L’élection sénatoriale dans le Michigan, État clé (swing state) au niveau du scrutin présidentiel, sera décisive quant à la composition du Sénat à Washington D.C., mais également pour le Parti démocrate en cas de victoire ou de défaite du candidat progressiste (à la gauche du Parti démocrate), Abdul El-Sayed. Thomas Nappey, doctorant à l’Institut français de géopolitique – Paris 8, analyse les enjeux mis en avant et débattus au cours de cette campagne électorale.
Électorabilité
« Money out of politics! Money in your pockets! Medicare for All!1« L’argent hors de la politique ! De l’argent dans vos poches ! Medicare pour tou.te.s ». Medicare est le programme d’assurance santé fédérale pour les personnes de plus de 65 ans et les personnes atteintes de handicaps ou de maladies chroniques. Toutes les traductions sont de l’auteur, sauf mention contraire. ». Ces slogans sont répétés lors de tous ses événements par Abdul El-Sayed, le candidat démocrate pour le siège de sénateur fédéral remis en jeu dans le Michigan lors des élections du 3 novembre 2026. Ils illustrent certains des débats actuels au sein de la société étatsunienne. Lors de la primaire démocrate, ils n’ont cependant pas été le sujet le plus discuté. Le progressiste El-Sayed était opposé à Haley Stevens, élue à la Chambre des représentants, résolument centriste, qui se présentait comme une bosseuse, capable de faire adopter des lois, souvent en travaillant avec les élus républicains. El-Sayed a fini par l’emporter avec une marge d’un petit point, soit environ 14 000 voix. Mais lors de cette primaire, qui a été extrêmement violente dans les attaques lancées par les candidats, la question principale pour les électeurs ne fut pas tant celle des réformes voulues par l’un ou l’autre. C’est « l’électorabilité » qui était dans tous les esprits, c’est-à-dire : Abdul El-Sayed pourrait-il ou non gagner l’élection générale ?
Jack Lessenberry, analyste politique pour Michigan Public NPR, la radio publique de l’État, écrivait en 2017 un article titré « Great candidate, not so great name2« Un excellent candidat, mais un nom pas terrible ». », dans lequel il parlait d’El-Sayed, alors candidat au poste de gouverneur, disant qu’il ne le voyait pas gagner l’élection simplement à cause de son nom, encore trop associé par certains aux heures sombres de l’histoire étatsunienne de ces trente dernières années. Et El-Sayed en a conscience. J’ai eu l’occasion de le voir en meeting à plusieurs reprises. Il commence toujours en rappelant que son nom complet, Abdulrahman Mohamed El-Sayed, est encore plus long, et imprononçable pour la plupart des Étatsuniens. Mais il utilise ce nom comme un outil marketing : les gens vont se souvenir d’un candidat à une élection étatsunienne s’appelant Abdul, le tout étant de l’associer à des propositions positives.
Medicare for All!
Abdul El-Sayed sur la scène du Michigan Theater à Ann Arbor, devant un public largement composé d’étudiants de l’Université du Michigan3Photo de l’auteur.

La primaire s’est donc disputée entre El-Sayed, proposant de grandes réformes, et Stevens, dont l’argument principal était qu’il fallait être sûrs de pouvoir gagner en novembre contre les républicains. Dans les podcasts, les émissions et les articles de journaux, la campagne Stevens a souvent été montrée comme n’apportant pas d’arguments, de propositions fortes, et jouant avant tout sur son statut de favorite. El-Sayed, lui, étant donné son expérience personnelle (diplômé de médecine, et directeur de différents départements de santé publique dans l’État), martelait le projet de mettre en place une couverture santé publique universelle pour les Étatsuniens. Ce projet, porté par Bernie Sanders lors de la primaire démocrate en vue de l’élection présidentielle de 2016, est généralement présenté sous le nom Medicare for All.
C’est l’une des propositions dont El-Sayed parle le plus lors de ses meetings, en tout cas dans ceux dans lesquels je me suis rendu. C’est aussi l’une de celles auxquelles le public s’est montré le plus réceptif4Les deux meetings auxquels je me suis rendu avaient un auditoire particulier, car ils ont été organisés dans les deux plus grandes universités de l’État, la Michigan State University et l’Université du Michigan Ann Arbor. Mon analyse concernant les meetings vaut donc pour ceux-ci, dont le public jeune et étudiant est différent des populations rurales d’autres parties de l’État..
