L’assignation à résidence. Quand la hausse des prix à la pompe rétrécit les vies

Des millions de Françaises et Français limitent leurs déplacements, leurs loisirs, leurs rencontres avec des proches, leurs projets de vacances, leurs soins ou leurs opportunités professionnelles. Ce constat de « vies rétrécies » par la hausse des prix du carburant, déjà révélé dans une précédente étude de juillet 2026 de la Fondation Jean-Jaurès et de l’Ifop, se confirme dans la deuxième vague de cette enquête. Rémi Branco, maire de Puy-L’Évêque et expert associé à la Fondation, et Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion et stratégies d’entreprises de l’Ifop, en analysent les résultats et montrent que les renoncements s’installent, jusqu’à faire naître un sentiment de honte chez nos concitoyens.

Introduction méthodologique 

Dans une précédente étude parue au mois de juillet 2026, la Fondation Jean-Jaurès et l’Ifop faisaient le constat de « vies rétrécies » par la hausse des prix du carburant. Ainsi, des millions de Françaises et Français limitaient déjà leurs déplacements, leurs loisirs, leurs rencontres avec des proches, leurs projets de vacances, leurs soins ou leurs opportunités professionnelles.

Depuis lors, et comme le montre le graphique suivant, le prix moyen du gazole a augmenté d’environ 25%, alourdissant de près de 24 euros le coût d’un plein de cinquante litres.

L’évolution du prix moyen du litre de gasoil en France depuis le 1er janvier 2026 (en euros)1Source : Carbu.com.

Un mouvement social de grande ampleur s’est enclenché dans la foulée des manifestations lycéennes pour exiger des mesures en soutien au pouvoir d’achat.

Aussi, alors que sept Français sur dix continuent de se dire dépendants de la voiture au quotidien et à l’aube de la grande mobilisation du 5 novembre 2026 pour dénoncer la vie chère, nous avons souhaité réinterroger les Français pour mesurer à la fois l’impact dans leur quotidien de cette nouvelle hausse brutale des prix du carburant, mais aussi l’installation sur la longue durée des prix à la pompe à un niveau historiquement élevé.  

Cette nouvelle étude est le fruit d’une enquête d’opinion réalisée par l’Ifop pour la Fondation Jean-Jaurès, intitulée « Les restrictions aux mobilités à la suite de la hausse des prix du carburant – vague 2 ». Cette enquête a été menée auprès d’un échantillon de 1010 personnes représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus. Les entretiens ont été réalisés par questionnaire auto-administré en ligne du 23 au 24 octobre 2026, c’est-à-dire avant le début de baisse des carburants liée à la mise en vente de 10 millions de barils de gazole issus des stocks stratégiques par le gouvernement. Parallèlement à ce volet quantitatif, des entretiens individuels ont été menés par les auteurs avec des Français domiciliés dans des territoires très dépendants à la voiture.    

Plus des deux tiers des Français possédant une voiture estiment que leur vie s’est rétrécie (+10 points)

Si le ministre de l’Économie et des Finances, Roland Lescure, a récemment pu déclarer que les taxes sur les carburants « ne l’empêchent pas de dormir » (il a reconnu ensuite une phrase « malheureuse2« Roland Lescure reconnaît une phrase « malheureuse » au sujet des taxes sur le carburant », Le Figaro avec AFP, 30 octobre 2026. »), le ressenti exprimé par les Français est tout autre. Ainsi, les sondés sont désormais 68% à estimer que leur vie quotidienne s’est rétrécie du fait de la hausse des prix des carburants, contre 58% en juillet dernier. Surtout, les réponses « oui tout à fait » passent de 21% à 30% (+9 points), ce qui traduit une intensification du douloureux sentiment d’assignation à résidence partagé par deux tiers des automobilistes du pays…

Le sentiment que sa vie s’est rétrécie depuis la hausse des prix du carburant

Cette assignation à résidence et ce rétrécissement de la mobilité dans les vies quotidiennes constituent désormais une expérience partagée par 80% des Français pauvres et modestes, mais c’est également le lot commun de près de trois quarts des membres des classes moyennes inférieures, les classes moyennes supérieures et les catégories aisées étant moins durement touchées.

