Le Boxing Day, entre tradition, institution et industrie du divertissement

Le 26 décembre est célébré le Boxing Day. Et, depuis 1871, c’est un jour férié en Angleterre. Il marque depuis quelques années le lancement des soldes d’hiver dont l’intérêt ne fléchit pas en dépit du Black Friday et du développement du commerce en ligne. Mais le Boxing Day est surtout devenu le coup d’envoi d’une série de rencontres sportives. Richard Bouigue revient, pour l’Observatoire du sport de la Fondation, sur cet événement qui lie tradition, institution et industrie du divertissement. Alors que l’édition 2020 aura été inédite à plus d’un titre, le Boxing Day a-t-il encore un sens aujourd’hui ? Et, si oui, lequel ?

Une origine incertaine, en lien avec un acte de générosité 

L’origine du Boxing Day ne fait pas consensus parmi les historiens. Elle se perd dans un dédale de traditions orales et donne lieu à plusieurs hypothèses, sans qu’aucune n’emporte définitivement la partie. 

L’Oxford English Dictionary, qui fait souvent autorité en la matière, retrace sa première attribution en 1833 en référence à une pratique du milieu du XVIIIe siècle consistant à donner aux postiers, garçons de courses et serviteurs en tout genre des « boîtes de Noël » après le 25 décembre. 

L’explication mainstream est toutefois différente. Elle affirme que sous le règne de Victoria, les familles de l’aristocratie avaient coutume d’offrir à leurs domestiques et employés, obligés de travailler le 25 décembre, un jour de congé le lendemain ainsi qu’une « boîte de Noël » remplie des restes du repas de Noël, voire d’éventuels autres présents. Cette boîte renfermait en somme les étrennes pour remercier les personnels de leurs bons et loyaux services à l’occasion des fêtes de Noël et plus généralement tout au long de l’année.

Mais certains historiens ne sont pas convaincus et défendent plutôt l’idée que le Boxing Day perpétuerait une coutume plus ancienne, un héritage dû aux marins superstitieux. À l’époque des grandes découvertes, ils avaient l’habitude d’emporter sur le bateau une boîte porte-bonheur, dans laquelle chacun avait glissé son écot pour protéger l’équipage des caprices de leurs aventures. Cette boîte était scellée jusqu’à leur retour. Ceux qui rentraient en vie remettaient alors la boîte à une paroisse qui redistribuait son contenu aux plus démunis.

D’autres soutiennent encore que la coutume serait plus religieuse, qu’elle remonterait au XVe siècle. À l’époque, une boîte à offrandes était installée à l’entrée des églises pendant la période de l’Avent pour recueillir les dons des paroissiens. Son contenu était distribué par les membres du clergé aux plus pauvres le 26 décembre, le jour de la Saint-Étienne, premier martyr chrétien connu pour avoir été choisi par les apôtres pour distribuer l’aumône aux pauvres.

Les hypothèses ne manquent pas, mais toutes font référence à une action de charité le 26 décembre. Par une facétie dont l’Histoire est coutumière, le jour sacré des marins, des domestiques et des « tradespeople » est devenu un rendez-vous commercial et sportif. Pour les fans de soldes et de stades, le Boxing Day a beau être un jour férié, il n’est pas de tout repos.

Le 26 décembre, c’est jour de foot 

Comment le 26 décembre est-il devenu une date importante du football au Royaume-Uni ?

Au début du XIXe siècle, les autorités de Londres décident d’encadrer les loisirs populaires, notamment le « mob football » ou « folk football », c’est-à-dire le football de masse. Très prisé, ce jeu oppose alors deux villes – ou deux villages voisins – et prend fin lorsque l’une des parties parvient à amener une boule, faite d’une vessie de porc – plus tard en cuir – dans l’en-but adverse, situé à chaque extrémité de la ville. Née au Moyen Âge, cette partie se déroule avec un nombre illimité de joueurs et s’achève souvent dans une pagaille générale et provoque de gros désordres publics. C’est pourquoi, par le Highway Act de 1835, le Parlement décide d’encadrer les jeux de balle, d’interdire leur pratique sur la voie publique et de ne l’autoriser désormais que sur des terrains clos et dédiés à cet effet.