Money in your pockets!
Le sujet qui a suscité le plus d’enthousiasme dans la salle à Michigan State et à Ann Arbor, toutefois, tient à son deuxième slogan : « Remettre de l’argent dans vos poches ». Ce slogan englobe un ensemble d’éléments, dont le principal est le soutien d’El-Sayed à l’arrêt du financement des efforts de guerre à l’étranger, que ce soit de manière directe en Iran, ou indirecte via les aides données à Israël, l’Égypte, l’Arabie saoudite, etc. Cet argument est particulièrement efficace auprès des étudiants, dont beaucoup ont manifesté contre le soutien étatsunien à Israël dans ce qu’ils considèrent être un génocide à Gaza. Ils estiment à la fois que la fin du soutien financier peut mettre fin aux bombardements, mais également qu’arrêter d’envoyer cet argent à l’étranger permettrait de le dépenser pour le bien des Étatsuniens. Cet argument prend d’autant plus de sens que les conséquences de la guerre en Iran se font sentir sur l’économie du Michigan. La culture de la voiture, que l’on associe généralement aux États-Unis, est décuplée dans cet État, lieu de naissance de Ford et centre névralgique de l’industrie automobile jusqu’à la fin des années 1970. Or, le prix de l’essence est monté à près de 1,18 euro le litre en septembre 2026. Vu de France, où le litre coûte plus de 2 euros actuellement, cela paraît sûrement moins dramatique, mais le prix du litre dans le Michigan il y a un an était de 0,66 euro seulement. Cet argument peut permettre à El-Sayed de convaincre les électeurs, y compris dans les régions rurales du nord de l’État, très dépendantes de l’utilisation des voitures, dans lesquelles le candidat passe une grande partie de son temps de campagne. Il pourrait même convaincre certains électeurs de Donald Trump, déçus de la non-tenue de ses promesses de ne pas commencer de guerre5Ces dynamiques très particulières demandent beaucoup de nuances. Pour plus de détails, voir Ludivine Gilli, États-Unis : la guerre en Iran, le camp MAGA et la promesse America First, Fondation Jean-Jaurès, 31 août 2026..
Money out of politics!
L’opposant républicain à El-Sayed, Mike Rogers, mène une campagne peu connectée au terrain. Il organise peu de meetings ou de réunions publiques, ne s’est pas rendu au débat du 15 septembre 2026 dans lequel El-Sayed a pu répondre seul aux questions du modérateur, et est généralement peu présent. En voyant l’implication sur le terrain des deux candidats, d’aucuns pourraient se demander comment les sondages peuvent être aussi serrés, les deux candidats étant donné gagnants alternativement de quelques points selon les instituts. Une partie de la réponse tient dans le premier slogan d’El-Sayed, « Sortir l’argent de la politique ».
Dans le système électoral étatsunien, depuis la décision Citizens United de la Cour suprême (2010), des entreprises privées, des lobbies ou des syndicats peuvent payer pour la diffusion de messages politiques à des fins électorales, tant que le diffuseur ne se coordonne pas avec l’équipe de campagne6En pratique, la règle n’était presque jamais respectée. Elle a été rendue caduque par la décision National Republican Senatorial Committee v. FEC, rendue le 30 juin 2026 par la Cour suprême.. El-Sayed a annoncé qu’il n’accepterait aucune contribution d’entreprises. Libre à celles-ci de diffuser des messages en son soutien sans son accord, mais son opposition publique à la pratique et aux dérives du capitalisme fait de lui un candidat peu soutenu par ce genre d’acteurs. Lors des primaires, sa concurrente Haley Stevens a pu compter sur près de 60 millions de dollars provenant d’une nébuleuse de donateurs, dont certains issus de la sphère MAGA. Lors de la campagne pour l’élection générale, ce sont près de 100 millions de dollars qui ont été dépensés à la date du 20 octobre 2026 par des organismes tiers en soutien à Mike Rogers. Ces fonds aussi sont venus d’une nébuleuse d’acteurs. Le tableau suivant résume ces dépenses, mais n’inclut que les chiffres officiellement déclarés à la Federal Elections Commission (FEC). Les montants diffèrent donc de ceux indiqués plus haut, car les journalistes agrègent les données de la FEC avec d’autres données publiques.
