Élections européennes : quel avenir pour la transition écologique en Europe ?

À la suite des élections européennes, quelle coalition pourra se former pour cette prochaine mandature ? Que deviendra la transition écologique, et en particulier le Pacte vert au sein de l’Union européenne ? Pour Neil Makaroff, directeur de Strategic perspectives et expert associé à la Fondation Jean-Jaurès, si le Parti populaire européen compte le plus de sièges, une coalition reste à se former pour constituer une majorité, dans un contexte où la progression des extrêmes droites partout en Europe pourrait fragiliser bien des politiques publiques et notamment pousser au détricotage du Pacte vert.

Les citoyens européens ont voté et un nouveau Parlement européen est sorti des urnes. Bien que l’image soit déformée par la percée du Rassemblement national (RN) en France, au soir du 9 juin 2024, il n’y a pas eu de véritable séisme vers l’extrême droite en Europe. Ainsi, aucune majorité ne se dessine réellement pour démanteler le Pacte vert, vrai totem à abattre pour les partis nationalistes. Une coalition reste pourtant à construire dans un contexte où les défis auxquels fait face l’Union européenne pourraient cimenter les partis politiques pro-européens autour d’un Pacte industriel vert.  

Pas de séisme politique en faveur des extrêmes droites

La poussée des extrêmes droites au Parlement européen ne remet pas en cause l’équilibre politique qui a forgé le Pacte vert en 2019. La droite européenne du Parti populaire européen (PPE) reste le premier parti européen1Parlement européen, Résultats des élections européennes 2024. et sa candidate à la Commission européenne, Ursula von der Leyen, sort clairement renforcée du scrutin. Son parti national, la CDU/CSU allemande, arrive largement en tête outre-Rhin et d’autres partis de la droite européenne comme la Plateforme civique, en Pologne, ou le Partido Popular, en Espagne, ont gagné les élections, lui assurant un soutien de poids pour un second mandat. Au total, le PPE gagne 10 sièges au Parlement, se plaçant au centre du jeu politique européen pour former une future coalition. 

Source : Résultats des élections européennes 2024, site du Parlement européen.

Certes les partis d’extrême droite sortent renforcés, mais leurs divergences de fond comme stratégiques les éloignent d’une réelle influence sur la politique européenne. Le groupe des Conservateurs et réformistes européens (ECR) dominé par Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni a obtenu 73 sièges, contre 69 députés au précédent mandat, et le groupe Identité et démocratie (ID) où siège le Rassemblement national (RN), 58 députés, contre 49 députés en 2019. Les non-inscrits, comme les députés de l’AfD allemande ou encore du Fidesz hongrois, sont nombreux et pourraient renforcer les rangs de ces deux partis. S’ils ont obtenu des scores élevés en France, en Allemagne et en Italie, les partis d’extrême droite ont reculé dans de nombreux autres pays d’Europe, tels que la Suède, la Finlande, la Pologne et même la Hongrie, où le Premier ministre Orban a perdu deux sièges2Voir le site du Parlement européen sur les résultats des élections européennes ici.. Ces reculs sont importants notamment dans les pays où l’extrême droite participe à des coalitions au pouvoir, comme c’est le cas aux Pays-Bas par exemple.

S’ils parvenaient à former un grand groupe d’extrême droite au sein du Parlement, il y a peu de chances néanmoins qu’ils participent à une coalition. En effet, même si la droite européenne du PPE a ouvert la porte à des discussions avec Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni, les autres formations d’extrême droite – comme le RN de Marine Le Pen ou les ultra-conservateurs polonais de Droit et justice – restent des repoussoirs. 

Certaines voix au sein de la droite européenne estiment toutefois que des « alliances à la carte » sont possibles avec Giorgia Meloni. C’est notamment le cas sur la fin de vente des voitures thermiques neuves en 2035 que souhaite rouvrir la CDU allemande, tout comme Les Républicains. Et ils trouveront dans Fratelli d’Italia des alliés de taille pour mettre à mal le tournant vers le véhicule électrique, qui a pourtant attiré, depuis 2021, plus de 80 milliards d’euros dans la construction de la chaîne de valeur de la batterie en Europe3Julia Poliscanova, A smart industrial policy to fast-charge Europe’s electric vehicles revolution, Transport et Environnement, 6 mai 2024. et va créer des milliers d’emplois, dont 20 000 rien que dans les Hauts-de-France4« Vallée de la batterie : plus de 20 000 emplois créés d’ici 2030 », Le Télégramme, 29 mai 2023..

