S’appuyant notamment sur les résultats de la treizième vague de l’enquête Fractures françaises, menée par Ipsos-BVA pour la Fondation Jean-Jaurès, Le Monde, le Cevipof et l’Institut Montaigne, Adélaïde Zulfikarpasic analyse les réactions des Français concernant la crise politique actuelle et l’érosion du lien de confiance entre le peuple français et ses représentants.
La crise de confiance des Français envers la classe politique n’est pas nouvelle. On l’observe dans les enquêtes d’opinion depuis plus de vingt ans et elle se reflète notamment dans les urnes, à travers une progression quasi linéaire de l’abstention (à quelques exceptions près, comme les dernières élections législatives de 2024)1En 2002, 48% des inscrits sur les listes électorales cette année-là et résidant en France métropolitaine ont voté à tous les tours des élections nationales (aux deux tours de la présidentielle et aux deux tours des législatives de 2002). En 2022, cette proportion de votants systématiques passe à 37%, soit une baisse de 11 points en vingt ans. Voir Vingt ans de participation électorale : en 2022, les écarts selon l’âge et le diplôme continuent de se creuser, Insee Première n°1929, 17 novembre 2022.. Mais la séquence en cours vient indubitablement abîmer plus encore ce lien de confiance déjà ténu entre les Français et leurs dirigeants politiques nationaux, dont l’image est de plus en plus écornée. La crise politique que nous traversons pourrait bien l’anéantir de façon durable, voire irréversible, si aucune réaction à la hauteur de l’enjeu ne permet d’inverser la tendance. Les Français n’ont pas de mots assez forts pour exprimer l’exaspération qui est la leur aujourd’hui. Ou plutôt, si, mais la palette lexicale qu’ils utilisent doit nous interpeller, voire nous alarmer. Mêlant données quantitatives et données qualitatives, cette note fait le point sur l’état d’esprit des Français, à travers notamment l’analyse de centaines de verbatims qui, au-delà des chiffres, permettent de prendre mieux encore la mesure de la situation. « Le choc des chiffres, le poids des mots », pourrait-on résumer, en détournant le slogan bien connu d’un titre de presse magazine.
Une fatigue politique inédite chez les Français
Interrogés au lendemain de la déclaration de politique générale du Premier ministre par Ipsos-BVA pour RTL2Observatoire de la politique nationale, octobre 2025., les Français, déjà las depuis plusieurs mois comme l’ont révélé plusieurs enquêtes d’opinion, expriment un profond ras-le-bol. Cette exaspération massive se révèle à travers les mots qu’ils choisissent pour exprimer leur état d’esprit face à la situation politique actuelle : dégoût (51% des Français interrogés), colère (46%) et inquiétude (43%) dominent largement. Ce sont des sentiments extrêmement forts et négatifs. Finalement, ce sont près de neuf Français sur dix qui qualifient leur état d’esprit avec un terme négatif (88%). Le malaise traverse l’ensemble du spectre politique, traduisant un sentiment généralisé de perte de confiance envers les institutions, que l’on retrouve par ailleurs dans la dernière édition de Fractures françaises, réalisée par Ipsos-BVA pour la Fondation Jean-Jaurès, l’Institut Montaigne, le Cevipof et Le Monde.
D’après cette enquête, près de six Français sur dix se montrent préoccupés – à des degrés divers – par la crise politique actuelle. La défiance envers les dirigeants politiques progresse nettement. Ainsi, la confiance envers les députés et les partis politiques est à nouveau en recul : 20% des Français font confiance aux députés (-2 points depuis 2024, -16 points depuis 2022) et 20% font confiance à l’Assemblée nationale (-6 points depuis 2024). Les partis politiques continuent de susciter une méfiance générale : seuls 10% des Français leur font confiance (-4 points depuis 2024, -8 points depuis 2022) ! À quelques mois des élections municipales, seuls les maires bénéficient encore d’une réelle confiance (68%). Quant à la confiance envers la présidence de la République, elle atteint son plus bas niveau (22%, -4 points depuis 2024, -22 points depuis 2017).
Conséquence de cette perte de confiance, les Français estiment de plus en plus massivement que le personnel politique ne les représente plus : 87% d’entre eux estiment que les hommes et les femmes politiques agissent principalement pour leurs intérêts (+4 points depuis 2024, +16 points depuis 2022) tandis que 81% ont l’impression que le système démocratique fonctionne mal et que leurs idées ne sont pas représentées (+3 points depuis 2024, +13 points depuis 2022).