Le sentiment que sa vie s’est rétrécie depuis la hausse des prix du carburant : « Total oui »

À l’instar de la classe moyenne et des milieux les plus modestes, les jeunes de 25-34 ans font également les frais de la hausse des carburants, 78% d’entre eux considérant que leur vie s’est rétrécie. Dorian, 23 ans, infirmier en Haute-Vienne, évoque presque avec nostalgie le temps, pourtant pas si lointain, où il voyait du monde en soirée à Limoges : « Avant, c’était simple : à partir du jeudi soir, on venait chacun de nos villages, on se retrouvait tous à Limoges, on croisait les anciens potes du lycée, les étudiantes en médecine, etc. On savait qu’on allait faire des rencontres, passer une bonne soirée sans se ruiner. Aujourd’hui, avec le prix de l’essence, c’est devenu compliqué. C’est trop cher d’aller seul jusqu’en ville. Donc soit on arrive à faire du covoiturage, soit on ne sort pas. Et la vérité, c’est qu’on sort quasiment plus, ou alors juste chez les potes qui habitent pas loin, ça s’arrête là. On voit plus personne, c’est triste ». 

Des loisirs aux liens familiaux : les renoncements s’installent dans la durée

La hausse du prix des carburants réduit donc la possibilité de sortir et de retrouver des proches. En octobre 2026, 59% des Français possédant une voiture déclarent avoir renoncé à une sortie de loisirs pour cette raison contre 54% en juillet dernier. Le renoncement à rendre visite à un proche devient majoritaire : il concerne désormais 54% des personnes interrogées contre 47% il y a trois mois, et cette augmentation du renoncement s’observe principalement sur les items « plusieurs fois » et « souvent », marquant là l’installation de comportements nouveaux.

Le renoncement à une sortie de loisirs et à visiter un proche : « Total plusieurs fois + souvent »

Ce renoncement est d’autant plus fréquent que les revenus sont limités, comme le montre le graphique suivant. Si la hausse des prix à la pompe ne se traduit pas par des changements d’habitudes dans les couches les plus aisées de la population, plus de 40% des membres des catégories modestes et pauvres ont dû renoncer à visiter un proche souvent ou à plusieurs reprises.   

Le renoncement à visiter un proche en fonction du revenu mensuel : « Total plusieurs fois + souvent »

Sophie, employée municipale en Moselle, reconnaît qu’elle a renoncé à sa visite hebdomadaire auprès de son père : « C’était notre petit rituel du dimanche après-midi. Mes sœurs habitent en région parisienne, je suis la seule à pouvoir lui rendre visite chaque semaine. Mais aujourd’hui je n’y arrive plus. 25 kilomètres aller, 25 retour… même si j’en profite pour faire les courses au passage, c’est trop. Et comme je ne veux pas qu’il se sente obligé de me dédommager, j’invente des excuses, comme ça j’espace un peu les dimanches, mais je sais que ça le perturbe, que je coupe une habitude qui était importante pour lui. Et pour moi aussi ».

Ces restrictions deviennent plus répétées. Les repas de famille par exemple rassemblent moins de monde. Lionel, demandeur d’emploi dans le Puy-de-Dôme, trouve lui aussi des excuses pour y échapper : « Un coup je dis que c’est mon fils qui est malade, un coup je dis que c’est moi… Je ne sais pas s’ils me croient. Ils ne sont pas fous, ils savent que ça fait loin pour moi, en tout cas je crois qu’ils m’en veulent pas. Mais pour mon fils par contre, pas voir ses cousins, ses grands-parents, ça fait chier, c’est triste. On sera là à Noël, c’est ce qui compte le plus… ». Pour les sorties de loisirs, elle progresse de 28% à 35%. Ces renoncements concernent également les loisirs sportifs, culturels ou associatifs des enfants. 21% des Français contre 16% en juillet dernier déclarent y avoir déjà renoncé à cause du prix du carburant.

Cette progression dessine un quotidien dans lequel les moments de convivialité deviennent une variable d’ajustement du budget. Le prix du carburant pèse plus que jamais sur ce qui relie les individus : visites, sorties en famille, occasions de se retrouver entre amis. Ce ne sont donc pas seulement les budgets familiaux et les conditions de vie qui sont déstabilisés, mais aussi la sociabilité et les existences qui sont douloureusement redessinées par la hausse des carburants.  

