Même si le régime parvient à surmonter provisoirement la crise actuelle, près d’un demi-siècle après la révolution, la Deuxième République iranienne semble approcher de sa fin historique. À quoi pourrait ressembler la Troisième République ? Raz Zimmt, directeur du programme de recherche sur l’Iran et l’axe chiite à l’Institute for National Security Studies (INSS)1L’INSS est le principal think tank dédié aux questions diplomatiques, stratégiques et militaires d’Israël. Dans le cadre d’un partenariat avec la Fondation Jean-Jaurès, ses notes seront régulièrement traduites et publiées sur notre site afin d’éclairer nos lecteurs sur l’état des réflexions en cours à Jérusalem., livre son analyse.
Les fondements de la République islamique reposent, depuis la Révolution islamique de 1979, sur le concept de « guidance du juriste » (velayat-e faqih), façonné dans l’esprit de la vision de l’architecte de la révolution, Rouhollah Khomeini. Sa mort en 1989 a rendu nécessaire un net écart par rapport à ce principe, aucun de ses disciples fidèles ne disposant d’une autorité religieuse suffisamment élevée pour lui succéder. La nomination d’Ali Khamenei au poste de guide suprême de l’Iran – rendue possible par une révision de la Constitution iranienne – a marqué l’instauration de la « Deuxième République islamique ». Si le pouvoir est resté aux mains du clergé, la primauté n’était plus désormais détenue par la plus haute autorité théologique. Malgré les efforts déployés pour consolider son pouvoir, le régime de Khamenei n’est pas parvenu à empêcher les critiques et les mouvements de contestation, lesquels se sont intensifiés au cours de la dernière décennie au point de constituer une menace sérieuse pour la stabilité du régime. L’incapacité persistante de la République islamique à apporter des solutions aux crises graves auxquelles l’État est confronté, conjuguée à une crise de légitimité et à l’érosion du prestige de l’institution cléricale, fait sérieusement douter de sa capacité à se maintenir dans sa forme actuelle. Dans ce contexte, et en l’absence d’un changement révolutionnaire susceptible d’entraîner l’effondrement du régime à court terme, la perspective d’une transition vers un modèle de gouvernance alternatif à caractère autoritaire gagne en crédibilité – possiblement fondé sur une direction autoritaire et militaire, centrée sur un homme fort issu des forces armées, en particulier du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI). Même si le régime parvient à surmonter provisoirement la crise actuelle, on peut estimer que la Deuxième République iranienne approche de sa fin historique.
Dans le contexte des récentes manifestations en Iran et des défis croissants pesant sur la stabilité du régime islamique, l’économiste et analyste politique Saeed Laylaz a estimé que l’Iran pourrait prochainement connaître une transformation politique portée par l’émergence d’un nouveau dirigeant issu du système lui-même. Une telle figure, a-t-il suggéré, pourrait entraîner un changement de cap en matière de politique intérieure et étrangère, incluant des réformes économiques et une amélioration des relations avec l’Occident. Dans un entretien accordé à Euronews Persian au début du mois de janvier 2026, Laylaz – qui avait été conseiller de l’ancien président iranien Mohammad Khatami – a affirmé que la République islamique se trouve dans une impasse, sans qu’il existe d’alternative crédible, aucune force d’opposition n’étant en mesure de s’emparer du pouvoir. Il a soutenu que des slogans tels que « Reza Shah, que ton âme repose en paix », scandés lors des manifestations au cours de la dernière décennie, traduisent l’aspiration de la population à un dirigeant fort et efficace, comparable à Napoléon Bonaparte, capable de sortir le pays de la crise actuelle. Les propos de Laylaz s’inscrivent dans un discours qui s’est développé en Iran ces dernières années autour de la possibilité d’une transition vers un nouveau modèle de gouvernance, destiné à remplacer le pouvoir clérical instauré à la suite de la Révolution islamique de 1979.
Depuis la révolution, les fondements de la République islamique sont ancrés dans une interprétation singulière de l’islam chiite, façonnée par la vision de Rouhollah Khomeini, qui a formulé le principe directeur de la « guidance du juriste » (velayat-e faqih). Ce concept visait à justifier l’exercice d’un pouvoir religieux centralisé durant l’occultation de l’« Imam caché », en conférant l’autorité suprême à un juriste éminent chargé de diriger l’État au nom de l’islam et du chiisme. La principale difficulté de la mise en œuvre du gouvernement du juriste tenait au fait que ce modèle avait été conçu dès l’origine en fonction de la stature exceptionnelle de Khomeini lui-même. À la veille de la révolution, aucun des grands dignitaires religieux ne partageait pleinement cette conception, et aucun des clercs révolutionnaires qui soutenaient Khomeini ne disposait du rang religieux élevé requis pour exercer l’autorité conformément à sa doctrine.