Tableau des budgets dépensés par les campagnes d’Abdul El-Sayed, Mike Rogers et Haley Stevens ainsi que par des organismes tiers lors des primaires et de l’élection générale pour le Sénat fédéral dans le Michigan en 20267Source : FEC.
| Abdul El-Sayed (primaire et élection générale comprises) | Haley Stevens | Mike Rogers | |
| Donations reçues par le comité de campagne du 1er janvier 2025 au 30 septembre 2026 | 45 175 566 dollars | 13 304 161 dollars (du 22 avril 2025 au 30 septembre 2026) | 20 565 706 dollars |
| Dépenses en faveur du candidat par des organismes tiers (ne contient que les éléments déclarés à la FEC, mais beaucoup d’organismes ne sont pas tenus de déclarer) | 2 506 586 dollars | 28 930 048 dollars | 38 217 485 dollars |
| Total pour chacun des candidats | 47 682 152 dollars | 42 234 209 dollars | 58 783 191 dollars |
| Dépenses contre le candidat par des organismes tiers (ne contient que les éléments déclarés à la FEC, mais beaucoup d’organismes ne sont pas tenus de déclarer) | 21 095 658 dollars | 914 788 dollars | 44 748 874 dollars |
L’enseignement principal de ces chiffres, c’est qu’El-Sayed domine largement son adversaire républicain en termes de dons directs, tandis que les dépenses en faveur des candidats par des groupes tiers sont largement plus élevées en soutien à Rogers. Encore une fois, ces chiffres ne sont pas complets, en particulier car nombre d’organismes ne sont pas obligés de déclarer leurs dépenses. Cependant, certains journaux font des estimations, notamment en examinant les réservations et les dépenses de spots publicitaires à la télévision. D’après Bridge Michigan, un journal indépendant, au 15 octobre 2026, les organismes tiers avaient dépensé 95 millions pour soutenir la campagne Rogers, contre 42 millions pour El-Sayed. Le total dépensé pour cette élection, 270 millions de dollars déclarés en fait, de loin la campagne la plus chère de l’histoire du Michigan. À titre de comparaison, l’ensemble des dépenses de campagne lors de l’élection présidentielle française en 2022 ne dépasse pas les 100 millions de dollars (83,5 millions d’euros).
Ces 95 millions de dollars dépensés pour soutenir Rogers et attaquer El-Sayed se manifestent notamment à travers un ensemble de publicités, diffusées sur les réseaux sociaux et à la télévision, beaucoup générées par intelligence artificielle (IA). La plupart sont des attaques, souvent grossièrement racistes et islamophobes, contre El-Sayed. Mike Rogers a directement diffusé cette vidéo qui accuse El-Sayed de faire partie de la mouvance des Frères musulmans, accusation qui avait été débunkée auparavant par le média indépendant Bridge Michigan. La vidéo associe également son image à celles d’Ousama Ben Laden, des Talibans et du Hamas. Une autre vidéo, cette fois diffusée par The Front Line Action, un super PAC (Political Action Committee) texan dirigé par un comptable de longue date du Parti républicain, Cabell Hobbs, contient des scènes générées par IA d’El-Sayed, de sa demi-sœur et du streamer californien Hasan Piker, portant un keffieh. Ils y jouent à un jeu de plateau ressemblant à Risk sur l’Asie du Sud-Ouest, tirant une carte intitulée « Death to America8« Mort à l’Amérique ». » en riant.
Capture d’écran d’une publicité diffusée par The Front Line Action en septembre 2026, générée par IA

La même publicité contient une autre image montrant El-Sayed et Piker posant façon photo de famille avec quatre femmes portant le niqab (voile intégral), avec le slogan « Abdul El-Sayed’s family values9« Les valeurs familiales d’Abdul El-Sayed ». ».
Capture d’écran d’une publicité diffusée par The Front Line Action en septembre 2026, générée par IA

Toutes ces publicités utilisent à la fois de fausses informations, des manipulations de propos, une rhétorique quasi conspirationniste, ainsi que des éléments purement islamophobes et racistes pour présenter El-Sayed comme un dangereux islamiste financé par des acteurs étrangers et voulant détruire l’Amérique pour y instaurer la charia.