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Abonnez-vousAu-delà du chaos, entre cour de récréation et cirque : les politiques offrent un bien triste spectacle…
On retrouve ces sentiments négatifs et émotions fortes lorsqu’on investigue plus en profondeur le sujet à travers une question ouverte toute simple : « Si vous deviez parler de la situation politique française aujourd’hui, que diriez-vous ? Quels sont tous les mots, les expressions ou les sentiments qui vous viennent à l’esprit pour parler de ce que vous ressentez ?3Question posée les 14 et 15 octobre 2025 à un échantillon de 1001 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus. ». Il est toujours intéressant de revenir aux « paroles des Français », à leurs mots, sans filtre, qui bien souvent traduisent d’autres maux. Si l’on retrouve, comme dans les données quantitatives, la colère et la peur parmi les sentiments les plus répandus, ils coexistent avec la honte et la frustration. À elles quatre (colère, peur, honte et frustration), ces émotions représentent le quart environ des réponses spontanées. Et les Français que nous avons interrogés les expriment de façon très brute, voire abrupte, pour ne pas dire très brusque. Leur réponse à cette question ouverte prend par moment l’allure d’une sorte de défouloir ou de catharsis.
« Anarchique, grand bazar, pitoyable, lamentable, honteux, nul », nous répond cette personne interrogée (femme, 68 ans, Nouvelle-Aquitaine, sympathisante Parti socialiste (PS)) qui aligne ces mots, les égrène, les vomit presque, sans donner d’explication ni livrer son analyse. Ils se passent de tout commentaire. « C’est le chaos, le pays est à la dérive », nous dit cette autre interviewée (femme, 77 ans, Grand-Est, sympathisante Reconquête!).
Les termes « catastrophe » et « catastrophiques » sont cités spontanément des dizaines de fois (plus de cinquante mentions recensées sur 950 verbatim environ). Le terme « bazar » revient lui aussi dans de nombreuses bouches, quand ce n’est pas son synonyme moins poli mais commençant par la même lettre qui vient à l’esprit, spontanément : « C’est un vrai bazar et une honte de voir des parlementaires incapables de faire des concessions pour trouver une solution », nous dit cet homme de 84 ans, pourtant sympathisant Renaissance (Nouvelle-Aquitaine).
La colère qui s’exprime à travers ces propos est certes plus dirigée à l’encontre d’Emmanuel Macron, par ailleurs considéré comme le principal responsable de cette crise – près de quatre Français sur dix (37%) désignent en effet le président de la République comme le principal responsable de la situation, tandis que 17% mettent en cause les partis politiques et 37% jugent qu’ils partagent conjointement la responsabilité, selon l’étude Ipsos-BVA pour RTL déjà citée –, mais la majorité des verbatims concernent en fait la classe politique dans son ensemble. Elle ne sort pas grandie de cette séquence, c’est peu de l’écrire. Les responsables politiques sont au contraire assimilés à des enfants irresponsables et égoïstes, renvoyés dos, à dos :
– « Des gamins qui se chamaillent » (femme, 71 ans, Pays de la Loire, sympathisante PS),
– « Une guerre des chefs » (homme, 65 ans, Île-de-France, sympathisant Les Républicains (LR)),
– « C’est le foutoir, ils ne pensent qu’à eux et leur siège qu’ils tiennent tous à deux mains pour conserver leurs nombreux avantages » (homme, 79 ans, Hauts-de-France, sympathisant LR),
– « C’est un désastre, aucune union raisonnable, chacun pense à sa petite personne, mais pas au peuple » (homme, 59 ans, Auvergne-Rhône-Alpes, sans proximité partisane),
– « C’est honteux que les partis ne pensent pas à la France, ils ne pensent qu’à leur argent » (femme, 66 ans, Hauts-de-France, sympathisante Renaissance).
Mais ce qui est sans doute le plus frappant, c’est l’omniprésence dans les réponses du champ lexical du cirque et du spectacle, dans ce qu’ils ont de moins noble et de plus pathétique : cirque, guignols, tartufferie, clowns sont autant de mots relevant du même registre, empruntés par les Français pour exprimer leur consternation :
– « Bande de clowns : seule la communication les guide. Aucun respect pour le pays et ses citoyens » (homme, 39 ans, Auvergne-Rhône-Alpes, sans proximité partisane),
– « Bordel, cirque, arnaque, pantin, marionnettes » (homme, 45 ans, Auvergne-Rhône-Alpes, sans proximité partisane)
– « Un spectacle pitoyable » (femme, 67 ans, Bretagne, sympathisante Rassemblement national (RN)),
– « Une mise en scène déplorable par des guignols » (homme, 59 ans, Occitanie, sympathisant La France insoumise(LFI))
– « C’est un cirque rempli d’acteurs cyniques et opportunistes où la langue de bois et le clientélisme sont rois » (homme, 28 ans, Hauts-de-France, sympathisant Reconquête!),
– « C’est le cirque !!! » (femme, 53 ans, Grand Est, sans proximité partisane).
Le terme « mascarade » revient lui aussi plusieurs fois. « C’est une mascarade, la majorité et ses alliés n’ont qu’un but : garder leurs sièges », assène cette autre Française (femme, 68 ans, Île-de-France, sympathisante du RN).
