Comment les Français « de gauche », proches de La France insoumise, perçoivent-ils les évolutions de la société ? Quelle est leur vision de la gauche, et quelles sont leurs attentes en vue de 2027 ? Dorian Dreuil, membre de l’Observatoire de la vie politique de la Fondation Jean-Jaurès, analyse les résultats d’une enquête réalisée à partir d’un focus group de personnes sympathisantes « insoumises » et qui permet de saisir l’état d’esprit de cette partie du peuple de gauche.
L’enquête Ipsos pour Le Nouvel Obs en partenariat avec la Fondation Jean-Jaurès a été élaborée à partir de deux focus groups de trois heures réalisés en présentiel les 26 et 27 mai 2025 :
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- groupe 1 (8 participants) : sympathisants PS et Les Écologistes proches du PS vs. LFI ; catégories moyennes supérieures ; de 25 à 70 ans ;
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- groupe 2 (9 participants) : sympathisants LFI et Les Écologistes proches de LFI vs. PS ; catégories moyennes ; de 25 à 70 ans.
Dans chaque groupe :
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- moitié de femmes et d’hommes
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- diversité de statut d’activité (actifs/inactifs)
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- mix salariés du privé / salariés du public
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- diversité du lieu de résidence (Paris intramuros vs. banlieue)
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- diversité des situations familiales (présence et nombre d’enfants)
C’est peu dire que le paysage de la gauche française est fracturé dans ses différents rapports au pouvoir ou aux stratégies électorales. Comment ces Français « de gauche » se déclarant proches ou sympathisants de La France insoumise (LFI) perçoivent-ils les évolutions de la société ? De quoi ont-ils peur ou en quoi placent-ils leurs espoirs ? Comment perçoivent-ils la situation politique à gauche ?
Pour répondre à ces questions et comprendre plus finement ce segment électoral, nous avons, pendant trois heures, en partenariat avec l’Institut Ipsos, interrogé neuf Français, sympathisants de La France insoumise1Le focus group était composé de quatre hommes et de cinq femmes, avec des profils divers en termes d’activité professionnelle, de situation familiale et de lieu d’habitation. Les participants étaient âgés de 25 à 70 ans.. Cette note est issue des résultats de cette enquête qualitative sous forme de focus group. Elle ne prétend pas retracer l’exhaustivité des échanges mais capter les lignes de force qui forgent l’appartenance des électeurs de gauche « insoumis ».
Désespoir sociétal sur fond de démo-anxiété
Dès le début du focus group, le tableau des évocations spontanées sur la situation de la France est cauchemardesque et dominé par les termes tels que « catastrophique », « violence », « inquiétude », « misère » ou bien encore « peur de 2027 extrême droite ». D’après eux, ce champ lexical du désespoir s’explique par les politiques économiques issues de « trente ans d’ultralibéralisme » autant que par l’affaiblissement de la société civile et des corps intermédiaires : « il y a une baisse du syndicalisme », « le militantisme est dissipé, il a ramolli peut-être », « il n’y a pas de mobilisation ». Lorsqu’on leur demande ce qui leur donne de l’espoir, six participants sur huit évoquent des éléments qui assombrissent plus encore le tableau. Spontanément, ils évoquent un « certain défaitisme » ou des gens « qui ont peur de la répression ». Seules l’échelle locale et la proximité semblent être la source d’un nouvel espoir pour deux des participants : « à l’échelon local, faire bouger les choses, c’est difficile mais on peut y faire des choses, l’avenir il est là et renvoyer des choses aux politiques » ou bien « les gens qui se regroupent, à petite échelle, au niveau local, y a des actions ».
La justice sociale et la justice environnementale semblent être les deux enjeux de préoccupation majeurs. Et pour faire face à ces enjeux prioritaires, les réponses sont principalement du ressort de la fiscalité. Pour un des participants, « taxer les plus riches pour réduire la dette, ce n’est pas en augmentant tout qu’on va s’en sortir », pour un autre, il s’agit d’« un meilleur partage des richesses ». Mais la « mère de toutes les batailles » pour ces sympathisants « insoumis » semble être dans l’organisation du système politique en lui-même.