Recevez chaque semaine toutes nos analyses dans votre boîte mail
Abonnez-vousDes agitateurs rémunérés ?
Ces 100 millions ont également permis de payer des influenceurs pour tenter de mettre El-Sayed en difficulté lors de ses événements de campagne. Lors du meeting organisé à l’Université du Michigan, la première question a été posée par un étudiant, assis au deuxième rang, se présentant comme « Persian-American10« Perso-Étatsunien ». » et chrétien, qui lui a demandé pourquoi il n’avait pas dénoncé le régime Khamenei, pourquoi il s’oppose autant à la guerre en Iran alors que le régime iranien est un régime terroriste qui tue sa propre population (il raconte une anecdote sur son cousin, torturé par le régime), et pourquoi il n’a pas décrié les veillées funèbres organisées à Dearborn à la mort de l’ayatollah. Dearborn est une ville de la banlieue proche de Détroit, dont la population est majoritairement originaire de l’Asie du sud-ouest, principalement le Liban et le Yémen. Quelques mosquées de la ville ont effectivement rendu hommage à Ali Khamenei après sa mort, mais ce ne fut pas aussi répandu que ce que l’étudiant affirme11Lorsque l’on cherche des sources sur cela, d’ailleurs, la vidéo de cet étudiant et les articles qui traitent de cette vidéo sont la quasi-totalité des sources que l’on trouve.. D’après les informations recoupées notamment par The Michigan Daily, cet étudiant est non seulement un membre actif du Parti républicain dans l’université, mais il a de plus été payé par la campagne Rogers pour son action. Les républicains cherchent par ailleurs à recruter d’autres étudiants pour participer à ce type de disruptions de meetings du candidat démocrate.
Un étudiant confronte El-Sayed lors de son meeting à l’Université du Michigan. Cet étudiant est un militant républicain, payé par la campagne Rogers pour ses actions12Source : More Perfect Union sur YouTube.

Dix jours après cet événement, je me rends au conseil municipal de la ville de Dearborn. L’étudiant qui est intervenu à l’Université du Michigan est là également, venu d’Ann Arbor, où il réside, à quarante-cinq minutes de là. Lors de la séance de questions du public, lui et plusieurs personnes qui l’accompagnent prennent la parole, pour dire en substance la même chose. Il est à nouveau question de la répression du régime iranien, de la prétendue allégeance de personnalités de la ville aux Frères musulmans, au Hamas, au Hezbollah ou à l’Iran et du favoritisme des membres du conseil pour l’islam dans la mise en place de la politique de la ville. La stratégie derrière ces actions n’est pas évidente à décrypter : s’agissait-il d’un coup marketing, attendant une réponse musclée de la part des responsables de la ville ? Ou bien d’une stratégie visant à effrayer des populations arabes ou musulmanes, en faisant écho aux différentes marches organisées par Jake Lang, un militant chrétien nationaliste, venu à Dearborn en novembre 2025 et août 2026 ? La démarche évoque aussi une forme de surveillance de chrétiens extérieurs à la ville, qui viendraient s’assurer du bon comportement de ces citoyens. Difficile à dire avec certitude. L’absence de réponse des élus, ou de scandales particuliers concernant ces interventions, et le fait que la vidéo n’a pas été publiée sur les comptes de l’étudiant me font supposer qu’il s’agissait probablement d’une tentative avortée de générer un nouveau scandale.
Un autre influenceur s’est lui rendu à un meeting dans la ville de Caro, et a demandé à El-Sayed s’il dénonçait les Frères musulmans. La séquence a largement été reprise par El-Sayed, qui a répondu « Oui bien sûr, mais pourquoi est-ce que tu me poses la question ? Tu pensais que je ne le ferais pas ? », lui permettant de contester efficacement ces rumeurs (largement reprises par Donald Trump) qui lui prêtent une allégeance au groupuscule islamiste. L’influenceur en cause, cette fois, est un collaborateur parlementaire auprès d’un sénateur républicain. Il est aussi fils d’un stratège politique républicain, et aurait été payé (250 000 dollars) pour aller perturber ce meeting, alors même qu’il ne vit pas dans le Michigan.
