France-Mexique : ce que la diplomatie oublie, la culture le retient

En cette année 2026, la France et le Mexique célèbrent deux siècles de relations diplomatiques. Pourtant, au-delà de l’amitié, pourquoi ces deux pays ont-ils besoin l’un de l’autre ? Alexis Fritche, secrétaire général de la CFDT-Culture, revient sur les célébrations culturelles entre ces deux nations et leur importance en plein désordre géopolitique.

En 2026, la France et le Mexique célèbrent deux siècles de relations diplomatiques1Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (France Diplomatie), « Mexique – Bicentenaire des relations diplomatiques France-Mexique 2026 », mis en ligne en 2026, consulté le 28 août 2026.. L’anniversaire est un cadre commode pour la commémoration : festivals, expositions, tournées d’institutions prestigieuses, Comédie-Française en tournée, France invitée d’honneur au Festival international Cervantino de Guanajuato2Ambassade de France au Mexique, « Coopération culturelle », mx.diplomatie.gouv.fr, consulté le 28 août 2026.. Il serait pourtant paresseux de s’en tenir à ce registre célébratif. Une relation bilatérale de deux cents ans n’est pas une ligne continue d’amitié : c’est une histoire faite de ruptures, de malentendus, de rapports de force déséquilibrés et, plus récemment, d’une refondation qui doit beaucoup moins à la nostalgie qu’aux nécessités du moment géopolitique. Le vrai sujet du bicentenaire n’est pas de savoir si la France et le Mexique s’aiment. C’est de comprendre pourquoi, en 2026, ils ont de nouveau besoin l’un de l’autre, et à quelles conditions cette relation peut échapper à ses propres récurrences.

Une histoire discontinue, longtemps asymétrique

La reconnaissance officielle des relations diplomatiques date de 1826, quatre ans après l’indépendance mexicaine3« Relations entre la France et le Mexique », Wikipédia, dernière modification le 25 mai 2026, consulté le 28 août 2026.. Mais cette relation s’est d’emblée inscrite dans un rapport de forces déséquilibré : la France du Second Empire n’a pas hésité, entre 1861 et 1867, à imposer par les armes un empereur, Maximilien de Habsbourg, à un pays souverain. Cet épisode, dont l’exécution de Maximilien en 1867 signe l’échec retentissant, interrompt les relations diplomatiques pour treize ans4« Relations entre la France et le Mexique », Wikipédia, article cité.. Ce n’est qu’en 1880 que les deux pays renouent, puis en 1886 qu’un traité d’amitié, de commerce et de navigation vient consolider des échanges qui resteront, pour l’essentiel du XXe siècle, secondaires : ni la révolution mexicaine, ni les deux guerres mondiales, ni la guerre froide n’en font une priorité stratégique pour Paris.

Ce que l’on retient, en réalité, c’est moins la diplomatie d’État que la densité des liens intellectuels, éducatifs et culturels tissés en parallèle, souvent malgré les gouvernements plus qu’à leur initiative. L’Alliance française de Mexico, fondée en 1884, est la première du genre au monde5Gaspard Estrada, « “La mano en la mano” ? Les avatars de la relation bilatérale France-Mexique », Fondation Jean-Jaurès, 26 septembre 2024, consulté le 28 août 2026.. Des générations d’artistes, d’exilés, de chercheurs ont fait de cet axe Paris-Mexico un espace d’échange singulier, de Diego Rivera à Octavio Paz, de Luis Buñuel, cinéaste espagnol naturalisé mexicain et formé à Paris, aux surréalistes qui ont vu dans le Mexique une terre d’élection. Cette coopération éducative et culturelle a une caractéristique constante dans l’histoire bilatérale : elle prospère précisément parce qu’elle est moins dépendante des aléas politiques que la relation d’État à État6Gaspard Estrada, op. cit..