Le 24 octobre 1857, du côté de Sheffield, dans le comté du Yorkshire du Sud, William Prest et Nathaniel Creswick, les dirigeants d’un club de cricket, créent à Parkfield House, dans le quartier d’Highfield, le premier club non scolaire de toute l’histoire du football, le Sheffield FC. Il s’agit alors de remédier à l’interruption de la pratique du cricket pendant les longs mois d’hiver qui ne permet pas de préparer les compétitions estivales d’athlétisme. Les premiers matchs opposent les membres du club entre eux. Rien de très excitant…

 

L’équipe de Sheffield FC en 1860, auteur inconnu

 

Trois ans plus tard, les deux compères réussissent à convaincre le propriétaire d’un autre club de cricket de la ville de créer à son tour un club de football, ce sera le Hallam FC. Ils s’arrangent entre eux pour organiser un match quelques semaines plus tard, le 26 décembre 1860.

Ce match, qui deviendra historique, se dispute par un froid glacial et selon les « Sheffield rules » – à 16 contre 16, avec le droit de pousser l’adversaire, sans hors-jeu (et sans la VAR !), au célèbre Sandygate Road, construit en 1804, à Crosspool, dans la banlieue de Sheffield. Le terrain ce jour-là présente des dimensions approximatives et sa topographie fait davantage penser à un champ de patates qu’à un académique gazon anglais. Sheffield s’impose 2-0 dans ce match qui est aussi le premier derby officiel de l’histoire du football.

 

Le Sandygate Road

 

Onze ans avant que le Boxing Day ne soit décrété jour férié par les pouvoirs publics britanniques, cette rencontre marque donc l’histoire du football. En 2021, les deux clubs pionniers du football outre-Manche ne brillent plus par leurs performances en championnat. Mais ils s’affrontent chaque année dans le « Alan Cooper Memorial Barstool Trophy » pour honorer ce premier derby.

En octobre 1863, onze clubs fondent la Fédération anglaise de football. Le jeu qu’ils ont codifié commence à essaimer un peu partout en Angleterre et, le 20 juillet 1885, la FA accepte de « légaliser l’emploi de joueurs de football professionnels » pour éviter le départ des clubs du Nord qui menacent, sinon, de créer leur propre fédération. Trois ans plus tard, le championnat d’Angleterre voit le jour sous le nom de Football League. Dès la première saison, douze clubs sont en lice (tous des Midlands ou du nord de l’Angleterre) et le 26 décembre est inclus dans le calendrier du championnat. La journée du Boxing Day est, autant que faire se peut, consacrée aux derbys et c’est ainsi que le 26 décembre 1888 Preston North End étrille Derby 6 à 0 – et inaugure les scores fleuves du Boxing Day.

 

L’équipe de Preston North End Football Team in 1888, auteur inconnu (Source : Wikipedia)

 

Ces dispositions permettent aux spectateurs – et en particulier aux travailleurs et aux travailleuses, aux employés et employées de maison, libérés provisoirement de leurs labeurs – de se rendre au stade, d’éviter de longs trajets et d’assister à plusieurs rencontres entre clubs voisins. Le Boxing Day est une journée où l’on prend l’air, après avoir trop bu de Mulled wine et trop mangé de Christmas pudding la veille. Les dirigeants du football réussissent à en faire une journée où l’on a coutume de se rassembler, une journée où l’on prend l’habitude de se retrouver au stade.

Jusqu’à la saison 1957-1958, les organisateurs du championnat programment même des matchs le jour de Noël, obligeant les joueurs à s’aligner sur deux rencontres, deux jours d’affilée, notamment sous la forme de derbys aller-retour entre les deux mêmes équipes. Parfois, les équipes enchaînent trois matchs en deux jours, comme ce fut par exemple le cas pour Everton en 1888. Dès l’année suivante, le premier Christmas Day est joué en première division entre les « Invincibles » de Preston North End et Aston Villa. Plus de 9000 spectateurs assistent à la rencontre, un record pour la jeune League.