Une partie de l’électorat démocrate traditionnel peu convaincue ?
Les campagnes de publicité et les perturbations de meetings agissent comme deux faces d’une même pièce. Elles contribuent à une stratégie de dénigrement d’El-Sayed, à la fois au niveau de l’État et au niveau local. Cette stratégie semble être mise en place pour jouer sur l’islamophobie de certains électeurs, en brandissant une image orientaliste d’un homme musulman, nécessairement violent et radical. Une grande partie des électeurs sont sensibles à cette peur et sont bombardés de publicités présentant cette fausse image. Certains électeurs traditionnellement démocrates ont également des réserves quant à plusieurs propositions d’El-Sayed.
À Détroit, par exemple, la plus grande ville de l’État, dont 75% de la population s’identifie comme noire, les électeurs de la primaire ont largement préféré Haley Stevens, trouvant El-Sayed trop éloigné de leurs revendications politiques. L’organisation d’un grand meeting le 23 octobre 2026 dans la ville, en présence de Barack Obama, qui a annoncé son soutien à El-Sayed, pourrait changer la donne dans ces communautés. Il est l’une des seules figures du Parti démocrate national catégorisées comme centristes à s’être déplacée dans l’État, avec Kamala Harris, venue en septembre 2026.
Un autre électorat traditionnellement démocrate qui a émis des réserves quant à la candidature d’El-Sayed est l’électorat juif attaché à Israël, principalement dans le nord de Détroit. Ces électeurs aussi ont préféré Haley Stevens lors des primaires, cette dernière étant une fervente défenseure de l’État hébreu. Elle a notamment pu compter sur le soutien du fameux American Israel Public Affairs Committee (AIPAC), une organisation dont les activités de lobbying visent à supporter Israël, notamment en finançant des campagnes électorales. Il s’agit de l’un des lobbies les plus puissants aux États-Unis, qui a contribué pour près de 33 millions de dollars contre El-Sayed lors des primaires, et a annoncé début octobre son implication dans l’élection du 3 novembre, en ciblant notamment les électeurs juifs de l’État. Bien entendu, une partie des électeurs juifs, et notamment ceux opposés à la politique du gouvernement israélien, ont appelé à soutenir El-Sayed, mais certains rabbins ont adressé à celui-ci une pétition lui demandant de changer ses positions sur Israël.
Un soutien fort dans d’autres parts d’un électorat souvent délaissé par le Parti démocrate
Mais El-Sayed, bien que largement dépassé par son concurrent en termes de financements extérieurs, n’est pas sans ressources pour autant. Il reçoit énormément de dons directs, montrant une campagne populaire, bien que cela ne suffise pas dans la compétition publicitaire. Le soutien de Barack Obama lui sera probablement bénéfique. Les visites de Bernie Sanders, d’Elizabeth Warren, et plus récemment celle de la députée de New York, Alexandria Ocasio-Cortez, ainsi que son programme résolument progressiste, lui apportent le soutien de la frange gauche du parti, proche du DSA (Democratic Socialists of America)13Alexandria Ocasio-Cortez a par ailleurs annoncé transférer un million de dollars de son fonds de campagne vers celui d’El-Sayed ; voir Shane Goldmacher, « Ocasio-Cortez Transfers $1 Million to Help El-Sayed in Final Sprint in Michigan », The New York Times, 16 octobre 2026.. Le Michigan est également l’État avec la plus forte concentration d’électeurs arabes étatsuniens, principalement dans les banlieues de Détroit. Je passe énormément de temps dans ces communautés, principalement à Dearborn, et l’enthousiasme concernant la candidature d’El-Sayed est palpable. La plupart des élus locaux dans la ville sont arabes étatsuniens, mais voir un candidat égypto-étatsunien réussir à mener une campagne fédérale, visant à représenter un territoire plus large que celui d’une ville où leurs communautés sont majoritaires, est une source profonde d’inspiration et d’enthousiasme. La plupart des membres de la communauté que je rencontre sont extrêmement enthousiastes, même si les attaques islamophobes incessantes contre le candidat et leurs communautés sont une source d’anxiété profonde. El-Sayed a également obtenu le soutien du puissant syndicat des travailleurs de l’industrie automobile, l’UAW, ainsi que du syndicat des enseignants, l’AFT Michigan, et de celui des infirmières, le National Nurses United.
