionnier respecté dans la DeFi (finance décentralisée). Pour les non-initiés, Aave est une plateforme de prêt qui met en relation prêteurs et emprunteurs. Aave génère des revenus en conservant la différence entre les intérêts payés par les emprunteurs (plus élevés) et ceux versés aux prêteurs (plus bas). Le protocole pèse 12 milliards de dollars et génère environ 120 millions de dollars par an de revenus.
La frontière entre la politique et les affaires s’estompe une nouvelle fois dans l’entourage de Donald Trump. Ce qui était autrefois une simple stratégie de campagne se transforme désormais en un véritable projet entrepreneurial. Dans ce schéma, la réussite politique peut aboutir à une réussite business, alors que le secteur blockchain s’installe comme une nouvelle branche de l’empire Trump. Aux côtés de l’immobilier, des golfs de luxe et des licences, la crypto vient renforcer le portefeuille d’activités de la famille, illustrant une fois de plus la capacité de Trump à transformer toute tendance en opportunité financière. Dès lors, une victoire électorale entraînerait non seulement un succès politique, mais également un gain financier direct pour les affaires de Trump. Celui-ci joue alors coup double…
Émergence de la PoliFi : quand intérêts financiers et politiques s’entremêlent
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Nous sommes à l’heure de la PoliFi, anglicisme désignant un territoire où politique et finance décentralisée se rencontrent (« politics » + « DeFi » pour decentralized finance).
Depuis quelques temps, c’est le développement des meme coins qui intéresse Donald Trump. Un mème internet est un élément (photo, gif, vidéo ou expression) repris et décliné en masse sur le web. Il est difficile d’expliquer ce que sont les cryptomonnaies en version mème : une forme d’humour, de sarcasme où le rire est l’étalon principal. Soit vous comprenez, soit vous ne comprenez pas, comme une blague qui perd sa saveur quand vous l’expliquez. Cet entre-soi, provoqué via un humour complice, renforce la tribalité et l’unité des groupes sociaux, une arme puissante pour Trump et adaptée à son personnage.
Deux jetons PoliFi, émanant d’acteurs indirectement liés à Trump, se sont distingués. Le premier, apparu en juin 2024, nommé « MAGA Trump », allusion au Make America Great Again, atteint une valeur totale de 590 millions de dollars sur la blockchain et le second, « Doland Tremp » (une déformation volontaire et humoristique du nom du candidat), une capitalisation de près de 125 millions de dollars15On peut suivre la valeur de ces cryptomonnaies sur CoinMarketCap et CoinGecko..
La réussite financière de ces deux cryptomonnaies peut s’apparenter à une idéologisation et une politisation de l’investissement. « Dis-moi où tu investis, et je te dirai pour qui tu votes ». Cette capacité des meme coins à générer de la richesse pour ceux qui soutiennent un programme bouleverse complètement la vision traditionnelle d’un engagement politique davantage désintéressé. Désormais, l’investissement devient un prolongement des convictions personnelles, mêlant intérêts économiques et idéaux politiques.
Post-vérité et trading de l’attention
Les cryptomonnaies politiques représentent une nouvelle forme de trading. C’est une manière d’investir non pas dans une entreprise, mais dans une idée, et de faire un pari financier sur la réussite et la viralité de celle-ci. De plus, c’est également un moyen de favoriser les premiers entrants, ceux qui ont cru en premier dans le candidat, et qui peuvent revendre à ceux arrivés plus tard, créant un alignement financier et une forme de récompense pour les soutiens les plus fidèles.
Pour Trump, qui évolue comme un poisson dans l’eau dans cette atmosphère de post-vérité, il est facile de comprendre que ce qui compte, c’est de parvenir à attirer l’attention, et que de cet effet de captation découle toute valeur. Lui, le candidat convaincu que la justice n’a pas de prise sur le réel et que rien ne pourra l’arrêter tant qu’il aura le soutien d’une partie du peuple.
Trump, en devenant le candidat des cryptomonnaies, en lançant des NFT et en ne reniant pas les meme coins à son effigie, va plus loin qu’un simple opportunisme financier. Il incarne plus que jamais le candidat d’un monde du spectacle dans lequel plus rien n’a de valeur. Peut-être qu’en faisant cela, sans trop s’en rendre compte, il a mis le premier clou sur le couvercle du cercueil du dernier dieu américain, le dollar.
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- 3Cryptoverse: Trump’s bitcoin stockpile plan stirs debate, Reuters, 8 août 2024.
- 4Trump: Bitcoin’s a scam, US dollar should dominate, Fox Business, 7 juin 2022.
- 5Selon l’Autorité des marchés financiers française, un ETF est « un fonds indiciel qui cherche à suivre le plus fidèlement possible l’évolution d’un indice boursier, à la hausse comme à la baisse ».
- 6First gold ETF took 2 years to hit $10B, this Bitcoin ETF did it in 2 months, CoinTelegraph, 2 mars 2024.
- 7Dès 2020, Sam Bankman-Fried, le fondateur de la défunte cryptomonnaie FTX, avait financé à hauteur de plus de cinq millions de dollars la pré-campagne présidentielle de Joe Biden. Certaines donations plus limitées ont également été relevées à destination du Parti républicain, histoire de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Le même Sam Bankman-Fried a été le deuxième donateur lors des élections de mi-mandat de 2022, juste derrière George Soros. Il avait contribué à hauteur de plus de quarante millions de dollars, principalement en faveur du camp démocrate.
- 8Majority of Americans aren’t confident in the safety and reliability of cryptocurrency, Pew Research Center, 10 avril 2023.
- 9Majority of Americans aren’t confident in the safety and reliability of cryptocurrency, Pew Research Center, 10 avril 2023.
- 10Majority of Americans aren’t confident in the safety and reliability of cryptocurrency, Pew Research Center, 10 avril 2023.
- 11Harris Poll Phase 2: The “Bitcoin Election”?, Harris Poll, 2 mai 2024.
- 12Sen. Warren warns of cryptocurrency risks, presses SEC on oversight authority, Reuters, 8 juillet 2021.
- 13Sur cette question, voir Roman Vinadia, « Partis, PAC, Super PAC : le financement des campagnes électorales aux États-Unis », Fondation Jean-Jaurès, 28 avril 2023.
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- 15On peut suivre la valeur de ces cryptomonnaies sur CoinMarketCap et CoinGecko.