« À l’origine, on jouait aussi à Noël qui a toujours été un jour pour les activités physiques à l’extérieur et les fêtes communales, appuie l’historien Martin Johnes. Dans le temps, les maisons de la classe ouvrière n’avaient rien de confortable et on allait dehors dès que possible. Lorsque le sport a commencé à devenir professionnel à l’époque victorienne (à partir des années 1840), il était donc naturel d’organiser des matchs à Noël et au Boxing Day. »

L’engouement se transforme parfois en émeute. Ainsi, en 1890, l’équipe de Darwen se rend à Ewood Park pour défier le rival Blackburn Rovers. Mais les deux équipes alignent leurs équipes réserves, suscitant un tollé parmi les supporters des équipes présents qui envahissent le terrain en signe de mécontentement. « La foule impatiente a fait irruption sur le terrain, a brisé les poteaux de but et endommagé les tribunes, rapporte le Birmingham Daily Post, le chapeau d’un dirigeant de Blackburn fut même arraché et la vitre du vestiaire brisée ». C’est finalement la police qui disperse la foule. Une des premières émeutes liées à un match de football, le jour de Noël, Good Heavens !

Ce calendrier n’avait rien de festif pour les joueurs, obligés de disputer des rencontres par un froid glacial, avec des risques non négligeables de blessures et pour un salaire de misère. Quant à la chaleur des pubs avec les coéquipiers, elle ne pouvait remplacer celle du foyer. Mais ces considérations sportives ont moins pesé dans l’arrêt de ces rencontres à Noël que l’accord arraché par les ouvriers du rail du syndicat des transports pour conserver son jour férié le 25 décembre, rendant les déplacements des supporters plus difficiles. La période de l’après-guerre, liée au boom économique et aux grands changements sociologiques de l’Angleterre, voit l’apparition sur le petit écran des premières retransmissions télévisées qui participent à la désertion des stades et à la moindre rentabilité du Christmas Day. On considère que le dernier match un 25 décembre a eu lieu en 1959 entre Blackburn et Blackpool. Avec un effet collatéral immédiat : la fin du match de Noël a renforcé le Boxing Day qui est mécaniquement devenu encore plus important.

Et, en effet, dans les années 1960, le Boxing Day n’est plus une tradition mais devient une véritable institution, avec les premières retransmissions télévisées qui instaurent le fameux « Match of the Day » et permettent de toucher un public plus large. Certains 26 décembre entrent alors dans la postérité, comme cette fameuse année 1963. Pas moins de 39 matchs sont disputés dans les deux premières divisions et 157 buts marqués ! Rien qu’en First Division, les spectateurs ont eu droit à 66 buts en 10 rencontres, dont un 10-1 à Craven Cottage infligé par Fulham à Ipswich Town. Et sur tous les terrains, les filets tremblent : Chelsea s’impose 5-1 à Blackpool, Burnley 6-1 contre Manchester United, même score pour Liverpool aux dépens de Stoke et même Nottingham Forest et Sheffield United se quittent sur le score de 3-3.

 

 

Le Boxing Day devient un élément important dans la course au titre. Il impose aux équipes au moins trois matchs en une semaine et désigne avec ses 9 points minimums à prendre – très systématiquement – le futur vainqueur de la Premier League. « C’est un moment clé de la saison qui peut influer sur la course au titre ou à la qualification en Coupe d’Europe », expliquait le regretté Gérard Houllier, ex-entraîneur de Liverpool. Pas de trêve des confiseurs pour les footballeurs !

Une tradition so British et so business

En Angleterre, les traditions ont la vie dure. Ainsi, la journée du 26 décembre est toujours l’occasion pour les joueurs, entraîneurs et dirigeants de multiplier les gestes de charité, de rendre visite à des enfants malades dans les hôpitaux ou de participer à des campagnes de dons.