La mort de Khomeini en 1989 a rendu nécessaire un net écart par rapport à ce principe, sa conception du guide suprême reposant sur l’idée que celui-ci devait être le clerc le plus éminent tant par son érudition que par sa piété. Aucun de ses disciples fidèles ne disposant d’une stature religieuse suffisante pour lui succéder, il devint nécessaire de dissocier l’autorité théologique (marjaʿiyya) de l’autorité politico-gouvernementale (velayat) et d’inscrire cette distinction dans la Constitution révisée de 1989, permettant ainsi la désignation d’Ali Khamenei comme successeur de Khomeini. Khamenei n’était pas reconnu comme source d’autorité religieuse (marjaʿ-e taqlid) et ne détenait jusque-là que le rang clérical de Hojjat ol-Islam, inférieur à celui d’ayatollah. Il fut désigné successeur principalement en raison de sa loyauté à l’égard de la ligne de Khomeini et de l’expérience gouvernementale qu’il avait acquise au cours de la première décennie de la révolution, notamment durant ses huit années à la présidence de la République islamique d’Iran (1981-1989). Sa nomination constitua ainsi un recul significatif par rapport au principe du gouvernement du juriste : le pouvoir demeurait entre les mains du clergé, mais la primauté n’était plus exercée par la plus haute autorité théologique.
La nomination de Khamenei au poste de guide suprême a marqué l’instauration de la « Deuxième République islamique ». Depuis son accession au pouvoir, Khamenei s’est efforcé d’imposer son autorité sur l’establishment clérical et universitaire de Qom. Ces efforts ont rendu celui-ci presque entièrement dépendant du financement du régime et de son soutien politique, contribuant ainsi à l’érosion considérable de son pouvoir et de son influence au cours des dernières décennies. Parallèlement, Khamenei a renforcé le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) en tant que principal pilier de soutien à la consolidation de son pouvoir et au maintien de la stabilité du régime.
Malgré ces efforts, le régime n’est pas parvenu à empêcher les critiques et les contestations visant à la fois le leadership de Khamenei et le principe même du gouvernement du juriste. Dès 1999, le religieux et intellectuel iranien Mohsen Kadivar publiait un article soutenant que le principal problème de l’Iran résidait précisément dans le principe du gouvernement du juriste. En septembre 2010, un éminent clerc réformateur et alors membre de l’Assemblée des experts, l’ayatollah Ali Mohammad Dastgheib, a émis une prise de position religieuse remettant directement en cause l’interprétation du gouvernement du juriste par le régime. En réponse à une question religieuse sur ce sujet, il a estimé qu’un grand clerc chiite ne pouvait exercer la fonction de « juriste gouvernant absolu » que s’il était reconnu comme une autorité religieuse du rang de marja2Marja-e taqlid signifiant littéralement « source d’imitation » est celui qui possède la plus haute autorité dans le chiisme duodécimain.. Dans un tel cas, il disposerait de larges prérogatives pour administrer les affaires de l’État en tant que représentant de l’« Imam caché ». À l’inverse, un « juriste gouvernant » désigné par l’Assemblée des experts conformément à la Constitution, et non en vertu d’une autorité religieuse propre, ne disposerait que de pouvoirs limités, se voyant confier uniquement la coordination entre les trois pouvoirs de l’État et la prévention des violations des droits des citoyens par ces autorités.
Parallèlement à la montée des critiques visant le guide suprême, on observe également, au fil des années, une érosion significative du prestige de l’institution cléricale dans son ensemble. Les processus de sécularisation à l’œuvre dans la société iranienne – en particulier parmi les jeunes générations –, le sentiment croissant d’aliénation éprouvé par de nombreux citoyens à l’égard des clercs en raison de la politisation de l’institution religieuse depuis la révolution, l’identification du clergé à un système de gouvernement perçu comme défaillant et corrompu, les positions intransigeantes des clercs les plus radicaux et le niveau de vie relativement confortable des hauts dignitaires religieux : tous ont contribué à un net déclin de leur statut, voire à des manifestations d’hostilité publique à l’égard des clercs dans l’espace public. L’incendie de centaines de mosquées lors de la plus récente vague de protestations en Iran a constitué une nouvelle expression de l’intensité de cette hostilité populaire envers les institutions religieuses.
Au cours de la dernière décennie, et plus particulièrement ces dernières années, dans un contexte marqué par des informations de plus en plus fréquentes sur la dégradation de l’état de santé du guide suprême iranien, l’attention s’est progressivement focalisée sur la question de sa succession. La guerre de douze jours avec Israël en juin 2025, ainsi que les rares apparitions publiques de Khamenei par la suite, ont encore accentué cette focalisation, d’autant plus que celui-ci a été contraint de se cacher durant le conflit – une décision qui a suscité interrogations et doutes quant à son état réel et à l’étendue de son contrôle sur les processus décisionnels. En 2019, un membre de l’Assemblée des experts, le haut dignitaire religieux Mohsen Araki, a confirmé l’existence, au sein de l’Assemblée, d’un comité de trois membres détenant une liste confidentielle de candidats potentiels issus du haut clergé pour succéder à Khamenei. Une autre hypothèse évoquée est celle d’un transfert du pouvoir au fils de Khamenei, Mojtaba, considéré depuis des années comme entretenant des liens étroits avec les dirigeants des appareils sécuritaires iraniens.