Un creusement des inégalités d’accès aux soins : les jeunes et les catégories modestes sont les plus touchés

Si la proportion des Français qui déclarent renoncer aux soins du fait de la hausse des prix à la pompe ne progresse pas de façon nette (20% contre 18% en juillet 2026), la proportion touche 31% des moins de 35 ans et 37% des Français les plus modestes, contre seulement 6% chez les plus aisés. Monique, retraitée modeste du Lot, raconte : « Cet été, j’avais pris rendez-vous chez l’ORL à Toulouse. Mais maintenant il faut compter 60 euros aller-retour pour y aller. J’ai dû reporter en attendant que ma fille puisse m’y emmener. Je ne sais pas si je prends un risque, mais j’ai pas le choix ».  

Une conviction de plus en plus forte qu’aller travailler coûte trop cher, en particulier chez les jeunes et dans les classes populaires

En octobre, 68% des Français estiment qu’« aujourd’hui, cela devient trop cher d’aller travailler ». Si cette proportion reste très proche de celle mesurée en juillet (67%), la conviction se renforce comme le sentiment des vies rétrécies évoqué plus haut : 31% se disent désormais tout à fait d’accord, contre 23% il y a trois mois.

Ce constat est particulièrement partagé parmi les catégories modestes (82%) et il atteint 86% chez les 25-34 ans. Les jeunes parents sont logiquement les plus touchés, en particulier lorsqu’ils ont deux enfants (82% contre 66% parmi les personnes sans enfant). Hugo, 29 ans, deux enfants et charpentier dans le Pas-de-Calais, ne s’y retrouve plus : « J’ai repris une activité indépendante de charpentier il y a six mois. J’aurais jamais dû en fait ! Pour faire ma clientèle, je suis obligé d’accepter des clients assez loin de chez moi. Quand j’étais salarié, ça changeait rien d’aller loin. Mais là ça devient impossible. Si encore j’avais 20 ans, que je vivais seul. Mais là entre les activités de la grande et le petit qui démarre le foot, ma femme qui bosse à l’hôpital à 20 kilomètres… je ne peux pas me permettre de perdre autant de temps pour gagner aussi peu ».

Les jeunes sont par ailleurs, de loin, les plus nombreux à déclarer avoir dû renoncer à une opportunité professionnelle (32% contre 18% en moyenne) du fait de la hausse des prix à la pompe. Nathalie, chargée de recrutement pour une entreprise d’aide à domicile dans le Lot, confirme ses difficultés à recruter des jeunes : « Nous avions déjà autour de 150 emplois non pourvus en moyenne à l’échelle du département. Mais là avec le prix du carburant, ça devient catastrophique. La semaine dernière, nous avons eu un excellent contact avec une candidate, qui nous a dit son vif intérêt pour le poste. Le lendemain, alors qu’elle devait se rendre dans nos locaux pour signer son contrat, elle nous a appelé pour décliner. Entretemps, elle avait fait son calcul. En tant que jeune maman solo, entre le coût de la garde de sa fille et celui du carburant, il était plus intéressant pour elle de rester à la maison s’occuper d’elle. C’est rageant, mais ça se comprend aussi… »  

Pour une grande partie de ceux qui entrent sur le marché du travail, le prix du carburant dégrade fortement la perspective d’une vie meilleure. Ils sont souvent les grands frères, sœurs ou cousins de lycéens qui, en les côtoyant, peuvent légitimement s’interroger sur le sens de leur avenir professionnel. Il n’est donc pas surprenant de les voir manifester leur inquiétude en nombre.

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Faire le plein devient un luxe pour de plus en plus de Français

Autre signe révélateur des difficultés rencontrées par les automobilistes : près d’un sur deux (48%) déclare avoir déjà été contraint de mettre moins de 30 euros de carburant dans son réservoir, faute de pouvoir se permettre un plein plus important, contre 46% en juillet. Plus inquiétant encore, cette pratique devient régulière pour 18% d’entre eux, contre 15% trois mois auparavant. À 2,40 euros le litre de gazole, 30 euros ne permettent d’acheter que 12,5 litres de carburant. On ne fait plus le plein pour être tranquille plusieurs jours : on achète simplement de quoi tenir jusqu’à la prochaine rentrée d’argent. Cette gestion au jour le jour illustre à quel point le carburant est devenu une contrainte budgétaire permanente pour une partie des Français. Taraudés au quotidien par l’impératif de limiter le coût de leurs déplacements, de plus en plus d’automobilistes sont à la recherche de la station essence la moins chère et font la queue devant chez Total, quand d’autres se risquent à rouler « au rouge », ce gasoil non routier moins taxé mais légalement réservé à certains professionnels3Salomé Vincendon, « « Rouler au rouge », une pratique illégale qui s’accentue avec l’explosion des prix du carburant », Le Parisien, 29 septembre 2026..