… y compris au reste du monde
Dans ce contexte, les Français redoutent que l’image de la France à l’international ne soit passablement dégradée par cette séquence. Cette peur s’exprime assez largement avec une cinquantaine de citations spontanées autour de la mauvaise réputation que nous risquons d’acquérir. Les Français craignent le regard moqueur des autres pays. Et pour leur part, ils en nourrissent un sentiment de honte :
– « On offre un piètre spectacle au monde » (homme, 30 ans PACA, sympathisant d’un autre parti),
– « Le monde entier est choqué par la politique et ses politiciens… c’est la cacophonie » (femme, 68 ans, Occitanie, sans proximité partisane),
– « La France se fait passer pour une blague aux yeux des autres pays » (femme, 18 ans, Bourgogne-Franche-Comté, sympathisante du Parti communiste),
– « Une honte au niveau mondial. Colère contre un président dangereux et narcissique qui détruit tout pour sa seule satisfaction » (femme, 72 ans, Occitanie, sympathisante RN).
Redonner confiance à travers un récit qui dessine des perspectives
En réponse à cette situation, les Français en appellent à un changement profond, voire pour certains à la révolution : « Il faut tout changer, tout notre système est déconnecté de la vie du peuple » (femme, 44 ans, Occitanie, sans proximité partisane).
Il est clair qu’une réaction profonde, réelle, durable, s’impose. Le défi est de taille et il s’adresse à l’ensemble de la classe politique, à l’ensemble des dirigeants nationaux, quelle que soit leur formation politique, à l’exception probable de Marine Le Pen qui, pour l’heure, semble survoler la mêlée. Il s’agit d’impulser de réelles transformations, tant sur la forme que sur le fond. D’une part, sur la forme, c’est-à-dire dans la façon de faire de la politique, de s’adresser aux Français, de leur donner le sentiment d’être mus par une réelle volonté d’agir pour l’intérêt général, celui du pays et de chacun de ses habitants, et non par la volonté de soigner sa carrière politique et d’agir d’abord pour ses propres intérêts. Sur le fond, d’autre part, c’est-à-dire dans le fait de pouvoir réhabiliter la confiance des Français dans la capacité du politique à agir sur et pour leurs vies, dans sa capacité à obtenir des résultats (car, dans le diagnostic de cette crise de confiance, on pourrait bien sûr évoquer aussi la crise du résultat).
Et si Marine Le Pen est aujourd’hui moins concernée, c’est parce qu’elle seule semble répondre à ces aspirations des Français, en empathie avec eux et donnant le sentiment de vouloir agir dans leur intérêt et non pour elle-même (et n’ayant pas été pour l’heure « en responsabilité » au plus haut niveau, pouvant encore laisser espérer qu’elle sera en capacité d’agir).
Clairement, au-delà de l’extrême droite qui ne touche pas tous les Français, de la droite à l’extrême gauche, il y a donc un, voire plusieurs espaces pour construire un projet inspirant, fédérateur, qui permette aux Français de se projeter vers l’avenir, en retrouvant de la fierté. Sans se voiler la face sur les difficultés, en abordant les questions sensibles, comme la sauvegarde de notre modèle social – qui fait notre fierté – dans un contexte budgétaire très difficile ou encore la question de l’immigration qui nécessite une réflexion « équilibrée ». Aujourd’hui, ces espaces de construction, de projection vers l’avenir existent, mais le plus souvent au niveau local, où élus locaux, tissu associatif et citoyens se retrouvent autour de solutions pour faire avancer les choses. Si l’on ne peut critiquer la résilience des territoires, on peut toutefois redouter le risque que ce fonctionnement implique : celui d’une France encore plus « fractionnée », composée d’une somme de confettis territoriaux repliés sur eux-mêmes. Or, nous avons besoin de recréer du commun, de recréer du lien, de rebâtir les fondamentaux de notre vivre-ensemble4Christelle Craplet, Jérémie Peltier et Adélaïde Zulfikarpasic, Réhumaniser la société de l’absence, Fondation Jean-Jaurès, 3 décembre 2024., à travers un récit qui nous permette d’avoir les yeux qui brillent, « des étoiles plein des yeux » (comme cela a été le cas au moment des Jeux olympiques 20245Collectif, Un an après : les Jeux olympiques, la France et moi, Fondation Jean-Jaurès, 16 juin 2025.)… en quittant la piste aux étoiles, cette émission des années 1960-1970 consacrée au cirque, auquel nous assistons en ce moment. Nous méritons mieux que ça, collectivement.
- 1En 2002, 48% des inscrits sur les listes électorales cette année-là et résidant en France métropolitaine ont voté à tous les tours des élections nationales (aux deux tours de la présidentielle et aux deux tours des législatives de 2002). En 2022, cette proportion de votants systématiques passe à 37%, soit une baisse de 11 points en vingt ans. Voir Vingt ans de participation électorale : en 2022, les écarts selon l’âge et le diplôme continuent de se creuser, Insee Première n°1929, 17 novembre 2022.
- 2Observatoire de la politique nationale, octobre 2025.
- 3Question posée les 14 et 15 octobre 2025 à un échantillon de 1001 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus.
- 4Christelle Craplet, Jérémie Peltier et Adélaïde Zulfikarpasic, Réhumaniser la société de l’absence, Fondation Jean-Jaurès, 3 décembre 2024.
- 5Collectif, Un an après : les Jeux olympiques, la France et moi, Fondation Jean-Jaurès, 16 juin 2025.