La crise Cassez : ce qu’une affaire judiciaire révèle d’un déséquilibre diplomatique

Il serait malhonnête de faire l’article d’un bicentenaire sans revenir sur l’épisode qui a le plus durablement abîmé la relation bilatérale contemporaine : l’affaire Florence Cassez. Arrêtée en 2005, condamnée en 2008 à soixante ans de prison pour enlèvement et association de malfaiteurs, dans des conditions d’arrestation dont la mise en scène télévisée sera reconnue par le parquet mexicain lui-même en 20107« Affaire Florence Cassez », Wikipédia, dernière modification le 19 avril 2026, consulté le 28 août 2026., Florence Cassez est devenue malgré elle l’épicentre d’une crise diplomatique majeure. En février 2011, après la confirmation de sa condamnation en appel, le président Nicolas Sarkozy décide de dédier l’Année du Mexique en France à sa cause. Le gouvernement mexicain, jugeant le geste comme une ingérence dans une procédure judiciaire souveraine, retire son soutien à l’événement, entraînant son annulation pure et simple8Inès Olhagaray, « L’Année du Mexique, victime collatérale de l’affaire Cassez », France 24, 15 février 2011, consulté le 28 août 2026.. À l’Assemblée nationale, l’ambassadeur du Mexique quitte l’hémicycle en signe de protestation, un geste rarissime pour un chef de mission diplomatique en exercice9« Affaire Florence Cassez », Wikipédia, article cité..

L’épisode mérite d’être relu non comme une anecdote, mais comme un symptôme. Il illustre ce que Gaspard Estrada, publication de la Fondation Jean-Jaurès, résume par une formule éclairante : le « grand paradoxe » de cette relation tient à ce que le terme de partenariat stratégique n’y est pas compris de la même manière de part et d’autre de l’Atlantique10Gaspard Estrada, op. cit.. Côté français, le réflexe a longtemps consisté à traiter le Mexique comme un partenaire secondaire, sur lequel on pouvait faire peser une pression morale sans mesurer le coût symbolique d’une ingérence perçue dans la souveraineté judiciaire d’un État qui, précisément, entendait s’affirmer comme puissance émergente. Côté mexicain, la mémoire de l’intervention française du XIXe siècle n’est jamais totalement absente de la manière dont Mexico reçoit les leçons venues de Paris. Florence Cassez, libérée en 2013 après une décision de la Cour suprême mexicaine jugeant la procédure d’arrestation viciée, reste un point de friction dans la mémoire bilatérale. Elle rappelle une évidence : une relation d’amitié proclamée ne protège en rien des crises, si elle ne s’accompagne pas d’une compréhension fine des sensibilités souveraines de l’autre.

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2025-2026 : une relance qui doit tout au contexte géopolitique

Si la relation franco-mexicaine connaît aujourd’hui une dynamique de relance sensible (visite officielle d’Emmanuel Macron à Mexico le 7 novembre 2025, adoption le 14 mai 2026 d’un plan d’action bilatéral modernisé pour le partenariat stratégique11Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, « Mexique – Plan d’action modernisé pour le Partenariat stratégique France-Mexique », France Diplomatie, consulté le 28 août 2026.), ce n’est pas le fruit du hasard commémoratif. C’est le produit d’une conjoncture où le Mexique occupe, malgré lui, une position charnière dans la recomposition des équilibres mondiaux.

La guerre commerciale déclenchée par l’administration Trump contre la Chine, intensifiée depuis avril 2025, a paradoxalement renforcé la position mexicaine : la proximité géographique et économique avec les États-Unis, longtemps perçue comme une vulnérabilité structurelle, est devenue un atout pour un pays qui s’invente désormais un rôle de « connecteur » entre Washington et Pékin12Alex González Ormerod, « Le pari du Mexique dans la guerre de la mondialisation », Le Grand Continent, 22 mai 2026.. Mais cette même administration Trump a, dès son premier jour de mandat en janvier 2025, pris des mesures d’une agressivité inédite à l’égard de son voisin du sud : classification des cartels mexicains comme organisations terroristes étrangères, déploiement de troupes à la frontière, remise en cause implicite de la souveraineté territoriale mexicaine au nom de la « sécurité nationale »13« Trump et le Mexique : géopolitique d’une semaine impériale », Le Grand Continent, 28 janvier 2025, consulté le 28 août 2026.. Le Mexique de Claudia Sheinbaum se trouve ainsi placé dans une situation paradoxale : jamais aussi central dans les circuits économiques mondiaux, jamais aussi exposé à la pression unilatérale de son voisin immédiat.