Du côté des tribunes, le taux de remplissage avoisine ce jour-là les 100%. Elles sont principalement occupées par des familles – pour beaucoup d’Anglais, c’est d’ailleurs la seule occasion de l’année de se rendre au stade en famille. Mais elles le sont aussi par ceux qui y sont venus pour fuir les retrouvailles familiales et changer d’air. Ce jour-là, on peut même apercevoir des spectateurs déguisés en Père Noël. « Quand tu pénètres sur la pelouse, tu lèves les yeux vers le public et tu vois plein de Père Noël », rapporte Emmanuel Petit, alors joueur d’Arsenal. Il règne alors une ambiance et une saveur particulières dans les stades. « Les deux tiers des hommes en Angleterre se font offrir de l’after-shave à Noël. Je peux assurer qu’ils inaugurent tous ce cadeau le 26 décembre avant de se rendre au match si bien que ça cocotte dans les gradins. » Les plus cyniques pourront dire, non sans raison, que l’esprit Disneyland s’empare des tribunes anglaises !  

Mais derrière cette bonne ambiance et ces gestes de solidarité envers les plus vulnérables qui prolongent l’esprit d’une tradition, le Boxing Day est devenu une machine commerciale qui bat son plein. Ce jour-là, la consommation dans les stades et alentour explose : boissons, sandwichs, maillots, tee-shirts spéciaux, souvenirs… On ne vient plus seulement assister à un match de football, on vient vivre cette fameuse « expérience du spectateur » et profiter des à-côtés – boutiques, salons, musées… Si bien qu’au final les recettes match-day du Boxing Day sont jusqu’à 15% plus élevées que celles habituellement réalisées tout au long de la saison.

Cette évolution des tribunes vers une plus grande marchandisation s’est installée au fil des décennies. Mais on peut noter qu’elle s’est particulièrement accélérée à la fin des années 1980 et au début des années 1990. À la suite de l’incendie survenu le 11 mai 1985 au stade de Valley Parade à Bradford (56 morts, 260 blessés), puis du drame du Heysel à Bruxelles le 29 mai la même année (39 morts, 600 blessés), Margaret Thatcher, alors Première ministre, demande au Parlement d’adopter un arsenal législatif répressif : le Sporting Events (1985) permet de réprimer la consommation d’alcool, l’introduction dans le stade d’objets dangereux (pétards, fumigènes) et donne la possibilité à la police d’élargir ses fouilles à l’entrée des enceintes sportives ; le Public Order Act (1986) relatif aux désordres et aux violences puis le Football Spectators Act (1989) qui permet des interdictions de stade et la mise en place d’une carte d’identité informatisée pour les supporters. Ces mesures ne s’appliquent pas à l’encontre des seuls hooligans, elles visent également à dissuader les classes populaires de se rendre au stade.

Le drame de Hillsborough à Sheffield, le 15 avril 1989 (96 morts, 766 blessés), conforte la Dame de fer dans cette politique. Pourtant, la commission d’enquête confiée au Lord of Justice Peter Taylor conclut que les supporters n’étaient pas en cause, l’origine du désastre relevait plutôt de la vétusté et de l’insécurité des stades anglais. Ainsi, le rapport publié en 1990 préconise la rénovation pour la saison 1994-1995 de l’intégralité des stades de première et deuxième divisions et la suppression des fameuses terraces populaires – c’est-à-dire le chœur vibrant des supporters issus de la classe ouvrière – et de les remplacer par des gradins munis de sièges. Il n’est dès lors plus possible de voir un match debout.

 

 

Spion Kop at Anfield, the home of Liverpool F.C, Steve Daniels (Source : Wikipedia)

 

Ce public populaire subit une autre restriction, financière celle-là, avec l’augmentation significative des tarifs des billets. Pourtant, le rapport Taylor préconise une augmentation « raisonnable » du prix des billets pour ne pas exclure financièrement les supporters les plus modestes.

Avec la création en 1992 de la puissante Premier League et l’organisation de l’Euro de 1996, l’Angleterre entame un processus de hausse considérable des prix des billets. Entre 1990 et 2011, notamment, le coût des places les moins onéreuses à Manchester United et Liverpool a respectivement augmenté de 454% et de 1108%. Le prix moyen d’un billet pour un match de première division britannique est passé de 4 livres sterling, en 1990, à 35 en 2012. Idem côté abonnement, où les prix ont explosé, jusqu’à 2542 euros, soit une tarification quatre fois plus élevée que dans le reste de l’Europe.

