Alors que l’Inde de Narendra Modi s’est engagée dans de délicates négociations avec les États-Unis de Donald Trump sur leurs relations commerciales, Philippe Humbert, membre de l’Observatoire de l’Asie-Pacifique de la Fondation, analyse la situation dans le pays à l’issue d’un récent voyage à Bangalore, Mysore, Pune et Delhi. Il rend compte ici de la manière dont l’Inde fait face aux évolutions géopolitiques en cours et combine, sur le plan intérieur, mouvement et continuité.
Stabilité et effervescence de la politique intérieure
Dans la foulée de ses succès au Maharashtra et au Madhya Pradesh à l’automne 2024, le BJP (Bharatiya Janata Party, Parti du peuple indien) a largement remporté les élections dans l’État de Delhi en février 2025. Le parti AAP (Aam Aadmi Party, Parti de l’homme ordinaire), qui avait chassé le Parti du Congrès il y a dix ans, est battu, faute d’avoir répondu aux attentes de la classe moyenne consumériste de Delhi (pollution, congestion urbaine, qualité de l’eau, transports, assainissement de la Yamuna). Au-delà de son agenda en faveur des classes populaires (anti-corruption, revenu minimum, etc.), le parti a perdu son originalité initiale. Sur le plan national, l’INDIA1L’Indian National Development Inclusive Alliance (Alliance inclusive de la nation indienne pour le développement) est une coalition de plusieurs partis politiques d’opposition, dont le Congrès, formée lors des élections législatives indiennes de 2024., la coalition composite anti-BJP qui avait bousculé celui-ci aux élections générales de mai 2024, se disloque sous l’effet des rivalités entre partis, des querelles d’égos (en particulier l’ambition personnelle de Mamata Banerjee, chief minister du Bengale-Occidental, contestant la position du Congrès) et du manque de travail programmatique collectif.
Le BJP associé à sa coalition NDA (National Democratic Alliance) prépare les futures élections d’État (Bihar, Assam, Bengale-Occidental). Le BJP poursuit en particulier son offensive dans les États du sud (Tamil Nadu, Kerala Karnataka), où il est peu ou pas présent, n’hésitant pas à relancer la querelle linguistique en voulant placer l’hindi comme troisième langue, derrière la langue régionale et l’anglais (ce qui rappelle la décision de Donald Trump d’imposer l’anglais aux États-Unis comme seule langue officielle), manœuvre combattue dans les États du sud comme une atteinte à la diversité culturelle du pays. Une autre source de polémique est le projet de recensement général en Inde, perçu dans le sud, où la croissance démographique est faible, comme une menace si le nombre de députés au Lok Sabha2Assemblée du peuple, chambre basse du Parlement de l’Inde. est recalibré en fonction de la population.
Une économie sans élan, menacée par la guerre commerciale
Les débats sur le budget 2025-2026, largement en continuité avec le précédent avec des stimuli sur la consommation des ménages (par un allègement sur l’impôt sur le revenu, payé en fait par une petite minorité) et des investissements publics, ont été éclipsés par la guerre des tariffs lancée par Donald Trump et les menaces sur les exportations indiennes aux États-Unis. Les effets directs éventuels devraient être limités par les concessions déjà offertes par l’Inde, dont l’économie est encore largement autocentrée, mais les perturbations à venir dans le commerce mondial créent beaucoup d’incertitudes. Les prévisions de croissance s’établissent autour de + 6,5%, un taux identique à celui estimé pour 2024-2025 et qui ne permettra pas de réduire le sous-emploi massif dans l’agriculture et le secteur informel des services. Le pourcentage des emplois dans l’agriculture atteint 46%, ce qui reflète la trop faible création d’emplois dans d’autres secteurs, notamment l’industrie, plus productifs et plus rémunérateurs.
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Abonnez-vousUn positionnement diplomatique opportuniste
Ce positionnement ménage les intérêts de l’Inde, sans peser sur les grands conflits mondiaux de l’heure (Ukraine, Moyen-Orient, Indo-Pacifique).
Le gouvernement de l’Inde voit dans le renversement des alliances initié par la nouvelle administration américaine la confirmation de ses choix antérieurs : maintien du partenariat avec la Russie (importations de pétrole, d’armements, abstention à l’ONU, etc.), rapprochement avec les États-Unis (technologie, sécurité, commerce, etc.) et plaidoyer pour une solution négociée en Ukraine et la solution de deux États en Palestine. L’alignement de la Russie et des États-Unis simplifie le difficile chemin de crête de l’Inde entre ces deux puissances, avec l’espoir un peu hypothétique de renforcer sa main par rapport à la Chine. Cependant, le gouvernement indien est tenté, pour compenser les difficultés commerciales avec les États-Unis, de renforcer les échanges avec la Chine, y compris sous forme d’investissements industriels et de transferts technologiques, ce qui risque d’accroître la dépendance de l’Inde par rapport à la Chine, un effet collatéral bien éloigné de la vision stratégique des États-Unis.
L’Inde se trouve confortée dans sa politique pragmatique, naviguant entre la Russie, les États-Unis et la Chine, veillant à ne pas se laisser entraîner par les BRICS sur des positions hostiles aux États-Unis (utilisation du dollar et politique de réserve des banques centrales) et à surmonter le malaise créé par la déportation de centaines de clandestins indiens débarquant en Inde, menottés, d’avions militaires américains. Par ailleurs, la visite, les 27 et 28 février derniers, de 21 commissaires européens à Delhi marque la volonté d’une coopération accrue et élargie avec l’Union européenne – au-delà du commerce, handicapé par le protectionnisme indien (technologie, sécurité, Indo-Pacifique) – et d’une complémentarité dans leur zone d’influence.
La contrepartie de cette équidistance diplomatique par rapport aux trois empires est l’absence, du moins en apparence, de réelle pesée sur les conflits majeurs de notre temps.
- 1L’Indian National Development Inclusive Alliance (Alliance inclusive de la nation indienne pour le développement) est une coalition de plusieurs partis politiques d’opposition, dont le Congrès, formée lors des élections législatives indiennes de 2024.
- 2Assemblée du peuple, chambre basse du Parlement de l’Inde.