Dans le même temps, l’incapacité persistante de la République islamique à apporter des solutions à la série de crises graves auxquelles l’État est confronté – au premier rang desquelles la crise économique ainsi que les pénuries d’eau et d’électricité –, et même à garantir la sécurité élémentaire de ses citoyens, conjuguée au déclin du prestige de l’institution religieuse et à la montée des critiques, y compris parmi ses soutiens les plus fidèles, fait naître de sérieux doutes quant à sa capacité à se maintenir dans sa forme actuelle. Les mouvements de contestation qui se répètent au cours de la dernière décennie ne constituent plus de simples expressions ponctuelles de détresse économique ou de colère sociale passagère ; elles traduisent au contraire une crise de légitimité profonde et durable, qui dépasse largement les seules questions de politique gouvernementale. Les slogans scandés dans les rues contre le guide, les institutions religieuses et la République islamique elle-même témoignent d’une rupture fondamentale entre la population et les valeurs fondatrices du régime, y compris la doctrine du gouvernement du juriste.
Dans ce contexte, la probabilité d’une transition vers un modèle de gouvernance alternatif augmente – un modèle centré sur l’émergence d’un « homme fort », issu des forces armées, en particulier des rangs du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), et capable de s’appuyer sur son expérience militaire pour faire face plus efficacement aux problèmes du pays. Un tel modèle s’appuierait sur le renforcement de la position du CGRI au cours des dernières décennies. Aujourd’hui, cette organisation joue un rôle central non seulement dans le système politique iranien, mais aussi dans l’économie du pays. La mort de Khamenei ou son retrait prématuré de la scène politique – qu’il intervienne de son plein gré ou à la suite de son éviction dans un contexte d’inquiétude croissante, au sein de son entourage, quant à l’instabilité du régime – pourrait ouvrir la voie non seulement à la fin de l’ère du dirigeant actuel, mais aussi à une transition du pouvoir des « porteurs de turban » (le clergé) vers les « porteurs de bottes » (les militaires).
À ce stade, il n’est pas possible d’identifier un successeur précis, et il est envisageable que, dans un premier temps, les affaires de l’État soient gérées par un conseil de direction collégial, comprenant des figures politiques de premier plan telles que le président Massoud Pezeshkian et le secrétaire du Conseil suprême de la sécurité nationale, Ali Larijani, aux côtés de responsables actuels ou anciens de haut rang comme le président du Majles [la chambre basse du parlement], Mohammad Bagher Ghalibaf. Une autre hypothèse serait que le nouveau dirigeant choisisse de préserver l’institution du guide spirituel tout en en affaiblissant l’autorité, un système susceptible d’évoluer par la suite vers un pouvoir personnel. L’Iran a déjà connu un processus comparable lorsque le fondateur de la dynastie Pahlavi, l’officier Reza Khan, a exercé le pouvoir à partir de 1921 en tant que Premier ministre sous le dernier chah qajar, Ahmad Shah, avant de le renverser et de se proclamer chah en 1925.
Rien ne garantit qu’un régime caractérisé par un pouvoir autoritaire et militaire serait accepté par la majorité de la population iranienne ni qu’il répondrait aux revendications et aux griefs des citoyens. Il est en outre difficile d’évaluer quelles politiques un tel régime adopterait. D’un côté, de nombreux vétérans du CGRI – en particulier ceux façonnés par la guerre Iran-Irak – sont étroitement associés au camp conservateur radical et tendent à privilégier une approche dure et conflictuelle à l’égard de l’Occident. Leur vision du monde repose sur l’idée que l’Iran doit mener des politiques coercitives afin de renforcer ses capacités militaires et d’étendre son influence régionale, avec des implications potentielles pour ses programmes nucléaire et balistique, ses ambitions régionales et ses relations avec les États-Unis, le monde arabe et Israël. De l’autre côté, le CGRI ne doit pas être considéré comme une organisation monolithique : ses membres sont issus de milieux politiques, sociaux et économiques divers, et leurs positions politiques varient en conséquence. En outre, un régime autoritaire-militaire pourrait être guidé davantage par les intérêts institutionnels des forces armées que par l’idéologie révolutionnaire, ouvrant ainsi la voie à davantage de pragmatisme et de flexibilité.
Quoi qu’il en soit, compte tenu du mouvement de contestation sans précédent et de sa répression brutale, il apparaît que tant le système politique iranien que la doctrine politico-théologique sur laquelle il repose sont entrés dans une crise profonde. En janvier 2020, l’ancienne députée du Majles Parvaneh Salahshouri a comparé la situation de la République islamique à la grave crise traversée par la dynastie Qadjar dans ses dernières années. Ayant régné sur l’Iran depuis 1789, celle-ci fut finalement renversée en 1921 par Reza Khan. Même si le régime parvient à surmonter provisoirement la crise actuelle, près d’un demi-siècle après la révolution, on peut estimer que la Deuxième République iranienne approche de sa fin historique – que ce soit par un processus graduel ou par un changement révolutionnaire.
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- 2Marja-e taqlid signifiant littéralement « source d’imitation » est celui qui possède la plus haute autorité dans le chiisme duodécimain.