La prise de parole la plus longue est ici un plaidoyer en faveur d’une réforme institutionnelle profonde : il faut « revoir la Constitution, le système politique : les deux groupes arrivés en tête aux dernières élections ne gouvernent pas, c’est le troisième. Je ne dis pas forcément la VIᵉ République mais revoir la Vᵉ. Sinon les gens votent plus ».
L’une des craintes, face à ce sentiment d’injustice sociale, est qu’il emporte avec lui l’attachement à un système politique démocrate. Quand on leur demande ce qu’ils redoutent le plus, une prise de parole fait l’unanimité : « l’injustice sociale et les gens sont tentés par l’autoritarisme ».
Que la démocratie soit un des leviers les plus importants pour répondre aux défis de ce désespoir social n’est guère étonnant, tant le sentiment de « démo-anxiété » prédomine les échanges. Pour eux, la politique française est dominée par « les fractures entre citoyens et représentants », les « affrontements », la « manipulation », le « 49.3 ». Leur ressentiment est nourri de « colère », d’« impuissance », de « découragement » et de « fatigue ».
Ces représentations s’inscrivent dans un sentiment que la démocratie ne fonctionne pas comme elle le devrait et que le système politique est bloqué, si ce n’est verrouillé : « on n’est pas consultés, pas assez consultés (ex : EPR, environnement, politique énergétique), on n’est pas associés, mal représentés », affirme l’un d’eux. « On est dans une monarchie présidentielle », lui répond un autre. Ça y est, le terme est prononcé. La monarchie présidentielle est l’un des drivers les plus importants du discours politique des leaders « insoumis ».
La particularité de cette « démo-anxiété » est qu’elle a une double lecture : d’abord vis-à-vis du fonctionnement actuel de nos institutions, avec un manque de participation citoyenne, de partage du pouvoir et d’intelligence collective ; puis, au-delà de l’architecture institutionnelle, c’est la pratique du pouvoir qui est dénoncée comme « la pire », trop « verticale », ou qui « ne fonctionne pas du tout ».
Pour les sympathisants « insoumis », si la question démocratique est source d’inquiétude, voire de colère, c’est aussi le meilleur levier pour retrouver un chemin d’espoir. Pour eux, cela passe par « changer les institutions », la déprésidentialisation du régime de la Vᵉ République en « limitant les pouvoirs du président » et par des outils de participation citoyenne. Ce que le groupe définit, entre les lignes, est en réalité une architecture institutionnelle qui permette une démocratie continue, qui va au-delà de l’élection et des élus : « Les politiques devraient être sur le terrain, pas tous les cinq ans seulement ». Sur la question référendaire, on observe comme unique réponse : « le « pétitionnage », c’est comme ça que les citoyens peuvent s’impliquer, se sentir concernés… ça touche la vie des gens directement ». Il y a là un miroir saisissant avec le sentiment que le groupe a d’un pays en colère, qui n’est pas entendu ou écouté : « Les Français ne sont pas écoutés ».
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Abonnez-vousLa réconciliation entre les gauches est-elle possible ?
Nous voilà sur la question qui préoccupe les dirigeants politiques et qui occupe l’espace médiatique. Les gauches sont-elles irréconciliables ? Et si elles sont aussi fracturées qu’on peut le lire, devraient-elles se réconcilier ?
L’univers sémantique sur leur perception de la gauche pose comme évidence que la gauche est fracturée : « les gauches », « chaos », « division », « guerre d’égos », « rupture avec la base ». L’un des deux adjectifs qui, selon eux, correspond à la gauche est : « désunie ». Ces évocations spontanées créent un fort pessimisme quant au ressenti et aux émotions qui les traversent face à ce constat : « déception », « rupture entre élite et la base qui vote pour la gauche ». Et si la gauche devait être un animal ? Un « escargot », une « taupe », ou bien encore une « écrevisse qui marche à reculons ». Étonnamment, personne ici n’évoque la « tortue », devenue animal emblème du leader « insoumis » Jean-Luc Mélenchon depuis l’une de ses allocutions durant l’élection présidentielle de 2022, alors qu’il rattrapait son retard sur ses concurrents : « Faites confiance à une tortue électorale sagace comme moi2Diego Chauvet, « Présidentielle 2022 : Mélenchon en « tortue électorale » », L’Humanité, 17 janvier 2022. ». Et si la gauche devait être un objet ? Un « manège avec le pompon », répond l’un d’eux. Reste à deviner qui est sur le manège et quel est le pompon à attraper.