Mais cela ne garantit pas au PPE une majorité. Tout d’abord car une partie du PPE ne souhaite pas détricoter le Pacte vert, c’est le cas des Polonais. Ensuite parce que, additionnés, les deux groupes d’extrême droite et les délégations du PPE n’atteignent pas les 361 voix nécessaires pour revenir sur cette mesure, mais maximum 344 voix. Il n’y aurait, a priori, pas de majorité pour démanteler le Pacte vert. Enfin, en s’alliant « à la carte » avec l’extrême droite italienne pour détricoter certaines parties du Pacte vert, la droite européenne risquerait de perdre des alliés précieux pour former une coalition stable, sans pourtant arriver à ses fins. Ce constat semble partagé par Ursula von der Leyen5Associated Press, EPP will build ‘bastion against extremes’ in EU parliament, says Von der Leyen, 10 juin 2024. elle-même, puisqu’elle a récemment rejeté l’idée de faire alliance avec les extrêmes, et ouvre la voie à une coalition avec les Socialistes et démocrates (S&D), les libéraux de Renew et les Verts.

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Les socialistes incontournables, les Verts nécessaires 

361 sièges sont nécessaires pour former une majorité et confirmer Ursula von der Leyen à la tête de la Commission européenne. Les Socialistes et démocrates (S&D) tout comme Renew sont donc des partenaires incontournables pour le PPE. Avec leur soutien, une majorité de 403 députés peut être formée. 

Cela donne un poids majeur au S&D, d’autant que l’émergence des délégations italienne et française en son sein et le maintien des Espagnols du PSOE en changent l’équilibre politique. La ligne plus conservatrice et conciliante avec la droite européenne portée par les sociaux-démocrates allemands n’est plus majoritaire au sein du groupe. Les Socialistes et démocrates européens portent une ligne en faveur de l’accélération de la transition écologique et de l’investissement. Ils ont défendu le bilan du Pacte vert et son prolongement social et industriel lors de la campagne. 

Face au PPE, ils doivent faire de la sauvegarde des acquis du Pacte vert une ligne rouge à ne pas franchir. Ils peuvent obtenir dans un accord de coalition que les lois adoptées dans la dernière mandature ne soient pas rouvertes par la future Commission européenne. Cette série de réformes sur le climat est la première pierre à la réindustrialisation de l’économie. Si les Socialistes et démocrates négocient bien, ils peuvent prendre les rênes de la phase industrielle et sociale de la transition écologique européenne à engager au sein de la future coalition au Parlement européen. Mieux, ils pourraient même décrocher un poste de vice-président exécutif sur le sujet dans la future Commission européenne. 

Le nombre de 403 députés est suffisant pour former une majorité, mais pas pour une coalition stable. Au regard des votes des eurodéputés de la précédente législature, environ 10% des députés européens pourraient ne pas suivre la ligne du groupe6Karl Mathiesen et Barbara Moens, « How von der Leyen could still lose her job », Politico, 11 juin 2024.. Un quatrième parti semble donc nécessaire. Ici aussi les Socialistes et démocrates peuvent jouer un rôle en maintenant le « cordon sanitaire » face aux extrêmes droites. Ils ont le poids de refuser de jouer le jeu du PPE des « coalitions à la carte » avec Giorgia Meloni et d’imposer un nouveau partenaire de coalition : les Verts. Certes, le parti a perdu de nombreux sièges notamment venant d’Allemagne et de France, mais les 52 députés écologistes forment une force non négligeable pour sécuriser une majorité et protéger les acquis du Pacte vert. 

Pacte industriel vert, potentiel ciment d’une future coalition

Les défis auxquels fait face l’Union européenne ne se sont pas arrêtés le 9 juin dernier. 

  • Le coût géopolitique et économique de la dépendance à l’égard des importations de gaz, de pétrole et de charbon est élevé et pénalise la compétitivité de l’économie européenne comme les factures des ménages. Les prix de l’énergie sont deux fois plus élevés en Europe qu’aux États-Unis7Philipp Jäger, Rustbelt relics or future keystone? EU policy for energy-intensive industries, Hertie School Jacques Delors Centre, 20 décembre 2023..
  • La domination de la Chine dans les chaînes de valeur des technologies vertes et la concurrence américaine risquent d’exclure l’Europe de la course mondiale à l’industrie verte et conduire à un déclin économique. 
  • Tous les États membres ne disposent pas des mêmes capacités fiscales pour investir dans la transition écologique, ce qui pourrait conduire à une Europe à deux vitesses. 
  • Les solutions de transition sont encore trop onéreuses pour les ménages, alors même qu’ils font déjà face à une crise de la vie chère. 

Face à cela, une coalition entre le PPE, S&D, Renew et les Verts est possible. Ces quatre partis ont tous mis l’accent sur l’importance de construire une base industrielle verte pour faire face à la concurrence chinoise et américaine. Ils ont également souligné l’urgence de rendre l’Europe plus indépendante d’un point de vue énergétique. 