La voiture électrique : une porte de sortie réservée aux riches ?

Si la proportion de Français qui songent à acheter un véhicule électrique progresse légèrement (25% contre 22% en décembre 2024), elle est beaucoup plus forte chez les cadres (50%) que parmi les catégories populaires (17%). Ceux que le prix du carburant fragilise le plus sont ainsi les moins nombreux à envisager cette porte de sortie. Théo, 26 ans, infirmier libéral dans le Morbihan et récent propriétaire d’une voiture électrique, reconnaît qu’il est un privilégié : « J’ai la chance d’avoir des parents qui ont les moyens de me l’offrir. Avec le boulot que j’ai, ça change tout, j’économise entre 300 et 400 euros par mois depuis que je suis à l’électrique. Mes collègues, eux, tirent la langue, ça devient très compliqué pour eux… »

Ces résultats mettent en lumière un paradoxe : ceux qui auraient le plus à gagner à réduire leurs dépenses de carburant sont aussi ceux pour qui l’accès à la voiture électrique paraît le moins envisageable. Ces chiffres plaident ainsi pour des dispositifs beaucoup plus accessibles financièrement, à l’image du « pass Navigo rural », qui propose de mettre à disposition un million de véhicules électriques en leasing à 50 euros par mois, notamment au bénéfice des actifs modestes dépendants de leur voiture4Rémi Branco, « Le « pass Navigo » rural : une voiture électrique à 50 euros par mois », Fondation Jean-Jaurès, 18 septembre 2026..

Conclusion : la vie rétrécie et la vie honteuse 

Trois mois après notre première étude, le constat est sans appel : les vies continuent de se rétrécir et les renoncements s’installent durablement dans le quotidien des Français. La hausse continue du prix du carburant perturbe le rapport au travail, quand elle ne remet pas totalement en cause un métier ou des perspectives professionnelles. Elle accroît les inégalités d’accès aux soins et à la prévention.

Pire encore, elle touche désormais à la sphère la plus intime, en faisant naître un sentiment de honte particulièrement douloureux à accepter et plus encore à assumer. C’est la fille que l’on n’emmène plus à la danse, le papa âgé à qui on ne rend plus visite le dimanche après-midi, les repas de famille auxquels on renonce. Derrière ces privations, il y a souvent des excuses inventées pour ne pas avoir à avouer qu’on n’a plus les moyens.

Enfin, une partie de la population apparaît particulièrement fragilisée : les jeunes, notamment les jeunes actifs avec enfants. Cette génération qui a connu la crise liée à la pandémie de Covid-19 à l’adolescence, qui s’inquiète du changement climatique, des transformations du travail liées à l’intelligence artificielle et de l’avenir du système de retraites, se retrouve aujourd’hui percutée de plein fouet par le coût du carburant. Dans les territoires ruraux, la hausse du prix du fioul pourrait encore aggraver les difficultés de certains ménages cet hiver.

Dans un récent sondage Ifop-Fiducial, les moins de 35 ans accordent chacun 31% de leurs intentions de vote à Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, dans l’une des principales hypothèses testées pour l’élection présidentielle de 20275Baromètre de l’élection présidentielle – vague 7, Ifop, Le Figaro, LCI, Sud Radio, 20 octobre 2026.. Ces chiffres ne permettent pas d’attribuer leurs choix politiques à la crise des carburants. Mais ils invitent à s’interroger sur le décalage entre l’ampleur des difficultés rencontrées par cette génération et la faiblesse des réponses qui lui sont apportées, notamment sur cette question devenue cruciale : celle de la liberté de se déplacer.

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    Source : Carbu.com.
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    « Roland Lescure reconnaît une phrase « malheureuse » au sujet des taxes sur le carburant », Le Figaro avec AFP, 30 octobre 2026.
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    Salomé Vincendon, « « Rouler au rouge », une pratique illégale qui s’accentue avec l’explosion des prix du carburant », Le Parisien, 29 septembre 2026.
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    Rémi Branco, « Le « pass Navigo » rural : une voiture électrique à 50 euros par mois », Fondation Jean-Jaurès, 18 septembre 2026.
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    Baromètre de l’élection présidentielle – vague 7, Ifop, Le Figaro, LCI, Sud Radio, 20 octobre 2026.

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