Les sympathisants proches de La France Insoumise expliquent qu’une partie de la fracturation des espaces politiques au sein du bloc de gauche ne tient pas pour autant que par la « guerre d’égos », sous-entendu du fait de ses représentants. La fracture existe aussi sur le plan des valeurs et de la pensée. On peut ainsi entendre à plusieurs reprises : « on sait plus où on est », « il faut retrouver les valeurs fortes de la gauche », car, pour eux, la gauche est une « désillusion » et une « trahison ». Assez unanimement, le groupe se projette comme les représentants les plus à gauche, versus les autres partis politiques qui porteraient des politiques plus centristes et, pour certaines, de « droite ». Après les valeurs en commun, la question de la « radicalité » dans l’approche des enjeux politiques revient avec grande insistance tout au long de l’échange.
La question n’est donc pas tellement de savoir s’il faut se réconcilier ou non, mais plutôt de s’accepter dans ses différences. Les sympathisants « insoumis » semblent s’y préparer. S’unir sans se réconcilier ? Est-ce un problème pour la gauche ? Tout porte à croire que la construction des « gauches irréconciliables » est plus affaire de feuilleton politique que d’obstacles militants. Après tout, l’univers sémantique et les évocations spontanées du groupe ne font que nous renvoyer à l’histoire même de la gauche française, qui s’est toujours écrite au pluriel. Réconcilier la gauche qui se considère comme uniquement de gauche en considérant les autres comme de droite avec la gauche qui ne renie pas sa part la plus militante est aussi vieux que la République. Il y a cent vingt-cinq ans déjà, Jules Guesde et Jean Jaurès en débattaient à l’hippodrome de Lille3Gilles Candar et Jean-Numa Ducange, « Jaurès et Guesde : « les deux méthodes » », Fondation Jean-Jaurès, 25 novembre 2020.. L’objet de l’échange ? Savoir si le socialisme devait être révolutionnaire ou réformiste. Dit autrement, il était question de savoir si la gauche devait être une et unique ou si elle pouvait être des gauches.
En revanche, aucune personnalité politique de LFI, du Parti socialiste, des Écologistes, de Place publique ou du Parti communiste ne semble faire l’unanimité pour les représenter. Pas même Jean-Luc Mélenchon, aussi estimé pour ses qualités de « tribun » et son « charisme » que craint pour sa capacité à « cliver » et à « gueuler ».
2027 : le cap est-il clair ?
Rien n’est moins sûr. Mais ces obstacles de pensée, de valeurs et de stratégie ne sont pourtant pas de nature à décourager la possibilité d’une « union de la gauche ». Après les expériences de la Nupes et du Nouveau Front populaire, l’union fait encore la force dans les espoirs de remporter les prochaines campagnes électorales : « une nécessité pour que la gauche arrive au pouvoir », « pour changer la vie, c’est une nécessité ». Pour autant, les sympathisants « insoumis » ne semblent pas être fétichistes d’un accord total et en tous points : « Pas nécessaire d’être d’accord sur tout ». L’union est ici considérée comme possible malgré des désaccords possibles et probables. Mais l’union est-elle souhaitée ?
Quand on les interroge sur leur sentiment pour 2027, trois scénarios se dégagent : « Un inconnu qui sort du lot au dernier moment, car pas de casserole », « LFI cavalier seul et un autre bloc, à part si les municipales ne créent pas d’autres dynamiques nouvelles », « si les insoumis gagnent des villes, ça ne changera rien du tout ». Les perceptions les plus positives sont donc celles qui imaginent plusieurs candidatures de gauche. À la question « Vous souhaitez quoi ? union ? pas union ? », silence, un ange passe, et ce n’est pas celui qui apporte un programme commun.
- 1Le focus group était composé de quatre hommes et de cinq femmes, avec des profils divers en termes d’activité professionnelle, de situation familiale et de lieu d’habitation. Les participants étaient âgés de 25 à 70 ans.
- 2Diego Chauvet, « Présidentielle 2022 : Mélenchon en « tortue électorale » », L’Humanité, 17 janvier 2022.
- 3Gilles Candar et Jean-Numa Ducange, « Jaurès et Guesde : « les deux méthodes » », Fondation Jean-Jaurès, 25 novembre 2020.