C’est dans cet interstice que l’Europe, et la France en particulier, retrouve un intérêt à consolider une relation qu’elle avait longtemps négligée. Pour Paris, le Mexique offre une diversification bienvenue à un moment où les relances de l’accord de libre-échange Union européenne-Mexique deviennent, pour Bruxelles, un enjeu de souveraineté commerciale face à la fragmentation croissante du commerce mondial14Alex González Ormerod, op. cit.. Pour Mexico, l’Europe représente un contrepoids diplomatique à une dépendance stratégique jugée trop exclusive envers Washington. L’initiative franco-mexicaine d’encadrement du droit de veto au Conseil de sécurité des Nations unies en cas d’atrocités de masse, qui a récemment rallié onze nouveaux pays signataires, s’inscrit dans cette même logique : construire, sur la scène multilatérale, une convergence qui compense l’un et l’autre pays de leur relative marginalité dans les grands équilibres de puissance15Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, op. cit..

Ce que la culture, sans le vouloir, a toujours porté

Ce qui frappe, à l’examen du temps long, c’est la constance avec laquelle les échanges culturels et éducatifs ont fait le travail que la diplomatie officielle peinait à accomplir. Près de 3500 étudiants mexicains viennent chaque année étudier en France ; les grandes expositions consacrées au patrimoine préhispanique et contemporain mexicain, des Olmèques en 2021 à l’exposition « Mexica » au musée du quai Branly en 2023, ont construit dans l’opinion française une familiarité que la diplomatie d’État n’a jamais générée à elle seule16Alex González Ormerod, op. cit.. Le Festival culturel franco-mexicain prévu à l’automne 2026, avec la France invitée d’honneur du Cervantino, prolonge cette dynamique. Il ne faut pourtant pas s’y tromper : cette vitalité culturelle n’est pas un ornement de la relation stratégique, elle en est la condition de résilience. C’est elle qui a permis à la relation bilatérale de survivre à la crise Cassez, à l’interruption des années 1860, aux décennies d’indifférence réciproque du XXe siècle.

Une amitié qui doit apprendre à ne plus se raconter d’histoires

Le bicentenaire de 2026 est une occasion sincère de célébrer ce qui lie la France et le Mexique. Mais une relation de deux siècles qui se veut lucide doit résister à la tentation de l’auto-célébration. Elle doit intégrer, dans son propre récit, l’intervention armée du Second Empire, l’indifférence relative des décennies suivantes et la manière dont un contentieux judiciaire mal géré a pu, en quelques semaines de 2011, réduire à néant des mois de préparation diplomatique et culturelle. Elle doit aussi accepter une vérité moins confortable : le regain d’intérêt actuel de la France pour le Mexique doit davantage à la politique commerciale de l’administration Trump et aux recompositions du multilatéralisme qu’à un choix stratégique mûrement anticipé de Paris.

Ce constat n’enlève rien à la sincérité de l’attachement, dont je peux, pour ma part, témoigner après des années de liens personnels avec ce pays. Il invite simplement à construire, pour les deux siècles suivants, une relation moins dépendante des conjonctures et des egos présidentiels, plus attentive aux sensibilités souveraines de chacun, et résolument fondée sur ce qui a le mieux résisté au temps : les circulations d’idées, d’artistes, d’étudiants et de savoirs qui, depuis deux cents ans, tiennent la promesse que les chancelleries ne tiennent pas toujours.

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