Margareth Thatcher a gagné son bras de fer contre le hooliganisme. Et ouvert le football au libéralisme. Les propriétaires des clubs ont profité des réformes structurelles pour gentrifier les tribunes, attirer au stade un nouveau public, moins turbulent, moins prolétaire, plus familial et plus middle-class. Cette transformation des tribunes favorise le développement d’une industrie du divertissement et du loisir, ce qui en fait un terrain convoité pour les diffuseurs.

Ainsi, en 1992, le magnat de la presse australien Rupert Murdoch, avec Sky Network et sa chaîne BSkyB, signe un contrat historique de 300 millions de livres pour obtenir le droit de diffuser pour cinq ans certains matchs de la première division anglaise. Si le public populaire ne peut plus aller stade, les matchs viendront à lui, même pour le Boxing Day ! Cette libéralisation conduit bientôt la première division du Championnat anglais à se séparer de la tutelle de la Ligue nationale et à devenir la FA Premier League.

Les dirigeants de la Premier League mènent en parallèle une politique volontariste pour accroître l’attractivité de leur championnat et parient pour cela sur la mise en place des abonnements télévisuels et la vente directe des droits à l’étranger – ce qui permet à la Premier League d’être aujourd’hui suivie dans 185 pays différents. Et le Boxing Day est l’occasion rêvée de diffuser des matchs en situation de quasi-monopole, quand les concurrents européens font relâche. Une aubaine !

Pour la période 2019-2022, la Premier League a négocié ses droits TV à hauteur de 5 milliards d’euros avec Sky Sports et BT Sports. Le lot concernant le Boxing Day a été raflé par Amazon qui cherche à élargir son influence et le nombre d’adhérents à son programme Amazon Prime – la retransmission des matchs étant réservée aux détenteurs de ce service premium.

 

 

Source : Ecofoot 

 

Comme le dit Martin Johnes, historien du football à l’université de Swensea : « Peu importe ce que demandent les joueurs, la Premier League va toujours privilégier l’argent. »

On pourrait s’interroger, comme au XIXe siècle, sur l’utilité d’imposer aux joueurs un calendrier aussi infernal à cette époque de l’année, de multiplier ainsi les rencontres – entre le Boxing Day et le troisième tour de Cup lors du premier week-end de janvier – jusqu’à obliger des équipes à s’aligner un jour sur deux. « Nous allons tuer les joueurs, déclarait même Pep Guardiola en 2016. Je sais qu’ici en Angleterre, le show doit continuer, mais ce n’est pas normal ! Ils jouent onze mois d’affilée. Il faut penser aux artistes. Je sais que cela ne changera pas, mais pourquoi ? Le monde survivrait si on ne jouait pas tous les deux jours. » Jurgen Klopp, l’entraîneur de Liverpool lui emboîte le pas en s’agaçant de la proximité des matchs : « Aucun des managers n’a de problème pour jouer le lendemain de Noël. Mais jouer les 26 et 28 décembre est un crime. »

Mais ces considérations sportives, encore une fois, pèsent bien peu au regard de la tradition – qui a quand même bon dos – et surtout des diffuseurs et de leurs milliards de droits TV. « Ce sont les chaînes de télévision qui font la pluie et le beau temps et je ne vois pas pourquoi elles voudraient une trêve d’hiver, comme le déclare Martin Johnes. Peu importe ce que demandent les joueurs, peu importe si c’est néfaste pour l’équipe nationale, la Premier League danse aux millions de Sky et va toujours privilégier l’argent. Si la Premier League se sentait concernée par les résultats de l’équipe d’Angleterre, ça ferait longtemps que le calendrier serait réformé. […] Noël est une affaire de traditions. L’idée que certaines choses vont toujours exister participe à l’essence même de Noël. Les supporters tiennent au Boxing Day parce que cela fait partie de Noël. Le football du Boxing Day est comme Noël, il ne disparaîtra jamais. »

Puis, quand les résultats sont là, tout va. Sur les quinze dernières saisons, les clubs anglais collectionnent onze apparitions en finale de Ligue des champions. La dernière a même réuni Liverpool et Tottenham. L’absence de trêve hivernale, et les blessures qui inévitablement en découlent, est compensée par l’ampleur des effectifs de Premier League. Et les succès des clubs anglais sur la scène européenne mettent les dirigeants de la Premier League en position de force pour renégocier des droits TV toujours plus importants et assurer des retombées financières à sa lanterne rouge supérieures à celles allouées au champion de France – 59 millions d’euros pour le PSG contre 109 millions d’euros pour Huddersfield, qui évolue cette année en Championship (deuxième division).

