Le citoyen n’est pas un simple individu abstrait, mais un être ancré dans un environnement physique dont les sensations et émotions façonnent son bien-être et sa subjectivité. Pourtant, l’action politique néglige souvent cette dimension, laissant proliférer des nuisances urbaines, contribuant à ce que le lien à la nature soit appauvri, tandis que les effets d’une société sédentaire, du manque de sommeil, de l’isolement social et de l’omniprésence des écrans altèrent notre capacité à éprouver le monde. Comment restaurer la vie sensible ? Comment trouver la voie vers une ville du soin, de la nature, de l’altruisme ? En vue des élections municipales de 2026, Paul Klotz propose trente mesures, adaptables selon les contextes locaux et les ressources disponibles.
Les 30 propositions
Offrir une ville du temps libéré
1. Associer une proposition de bénévolat à chaque interaction entre un citoyen et la mairie, sous le pilotage de l’adjoint en charge de la vie associative
2. Intégrer les loisirs et activités des parents aux créneaux périscolaires
3. Expérimenter un Bureau du temps pour penser l’organisation temporelle dans les grandes villes
4. Étendre les horaires des bibliothèques et médiathèques municipales en soirée
5. Expérimenter la semaine de quatre jours pour certaines catégories de métiers et d’agents de la municipalité
Assurer une sensibilité totale à la nature
6. Développer des potagers et la présence d’animaux dans les écoles primaires
7. Organiser des classes vertes pour tous les enfants de la ville
8. Penser, autour des mares et axes humides, des espaces de reconquête de la biodiversité
9. Instaurer un parrainage citoyen de la plantation d’arbres de sorte à végétaliser massivement les espaces publics
10. Inciter les citoyens à réaliser des relevés, notamment des populations d’oiseaux, afin de constituer un atlas de biodiversité communale participatif
Prévenir la solitude et faire la ville du lien
11. Développer l’« urbanisme relationnel » via des infrastructures urbaines favorisant les interactions sociales et les échanges
12. Imaginer une politique de la « place publique » : créer, autour d’une place centrale de la ville, une zone piétonne spécifiquement dédiée à la socialisation
13. Développer un réseau de voisins solidaires, alertes sur le sujet de la solitude
14. Favoriser des instances de rencontres intergénérationnelles, notamment entre établissements publics municipaux
15. Développer des restaurants municipaux solidaires
Protéger le sommeil des citoyens
16. Créer un adjoint en charge du « repos »
17. Créer des zones sans bruit la nuit
18. Repenser les horaires scolaires et périscolaires pour améliorer le sommeil des enfants et des adolescents
19. Déployer un programme municipal de prévention des troubles du sommeil intégrant une sensibilisation spécifique aux usages numériques
20. Améliorer l’environnement nocturne des quartiers en renforçant la régulation des nuisances lumineuses et des éclairages intrusifs
Lutter contre la sédentarité
21. Développer les dispositifs de « pédibus » pour les trajets scolaires, sur la base du bénévolat
22. Sécuriser les axes piétons et cyclables
23. Indiquer les temps de marche sur les panneaux et favoriser le développement d’un mobilier urbain pro-piéton
24. Créer des zones sans voitures dans les cœurs de ville et les espaces marchands
25. Rembourser partiellement ou totalement les adhésions aux clubs de sport du territoire
Garantir à chacun un droit à la beauté
26. Fonder l’embellissement urbain sur la démocratie participative
27. Imaginer et défendre un droit au paysage
28. Développer la défense et la valorisation du patrimoine du quotidien
29. Durcir les règles contre la publicité en extérieur
30. Encourager les habitants à faire entrer leurs productions artistiques dans l’espace public
Introduction
« Soigner l’expérience sensible » : n’est-ce pas dans ces quelques mots que réside tout le sens de l’action politique ?
Le citoyen n’est pas qu’un individu abstrait doté de droits ; il est aussi l’habitant d’un monde physique avec lequel il entretient un rapport charnel. Les signaux sensibles qui proviennent de cet extérieur contribuent à définir sa subjectivité et la qualité de son vécu : telle émotion résulte de telle sensation éprouvée sur le lieu de vie ou au travail, telle conviction résulte de l’immersion dans tel environnement durant l’enfance…
En occultant trop souvent le rôle de la vie sensible, la confrontation quotidienne au réel, la pratique politique contemporaine a laissé proliférer une somme d’expériences délétères au bien-être du citoyen et, in fine, à l’harmonie de la vie de la cité. Or, de nouvelles formes de pollutions viennent abîmer la vie dans la ville : ainsi du bruit, de la lumière artificielle ou des odeurs industrielles. Parallèlement, le monde que nous habitons semble susciter un désintérêt croissant. Alors que la proximité à la nature et au vivant apparaît, d’après les études scientifiques, comme un élément déterminant du bonheur humain1Jordy Stefan, Influence de la présence d’un élément de la nature sur la santé et sur les comportements prosociaux, thèse de l’université Bretagne Sud, 7 novembre 2016., leur place dans la vie quotidienne des citoyens demeure une dimension accessoire des politiques publiques.
Au surplus, notre capacité à éprouver le monde qui nous entoure n’a, semble-t-il, jamais été autant dégradée que dans la période récente : nous sommes entrés dans la civilisation de la sédentarité, nous manquons cruellement de sommeil et peinons à trouver le repos, l’omniprésence de l’écran dans nos vies altère nos capacités cognitives, nous voyons de plus en plus de personnes isolées socialement…
Notre rapport propose d’ausculter les conditions réelles du vécu quotidien au XXIe siècle et d’adopter, en conséquence, des initiatives qui permettent de restaurer la vie sensible et de garantir le bien-être de chacun. Dans la perspective des élections municipales de 2026, il formule trente propositions pour « soigner l’expérience sensible ». Une autre ville est possible ; une ville du soin, de la nature, de l’altruisme et de la douceur.
L’ensemble programmatique présenté propose des orientations susceptibles d’inspirer des politiques locales, en assumant qu’elles ne sauraient constituer un modèle applicable uniformément à toutes les communes. Nous reconnaissons les limites inhérentes à cet exercice, liées à la diversité des contextes territoriaux, aux écarts de ressources entre collectivités et au périmètre juridiquement restreint des compétences municipales.
Certaines des initiatives mobilisées à titre illustratif relèvent d’ailleurs d’acteurs associatifs, ce qui montre que leur transposition dans une politique publique dépendrait d’arbitrages locaux, de partenariats et d’une capacité municipale à adapter les exemples existants plutôt qu’à strictement les reproduire. Enfin, chaque mesure est présentée avec deux indicateurs : un niveau de complexité opérationnelle, noté de 1 à 5, permettant d’apprécier l’ampleur des ajustements administratifs ou techniques nécessaires, et un niveau de coût, également gradué de 1 à 5, destiné à signaler l’ordre de grandeur des dépenses mobilisables sans préjuger des arbitrages budgétaires locaux.
L’auteur
Paul Klotz est haut fonctionnaire et expert associé à la Fondation Jean-Jaurès. Il est à l’origine des « politiques du sensible », concept notamment développé dans le rapport collectif J’éprouve donc je suis. Des politiques du sensible pour réhumaniser notre quotidien publié le 27 janvier 2025 par la Fondation Jean-Jaurès.
- 1Jordy Stefan, Influence de la présence d’un élément de la nature sur la santé et sur les comportements prosociaux, thèse de l’université Bretagne Sud, 7 novembre 2016.