Quels enseignements de cette campagne ?
Cette campagne aura montré plusieurs choses, quoi qu’il advienne le 3 novembre prochain. Premièrement, l’argent peut ne pas être roi lors d’une élection étatsunienne. Abdul El-Sayed a battu Haley Stevens alors même que les sommes dépensées en sa faveur étaient onze fois plus faibles que celles dépensées contre lui (en additionnant les dépenses des campagnes et des comités extérieurs attaquant ou défendant les candidats). Deuxièmement, l’islamophobie dirigée contre un candidat demeure, malheureusement, une stratégie de campagne, non seulement chez les républicains, mais également chez certains démocrates. L’agitation du nom du candidat pour jouer sur la peur qu’il provoque n’avait plus vraiment été utilisée comme un argument de campagne depuis les diatribes sur le second prénom de Barack (Hussein) Obama. Zohran Mamdani avait subi cette islamophobie en 2025, et cette nouvelle campagne a vu pulluler les publicités mensongères et racistes, ainsi que les déclarations de Donald Trump sur El-Sayed, le traitant de jihadiste et l’appelant Mohamed El-Sayed, lors d’un meeting le 17 octobre 2026. Enfin, l’électorat démocrate est traversé par de profondes fractures entre les cadres du parti, généralement plus centriste, et une frange de gauche, qui tente de proposer un changement radical, à la fois dans la manière de mener ses campagnes et dans ses propositions politiques. Si cette élection ne fait pas tout, une victoire d’El-Sayed peut permettre au camp progressiste de gagner en vitesse et de propulser une candidature pour l’élection présidentielle de 2028 (probablement celle de Alexandria Ocasio-Cortez, qui a déclaré attendre le résultat des élections du 3 novembre prochain pour prendre sa décision). La victoire de Zohran Mamdani avait déjà préparé le terrain, mais une victoire dans un État pivot, où les démocrates n’ont pas de majorité (Trump a gagné deux des trois dernières élections présidentielles dans le Michigan), peut donner un signal fort qu’une candidature progressiste peut gagner en 2028.
- 1« L’argent hors de la politique ! De l’argent dans vos poches ! Medicare pour tou.te.s ». Medicare est le programme d’assurance santé fédérale pour les personnes de plus de 65 ans et les personnes atteintes de handicaps ou de maladies chroniques. Toutes les traductions sont de l’auteur, sauf mention contraire.
- 2« Un excellent candidat, mais un nom pas terrible ».
- 3Photo de l’auteur.
- 4Les deux meetings auxquels je me suis rendu avaient un auditoire particulier, car ils ont été organisés dans les deux plus grandes universités de l’État, la Michigan State University et l’Université du Michigan Ann Arbor. Mon analyse concernant les meetings vaut donc pour ceux-ci, dont le public jeune et étudiant est différent des populations rurales d’autres parties de l’État.
- 5Ces dynamiques très particulières demandent beaucoup de nuances. Pour plus de détails, voir Ludivine Gilli, États-Unis : la guerre en Iran, le camp MAGA et la promesse America First, Fondation Jean-Jaurès, 31 août 2026.
- 6En pratique, la règle n’était presque jamais respectée. Elle a été rendue caduque par la décision National Republican Senatorial Committee v. FEC, rendue le 30 juin 2026 par la Cour suprême.
- 7Source : FEC.
- 8« Mort à l’Amérique ».
- 9« Les valeurs familiales d’Abdul El-Sayed ».
- 10« Perso-Étatsunien ».
- 11Lorsque l’on cherche des sources sur cela, d’ailleurs, la vidéo de cet étudiant et les articles qui traitent de cette vidéo sont la quasi-totalité des sources que l’on trouve.
- 12Source : More Perfect Union sur YouTube.
- 13Alexandria Ocasio-Cortez a par ailleurs annoncé transférer un million de dollars de son fonds de campagne vers celui d’El-Sayed ; voir Shane Goldmacher, « Ocasio-Cortez Transfers $1 Million to Help El-Sayed in Final Sprint in Michigan », The New York Times, 16 octobre 2026.