En avril 2020, en pleine crise de la Covid-19, le Times rapporte que Sky Sports et BT Sport avaient réglé l’intégralité de leurs droits de diffusion à la Premier League (1,7 milliard d’euros par saison) pour éviter une crise de trésorerie des clubs et qu’il en avait été de même pour l’ensemble des paiements des droits internationaux (1,59 milliard d’euros par saison).

Ce cercle vertueux fait le succès de la Premier League et le Boxing Day y contribue à sa manière. Seule la perspective de jouer en hiver la Coupe du monde 2022 au Qatar a fait planer un temps une menace sur la tenue du Boxing Day. Mais Alastair Bennett, directeur de la communication de la Premier League, a rassuré tout le monde en indiquant que « les dates du Mondial nous permettront de préserver la tradition ». What else?

Même le coronavirus ne semble pas en mesure de remettre en question le Boxing Day ! Face à la dégradation de la situation sanitaire consécutive à la propagation d’une nouvelle souche du virus en Angleterre, le Premier ministre, Boris Johnson, a dû annoncer un nouveau confinement total du pays, incluant même cette fois la fermeture des écoles. Alors que la prévalence du virus en Premier League est supérieure à celles des grandes villes les plus touchées d’Angleterre et que plusieurs dirigeants plaident pour interrompre momentanément la compétition, Boris Johnson a préféré exclure le sport professionnel de ces restrictions, ce qui vaut pour les clubs de Premier League dont les compétitions peuvent se poursuivre. Boris Save The Foot!

Une tradition remise en question ?

Pour beaucoup de commentateurs, l’affaire est entendue. Le Boxing Day a de belles années devant lui. Certes. Mais, dans l’immédiat, la belle machine parfaitement huilée pourrait bien toussoter dans les prochains mois. La Premier League est devenue « télédépendante » et la crise liée à la Covid-19, couplée au Brexit, pourrait bien augurer des jours moins fastes pour le football outre-Manche.

Dans le même temps, de nombreux supporters contestent les nouvelles formules d’abonnements qui impactent aussi le Boxing Day. La Premier League a, en effet, annoncé qu’en dehors des matchs les plus regardés, les rencontres devront dorénavant être payées à l’unité pour le prix de 14,95 livres (16,50 euros) – en plus des 70 livres (77 euros) pour l’accès aux deux chaînes – quand elles pouvaient jusqu’à présent être accessibles gratuitement. « Tu payes 70 pounds par mois pour six matchs de Premier League par week-end et après il faut payer 15 livres par match pour les quatre autres », s’indigne, comme beaucoup d’autres, un supporter de Southampton repris par Ouest-France. Des tarifs infernaux qui ne permettent plus à de nombreux supporters de vivre leur passion et encouragent le développement du streaming.

Le Boxing Day 2020 a subi quand même les contrecoups de la crise épidémique et sanitaire. Si les matchs ont pu reprendre, les tribunes des stades étaient désespérément vides (2000 spectateurs maximum), loin de l’ambiance habituelle qui caractérise ce jour festif. Et, pour la première fois, des rencontres ont été déprogrammées, parfois à la dernière minute, en raison du nombre de cas positifs à la Covid-19 au sein d’une des équipes.

Avis de tempête sur le Boxing Day ou simple orage qui sera vite passé ?

Au pays de Sa Gracieuse Majesté, les traditions ont la vie dure et le Boxing Day en est devenu l’une des plus belles institutions. Mais la Premier League devra probablement s’interroger sur son modèle de développement dans une économie du football bouleversée par la crise liée à la Covid-19, affectée par la crise des droits TV et sans égard pour les supporters…

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