Le lancement d’une vraie stratégie industrielle européenne, prenant la forme d’un Pacte industriel vert8Neil Makaroff, Bâtir un Pacte industriel vert pour l’Europe, Fondation Jean-Jaurès, 27 mai 2024., permettrait de concilier leurs approches. En électrifiant nos industries et en développant l’économie circulaire, il peut réduire la dépendance énergétique et technologique de l’économie européenne. En réorientant les marchés publics vers des produits plus durables et « made in Europe », il a le potentiel de restaurer la compétitivité des entreprises européennes sur la base de l’innovation et de l’empreinte carbone et pas seulement sur le facteur prix. En construisant des usines de technologies vertes en Europe, il peut réindustrialiser des régions entières et créer près de 2 millions d’emplois en quinze ans. Cela tout en mettant l’Union européenne sur le chemin d’un objectif climatique de -90% d’émissions de gaz à effet de serre d’ici 2040.

De la même manière, ces partis ont tout intérêt à s’entendre sur un nouveau paradigme européen en matière de sécurité énergétique. L’électrification de l’économie, c’est-à-dire le remplacement des énergies fossiles par de l’électricité à travers le déploiement des véhicules électriques ou des pompes à chaleur par exemple, peut réduire nos importations de gaz, de pétrole et de charbon. Cumulée à l’installation rapide des énergies renouvelables pour satisfaire nos besoins en électricité, ce sont 850 milliards d’euros d’économies sur les importations d’énergies fossiles qui pourraient être réalisées grâce à la transition d’ici à 20409Strategic PerspectivesForging Economic Security and Cohesion in the EU, 2024.. Un gain de souveraineté majeur qui devrait rassembler ces partis politiques. 

Enfin la dimension sociale de la transition apparaît comme une priorité. Alors que les partis d’extrême droite ont gagné des voix en raison de la crise du coût de la vie, la future coalition doit trouver des réponses à apporter aux citoyens européens. Offrir des solutions de transition aux classes moyennes et populaires est le meilleur levier pour réduire les factures énergétiques et de carburants. Elles pourraient baisser d’un quart en moyenne d’ici à 2030 si le Pacte vert est mis en œuvre10Neil Makaroff, Un contrat social, écologique et européen : l’horizon possible du Pacte vert, Fondation Jean-Jaurès, 14 juin 2023.. Cela est d’autant plus urgent qu’en 2027, la mise en place du prix du CO2 européen sur les carburants, le gaz et le fioul va renchérir les factures en appliquant une « surtaxe » en fonction des émissions de gaz à effet de serre. Ce système peut s’avérer extrêmement injuste si les plus précaires restent sans alternative face aux énergies fossiles. Si la future coalition ne veut pas se retrouver en face d’une crise sociale inédite, elle devra dessiner les solutions d’une transition plus équitable. Cela commence par amplifier le Fonds social européen pour le climat. Un sujet brûlant alors que le PPE européen adopte une ligne plus dure sur les dépenses et investissements communs. Ici, les Socialistes et démocrates et les Verts devront peser de tout leur poids pour contraindre leurs alliés à en discuter. 

L’inconnue des élections législatives en France : que deviendra la transition écologique en Europe ?

Une inconnue subsiste à la formation d’une telle coalition en Europe : les élections législatives françaises. Tout d’abord, cela affaiblit la voix de la France dans la définition des priorités européennes pour le mandat, comme la presse européenne le met en avant. Que peut négocier Emmanuel Macron lors du sommet européen des 27 et 28 juin prochains alors qu’il sera en pleine campagne et probablement affaibli ? Ensuite, si la France venait à être gouvernée par le Rassemblement national, alors la transition écologique n’aurait plus de majorité au Conseil de l’Union européenne. Toute idée d’une stratégie industrielle européenne serait impossible à concrétiser, tout comme les mesures d’accompagnement social, ou un plan d’investissement commun en Europe. 

De la même manière, l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite en France, dont le projet est l’arrêt du solaire et le démantèlement des éoliennes, serait un coup de frein à l’idée d’un nouveau paradigme énergétique européen. Cela alors que l’essor des énergies renouvelables est à l’origine d’une baisse de 26% de la production d’électricité par le charbon et de 15% par le gaz, rien qu’en 202311Sarah Brown, Daves Jones, European Electricity Review 2024, Ember, 7 février 2024..

Il sera impensable, faute de soutien à Paris, de lancer de nouvelles initiatives en faveur de la transition écologique en Europe. Dans ce cas de figure, le président Emmanuel Macron pourrait bien avoir offert à Giorgia Meloni l’allié dont elle avait besoin pour gagner en influence et détricoter le Pacte vert, non pas au Parlement, mais à la table du Conseil. 

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